‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 125 sur 271 · HENRI 111 ET HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI 111 ET HENRI IV

Difîérence entre un roi qui se fait craindre et lia'r par la i-ruaulé et la fmesse, el un roi qui se fait airncr par la sincérité et le dé'^inléressemenl de sou caractère.

H. III. — lié! mon [lanvrc cousin , vous voilà tombé dans le même malheur que rnoi.

H. IV. — Ma mort a été violente comme la vôtre ; mais personne ne voUs a regretté que vos mignons, à cause des biens immenses que vous répandiez sur eux avec profusion. Pour moi, toute la France m'a pleuré comme le père de toutes les familles. On me proposera, dans la suite des siècles, connne le modèle d'un bon et sage roi. Je commençois à mettre le royaume dans le calme dans rabondauce el dans le bnu ordre.

H. III. — Quand je fus tué à Saint-Gloud, j'avoisdéja abattu la ligue: Paris ctoit prêt à se rendre : j'aurois bientôt rétabli mon autorité.

H. IV — Mais quel moyen de rétablir votre réputation si noircie? Vous passiez pour un fourbe, un hypocrite, un impie, un homme ef-

féminé et dissolu. Onand on a une fois perdu la réputation de probité et do. bonne foi , on n'a jamais inie autorité ti-anquille et assiu'ée. Vous vous étiez défait des deux Guises à Dlois : mais NOUS ne pouviez jamais vous défaire de tous ceux qui axoient liorreur de vos fourberies.

IL m. — lié ! ne savez-vons pas que l'art de dissimii'ei' est l'aride régner ?

II. IV — N'oilù les belles mavimes que du < iiiasl et quelques autres vous avoienl inspirées. L'abbé d'h^lbène et les autres Italiens vous avoient nus dans la tête la polilicpie de Machiavel, La Heine votre mère vous a\uil nourri dans ces sentimcns. Mais elle eut bien sujet de s'en repentir; elle eut ce qu'elle méritoit : elle vous avoit appris à être dénaturé: vous le fûtes contre elle.

IL III. — iMais quel moyen d'agir sincèrement et de se confier aux honmies? Ils sont tous déguisés et corrompus.

B. IV. — Vous le croyez, parce que vous n'avez jamais vu d'honnêtes gens , el vous ne croyez pas (ju'il y en puisse avoir au monde. Mais vous n'en ( lierchiez pas : au contraire, vous les fuyiez, el ils vous fuyoienl ; ils vous éf oient suspects et incommodes. Il vous falloit des scélérats qui vous inventassent de nouveaux plaisirs, qui fussent capables des crimes les plus noirs, et devant lesquels rien ne vous fît souvenir ni de la l'cligion, ni de la pudeur violées. Avec de telles mœurs , on n'a garde de trouver des gens de bien. Pour moi , j'en ai trouvé; j'ai su m'en servir dans mon conseil, dans les négociations étrangères, dans plusieurs cliarges; par exemple , Sully, .Icannin , d'Ossat, etc.

H. ni. — A vous entendre parler, on vous prendroit pour un Galon: votre jeunesse a été aussi déréglée que la mienne.

H. IV. — Il est vrai: j'ai été inexcusable dans ma |)assion honteuse pour les femmes : mais, dans mes désordres, je n'ai jamais été ni trompeur, ni méchant, ni impie; je n'ai été que foible. Le malheur m'a beaucoup servi ; car j'élois naturellement pai'esseux et trop adonné aux plaisirs. Si je fusse né roi, je me serois p(.'ut-être déshonoré : mais la mauvaise fortune à vaincre el mon royaume à conquérir, m'ont mis dans la nécessité de m'élever audessus de moi-même.

IL III. — Gombien avez-vous perdu de belles occasions de vaincre vos ennemis , pendant que vous vous anuisiez sur les bords de la Garonne à soupirer pour la comtesse de Guiche. Vous étiez comme Hercule fdant auprès d'Omphale.

H. IV. — Je ne puis le désavouer; maisGou-

DI AI.Or.lES DES MORTS.

tras, I\ri , Arques, Foiit;iiiii'-Kr;im;aisi' , ir|iaitiil un pou...

II. III — .N'ai-je juis ^a^ni* k's Itataillcs de J.iniar et de .Mnucnulour ?

II. IN . — Oui: mais li- rui llcnii III ^miliul liial lo osporauci's »|u'()n avdil ciincui's du duc d'Anjou. Ht'iui IV, au ounlraiie, a uiiiMix \alu (juc 1»^ l'cii de Navanv.

II. III. — \()U!j crovo/. donc que y n ai [•iiiiil ouï jiarloi' do la ducliosso t]c noaulnil, de

la marquise Je Vcrnouii, ilo la ? Mais je

no puis les oonipler toulos, laul il n en a ou.

II. I^ — Je u'ou désavoue aucune, ol jo jinsse oûndainnation. Mais je nie suis l'ail ainioiet ci-aindie : j'ai délesté cotlo politique cruoiio ot lronq)euse dont vous élioz si onq)oisonn('', cl qui a causé tou.s vos nialiienrs ; j'ai l'ail la iruci ro avec viLMiour ; j'ai conclu au deliois nue Solide paix; au dedans j'ai policé l'Ktal . et je I ai rendu lloiissant ; j'ai i'anL,H'' les L^rands à leur de\oir , et même les plus insolens lavoris ; tout cela siins tromper, sans assassiner, sans faire d'injustice, me liant aux gens de bien, et iiietlaul tonte ma gloire à soulagtM- les peuples.

HENRI IV ET LE DIT. fiE M.WENNE.

Les malheurs font k? liùos fl les lions rois.

Hknh, — Mon cousin, j'a! ouMié tout le passé, et je suis bien aise de \ous \oir.

Lr. Dit. — Vous êtes trop bon. sire, d'oublier mes fautes ; il n'y a rien que jo ne voulusse l'aire pour en efl'ucer le bo-ivenir.

Henr. Promenous-nous dans celte allée entre ces deux canaux ; et, en nous promenant , n(jus parlerons d alfairo».

Lk I). — Je suivi-ai avec joie Votre Majesté.

Hknr. — Hé bien I mon cousin , je ne suis plus ce panvre Héarnais (ju'on vouloit cbasser du roNuume. Vous souvonez-vousdu tcnq)squo lions étions à Anjues, et (jue vous mandiez à Paris (jue \ous ni'a\ioz acculé au bord de la mer, et (ju'il l'audioil que je nie i)réiipilasse dedans pour pouvoir me sauver ?

Le D. — 11 est vrai; mais il est \rai aussi que NOUS l'ùtes sur le point do céder à la mauvaise fortune, et cpio \ous aui'ie/ pris le parti do NOUS iftirer eu An^letorro, si l>ii-on ne vous eût représenté les suites d'un tel |iarti.

Hknh. — Nous parlez l'rancbemenl , mou

FtNELON, TOME VI.

cousin, et je no le trouve point mauvais, .\llez, no craignez rien, ol dilestoiil ce que vous aurez sur le ((oiir.

\a.I). — .Mai.^ji; n'en ai pout-èlre déjà que trop dit ; les rois ne veulent point qu'on nomme les clioses par leurs noms. Ils S(tnt accoutumés à la llallerio; ils ou l'ont nue partie de b'iu' grandeur. 1/bonnète liberté a\ec laquelle on parle aux antres bommos les blos.-e ; ils ne veulent |>oinl (ju'on ouvre la bourbe que pour les lonoi" ol les admirer. Il no faut pas les traiter en bommes ; il faut dire (pi'ils sont toujours et partout des béros.

Hknh. — \'on>eii parlez si sa\aiuiii( ut. (pi'il paroit bien (pie vous en ave/, l'expérience, tresl ainsi (pie vous élioz llatlé et encensé pendant (pio vous étiez le roi de Paris.

Lf.D. — llest vrai (pi'on m'a amusé par beaucoup de vaines ilatleries, qui m'ont donné de fausses espérances . el l'ail faire de grandes fautes.

Hf.nu. — Pour moi, j'ai été instruit par mon malbeur. iJo telles let-ons sont rncies ; mais elles sont bonnes , et il m'en restera toute ma vie d'écouter plus volontiers (pi'un antre mes vérités. l>ites-lo.'s moi donc . mon cber C(jusin , si vous m'aimez.

Le D. — Tous nos mécomptes sont venus de l'idée que nous avions conçue de vous dans votre jeunesse. Nous savions que les femmes \ous amusoient partout; que la comtesse de Guicbe vous avoit fait perdre tons les avantages de la bataille de Coutras ; qiie vous aviez été jaloux de votre cousin le prince de Condé, qui paroissoil plus forme , plus sérieux , et plus appliqué que vous aux grandes alfaires, el qui avoit avec un l)oii esprit nue grande \ortu. Nous vous regardions comme un bomnie mou et elVéminé. que la Reine-nic'rc avoit trompé par mille intrigues d'amonrettes. qui avoit fait tout ce qu'on avoit \oiilii dans le temps do la Saint-Hartbélomi [)our cbauger de religion , qui s'étoil oucoro soumis, après la conjuration do La M(jle^ à tout ce que la (lour voulut. Kniin nous espérions avoir bon marclié dv v.ius. Mais en vérité, sire, je n'en puis plus; me voilà tout en sueur el borsd'baleino. Votre Majesté est aussi maigre et aussi léj^oro (pie je suis gros ot [)osant : je ne [)uis plus la suivre.

Hkm». — Il est vrai, mon cousin , (pie j'ai pris jdaisir à vous las.ser ; mais c'est aussi le seul mal (|ue je vous ferai do ma vie. Acbovoz ce (pie \i>u< avez commencé.

Lk n. — Vous lutUh a\oz bien sur|»iis, (|uand nous NOUS avons \u . à cbeval nuit et jour.

DIALOGUES DES MORTS

faire tics actions (riino vigueur el d'une dili^oiicc incroyable , à (lahors . à Kanse i:\i (.îascogne . à Arques en iNorniandio , à Ivri , devant Paris, à Arnai-lo-Duc et à Foutainc-Francaisc. Vous avez su iraj,Mier la conliance desC-atliolicjues sans perdre les Hui^nieuols; \ous avez choisi des gens capables el dignes de \olre contiance pcnn- les afl'aires ; vous les avez consultés sans jalousie, et avez su profiter de leurs bons avis sans vous laisser gouvernei- : vous nous avez prévenus partout: vous êtes devenu un autre honnne. ferme , vigilant , laborieux, tout à vos devoii's.

Henr, — Je vois bien (pie ces vérités si hardies que vous nie deviez dire se tournent en louanges ; mais il faut revenir à ce que je vous ai dit d'abord , qui est que je dois tout ce que je suis à ma mauvaise fortune. Si je me fusse trouvé d'aboi'd sur le trône, environné de pompe, de délices et de tialleries, je me serois endormi dans les plaisirs. Mon naturel penchoit à la mollesse; mais j'ai senti la contradiction des hommes , et le tort que mes défauts me pou voient faire : il a fallu m'en corriger, m'assujettir, me contraindre, suivre de bons conseils, profiter de mes fautes, entrer dans toutes les affaires : voilà ce qui redresse et forme les hommes.

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