‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 192 sur 271 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Télémaque , persuadé par divers songes que son père Ulysse n'est plus sur la terre, exécute le dessein, qu'il avoit conçu depuis longtemps , de l'aller chercher dans les enfers. Il se dérobe du camp, pendant la nuit, et se rend à la l'anieuse caverne d'Achéronlia. Il s'y enfonce courageusement , et arrive bientôt au bord du Styx , où Ctiarou le reçoit dans sa barque. Il va se présenter devant Pluton, qui lui permet de chercher son père dans les enfers. Il traverse d'abord le Tartare, où il voit les tourmens que souffrent les ingrats, les parjures, les impies, les hypocrites, et surtout les mauvais rois. Il entre ensuite dans les Champs-Elysées, où il contemple avec délices la félicité dout jouissent les hommes justes, et .surtout les bons rois, qui, pendant leur vie, ont sagement gouverné les hommes. Il est reconnu par Arcésius, son bisaïeul, qui l'assure qu'llysse est vivant, et qu'il reprendra bientôt l'autorité dans Ithaque , où son lils doit régner après lui. Arcésius donne à Télémaque les plus sages instiuclions sur l'art de régner. Il lui fait lemarquer combien la récompense des bons rois , qui ont principalement excellé par la justice et par la vertu , surpasse la gloire de ceux qui ont excellé par la valeur. Après cet entretien. Télémaque sort du ténébreux empire de Pluton , et retourne promptemenl au cam|) des alliés.

Cepend.vnt Adraste , dont les troupes avoient été considérablement alfoiblies dans le combat, s'éloit relire derrière la monlague d'Aulon , pour allendre divers secours , et [lour IAcIum- de surprendre encore nue fois ses euneuiis : semblable à un lion alfaun"', (]ui . ayant été repoussé d'ime beigerie , s'en reloiu'ue dans les srjinbres forêts, et rentre dans sa caverne , où il aiguise ses dents et ses grilVes. alleiidanl le momeul favorable pour égorger tous les troupeaux.

Vab. — ' uiJiinuiiil li.' >ivre». t./. diimp, — * L'vr.t xmii.

TÉLÉMAQUE. LlVllF. XIV.

(XVIII

Télémaquc , ayant pris soin de nicllic une exacte discipline dans tout le camp . ne sont^ea plus qu'à exécuter un dessein qu'il a\oit con<;n, et qu'il cacha à tous les cliei's de l'année. Il v avoil déjà long-temps qu'il éloit agité , pendaul toutes les nuits, par des songes qui lui représenloicnt son père Ulysse. Cette chèie image ' revenoit toujours sur latin de la nuit, avant que l'ain-ore \înt chasser du ciel, par ses feux naissans, les inconstantes étoiles , et de dessus la terre, le doux sounueil , suivi des songes voltigeans. Tantôt il croyoit voir Ulysse nu , dans une île fortunée, sur la rive d'un fleuve, dans une prairie ornée de fleurs , et environné de nynq)]ies qui lui jeloient des hahits pour se couvrir; tantôt il croyoit l'entendre parler dans un palais tout éclatant d'or et d'ivoire , où des hommes couronnés de fleurs l'écoutoient avec plaisir et admiration. Souvent Ulysse lui apparoissoit tout-à-coup dans des festins, où la joie cclatoit parmi les délices, et où l'on entendoit les tendres accords d'une voix avec une lyre plus douce que la lyre d'Apollon et que les voix de toutes les Muses.

Téléinaque , en s'éveillant , s'attristoit de ces songes si agréahlcs. 0 mon père, ô mon cher père Ulysse , s'écrioit-il, les songes les plus affreux me seroient plus doux ! Ces images de félicité me font comprendre que vous êtes déjà descendu dans le séjour des âmes bienheureuses que les dieux récompensent de leur vertu par une éternelle tranquillité. Je crois voir les Champs-Elysées. 0 qu'il est cruel de n'espérer plus ! Quoi donc! ô mon cher père , je ne vous verrai jamais ! jamais je n'embrasserai celui qui m'aimoittaut , et qneje cherche avec tant de peine ! jamais je n'entendrai parler cette bouche d'où sortoit la sagesse ! jamais je ne baiserai ces mains, ces chères mains, ces mains victorieuses qui ont abattu tant d'ennemis! elles ne puniront point les insensés amans de Pénélope, et Itliaque ne se relèvera jamais de sa ruine ! 0 dieux ennemis de mon père ! vous m'envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon cœur; c'est m'arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dis-je? hélas! je ne suis que trop certain que mon père n'est plus. Je vais chercher son ombre jusque dans les enfers. Thésée y est bien descendu ; Thésée, cet impie qui vouloit outrager les divinités infernales; et moi, j'y vais conduit par la piété. Hercule y descendit . je ne suis pas Hercule ; mais il est

Var. — 1 Colle image d'Ulysse, a.

beau d'oser l'imiler. Oipliée a bien louché, par le récit de ses malheurs, le cuuir de ce dieu (pi'on dépeint ' comme inexorable : il obtint de lui (ju'iMU'ydice retournât^ parmi les vivans. Je .suis plus digne de compassion qu'Orphée; car ma perte est plus grande. Qui |)ourroit comparer une jeune tille, semblable à cent autres', avec le s;igc Ulysse, admiré de toute la Grèce; Allons; mourons, s'il le faut. Pourquoi craindre la mort (piand on souil're tant dans la vie ! () Pluton, ô Proserpine, j'éprouverai bientôt si vous êtes aussi impitoyables qu'on le dit! 0 mon père! après avoir i)arcourn en vain les terres et les mers pour vous trouver, je vais enfin ^ voir si vous n'êtes j)oint dans la sombre demeure des morts. Si les dieux me refusent de vous posséder sur la terre et à la lumière du soleil, peut-être ne me refuseront-ils pas de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit.

En disant ces paroles , Télémaque arrosoit son lit de ses larmes : aussitôt il se levoit, et cherchoil, par la lumière , à soulager la douleur cuisante cjue ces songes lui avoient causée; mais c'étoit une flèche qui avoit percé son cœur, et qu'il portoit partout avec lui. Dans cette peine , il entreprit de descendre aux enfers par un heu célèbre , qui n'étoit pas éloigné du camp. On l'appeloit Achérontia, à cause qu'il y avoit en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle ^ on descendoit sur les rives de l'Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer. La ville étoit sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d'un arbre : au pied de ce rocher on trouvoit la caverne , de laquelle les timides mortels n'osoienl approcher; les bergers avoient soin d'en détourner leurs troupeaux. La vapeur souffrée du marais Stygien , qui s'exhaloit sans cesse par cette ouverture , empesloit l'air. Tout autour il ne croissoit ni herbe ni fleurs; on n'y sentoit jamais les doux zéphirs, ni les grâpes naissantes du printemps, ni les riches dons de l'automne : la terre aride y languissoit ; on y voyoit seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l'entour, Cérès refusoit aux laboureurs ses moissons dorées; Bacchus sembloit en vain y promettre ses doux fruits; les grappes de raisin se desséchoient au lieu de mûrir. Les Naïades tristes ne faisoicnt point couler une onde pure; leurs flots étoieut tou-

Vah. — ' i|u'iin dit .iiii csl iiiexoraMe. A. — ^ leloiir-

neroil — •' a tant (l'autres. Erlil. coiilre les Mss. —

* je vais voir. A. — '' l'ar «m l'on ilesrendoit. A.

(WIII)

TKi.i-MAtjn:. i.ivui; xiv

jours amers el Iruublés. Los oisL-auv ' ne ilianloient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d'é[)ines , et n'y trouvoienl aucun hucaj^e pour se retirer : ils allnifiit eliauler leurs amours sous un eiel plus doux. Là, on nenteiiddit cpie le croassement des eoibeau.x et la voix lugulirc des hiboux : l'herbe même y étoit amèrc, elles troupeaux qui la paissoient ne sentoicnt point la douce joie qui les t'ait bondir. Le taureau l'uyoit la Lrénisse; et le berg:er, tout abattu , ou- Mioit sa musette et sa ilùte.

L>e celte caverne sortoil, de temps en temps, une fumée noire et épaisse, qui faisdil une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoubloient alors leurs sacriiices pour apaiser les divinités infernales; mais souvent les honunes, à la fleur de leur âge et dès leur plus tendre jeunesse, étoient les seules victimes que ces divinités cruelles prenoient plaisir à immoler par une funeste contagion.

C'est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sond>re - demeure de Pluton. -Minerve, qui veilloil sans cesse sur lui, et qui le couvroil de son égide , lui avoit rendu Pluton favorable. Jupiter même , à la prière de Minerve , avoit ordonné à Mercure , qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Gharon un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu'il laissât entrer le lils d'Ulysse dans son empire.

Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit ; il marche à la clarté de la lune, et il invoque celte puissante divinité , qui étant dans le ciel le brillant astre de la nuit , et sur la terre la chaste Diane , est aux en fers la redoutable Hécate. Celle divinité écouta favorablement ses vo^ux , parce que son co'ur étoit pur, et qu'il étoit conduit par l'amour pieux (junn lils doit à son père. A peine fut-il auprès de l'enlrée de la caverne , qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre trenibloit sous ses pas; le ciel s'arma d'éclairs et de feux qui scmbloient toiidjer sur la terre. Le jeune lils d'Ulysse sentit son cœur éum , et tout son corps étoit couvert d'une sueur glacée; mais son courage se soutint : il le\a les yeux et les mains au ciel. Crands dieux, s'écria-l-il , j'accepte ces présages (pie je crois heureux; achevez votre ouvrage! Il dil , et, redoublant ses pas, il se p:"ésenl<' hardiment.

Aussitôt la fumée épaisse (jui rendoit l'entrée de la ea\erne funeste à tous les animaux ,

VaR. — ' Nul "Immu II'' iliaiiliiit ilaiis ivUc Icri'i- IiitIsmi' «II- ruines l'I d'(>|)im's , cl in- Iroiixiit de iMunut-!., elc. A. — * tciiiibrc m. A. iij. D.

des (|u'ils ' l'ii approchoient, se dissij)a ; l'odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul ; car quel autre mortel eût osé le suivre! Deux Cretois, qui l'avoient accdiiipagiK' jusqu'à une certaine dist;mce de la caverne, el auxquels il avoil conlié son dessein , demeurèrent lrend)lans cl à demi morts assez loin de là, dans un tenq)le , faisant des vonix, el n'espérant plus de revoir Téléma(iue.

Cependant le lils d'Llysse, l'épéc à la main, s'enfonce (l;ins les lénèbres horribles. Hientôl il aperçoit une foible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui; et il les écarte avec son épée ; ensuite * il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que touinoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l'impitoyable Charou. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine ■', mais pleine de vigueur, les menace , les repousse , et admet d'abord dans la barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémissemcns d'une ombre qui ne pouvoit se consoler.

Quel est donc, lui dit-il, votre malheur? qui étiez-vous sur la terre? J'élois , lui répondit celte ombre, Nabopharsan, roi de la superbe lîabylone. Tous les peuples de l'Orient tren.bloienl au seul bruit de mon nom ; je me faisois adorer par les Babyloniens , dans un temple de marbre , où j'élois représenté par une statue d'or, devant laquelle on brCdoit nuit et jour les plus précieux parfums de l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni : on inveutoit chaque jour de nouveaux [ilaisirs pour me rendre la vie [)lus délicieuse. J'élois en(!ore jeune et robuste; hél;>s! que de prospérités ne me resloit-il pas encore à goûter sur le trône? Mais une femme que j'aimois, el qui ne maimoil pas, m'a bien fait sentir ipie je n'étf)is [)as dieu; elle m'a empoisonné : je ne suis plus lien. Onmit hier, avec pompe , mes cendres dans une urne d'or ; on pleura; on s'arracha les che\eux; on (il senddaut de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, piuir mourir avec moi; on va encore gémir au [)ied du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette ; ma mémoire e>l en horreur même dans ma famille ; el ici b:'.s , je soull're déjà d'horribles Irailcinens *.

Var. — ' M"' '■" apiiroilioiciil. A. — * liii-nliil. A. — ï el ihaijmie, les iiieiiiue. A. — * injures. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XIV

(XVIII

Télémaque , fouclu- do ce spectacle, liiiilit : Etiez-vons vérilaMenienl heureux pciulanl votre règne? seiitiez-vous cette douce paix sans laquelle le cœur demeure toujours serré et llétri au milieu des délices ? Non , répondit le Babylonien ; je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix connue l'unique bien : pour moi, je ne l'ai jamais sentie ; mon cœur éloit sans cesse agité de désirs nouveaux , de crainte et d'espérance. Je tàchois de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de mes ])assions ; j'avois soin d'entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle . le moindre intervalle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui ; toute autre me paroît une fable et un songe : voilà les biens que je regrette.

En parlant ainsi , le Babylonien pleiu-oit comme un homme lâche (pii a été amolli par les prospérités, et qui n'est point accoutumé à supporter constanunent un malheur. Il avoit auprès de lui quelques esclaves qu'on avoit fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avoit livrés à Charon avec leur roi , et leur avoit donné une puissance absolue sur ce roi qu'ils avoient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignoient plus l'ombre deNabopharsan ; elles la tenoient enchaînée , et lui faisoient les plus cruelles indignités. L'un lui disoit : N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? comment étois-tu assez insensé pour te croire un dieu ? et ne falloit-il pas le souvenir que tu étois de la race des autres hommes ? Un autre , pour lui insulter, disoit : Tu avois raison de ne vouloir pas qu'on te prît pour un homme; car tu étois un monstre sans humanité. Un autre lui disoit : Hé bien ! où sont maintenant tes flatteurs? Tu n'as plus rien à donner, malheureux ! tu ne peux plus faire aucun mal; te voilà devenu esclave de tes esclaves mêmes : les dieux ont été ^ lents à taire justice; mais enfin ils la font.

A ces dures paroles , Nabopharsan se jetoit le visage contre terre , arrachant ses cheveux dans un excès de rage et de désespoir. Mais Charon disoit eux esclaves : Tirez-le par sa chaîne ; relevez-le malgré lui : il n'aura pas même la consolation de cacher sa honte; il faut que toutes les ombres du Slyx en soient témoins, pour justifier les dieux, qui ont souffert si long-temps que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore là , ô Babylonien , que le commencement de tes douleurs ; prépare-toi à être

'^AR. — 1 sout leuls. Edif. contre les Mss,

jugé par l'iullexible Miuos , juge des enfers.

l'eudaul ce discom's du terrible Charon , la banpie touchoil déjà le rivage de l'enqtire de IMuton : toutes les ombres accouroient pour considérer cet homme vivant qui paroissoit an milieu de ces morts dans la barque : mais, dans le moment oii Téléinaciue mit pied à terre, elles s'enfuirent, siMnblahles aux ombres de la nuit (]ue la moindre clarté du jour dissipe. Charon , montrant au jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu'à l'ordinaire, lui dit : Mortel chéri des dieux, ])ui«;qu'il t'est donné d'entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible aux autres vivans , hàte-toi d'aller où les destins t'appellent ; va , par ce chemin sombre , au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône ; il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu ^ de te découvrir le secret.

Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas : il voit de tous côtés voltiger des ombres , plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer; et, dans l'agitation de cette nuillitude infinie , il est saisi d'une horreur divine , observant le profond silence de ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le noir séjour de l'impitoyable Pluton ; il sent ses genoux chancelans ; la voix lui manque ; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles : Vous voyez , ô terrible divinité , le lîls du malheureux Ulysse; je viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire , ou s'il est encore errant sur la terre.

Pluton étoit sur un trône d'ébène : son visage étoit pâle et sévère ; ses yeux, creux et étincelans ; son front ^, ridé et menaçant : la vue d'un homme vivant lui étoit odieuse, comme la lumière ofl'ense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant •' la nuit. A son côté paroissoit Proserpine , qui attiroit seule ses regards, et qui sembloit un peu adoucir son cœur : elle jouissoit d'une beauté toujours nouvelle ; mais elle paroissoit avoir joint à ces grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Aux pieds du trône étoit la Mort , pâle et dévorante , avec sa faux tranchante qu'elle aiguisoit sans cesse. Autour d'elle voloient les noirs soucis, les cruelles défiances; les vengeances, toutes dégouttantes de sang, et cou-

Var. — 1 (lonl il ne m'est pas permis. A. — ^ son visage. A. B. son Iront, c. mais de la main du marq. de Fcn. : les éditeurs depuis 1717 ont adopté cette correction , qui paroit nécessaire. — 3 pondaut m. A. aj. u.

(XVITI)

TÉLÉMAQIE. MVIU- \IV.

verlos (le plaies; les liaincs injustes ; l'avaria' , (jui se ron;.'e ello-iiu"iiie ; le (U''sesj)oir, qui se iléiliire de ses propres mains : l'anibilion loice lu'e , (jui renviM^e tout ; la tialiison, qui mmiI se repailre ili" sauj.' , et qui ne peut jouif ili-s maux qu'elle a lails: ren\ie, qui \erse son venin mortel antour d'elle, cl (jui se tourne en raire , dans l'inquiissanoe oh elle est de iniiie ; rimiiièlé, ()ui se creuse elle-même un ahîme sans fond, où elle se préci[)ite sans espérance ; les spectres Indeux; les fantômes , qui représentent les morts pour épouvanter les vivans ; les songes affreux ; les insomnies, aussi cruelles (jue les tristes songes. Toutes ces images funestes environnoicnl le lier IMnlon. et rem|)lissoient le palais où il lialtite. Il répondit à Télémaque d'une \uix basse qui lit gémir le fond de l'Krébe :

Jeune mortel . les destinées t'ont fait vi(der lel asile sacré des ombres; suis ta liante destinée : je ne te dirai point où est ton père: il suflitque tu sois libre de le cbcrcber. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis ; de l'autre, les Gliamps- |-^lysées,où les bons rois sont récompensés. iMais tu ne peux aller d'ici dans lesCbanips-Elysées, qu'après avoir passé par le Tartare ; liàte-toi d'y aller, et de sortir de mon empire.

A l'instant Télémaciue semble voler dans ces espaces vides et immenses; tant il lui tarde de sa\oir s'il \erra son père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran qui tient en crainte les vivans et les morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en ' sortoit une fumée noire et épaisse, dont l'odeur enqiestée donneroit la mort , si elle se répandoit dans la demeure des vivans. Cette fumée couvroit un fleuve de feu, et des tourbillons de llannne , dont le bruit, semblable à celui des lorrens les plus impétueux quand ils s'élancent des plus liants rochers dans le fond des abiiiii's, faisoit (lu'on ne poiivoit rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaqne, secrètement animé par .Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord il ajierciit un grand nombre d'hommes qui avoient vécu dans l<'> |dus ba.-!.es ccjnditions , et (jui éloient punis poura\oir cherché les richesses par des fraudes , des trahisons et des cruautés. Il y remarqua beaucoup «l'impies hypocrites, qui , faisant semblant d'aimer la religicjn , s'en étoicnt servis connue d'un beau prétexte [)our

N.\n. — ' d'uu il ^iMl.iit \, — - Inri.ii*. A.

contenter leur ambition , et p<nir se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avoient aitiisé de la vertu même , (pioitpi'elle soit ' le plus graiiil don des dieux , i-toient punis comme les plus scélérats de tons les hommes. Les enfans (jui avoient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avoient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux , les traîtres (pii avoient livré leurs [latrics après avoir violé togs les sermens , soufîroienl des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu ; et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être médians comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons , et font , par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux , dont ils se sont joués , et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes '.

Auprès de ceux-ci paroissoient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables , et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats , les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice ; les critiques malins qui ont lâché de flétrir la plus pure vertu ; enfin, ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connoitre à fond , et qui par là ont nui à la réputation desiimocens. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle qui étoit punie comme la plus noire, c'est celle où l'on tombe ^ contre les dieux. Quoi donc ! disoit Minos , on passe pour un monstre quand on manque de reconnoissancc pour son père , ou pour son ami de qui on a reçu quelque secours; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même * de qui on est né? Plus tous ces crimes sont imjinnis et excusés sur la terre , j)lus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe.

Télémaqne, voyant les trois juges (luiétoient assis et qui condamnoient un homme, osa leur demander (jiicls étoient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la |»ar()le . s'écria : .le n'ai jamais fait aiiriiu mal ; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien; j'ai été magnilique. libéral, juste, comi^atissant : (pie peut-on donc me

Vaii. — ' i|iii l'sl II- l>li!> ^jriiiiil «Ion. A — * l«'iir iiisiillf. A. lùlil. — * «fllf (|ui SI.' iciuniii'l ciiMM» les iliiiix /■->///. riiiilri' Ica Mus. — ' qu'uu |UTi' cl a la iiifio. ii. «;. tldil. l.r coiiisli* Il avoil mis , qu'iiii iiirt iiierc : rnulciir, imiir ri'lal)lir !•• si'iis , njoula, vl à la avciil iiim'. Nous mùmiiis l'ori- OiiKil.

TI-'LKMAQUE. LIVRE XIV

(XVIII

reprocher? Alors Miiios lui dit : On ne le reproche rien à l'égard des honinies ; mais ne de- \ois-tn |)as moins aux liomines qu'aux dieux ? Huelle est donc, celle justice dont tu te vantes ? Tu n'as niauijué à aucun de\nir ' \('|-s les Ikhhnies, qui ne sont rieu : tuas éh' Ncrlueux : mais tu as rapporté touU^ la wriu h loi-mème , et non aux dieux cjui le l'ax oient ddunée ; car tu vouiois jouir du linil de ta propre vertu , et te renfermer en toi-même : tu as été la divinité. Mais les dieux, qui ont tout l'ait, et qui n'ont rien l'ail que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncera leurs droits ; lu les as oubliés^ ils t'oublieront : ils te livreront à toi-même , puisque tu as voulu être à toi, et non pas à eux. ('herclie donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais sé|)aré des honnnes , auxquels tu as voulu plaire; te voilà seul avec toi-même, qui élois ton idole : ai)j)rends qu'il n'y a point de véritable vertu sansle respect etl'amour des dieux, à qui tout est dû. Ta Causse vertu , qui a longtemps ébloui les honnnes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes , ne jugeant des vices et des vertus , que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal : ici, une lumière divine renverse tous leurs jugemens superficiels ; elle condamne souvent ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.

A ces mots ce philosophe , comme frappé d'un coup de foudre, ne pou voit se supporter soi-même. La complaisance qu'il avoit eue autrefois à contempler sa modération, son courage et ses inclinations généreuses , se change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi des dieux, devient son supplice ; il se voit, et ne peut cesser de se voir; il voit la vanité des jugen^ens des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions : il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui , comm.e si on houleversoit toutes ses entrailles; il ne se trouve plus le môme : tout appui lui manque dans son cœur; sa conscience, dont le témoignage lui avoit été si doux, s'élève contre lui, et lui reproche amèrement - l'égarement et l'illusion de toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour lin : il est troublé, consterné, plein de honte, de remords et de désespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à luimême, et que son prepre cœur venge assez les

\ar. — 1 à rien. A. — - lui rciiroclic avec lureur. A.

dieux méprisés. Il cherche les lieux les i)lus s:)nd>r('s pour se cacher aux autres morls ', ne pouvant se cacher à lui-même; il cherche les ténèbres, et ne jieut les trouver : une lumière im[)orlune le- poursuit partout; partout les rayons percans de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre. Tout ce (jn'il a aime lui devient odieux , connue étant la source de ses maux, qui ne peuvent jamais jinir. Il dit en lui-même : (> insensé! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même ! Non , je n'ai rien connu , puisque je n'ai jamais aimé l'unique et véritable bien : tous mes pas ont été des égaremens ; ma sagesse n'étoit (]ue folie ; ma vertu n'étoit ([u'tin orgueil impie* et aveugle . j'étois moi-même mon idole.

Kntiii, Télémaque aperçut les rois qui étoient condamnés ^ pour avoir ahusé de leur puissance. D'un côté, une Furie vengeresse leur présentoil un miroir, qui leur montroit toute la dillbrmité de leurs vices : là, ils voyoient et ne pouvoient s'empêcher de voir leur vanité grossière et avide des plus ridicules louanges ; leur dureté pour les hommes, dont ils auroient dû faire la félicité ; leur insensibilité pour la vertu; leur crainte d'entendre la vérité; leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs; leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur défiance déplacée*, leur faste, et leur excessive magnificence fondée sur la ruine des peuples; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens ; enfin, leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de malheureux. Ils se voyoient sans cesse dans ce miroir ^ : ils se trouvoient plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimère vaincue par Bellérophon, ni l'hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerhère même, quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang noir et venimeux, qui est capable d'empester toute la race des mortels vivans sur la terre.

En môme temps , d'un autre côté, une autre Furie leur répétoit avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avoieut données pendant leur vie, et leur présentoit un autre miroir, oîi ils se voyoient tels que la flatterie les avoit dépeints : l'opposition de ces deux peintures, si contraires, étoil le supplice de leur vanité. Ou rcmarquoit que les plus méchans d'entre ces rois étoient ceux à qui on

Var. — 1 iiioiis m. A. (ij. il. — - If suil. lîdit. contre les Mss. — 3 qui (•.|oi('nl ilaiis les suiiiilites. A. — '' doplai-éc m. A. aj. B. — ■> dans ce iniruir, plus horribles, etc. A.

(WIII^

TKLKMAUl i:. I.l\ HK \IV.

avdit (liiiiiic les plus luauMiitiiiuos louantes jh'iiilaiit li'ur vie, parce (luc les mécliaiis sont |ilus iiaiiils (]ne les Itoiis . et (juils e.\i);eiit sans pii- (li'iir les lâches llatleiies des poètes et tlos orateurs de leur temps.

On les entend j^éniir dans ces profondes ténèbres, où ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions qu'ils ont à soullVir : ils n'ont rien autour d'eux (pii ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les confonde. Au lieu que . sur la terre , ils se jouoieut de la \ie di-s liouimes , et prétendoient que tout étoit fait pour les servir ; dans le Tarlare, ils sout livrés à tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une cruelle scrvilud<> : ils servent avec douleiu", et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir lemcaptivité : ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d'euxmêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer (le cette horreur, ([ue de leur propre nature. Ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs fautes, que leurs fautes mêmes : ils les voient sans cesse dans toute leur énormité ; elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les [)0ursuivent. Pour s'en gaianlir, ils cherchent une mort plus puissante (|ue celle qui les a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute ctjunoissance en eux; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute : mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte à goutte , et qui ne tarira jamais. La vérité qu'ils ont craint de voir fait leur supplice ; ils la voient , et n'ont des yeux que pour la voir s'élever ' contre eux ; sa vue les perce , les déchire . les arrache à eux-mêmes : elle est connue la foudre; sans rien détruire au dehois, elle pénètre jusiju'au fond des entrailles. Semblable il un rnétaildaus une fournai^e ardente , lame est comme fondue [)ar ce feu vengeur; il ne la!^se aucune rousistaute, et il ne consume lien : il dissout jus(jn'aux premiers principes delà vie, et on ne peut mourii*. On est arraché à soi ; on n'y peut plus trouver ni appui ni re-

\.\R. — ' l'our la Voir i|ui >'fl(.'Vo. a.

|ios |iour un ^eul iu.staul : ou ue \il ' plus que l'ar la rage qu'on a contre soi-même , et par une |ierte de toute espéiauce <]ni rend forcené.

l'armi ces objets, rpii faisoieut dresser les cheveux de 'l'élémacjue sur sa tète , il vit plusieurs des aueii'us rois de Lydie, (pii étoifiit punis pour avoir préféré les délices d'une \ie molle au travail , (pii doit être inséparable de la royauti- pour le sonlagemeut des [lenpies.

(les rois se re|)roclioieut les uns aux autres leur aveu;.'lemeut. L'un disoil à l'autre, cpii a\oit été sou lils : Ne vous avois-jc pas recommandé souv(!nt ,' pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réjiarer les maux que j'avois faits l>arma négligence? Le lils ré|)ondoit : 0 malheui eux père! c'est vous (jui m'avez perdu! c'est votre exem|)le qui m'a accoutumé * au faste, à l'orgueil, à la volupté, à la dureté pour les hommes! En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de làclies flatteurs autour de vous ^ , je me suis accoutumé à aimer la llatteric et les |)laisirs. J'ai cru que le reste des honuncs étoit , à l'égard des rois, ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard des hommes , c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de service, et qu'ils donnent de commodités. Je l'ai cru ; c'est vous qui me l'avez fait croire; et maintenant je souHre tant de maux pour vous avoir imité. A ces reproches , ils ajoutoicnt les j)lus alfreuses malédictions , et paroissoient animés de rage pour s'entre-déchirer.

Autour de ces rois voltigeoienl encore , comme des hiboux dans la nuit, les cruels soupçons, les vaines alarmes, les dclianccs, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois , la faim insatiable des richesses, la fausse gloire toujours tyrannique , et la mollesse lâche qui redouble tous les maux qu'on soullre, sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs.

On voyoit plusieurs de ces rois sévèrement punis , non pour les maux qu'ils avoient faits , mais pour les biens (ju'ils auroierit dû faire. Tous les crimes desjjcuples, (pii vieimenl «le la négligence avec bupielleon fait observer les lois , étoient imputés aux rois ^ , (pii ne doivent régner (ju'alin (]ue les lois régnent par leur ministère. Un Icin* inq)nt(»it aussi tous les désorilres (pii Niemieiil du faste, du luxe, et de Ions les autres e\eès qui jclteul les honimes

\aii. — ' «Il n'y li« iil i>liis. A. — - i|ui lu'a iiisi'liv le f.islr, rie. /.(///. nirnxliiiii du iiinrii. tiv l'rii. — ^ cl fliliiiiri- lU- lA(li»> llalirurs. a. — ' »»\ mis. Ou l^iii- iiiiputoil aUMKi. A.

TÉLËMAQUE. LIVRE XFV.

(XIX

dans un t'tal vioUnit , cl dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on trailoit rii^ourcusenienl les rois qui, au lieu d'être de bons el vi^ikins pasteurs des peuples, n'avoieiit songé ([u'à ravager le troupeau connue des loups dévorans.

-Mais , ce qui ciuistei'ua davantage 'i'élémaque , ce lui de \nir, dans cet abîme de ténèbres et de niau\ . un grand nombre de rois qui avoienl passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avoienl élé condamnés aux peines du Tartare, pour s'éli-e laissés gouverner par des honnnes niéchansel artilicieux. Usétoient punis pour les maux qu'ils avoienl laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n'avoicnt été ni bons ni méobanls, tant leur i'oiblesse avoit élé grande; ils n'avoient jamais craint de ne connoîlre point la vérité; ils n'avoient point eu le goût de la vertu, et n'avoient pas mis leur plaisir à faire du bien.

* Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se senlil soulagé; comme si on avoit ôlé une montagne de dessus sa poitrine; il comprit, par ce soulagement, le malbeur de ceux qui y étoieut renfermés sans espérance d'en sortir jamais. Il étoit eilrayé de voir combien les rois éloient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi ! disoit-il , tant de devoirs , tant de périls , tant de pièges , tant de difliculté de conuoilre la vérité pour se défendre contre les autres et contre soi-même ; enfin , tant de tourmens horribles dans les enfers , après avoir été si agité , si envié, si traversé dans une vie courte! 0 insensé celui qui cherche à régner! Heureux celui qui se borne aune condition privée et paisible , où la vertu lui est moins difficile !

En faisant ces réflexions , il se troubloil audedans de lui-même : il frémit, et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu'il vcnoit de considérer. Mais à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respiroit, et entrevoyoit déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros.

C'est dans ce lieu ' qu'b.abito'.ent tous les bons rois qui avoienl ius([u'alors gouverné sagement les b.oinmes : ils éloient séparés du reste des justes. Gomme les méchans princes souffroient , dans le Tartare , des supplices iuliniment plus rigoureux que les autres coupables

Var. — 1 Livre xix. — - La liabiluiL'iit. A. b.

d'ime condition privée , aussi les bons rois jouissoient, dans les Champs-Elysées * , d'un bonheur inliniment plus grand que celui du reste des honnnes qui avoienl aimé la vertu sur la terre.

lélémaque s'avança vers ces rois, qui éloient dans des bocages odorifi'-raus , sur des gazons toujours renaissans cl ileuris : mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosoient ces beaux lieux , et y faisoient sentir ^ une délicieuse fraîcheur ; un noud)re inlini d'oiseaux faisoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble les Heurs du prinlenq)s qui naissoient sous les. pas, avec les plus riches fruits de l'automne qui [tendoienl des arbres. Là, jamais on ne ressenlil les ardeurs de la furieuse Canicule; là, jamais les noirs aquilons n'osèrent souiller, ni faire sentir les rigueurs de l'hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse , et qui porte '^ des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte , ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Lejour n'y finit point, et la nuit, avec ses sombres voiles , y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes , et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Celle lumière n'est point semblable * à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais; au contraire , elle fortifie les yeux , et porte ^ dans le fond de l'ame je ne sait quelle sérénité : c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d'eux et elle y entre ; elle les pénétre et s'incorpore à eux ^ comme les alimens s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intal'issable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie "^ comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus * rien ; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous leurs désirs sont rassasiés , et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et

Vah.— 1 Chanips-dysicns A. — ^ soiilir m. A <ij. i\. — 3 ol nui 1""'*^' ■•«• A. (ij. B. — * semblable a colle (iiii oclairc. A. — ^ et luuiri'ii. A. — " s'iiu-oi'iwre en ei!\. Hs la voient, ete. A. — "^ «le ileliees. i';'//. correction du ri'.arq. de Fi- II. — ^ plus ui- A. aj. u.

(XIX

TÉLÉMAQL'E. LIVRE \IV.

alîaim's clicivlienl siii" la terre : toutes les ilélicfs iiiii les einiroiiueut ne leur sont rien, parce cpie le coniblc de leur lélicité , qui vient (lu dedans , ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce (ju'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont * Ifls (jue les dieux, qui. rassasiés de nectar et d'aud)idsi(', ne dai^'ueroienl pas se nourrir des viandes grossières ijunn 1,'ur présenteroit à la laide lu plus exquise i\f>, honnnes mortels. Tous les maux s'enruieul loin de ces lieux trau(|iiilles : la mort, la maladie , la pauvreté , la douleur, les regrets , les remords , les craintes, les espérances mêmes , qui coûtent souvent autant de peines - que les craintes ; les divisions, les dégoûts , les dépits ne peuvent y avoir aucune entrée.

Les hautes montagnes deThrace. qui de leur front couvert de neige et de glace dej)uis l'origin«' du monde , tendent les nues , seroient renvereées de leurs Ibndemcns posés au centre de la terre , que les cœurs de ces hommes justes ne pourroient pas même être émus. Seulement ils ont pitié des misères qui accablent les hommes vivans dans le monde: mais c'est une |)itié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable tëlicité. l'ne jeunesse éternelle , une félicité sans lin . une gloire toute divine est peinte sur leurs \ isages : mais leur joie n'a rien de folAtre ni d'indécent; c'est une joie douce, noble, |)leine de majesté; c'est un goût sublime de la vérité et de la vertu qui les transporte. Ils sont , sans interruption , à chaque moment *, dans le même saisissement de cœur où est Jinc mère qui revoit son cher iils qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui écha[)pc bientôt à la mère , ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes ; jamais elle ne languit un instant ; elle est toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de l'ivresse , sans en avoir le trouble et l'aveuglement.

Ils s'entretiennent ensendjle de ce (pi'ils voient et de ce qu'ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu'ils dé()lorent ; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons; ils admirent le secours des dieux ([ui les ont conduits , conune par la main , à la vertu , au travers * de tant de |)érils. .le ne sais quoi de divin coule sans cesse au tra\ers de leurs co-ui's, comim

Vah. — ' au iIi'Ikt».. Tel», iMc. A. — * »lf jinjncs m. A. 4,j II. — 3 iiaiis iiiiii li-s nioiiicii», A. — ^ au milieu. Ldil, currcctioii du manj. de t'en.

un torrent de la divinité même qui s'unit à eux; ils \oient, ils goûtent; ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Ils chantent tous ensemble les louanges des dieux , et ils ne font tous ensend)le qu'une seule voix , une seule pensée , un seul co-nr . une même ' félicité fait connue lui lliix et rellux dans ces amcs unies.

llaus ce rasissemeut di\iii , les siècles coulent plus raitidement (|ue les heures parmi les mortels; et cependant mille et mille siècles écoulés n'oient rien à leur iVlicilé' toujours nouvelle et toujours entière -. Ils régnent tous ensendjle , non sur des troues que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une j)uissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance enqiruntée d'un peuple vil et misérable. Ils ne portent [dus ces vains diadèiues dont l'éclat cache tant de craintes et de noifs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains , avec des couronnes que rien ne peut llétrir.

'félémaciue . (pii cherchoit son père, et qui avoit craint de le trouver dans ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût de paix et de félicité, qu'il eût voulu y trouver Ulysse , et qu'il s'affligeait d'être contraint lui-même de retourner ensuite dans la société des mortels. C'est ici , disoit-il , (jue la véritable vie se trouve, et la nôtre n'est qu'une mort. Mais ce qui l'étonnoit étoit d'avoir vu tant de rois punis dans le Tartare , et d'en voir si peu dans les Champs-Elysées ^. Il comprit qu'il y a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résistera leur propre puissance , et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi , les bons rois sont très-rares ; et la plupart sont si méchans, que les dieux ne seroient pas justes, si, après avoir soulTert qu'ils aient abusé de leur puissance [jeuiiant la vie, ils ne les punissoient après leur mort.

Télémaque , ne voyant point son père Ulysse parmi tons ces rois , chercha du moins des yeux le divin Laërte , son grand-père. Pendant qu'il le cherchait inutilement, un vieillard vénérable et plein de majesté s'avança \ers lui. Sa vieillesse ne resseud)loit point à celle des hommes qiK! le poids des années accable sur la terre ; on voyoit seulement (pi'il a\oit été vieux avant sa mort : c'étoil un mélange de tout ce que la vieillesse a de grave , avec toutes les gr;\ces de la jeunesse; car ces grâces renaissent même

VaH. — ' uni- vfiilr f.li.itr. — * et loujuurii loule ciilicro. A. — ■* Cliaiiips-clysiiMis. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XIV

(XIX

dans les vieillards los Itliis caducs , an nionicnt on ils sont inti'odnits dans les Ciiainiis-I^lysées '. Cet homme s'avançoil avec ompressoment , et regardoit Télémaqne avec complaisance, comme une personne qni Ini 6loil fort chère. ïélémaqne, qui ne le l'cconnoissoil point, (toit en peine et en snspens.

Je te pardoime , à mon chei- iils , lui dit le vieillard, de ne me point reconnoitre ; je snis Arcésius. père de l-at'ile. .l'avoislini mes jours un peu avant qu'Ulysse , mon petif-lils , partît pour aller au siège de Troie : alors lu étois encore un petit enlant entre les hras de ta nourrice : dès lorsj'avois conçu de toi de g^randes espérances ; elles n'ont point été trompeuses , puisque je te vois descendu dans le royaume de IMuton i)0iu' cl'.ercher ton père, et que les dieux te soutiennent dans cette entreprise. 0 hein-eux entant , les dieux t'aiment, et le préparent une gloire égale à celle de ton père! 0 heureux moi-même de te revoir ! Cesse de cherclier Ulysse en ces lieux; il vit encore, et il est réservé pour relever notre maison dans l'île d'Ithaque. Laërte même, quoi(iue le poids des années l'aient abattu , jouit encore de la lumière , el attend que son Iils revienne lui fermer les yeux. Ainsi les honimes passent comme les fleurs qui s'épanouissent le matin , et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des lîommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide; lien ne peut arrêter le temps , qui entraîne après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toi-même, ô mon fds! mon cher tils ! toi-même , qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde eu plaisirs , souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose. - Tu te verras changer insensiblement ; les grâces riantes , les doux plaisirs , la force , la santé , la joie , s'évanouiront comme un beau songe; il ne t'en restera qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage , courber ton corps , affaiblir tes membres '^ , faire tarir dans ton cœur la source de la joie , te dégoûter du présent, te faire craindre l'avenir, îe rendre in-

Var. — ^ Clianiiis-Olysieiis. A — ^ Tu v(>rras clinugcr iiiscnsiblemenl les grâces rianles el les doii\ plaisirs ([iii raccompagnent. La force , elc. n. c. Tu le verras changé insensiblement : les grâces riantes cl les doux plaisirs qui l'accompagnent, elc. Eclit. L'auteur avoil écrit Tu verras, ayant omis le , nécessaire pour le sens. En revoyant la copie B , il ne fil point allonliou à sa première ponctuation, et il ajouta 0/ (les doux plaisirs) quifaccompaijHeni, comme )>ortcnl les éditions dcjuiis 1717. jSous suivons sa première leçon, ciui est préférable , en suppléant te. — ^ i^s nieuibrcs Iremlilans. A.

sensible à tout . excepté à la doideur. Ce temps te paroîl éloigné : hélas! tu te trompes, mou Jîls; il se hàfe , le voilà ([ui arrive : ce tpii \wn\. avec tant de rapidité n'est pas loin de loi ; cl le présent (pii s'enfuit est déjà bien loin . puisipi'il s'auéautil dans le moment que nous parlons, el ne peut plus se rapprochei'. Ne compte donc jamais, mon Iils, sur le présent; mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu , par la vue de l'avenir. Prépare-toi , par des ma^ms pures et par l'amour de la justice, une [)lace dans cet heureux séjour de la ])ai\.

Tu ' \erras euliu bleulùt ton père reprendre l'autorité dans Ithaque. Tu es né pour rt'guer après lui; mais, hélas! ô mon Iils, que la royauté est trompeuse ! Quand on la regarde de loin , ou ne voit que grandeiu' % éclat et délices; mais de près, tout est épineux. Un j)articulier peut , sans déshonneur , mener une vie douce et obscure. Un roi ne peut , sans se déshonorer , préférer une vie douce et oisive aux fonctions pénibles du gouvernement : il se doit à tous les hommes qu'il gouverne; il ne lui est jamais permis d'être à lui-même'^ : ses moindres fautes sont d'une conséquence infinie, parce qu'elles causent le malheur des peuples, et quelquefois pendtmt plusieurs siècles : il doit réprimer l'audace des méchans , soutenir l'innocence , dissiper la calomnie. Ce n'est pas assez pour lui de ne faire aucun mal ; il faut qu'il fasse tous les biens possibles dont l'État a besoin. Ce n'est pas assez de faire le bien par soi-même ; il faut encore empêcher tous les maux que d'autres fcroient , s'ils n'étoient retenus. Cirains donc, mon Iils, crains une condition si périlleuse : arme-toi de courage contre toi-même , contre tes passions. , et contre les flatteurs.

En disant ces paroles, Arcésius paroissoit animé d'un feu divin , et montroit à Téléinaque un visage plein de compassion pour les maux qui accompagnent la royauté. Quand elle est prise , disoit-il , pour se contenter soi-même, c'est une monstrueuse tyrannie; quand elle est prise pour remplir ses devoirs et pour conduire un peuple innombrable comme un père conduit ses enfans , c'est une servitude accablante qui demande un courage et une patience héroïque. Aussi est-il certain que ceux qui ont régné avec une sincère vertu possèdent ici tout ce que

Var. — • Tu es ne p(uir réyner après ton père Ulysse , que lu verras enlin bientôt le maître dans Illiaque. Tu es né pour régner : mais, hélas, etc. A. — * on ne voit qu'autorité, éclat, elc. A. — ^ uièmc m. A. aj. B.

(XIX

THLKMAorr.. i.ivnr: xiv

la puissance des dieux peut donner pour rendre une lélieilé eoinidèli- !

Pendant qu'Aivésius parloil (!e la sui'le , ces ' paioles entfoieut juscpiau lond du cœur de TéléMiacine : elles s'y pravoionl, comme un lial)ile ouvrier , avec son burin, u'rave sur l'airain des (i^'ures inelVaçables qu'il veul moulrer ;iu\ NtMix lie la [tins reculée p'»sli''rilé. T.c's sapres paroles étuioul comme iiw (lanuue subtile (jui pénélroit dans les entrailles du jeune Télémaque ; il se sentoit ému et embrasé ; je ne sais quoi de divin scnibloit fondre son c(eur au dedans de lui. Ce (ju'il porloit dans la partie la jdus intime de lui-même le cousumoit secrètement; il ne pouvait ni le contenir, ni le siij)porter , ni l'ésisterà une si violente impression: c'étoit - un senlinienl vif et délicieux , qui éloil mêlé d'mi tourment capable d'arraclier la vie.

lùisnile Télémaque connuença à rcspiier plus libremeiit. 11 leconnut dans le visage d'Arci'sius unegrande ressemblance avec Laërte; il croYoit même se ressouvenir confusément d'avoir vu en Ulysse, son père, des traits de cette même ressemblance , lorsque Ulysse partit pour le :iége de Troie. Ce ressouvenir attendrit son cœur; des larmes douces et mêlées de joie coulèrent de ses yeux : il voulut embrasser une personne si cbère ; plusieurs fois il l'essaya inutilement : cette ombre vaine écbappa à ses embrasseniens , comme un sontre trompeur se dérobe à l'bonmie qui croit en jouir. Tantôt la boucbe altérée de cet lioinme dormant ' poursuit une eau fugitive ; tantôt ses lèvres s'agitent pour former des paroles que sa langue engourdie ne peut proférer; ses mains s'étendent avec effort , et ne prennent rien : ainsi Télémaque ne peut contenter sa tendresse; il voit Arcésius, il l'entend, il lui parle, il ne peut le toucber. l'inlin il lui demande qui sont ces bonimes qu'il voit autour de lui.

Tu vois, mon (ils, lui répondit le sage \ieillard , les liommes qui ont été rornement de leurs siècles, la gloire et le bonbeur du genre humain. Tu vois le petit nondire de rois qui ont été dignes de l'être , et (jui ont fait avec lidélilc la fonction des dieux sur la terre. Ces autres que tu vois assez près d'eux , mais séparés |iar ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre : ce sont des héros à la vérité ; mais la récom[)ensc de leur \aleur et de leurs expéditions militaires ne peut être comparée avec celle des rois sages , justes et biiMifaisaus.

VaR. — ' N'"*. /•.'//(/. riiiili-f les \tsx. — * c'cluit une iliiiili-iii° iliiiii'f t'I |iaisilili- , un si'iiliinclil , eli'. a. — ' Sa lioui li«! • lliM'fi' i>(iursuil. A.

Parmi ces héros, tu vois Thésée, (jui a le \isage un peu triste : il a ressenti le malheur d'être trop cn'-dnle pour nue femme artilicieuse , et il est en<"ore allligé d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son lilsni|)|)olyte : heureux s'il n'eut point été si proiupt et si facile à irriter! Tu vois aussi Aciiille apiinyé sur sa lance , à cause île cette hIesMure (ju'il reçut au talon . de la main du lâche Paris , et qui finit sa vie. S'il eut été aussi sage , jusie et uu)déré , qu'il éloit intré- |>ide , les dieux lui ani-oienl îiccordé un long règne; mais ils ont eu j)itié rbs Phliotes et des Dolopes , sur lesquels il devoit naturellement régner a[)rès l'idée : ils n'ont |)as voulu livrer tant de peuples à la merci d'un homme fougueux, et plus facile à irriter que la mer la plus oiageuse. Les Parques ont accourci ' le fil de ses jours; il a été connue une fleura jn-inc; éclose que le tranchant de la charrue coupe , et qui tombe avant la fin du jour où l'on l'avoit vu naîti'e. Les dieux n'ont voulu s'en servir, que comme des torrents et des tempêtes , pour punir les hommes de leurs crimes; ils ont fiiit servir Achille à abattre les murs de Troie , pour venger le parjure de Laomédon et les injustes amours de Paris. Après avoir employé ainsi cet instrument de leurs vengeances, ils se sont apaisés, et ils ont refusé aux larmes de Thétis de laisser jdus long-tenqis sur la terre ce jeune héros, qui n'y était propre qu'à troubler les hommes, qu'à renverser les villes et les royaumes.

JMais vois-tu cet antre avec ce visage farouche! c'est Ajax , fils de Télamon et cousin d'Achille : tu n'ignoies pas sans doute quelle fut sa gloire dans les condjats? Après la mort d'Achille , il prétendit qu'on ne pouvoit donner ses armes à nul autre qu'à lui ; ton père ne crut pas les lui devoir céder : les Crées jugèrent en faveur d'Ulysse. Ajax se tua de désespoir: l'indignation et la fureur sont enc(ire peintes sur son visage. N'approche pas de lui , mon fds ; car il croiroil que tu voudrois lui insulter dans son malheur, et il est juste de le plaindre : ne remarques-tu pas (ju'il nous regarde avec |)eine , et qu'il entre brus(j'iemenl dans ce sombre bocage, jiane qu(' nous lui sommes odieux? Tu vois d(î cet autre coté Hector , (jui eût été invincible si le fils de Thétis n'eût j)oinl été au monde dans le même temps ^ Mais voilà Agamemnon ipii passe, et qui porte encore sur lui les manjnes de la j>erfidie de Clylemnestre. M

\ Ml. — ' "iil li.iiulir. A. — -au iiiniiJi'. Mais vuila, de.

TÉLÉMAQUE . LIVRE XIV

(XIX

mon fils! je frémis on pensant ' aux mallionis (le cotte famille de l'impio Tantale. Lu ilivisidii (les deux IVèros Atrée etThyoslc a i'em[)li cotte maison d'horreni' et de sang-, llolas! eomhion nn crime on attii'o-t-il d'autres! Agamonnion , revenant , à la tète des drocs , an siège de Troie, n'a pas en le temps do jouir en paix de la gloire qu'il avoit acquise. Telle est la destinée de pioscjue tous les conquérans. Tous ces liounnes «[ue tu vois ont été rodoulahles dans la guerre; mais ils n'ont point été aimables et vertueux : aussi ue sont-ils que dans la seconde demeure des Champs-Elysées -.

Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice, et ont aimé leurs peuples : ils sont les anus des dieux ; pendant qu'Achille et Agamemnon , pleins de leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines et leurs défauts naturels, l'eudaut qu'ils regreitent en vain la vie qu'ils ont perdue, et qu'ils s'at'tligenl de n'être plus que des ombres impuissantes et vaines, ces rois justes, étant purifiés parla lumière divine dont ils sont nourris, n'ont plus rien à désirer pour leur bonheur. Ils regardent avec compassion les inquiétudes des mortels ; et les plus grandes alVairos qui agitent les hommes ambitieux leur paroissenl connue des jeux d'enfans : leurs cœurs sont rassasiés de la vérité etde la vertu, qu'ils puisent dans la source. Ils n'ont plus rien à souffrir ni d'autrui, ni d'euxmêmes ; plus de désirs , plus de besoins, plus de craintes : tout est fini pour eux, excepté leur joie, qui ne peut finir.

Considère, mon lils, cet ancien roi Inachus qui fonda le royaume d'Argos. Tu le vois avec cette vieillesse si douce et si majestueuse : les Heurs naissent sous ses pas; sa démarclie légère ressemble au vol d'im oiseau ; il tient dans sa main une lyre d'ivoire *, et, dans un transpoit éternel, il chante les merveilles des dieux. Il sort de son cœur et de sa bouche un parfum exquis ; l'harmonie de sa lyre et de sa voix raviroit les hommes et les dieux. 11 est ainsi récompensé pour avoir aimé le peuple qu'il assembla dans l'enceinte de ses nouveaux murs, et auquel il donna des lois.

De l'autre côté , tu peux voir , entre ces myrtes, Cécrops Egyptien, qui le premier l'égna dans Athènes , ville consacrée à la sage déesse dont elle porte le nom. Cécrops, apportant des lois utiles de l'Egypte, qui a été pour la Grèce la source des lettres et des bonnes mœurs, adou-

V'ar. — ^ iiassaiil. A. Iiipsus '-ulami. — ^ Cliaiuiis-Olysiens. a. — * d'or. A.

cil les naturels farouches des bourgs de l'Alti- (|ue, et les unit par les lieus de la société. Il fut juste, humain, cumpatissaut ; il laissa les peuples dans l'abundauce, et sa famille dans la médiocrité ; ue voulant point que ses enfans eussent l'autorité après lui , parce qu'il jugcoil que d'autres en étoient plus dignes.

il faut qu(! je le monire aussi , dans cette pelile vallée, Erichthou, qui inventa l'usage de l'argent [)oin' la monnoie : il le fit en vue de faciliter le commerce entre les îles de la Grèce ; mais il prévit l'inconvénient attaché à cette JUNontion. Appliquez-vous, disoit-il à tous les peuples , à multiplier chez vous les richesses naturelles, qui sont les \éi'itablos : cultivez la terre pour avoir une grande abondance de blé, de vin, d'huilé et de fruits ; ayez des troupeaux innombrables qui vous nourrissent de leur lait, et qui vous couvrent de leur laine : par là vous \ons mettrez en élal de ne craindre jamais la pauvreté. Plus vous aurez d'enfans, plus vous serez riches, pourvu que vous les rendiez laborieux ; car la terre est inépuisable, et elle augmente sa fécondité à proportion du nombre de ses habitans qui ont soin de la cultiver : elle les paie tous libéralement de leurs peines ; au lieu qu'elle se rend avare et ingrate pour ceux qui la cultivent négligemment. Attachez-vous donc principalement aux véritables richesses qui satisfont aux vrais besoins de l'homme. Pour l'argent monnoyé . il ne faut en faire aucun cas, qu'autant qu'il est nécessaire , ou pour les guerres inévital)les qu'on a à soutenir au dehors, ou pour le commerce des marchandises nécessaires qui manquent dans votre pays : encore seroit-il à souliaiter qu'on laissât tomber le commerce à l'égard ' de toutes les choses qui ne servent qu'à entretenir le luxe , la vanité et la mollesse.

Ce sage Erichthou disoit souvent : Je crains bien, mes enfans, devons avoir fait un présent funeste en vous donnant l'invention de la monnoie. Je prévois qu'elle excitera l'avarice, l'ambition, le faste ; qu'elle entretiendra une infinité d'arts pernicieux, qui ne vont qu'à amollir et à corrompre les mœurs ; qu'elle vous dégoûtera de l'heureuse simplicité, qui fait tout le repos et toute la sûreté de la vie ; qu'enfin elle vous fera mépriser l'agriculture, qui est le fondement de la vie humaine et la source de tous les vrais biens : mais les dieux sont témoins que j'ai eu le cœur pur en vous donnant cette invention utile en elle-même. ^ Enfin, quand Ericli-

Yar. — 1 pour toutes les choses. A. — * Mais euQii. a.

(XIX

ti;i.i:ma<ii i:. liviu: xiv.

lliiMi aperçut que l'argeiil corrompoit Its pcnplcs , coininr il Tavoil pivvu . il se icliia d».' douleur sur une nionlauMie sauva^'e, où il v«'cut pauvre el éloi^'ué des lionuiies , jus(|u'à uin' e.vlrOnif \ieille;»se , >ans \ouloir se uièler ilu gouverueuieul des villes.

Peu de lernps après lui, on vit paroilre dans la Grèce le tauieux Tri[itt)lènie . à ipii Cèrès avoil eiiseiu'ué l'atl de eulli\er les terres, et de les couvrir tous les ans d'uue moisson dorée, (le n'est pas que les lioinenes ne fotnnissenl déjà le blé et la manière de le nuilti|)lier en le SLMuant : mais ils ignoroient la perlectiou du labourage; et Triptolème, envoyé par (lérès, vint, la charrue en main, uiVrir les dons de la déesse à tons les peuples (jui aiiroient assez de courage pour vaincre leur paresse naturelle, et pour s'adonner à un travail assidu. Bientôt Triptolème apprit aux Grecs à fendre la ferre, el à la fertiliser en déchirant son sein : bientôt les moissonneurs ardens et infatigables Hrent tomber, sous leurs faucilles tranchantes, les jaunes épis qui couvroient les cam[)agnes : les peuples liiêmes, sauvages et faronclies, qui coiu'oient épars çà et là dans les forets d'Epireet d'Ktolic pour se nourrir de gland , adoucirent leurs mœurs , el se soumirent à des luis , (juand ils curent appris à faire croîlie des moissons et à se nourrir de pain. Triptolème lit sentir aux Grecs le plaisir qu'il y a à ne devoir ses richesses qu'à son travail, et à trouver dans son cliamp tout ce qu'il faut pour rendre la vie commode et heureuse. Cette abondance si simple et si innocente, qui est attacliée à l'agriculture, les til souvenir des sages conseils d'Erichthon. Ils méprisèrent l'argent et toutes les richesses artificielles, qui ne Si m t richesses qu'en imagination ', qui tentent les hommes de chercher des jdaisirs dangereux, et qui les détournent du travail, on ils trouveroient tous les biens réels , avec des moeurs pures, dans une pleine liberté. Un comprit donc qu'un champ fertile et bien cultivé est le vrai trésor d'une famille assez sage pour vouloir vivre frugalement connue ses pères ont vécu. Heureux les Grecs, s'ils étoient demeiu'és fermes dans ces maximes, si [)ropres à les rendre puissans ', libres, heureux, el dignes de l'élre par une solide vertu ! Mais hélas ! ils commencent à admirer les fausses richesses, ils négligent peu à peu les vraies, el ils dégénèrent de celle mervi'illeuse simplicité.

O niun lils, lu régneras un jour; alors sou-

\it'n^-t(»i do ramener les bdinmcs à l'agricidlin-e. d'iHMiurer cet art, de srtulager ceux (|ui s'y appliquent, el de ne point souffrir que les hiiiiinies vivent ni oisifs, ni occupés à des arts (|iii entretiennent le luxe et la mollesse. Ges deux honunes, qui ont été si sages sur la terre, sont ici chéris des dieux. Hemaicjue, mon fils, que leur gloire sur|»assi' autant celle d'.\<liille et des anti-es héros qui n'ont excellé (|ne dans les combats, qu'un doux [)rinlemps est au-dessus de l'hiver glaié, et que la lumière du soleil est plus éclatante que celle de la lune.

Pendant qu'Arcésius parloit de la sorte, il aperçut que Télémaqne avoil toujours les veux arrêtés du côté d'un petit bois do lauriers , et «l'un ruisseau bordé de violettes, de roses, de lis, et de - plusieurs autres fleurs odoriférantes, dont les vives couleurs ressembloient à celles d'Iris, quand elle descend du ciel sur la lerre |)our annoncer à qnel(|ne mortel les ordres des dieux. C'éloit le grand roi Sésoolris, que Télémaqne reconnut dans ce beau lieu ; il cloil mille fois plus majestueux qu'il ne l'avoit jamais été sur son trône d'Egypte. Des rayons d'une lumière douce sortoient de ses yeux, et ceux de Télémaqne en étoient éblouis. A le voir, on eût cru qu'il étoil enivré de neclar ; tant l'esprit divin l'avoit mis dans un transport au-dessus de la raison humaine^ pour récompenser ses vertus.

Télémaquc dit à Arcésius : Je reconnois , ô mon père, Sésostris, ce sage roi d'Egypte, que j'y ai vu il n'y a pas long-temps. Le voilà, répondit Arcésius ; et tu vois, par son exemple, combien les dieux sont magnifiques à récompenser les bons rois. Mais il faut que tu saches que toute celte félicité n'est rien en comparaison de celle qui lui éloit destinée, si une trop gran<le prospérité ne lui eût fait oublier les règles do la modération el de la justice. La passion de rabaisser l'orgueil et l'insolence des Tyriens l'engagea à prendre leur ville. Cette conquête lui donna le désir d'en faire d'aulres ; il se laissa séduire par la vaine gloire des conquérans ; il subjugua, ou, pour mieux dire, il ravagea toute l'Asie. A son retour eu Egypte, il trouva que son frère s'était enq)aré <le la royauté , et avait altéré , j)ar un gouvernement injuste, les meilleures lois du pavs '. Ainsi ses grandes conquêtes ne ser\irenl qu'à troubler sou n»yaunie. Mais ce qui le rendit pins inexcusable , c'est (juil fut eni\ré de àa

Vab. — ' <liii 11'" ••«•iil riilifi.M'» (|ii<' |>.ir riinagiiialiiiii ilrs \aR. — ' ili- m. a. nj. ii. — * luis <lii i>n>s. Vnila »<• que

imisMiis , |is < ..luiuiTaii» fuiil loiiln- Icui k Euu , en vuuUiil U!>uri>vr, eti. A.

hominos , qui U** IpiiIimiI ili- rlitTrlicr, i-lr. a. — * liPUD-ui , amateurs di- l.i IiImtIi' et <lc la ^orlu. A

FÉ.NELO.N. TOilE VI.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XV

(XX

propre ploire : il Ht altolcr à un char les plus superbes d'entre les rois qu'il avait vaincus. Dans la suite, il reconnut sa faute, et eut honte (l'avoir été si inhumain. Toi fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les coutpiéraus font contre leurs Etats et contre eux-niènies , en voulant usurper ceux de leurs voisins. Voilà ce qui lit déchoir un roi d'ailleurs si juste cl si bienfaisant ; et c'est ce qui diminue la gloire que les dieux lui avoienl préparée.

Ne vois-tu pas cet autre, mon tils, dont la blessure paroît si éclatante ? C'est un roi de Carie, nommé Dioclides, qui se dévoua pour son peuple dans une bataille, parce que l'oracle avoit dit que , dans la guerre des Cariens et des Lyciens, la nation dont le roi périroit seroit victorieuse.

Considère cet autre ; c'est un sage législateur, qui, ayant donné à sa nation des lois propres à les rendre bons et heureux, leur lit jurer qu'ils ne violeroient aucune de ces lois pendant son absence ; après quoi il partit, s'exila luimême de sa patrie, et mourut pauvre dans une terre étrangère, pour obliger son peuple, par ce serment, à garder à jamais des lois si utiles.

Cet autre, que tu vois, estEunésyme, roi des Pyliens et un des ancêtres du sage Nestor. Dans une peste qui ravageoit la terre, et qui couvroit de nouvelles ombres les bords de l'Achéron, il demanda aux dieux d'apaiser leur colère, en payant, par sa mort, pourtant de milliers d'hommes innocens. Les dieux l'exaucèrent, et lui firent trouver ici la vraie royauté, dont toutes celles de la terre ne sont que de vaines ombres.

Ce vieillard, que tu vois couronné de fleurs, est le fameux Bélus : il régna en Egypte, et il épousa Anchinoé, fille du dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux, et qui enrichit les terres qu'il arrose par ses inondations. Il eut deux fils : Danaûs, dont tu sais l'histoire , et Egyptus, qui donna son nom à ce beau royaume. Bélus se croyoit plus riche par l'abandonce où il mettoit son peuple, et par l'amour de ses sujets pour lui, que par tous les tributs qu'il auroit pu leur imposer. Ces hommes, que tu crois morts, vivent, mon fils ; et c'est la vie qu'on traîne misérablement sur la terre qui n'est qu'une mort : les noms seulement sont changés. Plaise aux dieux de te rendre assez bon pour mériter cette vie heureuse, que rien ne peut plus finir ni troubler ! Hàte-tni, il en ^ est temps, d'aller chercher ton père. Avant que de le trouver,

hélas ! que tu verras répandre de sang ! Mais quelle gloire t'attend dans les campagnes de l'ilespérie ! Souviens-loi des conseils du sage Mentor ; pourvu que tu les suives, ton nom sei-a grand [larnii tous les peu[)les et dans tous les siècles.

Il dit ; et aussilùt il conduisit Télémaque vers la porte d'ivoire , par où l'on peut sortir du ténébreux empire de Pluton. Télémaque, les larmes aux yeux, le quitta sans pouvoir l'embrasser; et, sortant de ces sombres lieux, il retourna en diligence vers le camp des alliés, après avoir rejoint, sur le chemin, les deux jeunes Cretois qui l'avoient accompagné jusqucs auprès de la caverne, et qui n'espéroient plus de le revoir.

Page 1