‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 116 sur 271 · LOUIS XI ET I.E CARDINAL B.\LUE · texte numérisé non relu

LOUIS XI ET I.E CARDINAL B.\LUE

t.'ii iiriiici' foiii'be ft iiié(iiaiit rend ses sujets traîtres et inlidMes.

Lons. — Comment osez-vous, scélérat, vous présenter encore devant moi après toutes vos trahisons ?

Balue. — Où voulez-vous donc que je m'aille cacher? Ne suis-je pas assez caché dans la foule des ondjresV Nous sommes tons égaux ici-bas.

Louis. — C'est bien à vous à parler ainsi , vous qui n'étiez que le fils d'un meunier de Verdun !

Bal. — Hé ! c'étoil nu mérite auprès de vous que d'être de has.se naissance : votre compère le prévê)t Tristan , \otre médecin Coctier, votre barbier Olivier le Diable, étoient vos favoris et vos ministres. Janfredy, avant moi, avoit obtenu la pourpre par votre faveur. Ma naissance valoit à peu près celle de ces gens-là.

Loris. — Aucun d'eux n'a fait des trahisons aussi noires que vous.

Bal. — Je n'eu crois rien. S'ils n'avoienl pas été de malhonnêtes gens , vous ne les auriez ni bien traités ni employés.

Louis. — Pourquoi voulez-vous (jUe je ne les aie pas choisis pour leur mérite?

PIAI.nCIKS OKS MnUTS. 309

l>«i . — r.iivi' (|iit' le iin'iilc vniis cloil liui- nifiirruT. (|iii n'a jamais rii daiilir rdiiralioii jours suspect iM i)(lii'ux : paiT«' qui' la mtIii nous (|iii' ii-IIi- di- la loiir d'un }:raiid n»i . a dû liiisnil peur, ol qm* \ons iiVii sa\ii'Z faire aiiiiin >iii\n' les maviiiu's ipii y pa>suii'nt pour les plus usage; parce que vous ne v(»nliez \ous ser\ir uldcs el pour les meilleures d'un coiiunun conque d'anies basses el M'-nales^ jirèles à enlrer sentemeiil''

dans vus inlriinies . dans vos trom|)ei'ies. dans l.iiri-<, — i'.v i|iH' \<iiis dil» s a (|iii i(|iii' \rai-

vos eruanlés. Tn lionune lionniMc . qui aumit M'mldainc.

eu horreur de tromper et de fair«' du mal. ne Uw . — Mais lépoude/. oui ou uou sans \ous

Nousauroit été lion à rien , à vous qui ne \nii- l'àilM'i-.

liez que tromper el (]ue nuin* , pour couliiiti r l.oi i>. — .le n'ose nier une chose qui paroîl

vuti'e amliilinu sans lioi'ues. Puis(ju il faut |iai- >i Itien fondée, ni a\ouer ee (jui [leut m'em-

1er l'raurlienii'iil dans le pays de vciilé. j'a\o»ie harrasser par ses constMpieuces.

que j'ai été un uialln^uuéle liomuie ; mais c'étoil U\i.. — Je vois liieu (|U il faut que ji- preime

par là que vous m'aviez préféré à d'autres. Ne \otre silence pour un aveu forcé. La maxime

vous ai-je pas bien servi avec adresse pour fondamentale de tous vosconseils,quevousaviez

jouer les grands et les peujdes? Avez-vous ivpandue dans toute votre cour, étoit défaire

trouvé uu fourbe plus souple (|ni' moi \)i>\\v Innt pour \ous seul. Vous iiecomptiez |»our rien

tous les personnages? ii'> princes de \otre sang : ni la Meine. que vous

Lotis — Il est vrai; mais en tron)[)ant lis Icniez caplixe el éloignée; ni le Maupliin. (jue

autres pour m'obéir, il ne falloit pas me trom- vous éleviez daus liguorance et en prison ; ni

per moi-même : vous étiez d'intelligence avec le royaume, que vous désoliez par votre poli-

le Pape [)our me faire abolir la Pragmatique, tique diu'e éternelle, aux intérêts ducjuel vous

contre les vi'M-itabies inf(''réts de la France. piéfé'riez sans cesse la jalousie pom- l'autorité

R\i.. — lié ! vous ètes-vous jamais soucié ni tyraimique : vous ne conipliez même pour rien

de la France, ni de ses véritables intérêts? les favoris et les ministres les plus aflidés dont

Vous n'avez jamais regardé que les vôtres. Vous vous vous serviez pour tromper les autres. Yuus

vouliez tirer parti du Pape, et luisacrilier les n'en avez jamais aimé aucun; vous ne vous

canons [)our votre intérêt : je n'ai fait (|ue vous êtes jamais confié à aucun d'eux que pour le

servir à votre mode. besoin : vous cherchiez à les trompera leur tour,

Lons. — Mais vous m'axiez mis daus la têle comme le reste des hounnes : \ons étiez j)rêt à

toutes ces visions, contre l'intérêt véritable de lessacriliec sur le moindre ombrage, on pour

ma couronne même, à laquelle étojt attachée la moindre utilité. Ou n'avoit jamais un seul

ma véritable grandeur. moment d'assuré axec vous; vous vous jouiez

Bal. — Point : je voulois que vous vendis- delà \iedes houunes. Vous n'aimiez personne :

siezdièrement celte |)ancarte crasseuse à la cour qui vouliez-xous (jui \ous aimât? \'ous vouliez

de Rome. >'ais allons plus loiu. (Juand même tronqiei- tout le monde : qui vouliez-vous (|ui

jevousaur(iistronq)é. qu'auriez-vousà médire? selixiàtà nous de bonne foi et de bonne amitié,

Loiis. — Comment! à vous dire? Je vous et sans intérêt? (^etlc lidélité désintéressée, où

trouve bien |»laisai)t. Si nous étions encore vi- l'aurious-nonsapprise? la méritiez-vous ? l'es-

vans, je vous remettrois liien eu cage. pé-riez-xons? la pou\oil-ou pratiijuer an[»rès de

Mal. — Ho! j'v ai assez demeuré. Si vous \ous et daus votic cour? Auroit-ou pu durer

me f;\chez . je ne dirai plus mot. Savez-vous huit jours chez vous a\ec un comii- droit et sin-

bienqueje ne crains guère les mauvaises lin- cère? N'étoit-on pas force d'être un fripon dès

meui-s d'une ombre de roi? Quoi donc! vous ijn'on vous approchoit? n'étoit-on pas déclaré

croyez être encore au Plessis-le,s-Tonrs avec sct''lérat dis (pTon pai'\euoil à votre faveur,

vos assassins? pui>(|u'on n"\ parveiioit jamais (|ue par la scé-

Lons. — Non. ji- sais que je n'\ suis pas , lérate?.>e? Ne de\iez-\oiis pas nous le tenir [utuv

et bien vous en \aut. Mais entiii jr ven\ biou dil? Si on avoit voulu conserver (piel(|ue hou-

\ous entendre pour la râtelé du fait. T.a . proii- ncnr i-l (piebpie conscience . ou se seroit bien

\ez-moi par vives raisons (jiie vuus avez dû gardi' ilêlre jamais connu de vous : on seroit

trahir votre maitic*. alli'aii boni du monde [ilutiM que de vivre à

Haï,. — Ce paradove vnus snrpnnd ; mais vnire .•«ervice. hés qu'où est IVi|iiiu , ou l'est

je m'en vais vous levérilier à la lettre. pour tout le monde, \ oudriez-vous qu'une aine

Lotis. — Vnvous ce qu'il veut dire. tpie vous avez gangrenée , et à qui vnus n'avez

IJai.. N"est-il pas vrai «ju'un pauvre lil> de inspiré que scélératesse pour Inul le ..'tMiie lin-

DIALOGUES DES MORTS

main , n'ait jamais qne \crtu pure et sans tache, qne fidélité désinlérossée el héroïque pour vous seul? Ktiez-Aous assez dupe pour le penser? Necomptiez-vouspasquetous les hommes scroient pour vous connnc vous pour eux? (Jiiand même on auroit été bon et sincère pour tous les antres hommes . on anroit été forcé de devenir i'aux et méchant à \otreéyard. En vous trahissant, je n'ai donc lait que suivre vos leçons, que marcher sur vos traces, que vous rendre ce que vous donniez tous les jours , que faire ce que vous attendiez de moi, tpie prendre pour principe de n)a conduite le principe que vous reirardiez comme le seul qui doit animer tous les honnnes. Vous auriez méprisé un homme qui auroit connu d'autre intérêt que le sien propre. Je n'ai pas voulu mériter votre mépris; et j'ai mieux aimé vous tromper, quQ d'être un sot selon vos principes.

Loris. — J'avoue que votre raisonnement me presse et m'incommode. Mais pourquoi vous entendre avec mon frère le duc de Guienne , et avec le duc de Bourgogne , mon plus cruel ennemi 1

Bal. — C'est parce qu'ils étoient vos plus dangereux ennemis que je me liai avec eux , pour avoir une ressource contre vous , si votre jalousie ombrageuse vous portoit à me perdre. Je savais que vous compteriez sur mes trahisons et que vous pourriez les croire sans fondement : j'aimois mieux vous trahir pour me sauver de vos mains, que périr dans vos mains sur des soupçons , sans vous avoir trahi. Enfin j'étois bien aise , selon vos maximes , de me faire valoir dans les deux partis , et de tirer de vous dans l'embarras des affaires, la récompense de mes services , que vous ne m'auriez jamais accordée de bonne grâce dans un temps de paix. Voilà ce que doit attendre de ses ministres un prince ingrat, défiant, trompeur, qui n'aime que soi.

Lotis. — Mais voici tout de même ce que doit attendre un traître qui vend son roi : on ne le fait pas mourir quand il est cardinal ; mais on le tient onze ans en prison , on le dépouille de ses grands trésors.

Bal. — J'avoue mon unique faute : elle fut de ne vous tromper pas avec assez de précaution , et de laisser intercepter mes lettres. Remettez-moi dans l'occasion ; je vous tromj)erai encore selon vos mérites : mais je vous tromperois plus subtilement, de peur d'être découvert.

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