‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 131 sur 271 · LE FANTASQUE · texte numérisé non relu

LE FANTASQUE

Qi'est-il donc arrivé de fuiicsle à Mélanllic? Rien au dehors, tout au dedans. Ses allaiies vont à souhait : lout le monde cherche ;i lui plaire. Quoi donc? c'est que sa rate fume. Il se coucha hier les délices du genre humain : ce matin on est honteux [)()ur lui. il l'aiil le rachcr. En se levant, le pli d'un chausson lui a déplu ; toute la journée sera orageu.se, et tout le monde en soull'rira. Il fait peur, il fait pitié : il pleure connue un enfant, il rufrit comme un lion. Lue vapeur maliirne et farouche Irouhle et noircit son imagination . comme l'encre <le sou l'critoire harhouille ses doigts. N'allez pas lui parler des choses qu'il aimoil le mieux il n'y a ({u'un moment : par la raison qu'il les a aimées, il ne les .saurnit |»lus souffrir. Les parties de divertissement (ju'il a tant désirées lui devieimeut ennuyeuses, il faut les rom|>re. Il cherche à contredire, à se plaindre, à piquer les autres : il s'irrite de voir qu'ils ne veulent point se tâcher. Souvent il porte ses coups en l'air, comme un taur<>au furieux, cpii, de ses cornes aiiruisées, va se hattre contre les \euts, (Juaud il manque de prétexte [tour atla(|uer les autres, il se tourne contre; lui-même : il se l)l:\me, il ne se trou\e hon à" rien, il se décourage; il trouve fort mau\ais qji'on veuille le consoler. Il veut être seul, et ne peut supporter la solitude. Il revient à la couipagnie . yX s'aigrit contre elle. On se tail ; ce silence afl'ecté le choque. On parle lout has ; il s'imagine que c'est contre lui. On parle tout haut; il trouve qu'on parle trop, et ipi'on est trop gai pendant

qu'il est trisio. On est triste ; celte tristesse lui paroit un reproche de ses fautes. On rit; il soupçonne qu'on se moque de lui. Que faire? Etre aussi ferme et aussi inq)alient qu'il est iiisuppoifahle , et alteudre en paix qu'il revienne demain aussi sage qu'il étoit hier. Cette humeur étrange s'en va comme elle vient. Quand elle le j)rend, ou diroit que c'est un ressort de machine qui se démonte tout-à-coup ; il esl citmme on dépeint les possédés : sa raison est comme à l'envers; c'est la déraison ellemême en personne. Poussez-le , vous lui ferez dire en plein jour qu'il est unit ; car il n'v a plus ni jour ni nuit pour une tête démontée par son caprice. Quehjuefois il ne peut s'empêcher d'être étonné de ses excès et de ses fougues. Malgré son chagrin, il sourit des paroles extravagantes qui lui ont échappé. .Mais (jucl moyen de j)i'é\oir ces orages , et de conjurer la tempête? Il n'y en a aucun ; point de hons ahnanachs pour |)rédii-e ce mauvais temps, (iardez- \(Mis hicu de dire : Demain nous irous nous divcitir dans un tel jardin. L'homme d'aujourilliiii ne sera point celui de di-main : celui qui vous promet mainleuaul disparoîlra tantôt ; vous ne saurez jilns où h- prendre pour le faire stuseuir de sa parole ; eu sa place, \ous trou- \er('/, im je ne sais quoi qui n'a ni forme ni noui. (jui n'en |ieul avoir, et que vous ne .sauriez délinirdeux inslans de suite de la même manière. Etudiez-le bien , puis dites-en tout ce qu'il NOUS plaii-a ; il ne sera plus vrai le moment d'après (|ue \i)us l'aurez dit. (le je ne sais (juoi veut et ne veut pas : il lueiiace , il trend)le : il mêle des haulein-s ridicules avec des bassesses indigues. Il pleure, il rit, il hadine , il est fuliiMix. Dan-, sa fureur la plus bizarre et la plus

oprsnrLRS divers.

insensée, il esl pluisanl, éloi|iienl, iiibtil, plein de lonrs nouveaux, (juoiqu'il ne lui reste pas seulement ime nmlire de iviison. Prenez bien garde de ne lui rien dire qui ne soil juste, pi-écis et exactenieni i'aismiiia!>K' : il sauroil l>ieu eu prendre da\antai:t\ et muis douuer adroitement le change ; il passeroit d alini-d de sdu tort au votre, et devicndroil laisouuable [tour le seul plaisir de vous couNaincre que vous ne l'iMes pas. (l'est un rien qui l'a lait mouti>r jiisques aux nues; mais ee rien ([u'est-il deveuu ? il s'est perdu dans la mêlée ; il n'en est plus question : il ne sait plus ce cpii l'a l'àelié, il sait seulement qu'il se i'àelie et qu'il \eul se l'àclier ; encore même i\c le sait-il pas toujours. 11 s'imagine sou\ent que tous ceux qui lui parlent sont emportés . et ijue c'est lui qui se modère ; connue im liomnic (pii a la jaunisse croit que tous ceux qu'il \oil sont jaunes, (pioique le jaune ne soit que dans ses yeux. Mais |jeut-êlrc qu'il épargnera certaines personnes auxquelles il doit plus qu'aux autres, ou qu'il paroît aimer davantage. Non : sa bizarrerie ne connoîl jiersonnc, elle se prend sans choix à tout le (]u'ellc trouve: le premier venu lui est bon pour se décharger ; tout lui est égal pourvu qu'il se fâche, il diroit des injures à tout le monde. Il n'aime plus les gens , il n'en est [loiut aimé ; on le persécute, on le trahit : il ne doit rieu à qtii que ce soit. Mais attendez un moment, voici une autre scène. Il a besoin de tout le monde : il aime . on l'aime aussi; il tlalle;. il s'insinue, il ensorcelle tous ceux qui ne ])0uvoient plus le soufiVir : il avoue son lorl, il rit de ses bizarreries , il se contrefait : et vous croiriez que c'est lui-même dans ses accès d'emportement, tant il se contrefait bien. Après cette comédie, jouée à ses propres dépeus. vous croyez bien qu'au moins il ne fera plus le démoniaque. Hélas ! vous vous trompez : il le fera encore ce soir, pour s'en moquer deiuaiu sans se corriger.

L\ MlLfiAUJ.E

Je crois , Monsieur , que je ne dois point perdre de temps pour vous informel- d'une

■ Cctti:lcUi-cpict{;ntlufiU'1?a>li'al\-ni'1nii ii'oslqu'iiuo. riclioii imaginée par icltii-ci, el doiil le 1ml i'rI de inoiiviT qu'avec le? plus belles qualités riiouuiie le plus parfait a sou mauvais c6té ; (i'ou il suit que personne ne doit i;ompter sur ses lalens, mais que chaeuu (loil travailler sans relâche a combattre ses défauts.

chose trtVcurieuse . et siu' laiiuelle vous ne manquerez pas de faire bien des réilexions. Nous a\ons en ce pays un sa\ant noimné M. ^^'andeu . (pii a de grandes correspondances a\i'c les aiiti(|uaii('s d'Italie. 11 prétend avoir iccu par eux luic iiK'daillc antique. <pie je n'ai jiii vnif jns(iu"ii'i , mais dniit il a fait frapper des copies tpii sont tres-bieu faites, et tpii se irpaudrout bientôt, selon les apj)arences, dans tons les pays oi'i il y a des curieux. J'esj)èr(> que dans |.)eu de jours je vous eu enverrai nue. En attendant, je vais vous en faire la plus exacte description que je |>ourrai.

D'un côté, cellt^ m(''daillc, qui est fort grande, représente vm eufaiil d'une tignre très-belle et Irès-nuble ; on voit l'allas (]iii le couvre de son égide ; eu même temps les trois (irùres sèment son chemin de Heurs ; Apollon , suivi des Muses, lui offre sa lyre ; Vénus paroit en l'air dans son char attelé de colombes , qui laisse tomber siu- lui sa ceinture; la Victoire lui mou- Ire d'une main un char de triomphe , et de rautre lui présente une couronne. Les paroles sont pi'ises d'Horace : Aon sine dis animosus iiifuiis. Le revers est bien différent. Il est manifeste que c'est le même enfant, car on reconnoîl d'abord le même air de tête ; mais il n'a autour de lui que des masques grotesques et hideux, ties reptiles venimeux, comme des vipères et des serpcns , des insectes, des hibous, enfin des liarpies sales , qui répandent de l'ordure de tous côtés , et qui déchirent tout avec leurs ongles crochus. Il y a une troiqie de Satyres impudeus et moqueurs , qui l\)nt les postures les plus bizarres , qui rient , et qui montrent du doigt la queue d'un poisson monstrueux, par où finit le corps de ce bel enfant. Au bas , on lit ces paroles , qui , comme vous savez , sont aussi d'Horace : Turpiler ntrnm dpsi/iit in piscem.

Les savans se donnent beaucoup de peine pour découvrir en quelle occasion cette médaille a |>u être frappée dans l'antiquité. Quelques-uns soutiennent qu'elle représente Caligida , qui, étant iils de Gernianicus, avoit donné dans son enfance de hautes espérances pour le bonheur de l'Empire , mais qui dans la suite devint un monstre. D'autres veulent que tout ceci ait été fait pour Néron , dont les commencemens fuient si heureux et la fin si horrible. Les uns et les autres conviennent qu'il s'agit d'un jeune prince éblouissant qui promettoit beaucoup, et dont toutes les espérances ont été trompeuses. Mais il y en a d'autres , plus délîans , qui ne croient point que cette médaille soit antique.

OPUSCULES DIVEHS.

Le niyslôre que tail M. NVaiiih-n pour caclitT l'original, donne do irraiiils siiu(u;ons. On s'imagine voir quelque chose de notre lenips li^'uié dans celte médaille; peut-«ître signilie-l-elle de grandes espérances qui se tourneront en de grands malheurs : il semhle (ju'ou allecte de faire entrevoir malignement (luehpie jeune prinre dont on tAclie de rahaissor toutes les bonnes qualités par des défauts qu'on lui impute. D'ailleurs, M. Wanden n'est pas seulement curieux ; il est encore politique , fort attaché au Prince d'Orange , et on soupçonne (|ue c'est d'intelligence avec lui qu'il veut répandre cette médaille dans toutes les cours de l'Knrope. ^ ous jugerez bien mieux que moi. Monsieur, ce qu'il en faut croire. Il me suffit de vous avoir fait part de cette nouvelle , (pii fait raisoinier ici avec beaucoup de chaleur tous nos gens de lettres , et de vous assurer que je suis toujours \olre Irt-s-hinuMe et trés-ohéissaiit serviteui-,

lîAVLE.

l'Amsterdam, le i mai IG'Jl.

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