‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 174 sur 271 · I. i)K L'ACTION EPIQLE · texte numérisé non relu

I. i)K L'ACTION EPIQLE

Qualités de l'action épique.

L'action doitèlre ijrande^ une. entière , merveilleuse,m.m cependant vraisemblable, ttl d'une certaine durée. Le Telémaqiie a toutes ces qualités. Compar -ns-le avec les d^ux modèles de la po'sie épique, llotnère et Virjjile, et nous en serons convaincus.

DessiMii de l'Odyssée.

Nous ne parlerons que de l'Odyssée, dont le plan a plus de conformité avec cdui du Tédémaque. Dans ce poème. Homère iiiiroduit un roi sage, revenanl d'une i^uerre étranj;ère, oùil avoii donné des preuves éclalante.s de sa prudence el de sa valeur : des lempèiis l'arrél-nl en chemin , el le jeltentdans divers pays, dont il app-end les mœurs, les lois, la politique. De là naissent naturellement une inhuiio d'incidens el de périls. Mais sachani combien son absence causoit de désordres dans son royaume, il surmonte tous ces obstacles, m. -prise tous les plaisirs de la vie; l'immortaiité mèm*> ne b; louche jMiint ; il renonce à tout, pour soulager son peuple et revoir sa famille '.

Sujet de l'Knéide.

Dans l'Enéide', un héros [deux el vaillant, échappé des ruim-s d'un Etal puissant, csl destiné par les dieux pouren conserver la relipion. el pour établir un tinpire plus pand et plus glorieux que \<; premier. Ce prince, choisi pour roi parles restes infoi tunes de ses concitoyens, erre lon^-lenips avec eux dans |)lusieurs pays, ou il apprend lont ce (|ui est nécessaire à un roi, à un lej;is!ateur, a un ponlib- Il trouve encore enfin un asile dans les terres

' Viiyoi 11' l'. I.F. Hossc , Tra'ilt ilii po^nie fpi iiu' , Vm . \ ^ «liap. X. — ' Ibid. cliap. xi.

DISCOl'RS Sl'H LK POÈME ÉPIQUE.

(''l(iigiii''es, d'où ses anrôîivs étoiont sorlis ; il dt'liiit plusieurs oiincinis piiiss:uisqui sNtpiiosoiil ;i s(ii!iM;ii)lisst'menl, el jelte les loinlem'Ds d'iin ennuie (|iii devoil être un jour le niaitre de riiiiivers.

Flan ilu Tcloiiiuqiic.

I/;irli(>ii du Teloma']ue unil ee qu'il y a de sraïul dans l'un el dans I aulre de ees dt-ux i)ormes. On y voit un jeune pt inee, animé |)ai' I amour de la pairie, aller elieieher son pi're, doni, rahsence causoil le mallienr do sa famille el de son royaume. Il s'expose à loiilis sortes de périls ; il se sitjtiale par des vertus liéroiipies ; il renonce à la royauté el à deseotuonnes plus eonsid(Mal)les que la siiMine; et pare()uranl plusieurs terres inconnues, apprend tout ce qu'il faut pour jiouverner un jour, s< Ion la prudence d'Ulysse, la piélé d'Enée, et la valeur de (le tous les deux ; en sage poliliiine, en prince religieux, en héros accompli.

L'action doit être une.

L'action de l'épopée doit cire une. Le poème épique n'est pas une histoire, comme la Pharsale de Lucain et la Cuerre Fuiiique de Silius llalicus ; ni la vie toute entière d'un héros , comme l'Achilléide de Slaee : l'unilédu héros ne lait pas l'unilé de l'aclion. La vie de l'homme est pleine d'inégalités ; il change sans cesse de dessein, ou par l'inconslance de ses passions, ou par les accidens imprévus de la vie. Oui voudroit décrire tout l'homme, ne iornicroit qu'un tahleau Itizarre, un contraste de passions opposées , sans liaison et sans ordre. C'est pourquoi l'épopée n'est pas la louange d'un héros qu'on propose pour modèle, mais le récit d'une action grande el illustre qu'on donne pour exemple.

Dos épisodes.

Il en est de la poésie comme de la peinture ; l'unité de l'action principale n'empêche pas qu'on n'y insère plusieurs incidens particuliers. Le dessein est formédès le commencement du pnème : le héros en vient à houl en surmontant loutes les diflicultés. C'est le récit de cesohslaclcs (pti lait les épisodes : mais lous ces épisodes dépendent de l'aclion piincipale, el sont lellemenl liés avec elle, el si unis enire eux, qiie le tout ensemhle ne présente qu'un seul tableau, composé de plusieurs figures dans une belle ordonnance et dans une juste proportion.

L'unité de l'action du Téléniaquc, cl la continuité dos épisodes.

Je n'examine point ici s'il est vrai qu'Homère noie quelquefois son action principale dans la longueur et le nomhre doses épisodes ; si son action est double; s'il perd souvent de vue ses principaux personnages. Il sufhl de remarquer (;ne l'auteur du Ti'lémaque a imilé partout la régularité de Virtfile,en évitant les délanls qu'on impute au poète grec. Tous les épisodes de noire auteur sont continus; el si habilement enclavés les uns dans les

aiilres , que le premier amène celui qui suit. Ses |;rin('ij);\ux personnages ne disparoisscnl point; et hs Irausiiions (|u'il lait del'episode à l'action principale font loujours sentir l'unité du dessein. Dans les six premiers livres, (»ù Telémaque parle, et lait h' récit de ses aventures;! Calypso, ce loiigépisode, à l'iinilalion detelui de Didon, est raconté avec tant d'art , qu(! l'unité de l'action principale est demeurée pai laite. Le lecteur y est en suspens, etsent, des le commencement , ipie le séjour de ce héros dans cette ile, et ceipii s'y passe, n'est qu'un obstacle (pi'il faut suimonter. Dans le Xlll» el XIV* livre, où Mentor instruit Moménée , Teléma(|ue n'est pas présent, il est à l'armée ; mais c'est IMenlor, un des principaux personnages du p(jème, qui l'ait tout en vue de '!'(denia(pie , et pour l'instruire après son relour du camp. C'est encore un gran i art, dans noire auteur , de faire entrer dans son poème , des ('pisodes qui ne sont pas des suites do sa fable principale, sans rompre ni l'unité ni la continuité de l'action. Ces épisodesy trouvent place, non-seulement comme des instructions importantes pour un jeune prince (ce qui est le grand dessein du poêle) , uKiis parce qu'il les l'ail racontera son héros dans le temps d'une inaction, pour en remplir le vide. C'est ainsi (lu'Adoam instruit Telémaque des mœurs et des lois de la Bétique, pendant le calme d'une navigation ; el Philoclcte lui raconte ses malheurs, tandis que ce jeune prince est au camp des allies, en atiendanl le jour du combat.

L'aclion doit être cniitjre.

L'action épique doit être entière. Celle intégrité suppose trois choses : la cause, le nœudelledénouemenl.

La cause de l'action doit être digne tlu héros, et conforme à son caractère. Tel est le dessein du Telémaque. Nous l'avons déjà vu.

Du nœud.

Le nœud doit être naturel, et tiré du fond de l'action. Dans l'Odyssée, c'est Neptune qui le forme; dans l'Enéide, c'est la colère de Junon; dans le Telémaque , c'est la haine de Venus. Le nœud de l'OJyssée est naturel , parce que naturellement il n'y a point d'obstac le qui soit pins à craindre pour ceux qui vont sur mer, que la mer même '. L'opposition de Junon dans l'Enéide , comme ennemie des Troyens, est une belle ficlion : mais la haine de Vénus contre un jeune prince qui méprise la volupté par amour de la vertu, etdompteses passions par le secours de la sagesse , est une fable tirée de la nature, qui renferme en même temps une morale sublime.

Le dénouement.

Le dénouement doit être aussi naturel que le nœud. Dans l'Odyssée, Ulysse arrive parmi les Phéaciens, leur raconte ses aventures ; et ces in-

^ Voyez le P. Le Bosse, liv. ii , chap. xin.

DISCOURS SLR L1-: VnÎLWE l'I'lnUE.

sulairos, aimliurs du merveilleux, el charmes do SCS récits, lui fouriiisstiil un vaisstMU pour roiouriier chez lui . U' ditiouiMunil c>l siiin>lctl naliircl. Dans 1 Eiu'iile, Tuiiius csl le seul ultsiacli- à Tolablisseiiicul il'Eiiee ; cî ln-nts . pour rparj^iuT le sanj,' (11- ses Trovt'iis tl n!uid> s l.aiiiis, dont il scia bii'iiiùi roi, vide la querelle par un coinbal siii^iulicr ' : ce dénoueinenl csl nidde. Celui du Tolcmaque csl loul ensfintilcnalurel cl ;;raiid. Ce jeune héros, pour obéir aux oïdr» s du ("ici, surnionlc son a;n()ur pour \nliop<>, il son aniiliepour Mommii e, qui lui ollVoilsa couronne cl sa (ille. Il sacrifie les passions les pins vives, cl les plaisirs niêinc les plus innoccns, au pur amour de la vcrlu. Il s'emltarque pour iiliaque sur des vaisseaux (juc lui lournit Idonience , à qui il avoil itndu lanl de services. Quand il csl près de sa pairie. Minerve le fait relâcher dans une pelile Ile deserle, où elle se découvre à lui. .■\pres l'avoir accompagné à son insu an travers des HR'rs orageuses, des lerres inconnues, des guerres sanglâmes, el de lous les maux (|ui peuvcul éprouver le cieur i!e l'iioniine, le Sagesse le conduil enfin dans un lieu soliiaiie: c'esl la qu'elle lui parle, qu'elle lui annonce la lin de ses travaux, el sa deslir»ée beurense ; puis elle le ijuille. Siiol qu'il va rentrer dans le bonheur cl le rcjios, la divinité s'oloigne, le merveilleux cesse, Taclion In'roîque finit. C'esl dans la soulliance que rbomnie se montre héros, cl (|u'il a besoin d'un appui tout divin. C»^ n'est qu'après avoir soullerl , (pTil csl capable de mai cher seul, de se conduire lui-méine, el de goiivern- r les autres. Dans le poème du Téléma(|ue , Tobservaiion des plus petites régies de l'art est accompagnée d'une profonde morale.

Qualités générales du nœud et du dénouement du poème épique.

Outre le nœud et le dénouement général de l'action principale, chaque épisode a son no'iid cl son dénouement projire; ils doivent avoir toutes les mêmes condiiions. Dans l'épopée, on ne cherche point les intrigues surprenantes des lomans modernes. La surprise seule ne pro luit (|u'une passion très-impai laite cl passagère, le sublime est d'imiter la simple nature; préparer les evenemens d'une manière si d>'licaie, (|ii'oii ne les prévoie pas ; les conduire avec tant d'art, que tout paroisse naturel. On n'est point iiKjuiei, suspeiilu, detoumt; du but principal delà poésie bernique, qui est l'instruction, pour s'occupiT d'un déiH)Uemeiit labiileux et d'une intrigue imaginaire : cela est bon . quand le seul dessein est d'amuser ; mais d ins un poeu;e épique, qui est une espèce de philosophie morale, ces intrigues sont des jeux d'esprit au-dessous de sa gra\lle el de sa noblesse.

L'action doit être merveilleuse.

Si l'auteur du Telénia jue a évité les inlrigU'S des romar.s iiiod.rnes, il ne s'est |ias jelé non plus dans le inerwilleiix <|ue (|uelq.ies- uns lepioeiieiil .lux anciens. H ne liii ni parler des chevaux, ni maicbeides trépieds, ni tiavaiilei des statues. (]e n'est pas

' Voyez II- P. Ll Boisi , li\. ii, dup. Mil.

(jue ce merveilleux choque la raison, quand cm suppose qu'il est l'cliet d'une puissance divine qui peut loiil. Les anciens ont introduit les dieux dans leurs poèmes, uon-seu!emenl jour exécuter, parleur cnli émise , de grands evéïieiiiens , cl unir la vraiseiubiaiiie cl le mei vcillnix ; mais pour apprendre aux hoinincs, que les plus vaillans elles plus sages ne piiiveiil titii sans le secours des dieux. Dans nolie poème. Minerve conduit sans cesse Telémaqiie. l'.ir la, le poète rend tout possible à son héros, el lail sentir ((ue, sans la sagesse divine, 1 ii<nnim; ne peut rien, (.e n'est pas là tout son art : le sublime c»i d'avoir caebé la déesse sous une forme humaine, (i'est non seu'eiiienl bî vraisemblable, mais le naturel (lui s'unit ici au merveilleux : tout est divin, cl tout paroit humain. Ce n'est pas encore loul : si Tell inaque avoil su (|u'il étoit conduit pir une divinité, son mérite n'auroil pas élt; si grand ; il en auroit éli' trop soutenu. Les liéios trilomère savent |)resqiie toujours ce que les immortels font pour eux. Notre poèle^ < u dérobanlà son héros le merveilleux de la fiction , exerce sa vei tu et son courage.

Quoique l'action doive être irai semblable, il n'est pas nécessaire qu'elle soit iraic C'esl que le but du poème épique n'est pas de l'aire l'éloge ou la criti(|iie d'aucun homiue en particulier , mais d'ins- Iruireet de plaire par le récit d'une action i|ui laisse le poète en liberté de leindredes caractères, des persoiiniigcs, et des épisodes à son gré, propres à la morale qu'il veut insinuer.

La vérité de l'action n'est pas contraire au poème épicjue, pourvu qu'elle n'empêche point la variété des ciractèrcs, la îjcaulé des descriptions, l'enthousiasme, le feu, l'invenlion, et les autres parties de la poésie; el pourvu que le héros soit fait pour l'action^ el non pas l'action pour le héros. On peut faire un poèmeépiqued'une action véritable, comme d'une action fabuleuse.

La proximité des temps ue doit pas gêner un poète dans le choix de son sujet , pourvu qu'il y supplée pai la distance des lieux, ou par des événeinens probables el tialurels, dont le détail a pu échappcraux bisloricns.el qu'on suppose ne pouvoirèlre connus i|ue des personnages qui agissent. C'esl ainsi (|u'on peut faire iiii poèi:ie epii|u«; el une fable excellente d'un<' action de Henri IV ou de Monlézuma, parce rjne l'essentiel de l'action eiii(|ue, comme dit Ici'. Le liiissu, ii'esl pasqu'cliesoit vraie ou lausse, mais ([u'elle soit moral-', el qu'elle signifie des vérités importantes.

llij la duiéc (lu poème épique.

La ilnici' du poèn c épique esl plus b)ngue que Cille de !a tragédie. Dans l'un, on raconte le liioinplie successil tic la vertu qui surmonte tout : tlatis raiilie. on montre bs maux iiiopiiKS que causent les p;'.ssions. L'action de l'un doit avoir, par conseqieiit. i;ne p'.us grande eteii lue quecellede l'aulre. L'epopi-e peut leiileimer les ai lions de plusieurs années . iii'i-;. selon b s ciiiiiucs.le temps de l'action prinei|i.!le , depuis l'eiidroil on le poète commence sa 11.11 laiiiui, m- peul être plus long qu'une atiihc, comiiii! le t. iiips d'une action Iragique doit èireau plus d'un jour. Aristole et Horace n'en disent rien pourtant. Homère cl Virgile n'ont observé

DISCOUUS SUR LE POlvMK ÉPIQUE.

aucune règle fixe là -ik-ssus. L'action de 1 Uiadt^ loiile eiuière se passe on eiiuniaiiie jouis ; colle de l'Oilyssée, depuis rendinii où le poêle commeme sa narraiion, uVsl que d'enviioii tieux mois ; relie de l'Enéide est d'un an. l ne seule eanipaç;ne sudit à Teleniaque, depuis qu'il son de Tile deCalypso, jusqu'à sou reiouren liliaque. Noire poêle a choisi le milieu, enlie l'inipeiuosilé el la véliémenee avec l.'.{[uelle le poêle grec couri vers sa lin. el la déuiarehe majeslueuse el mesurée du poêle laliii, q\il paroil quelquefois lenl, el semble liop allonii'T sa narraiion.

Do la narratioii épique.

Quand l'action dn poème épi(|nc esl longue i el n'est pas continue, le poêledivise sa lableen deux parties: l'une, ou le héros parle, cl laeonte ses avenlurts passées ; l'autre tin le poète eeul fait le récit de ce qui arrive eusuilcà son héros. Ces! ainsi qu'Homère ne commence sa narraiion , qu'api es qu'Ulysse est parti de l'ile d'Ogygie ; el Virgile , la sienne, qu'après qu'Enée est airivé à Carihagt». L'auleur du Têlémaque a parfailemenl iruilé ces «Icux grands modèles : il divise son action, comme eux, en deux parties. La principale coiUienl ce qu'il raconte, el elle commence on Têlémaque Huit le récit de ses aventures à Calypso. 11 prend peu de matière ; mais il la iraile amplement. Dix-huit livres *y sont employés. L'autre |>ariie est beaucoup plus ample pour le nombre des incidens et pour le lemps ; mais elle esl beaucoup plus resserrée pour les circonstances : elle ne contient que les six premiers livres. Par celte division de ce que notre poète raconte, el de ce qu'il fait raconter à Têlémaque, il rappelle toute la vie du héros, il en rassemble tous les évêiiemens, sans blesser l'unilé de laciion principale, et sans donner une trop grande durée à son poème. Il joint ensemble la variété et la coniinuité des aventures ; tout esl mouvement^ tout est action dans son poème. On ne voit jamais ses personnages oisifs, ni son héros disparoiire.

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