II. DE LA MORALE
On poil recommander la vertu parles exemples el par les inslrnciions, par les mœurs el par les ])réccpies. C'est ici où notre auteur surpasse de beaucoup tous les autres poètes.
Des mœurs.
On doit à Homère la riche invention d'avoir personnalisé les al tri buis divins, Us passions humaines, cl les causes physiques ; source féconde de belles fictions, qui animent el vivifient loutdans la poésie. Mais sa religion se réiuit a un tissu de fables qui ne nous représenl-'nt la divinité (jue sous lies in;ages peu propresà la faire aimer et lespeclei'.
L'on sail le goùtqu'avoil toute l'auliquilé sacrée et profane, grecque el baibare, pour les paraboles
' Voyez le P. Le Bossu, liv. ii, ciiap. xvm. * Ce Discours a été fait pour l'cdiliou de 1717, qui étoit divisée en xxiv liviei. Edii.
et les alh'gories. Les Grecs tiroient leur mythologie dt; lEgypte. Or les caractères liiêrog!yp!ii(|ues cîoient chez IcsEiTypliens la principale, pour ne pas dire lapins ancienne manière d'écrire ; ces hiéroglyphes éioieuldes figuresd'hommes, d'oiseaux, d'animaux, de reptiles, el des diversi'S proluclions de la nature, (|ui désignoient . coaime des emblèmes , les altribuisdivinsel les(|ualilés des esprits. Ce style symboliciueetoii fondé sur une très ancienne opinion (pie l'univers n'cht (|u'un lablcau représentatif des perfectionsdivines; que le monde visiblen'esliprune copie iniparlaite du monde invisible ; et qti'il y a par conséquent une analogie cachée entre l'original elles pdrtiails, entre les êtres si)iiiiuels cl corporels, entre les propriétés des uns el celles des autres.
Celle manière de poindre la parole, et de donner du corps a>ix pensées, fut la véritaîde source de la mythologie el de toutes les fictions pocli(ines ; mais dans la succession (\eà b'inps, surtout lorsipi'on liaduisil le style liiér(»g!ypliique en style alphiibéliipie cl vulgaire, les hommi s ayant oublié le sens jximitif de ces symboles, tombèrent dans l'idolàirie la plus grossière. 1-es poêles dé'gradèrent tout en se livrant à leur imagination. Parle gont du merveilleux, ils firent de ia liiéologie et des traditions aiicieniies un véritable chaos, el un nKilange monstrueux de fictions et de loules les passions humaines. Les historiens elles philosophes des siècles postérieurs, comme Hérodote, Diodore de Sicile, Lucien, Pline, Cicéron,qni ne renionloient pas jusqu'à l'idée de celle théologie allégori(iue , prenoient tout au pied de la lettre, el semoquoienl éLialemeni des mystères de leur r-ligion el de la fable. Mais quand on consulte chez les Perses, les Phéniciens, les Grecs elles Romains, ceux (jui nous ont laissé quelques IVagmens imparfaits de l'ancienne ihéologie, coinme Sanchoniathon ctZnroaslre, Euscbe, l'hilon et Manelhon , Apulée, [)aniascius , Horus- ApoUon, Origène, sainl Clément d'Alexandrie , ils nous enseignent lous que ces caiacières hiéroglyphiipies el symboliquesdésignoienlL s mystères du monde invisible, les dogmes de la plus profonde théologie, h ciel et les visages des dieux.
La 'fable phrygienne inventée par Esope, ou selon quelques-uns par Socrale même, nous annonce d'abord qu'il ne faut pas s'attacher à la lettre, puisque b'S acieurs qu'on fait parler el raisonner, sont des animaux privés de parole el de raison : pourquoi ne s'attacher qu'a la lettre, dans la fable égyptienne cl dans la mythologie d'Homère ? La fable phrygienne exalte la nature de la brute , en lui donnant de l'esprit el des vertus. La fable égyptienne paroil, à la vérité, dégrade!' la nature divine en lui donnant du corps et des passions. Mais on nesauroit lire Homère avec atleniion, sans être convaincu (|ue l'auteur éioit pént'tré de plusieurs grandes vérilés qui, sont diamétralement opposées a !a religion insensée qaela lettre de sa fiction nous présente. Ce poète établit pour principe, dans plusieurs endroits de ses poèmes , (lue c'est une folie de croire que les dieux ressemblent aux hommes, et qu'ils passent avec inconstance d'une passion à une auire '; que loul ce que les dieux possèdent est éleri.-el, et tout ce îjue nous avons passe el se détruit - • que l'étal des ombres après la mort est un
1 Od'jss. liv. III. — 2 jf)i(f liv. V.
DISCOURS SI i; IJ-: VO\-ME I-IMmIR. 391
olal de piiniiioii, de souffrance cl d'oxi>iati(iii ; mais niiiitiil :iiiii:ililes jioiir riMunine. Toiil iospirolacon-
(|iie l'aine des liorus ne s'arièle puiiildans les en- limée ei l'am'uir, une pi> lé douce , une adoialiun
fers, qu'elle s'eiisole \ers les asires ei (|u'elle esl mihlir »l libre, due à la peileclion alisoluo de i'tlre
assise a la table tli s dieuv, où elle joiiil d'iiiie iiii- inlini ; el non pas un eu!l superslilieux, sombre el
njorlalile liei:reuso ; (piil \ a un Kiininerce eonii- servile, ipii s:ii>il cl abal le mur, lorsciu'oii (oiisi-
nuel enlrcles lioninies ei les lialtilans (lu monde in- dere Dieu seulenienl t'oniinf un |iuissanl le^is'a-
vi>ibl-' ; que sans la diviniie. Us mortels ne pi uvenl leur (|ui ptinit avec rij^ueur le violemenl de ses
rien'; que la vraie viriii est unt; loree divine (|\ii lois.
(I< scend du ciel, qui liaiislorme les lionnncs les
plus brutaux, les plus cruels cl les plus passionn. s, Ses iiléos do la divinité.
cl (|ui l<s rend iiumains, tentlrcs cl coinpalissaiis '.
niiiiid je \ois ces vérilcs sublimes dans Homère, ,, • . , r\- . - i »
>,',,,. .., , ' Il no\is représente Dieu cnmnn; ani.itiur des
ineulMiiees, delailUes. in>inueespar nulle exemples , i . i- ,i i .;
, ,,. ' , ,, . '.. . ' . Iionnnes, mais dont 1 amour cl la bonté pour nous
dillerens cl par mille imaL^es varices, je ne saurois .11 1 , 1 - i-...
,., '. •,, . , .11.. I ne sont pas abandonnes aux deuels axeii^les (1 mil'.
Cfuire qu il laille cntcH'lit' ce poelea la b tire dans 1,1.1 . 1 . . . . ..
,,,',.. . , ., ', -, , , ,. . deslinee lalale , ni mentes par les pompeuse:)
d autres emlioils. ou il paroil allribuei- a la divinité „ d 1. . • ,. , , „.
, . ' apparences d un cullt> extérieur, ni sujets aux ca-
supreme, (les priMuues, des passions et des crimes. '■ ,■ ,. 1 „ i- • -. „ . .,.„:c ■,.,.
• ' I i f ' I ... priées bizarres des ili\ miles paiiiinrs ; mais lou-
Je sais que plusieurs modernes, a 1 imitation de j,,,,^,, ,.^.^1,.^, ,,.„. |., |„i i„„„„a|,i,. ,ic la sa-osse, (lui
rvlhapore el de Plainn , ont condamne li(nneie „^. p,.^, ^^„v„„Hr la vertu, cl traiter les bomims ,
d avoir rava e ainsi la nature divine, et (uit de- ,h„i sebm le mmibre des animaux qu'ils immolent,
clame avec beaucoup d'esinit cl de b)ice eouire ,j,.,j^ des passions qu'ils sacrilicnl. I absurilile qu il y a de rcpiesenler les mvslcrcs de l.i ilu'oloj;ie par des actions inipits attribuer aux
[Miissances célestes, cl d'ensei^îiicr la moi aie par Des mœurs des héros d'Homère, des alléijorits dont la lettre ne montre que le vice.
Mais , sans blesser les égards qu'on doit avoir pour q,, .„i j,„tifier pl„s aisément les caractères
le juj;ement el le^oul de ces cnii.iues. ne peul-<.n q„Honieredoniie à ses béros. que ceux qu'il donne
pas leur represenier avec respecl, que celte coleie ^ ses dieux. Il est certain qu'il peint les bommes
contre le goût alU-onque de 1 antiquité, peut être ^,.^^ simplicité, b.ice, variété el passion. L'igno-
porleelrop loin. ..,.,,. rance on nous somnu s des coutumes d'un pays,
.\u resie. je ne prétends pas justilier Homère des cérémonies de sa leli'.ion, du génie de sa langue;
dans le sens outre de ses aveugles admirateurs ; il |o défaut .luonl la plnpaltdcs bommes de juger de
yivoii dans un temps on les anciennes tiadilion, sur t,„„ , ,,. -.j ^,,, ,^.„, ,j,.^.,^ ^^ ,,^, j^^^ nation ,
a iheologie orientale commçi:<.-o:cnldeja a eirc ou- (v,,,,,,,,, ^,„ ,.,^,^. , ^ ,,,. ,^, ,,,,„,p ,„:,m,i|icence , (|ui
blices. .Nos moJeriies ont donc (|uelque sorte de jj^.^,^, ,., ,,^,„,,. „..,,,, ,,,j,„i,j,^ . lômesces cboses
raison, de ne pas laire grand cas de la ib.ologie '....^.^i ,^,.„^ iromper , el nous .légoùier mal a
d Homère, cl ceux qui veulenl le jusiider loul-a- ,,,.,.,. • ^,;,^;i j^ j^,, ^,^,1,,,^; j^^s l'an-
I ut, sous pret;'xle dune allégorie perpétuelle, mon- c'ennc Gicce
treni qu'ils ne connoissent point ass»7. l'esprit de ' j, ^. ./ j,^.,',, ^,i,u,,,. ,|enx sorles d'épopées ,
ces venta, es anciens .en comparaison de qui le ,.,„„.- .,,,//,,;//„,. |',i,ire worale : l'une, où les
cbantre .1 llion n est lui-même qu un moderne. i-ramU^ passions rè-nenl ; l'autre . où les grandes
Sans continuer plus long-temps ci lie discussion, veims irioinpbent.'^ l/lliade el l'Odyssée peuvent on Se couienleia de lemarquer que l'auteur du Té- ^.n,. dos exenii»lcs de ces dtux espèces. Dans l'une , briiaqiie, en imitant ce ([u'il y a de beau dans les A<bille est repusenté natiirellemenl avec lous ses fables du poêle grec, a évité iU-nx grands défauts (léliuis ; taiilol comme emporte , jusqu'à ne couqu'on lui impule. il personnalise comme lui les serveraucuiie dignité dans sa colère; lanlol comme aitiii.uls divins, cl en lait des divinités suballerncs : ftirieiix. jusipia sacrilier sa patrie a son ressentimais il ne les lait jamais paroiire (|u'en des occa - ,t„.„i. Quoique le beros de 10 ivs.-ée soil plus résions qui méritent leur présence ; il ne les fil ja- ^„ii..,. ,|,n. \^. j,.i,,„; \(i,i||e bouillant cl impétueux, mais parler niagir que d'une manière digne d'elles. trpcndanl le sage l Ivsse esl souvent laiix el Ironi- I! unit av.e ail /a /loe.vvV il'llontcre rt la pliiloso- ,,j.„i-. C'^sl f|ue le poète peint les bommes a\ec pitit (!,' l'iilliwjorr : i\ re dil lien que ce que les siiuidieile , cl s. Ion «e (ju'ils sont d'ordinaire. La p liens auroienl|.u dire ; cl cependani il a nus .lans yab ur se li or.ve souvi ni al'ie avec une violence leurs boutbes te qu'il y a «le plus sublime dans la imiiuse et biiilale; li p dili(|ue est picsqiie toumorale cbréiienne, .1 a montré par la que (elle j;,,,,.^ j,,iine avec le mensonge il la liissiinulaiion. morale est éeriie en «iiaclèic-, in. Il.i«;.il.l. s dans le IViudrc d'api es naliiic, cist peindie comme Hocu'ur de rioMiime, cl qiiil b s v dec<iu\ 1 it.il inl.iil- mcre.
lildemeiil, s'il suivoii la voiv de I.. pure et simple Saiis\ouloir ci iiiquer b s vut > dillercnles del'I-
raison . pour se livrer lotal.-ment a celle viriié liadet-t de H»d\.«.sre, il srilit d'au-ir rcmaïquceu
so-iveidine fl univers. I!,-. qui éclaire lous les es- p:,ssanl leurs ililleunii-«i beaul.s, pour faire ad-
jiriis comnie le sol. il éclaire tous les coi |)S , el sans mirer l'ail avec bqiiel mire auu ur réunil ilans
la pielle toute laison pariietiliere n'est qr.e l.-nebrcs son poème ces deux sortes d'epop-cs, la palbeii.|ite
et egar«nirnl. • ^^ |, nKualc. (Ml \oii un mélange el un contraste
L.s blees (|ue noire poêle nous donne de la di- :„lmirab!e «le \.iius el de passions dans ce mer-
vinilé sont non-S'Ulemeiit dignes délie, mais inli- v,-il|,-ux tableau. Il n'oUre lien de tr(qi grand;
mais il nous représente également rexcellence el
' Odijss. U\. iv. — î iiiii'i. iiv. ixiv. la bassesse de l'Iiomme. H t.»l dangereux de nous