LIVRE XV
Télémaque, dans une assemblée des chefs de l'année, combat la fausse politique qui leur inspiroit le dessein de surprendre Venuse , que les deux partis étoient convenus de laisser en dépôt entre les mains des Lucaniens. Il ne montre pas moins de sagesse a l'occasion de deux transfuges , dont l'un , nommé Acante , éloit chargé par Adraste de l'empoisonner ; Vautre , nommé Dioscore , offroit aux alliés la tète d'Adraste. Dans le combat qui s'engage ensuite, Télémaque excite l'admiration universelle par sa valeur et sa prudence : il porte de tous côtés la mort sur son passage , en cherchant Adraste dans la mêlée. Adraste, de son côté, le cherche avec empressement, environné de l'élite de ses troupes, qui fait un horrible carnage des alliés et de leurs plus vaillans capitaines. A cette vue , Télémaque indigné s'élance contre Adraste , qu'il terrasse bientôt, et qu'il réduit à lui demander la vie. Télémaque fépargne généreusement ; mais comme Adraste , à peine relevé , cherchoit à le surprendre de nouveau, Télémaque le perce de son glaive. Alors les Dauniens tendent les mains aux alliés en signe de réconciliation , et demandent, comme l'unique condition de paix , qu'on leur permette de choisir un roi de leur nation.
Cependant les chefs de l'armée s'assemblèrent pour délibérer s'il falloit s'emparer de Venuse. C'étoit une ville forte , qu'Adraste avoit autrefois usurpée sur ses voisins , les Apuliens-Peucètes. Ceux-ci étoient entrés contre lui dans la ligue, pour demander justice sur cette invasion. Adraste , pour les apaiser, avoit mis cette ville en dépôt entre les mains des Lucaniens : mais il avoit corrompu par argent et la garnison lucanienne, et celui qui la commandoit; de façon ^
Var. — ^ Il est temps, b. c. Edit. /. du cop.
Var. — 1 LivuE XX. — 2 Je manière, c. d'une uulrc muin. Edit.
TÉLÉMAQLE. LIVRK XV.
que la Dalion des Lucaiiioiis avoil moins d'autorité eireotivo que lui dans Venusc ; et les Apuliens, qui avoieut conseuti que la garnison luoaniemie trartlàt Veiiuse , avuienl été troniiu-s dans ii'tlf négoi'ialiuu.
l n citoNen de \ euuse, nuinnio Uénioiilianlc, avoil olVert sccrètenieul au\ alliés de leur livrer, la nuit, une des portes de la ville. Cet avantaf^c éloil d'autant plus jjr.uid , qu'Adraste avoil mis toutes ses provisions de guerre et de bouche dans un château voisin de \'enuse, (pii ne pouvoit se détendre si Venuse éloit ' prise, l'hiloctéle et Nestor avoieut déjà opiné qu'il l'alloit [iroliter d'une si heureuse occasion. Tous les chefs, cutraînés |)ar leur autorité, et éblouis par l'utilité d'une si facile entreprise, ajtplaudissaient à ce sentiment ; mais TéléuKUiue, à sou retoiu", lit les dei'uiers ell'orls pour les eu détourner.
Je n'ignore pas, leur dil-il , que si jamais un homme a niérilé d'être surpris et trompé, c'est Adrasle. lui qui a si souvent trompé tout le monde. Je vois bien qu'en surprenant \'enuse, vous ne feriez que vous mettre en possession d'une ville qui vous appartient, puis(|u'clle est aux Apuliens , qui sont un des peuples de votre ligue. J'avoue que vous le pourriez faire avec d'autant plus d'apparencede raison. qu'AdrasIe. ijui a mis celle ville en dé[»ôl , a corrompu le commandant et la garnison , pour y entrer quand il le jugera à propos. Enfin , je comprentls , connue vous, que, si vous preniez ^ enuse, vous seriez maîtres , dès le lendemain , <lu château où sont tons les j)réparalifs de gueri-e qu'AdrasIe y a assemblés ^ , et qu'ainsi vous liniriez eu deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas mieux périr, que ' de vaincre par de tels moyens? Faut-il repousser la fraude l)ar la tVaude'.' Sera-t-il dit cpie tant de rois , ligués poiu" [)iinir rim(»ie Adrasle de ses tromperies, seront trompeurs conuiie lui'? S'il nous est permis de faire comme Adrasle, il n'est point coupable, et nous avons tort de vouloir le punir. •Jnoi ! rilespérie entière, souteruie de tant de colonies gre((pies et de héros revenus du siège de Troie , n'a-t-elle point d'autres armes contre la |)erlidie et les jiaijures d' Adrasle, que la perlidie et le parjure ? Vous avez juré , par les choses les plus sacrées , que vous laisseriez Venus<" eu dépôt dans les mains des Lucauiens. [.a garnisDU lucaniemie, riites-vous, est corrompue par l'argent d'Adrasle. Je le crois comme vous .
m;iis celte garnison est toujours à la solde des l.ucanieus ; elle n'a point refusé de leur obéir ; elle a gardé, du moins en apparence , la neutralité. Adrasle ni les siens ne sont jamais entrés dans \euuse : h' traité subsiste; votre serment n'est point (tublié îles riieux. Ne gardera-t-ou les pandes données , que quand on manquera de prétextes plausibles pour les violer? Ne serat-on fidèle et religieux |)our les sermens , que quand on n'aura rien à gagner en violant sa foi? Si l'amour de la \ertu et la crainte des dieux ne vous touchent plus, au moins soyez touchés de votre réputation et de votre intérêt. Si vous montrez au ujoude cet exemple pernicieux, de mauciuer de parole, et de violer votre serment pour terminer une guerre , quelles guerres n'exciterez- vous point par celle conduite impie! Hutd voisin ne sera pas contraint de craindre tout de vous , et de vous délester ? qui pourra désormais, dans les nécessites les plus pressantes, se lier à vous? Quelle sîirelé pourrezvous donner quand vous voudrez être sincères, et qu'il vous importera de pcisuader à vos voisins votre sincérité? Sera-ce un traité solennel? vous en aurez foulé un aux pieds. Sera-ce un serment? hé ! ne saura-t-on pas que vous comptez les dieux pour rien , quand vous espérez tirer du [)arjure quel(|uc avantage? La paix n'aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. Tout ce qui viendra de vous sera reçu comme une guerre , ou feinte, ou déclarée : vous serez les ennemis perpétuels ' de tous ceux qui auront le malheur d'être vos voisins ; toutes les alVaires qui demandent de la réputation de probité, et de la confiance, vous deviendront impossibles : vous n'aurez plus de ressource pour faire croire ce que vous promettrez. Voici , ajouta Télémaque , un intérêt encore j)lus puissant qui doit vous frapper, s'il vous reste qnehiue sentiment de probité et quelque prévoyance sur vos intérêls* : c'est qu'une conduite si trompeuse attaque par le dedans toute votre ligue , et va la ruiner; votre parjure va faire triompher Adrasle.
A ces |)aroles . lonle l'assenddée émue lui demandoit conuueni il osoit diic (pi'une action (]ui donueroit une victoire certaine à la ligue |>ouvoit la ruiner. Comment , leur répondit-il, pourrez- vous vous confier les uns aux autres , si une fois vous rompez l'unique lien de la société cl de la couliance , ([ui est la bonne foi? .\près que vous aurez posé pour maxime, cpioa
VaB. — ' pris. A. — ' «If lous les préparatifs d'AiIrnsU*, el aiiiki, cU. a. — ' quo de vaiiiiTL-. B. c. p. U./. du coj).
Vak. — ' l'ciinoini pcrpi'luil. a. — ' «luoliiue soiiliuiciil l'I iiui'hiuo provoyuiico : c"osl, cU'. A.
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peut \ioler les règles de la probité et ilo la f'ulélilé pour un grand intérêt, qui d'onliv vous pourra se lier à un autre, quand cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole et à le tronqier? Où en serez-vous? Quel est celui d'entre vous qui ne voudni i^uinl prévenir les arlitices de son voisin par les siens ' ? Que devient une ligue de laiil de peuples, lorsqu'ils sont ('on\eiius ciitre eux , |iar une déliluTaliou ((Mniinine . (piil est permis de surprendre son voisin et de violer la foi donnée? Quelle sera votre déliance mutuelle , votre division , votre ardeur à vous détruire les uns les antres ! Adrasle n'aura plus besoin de vous attaquer - ; vous vous décbirerez assez vousmêmes ; vous justilierez ses perfidies.
0 rois sages et magnanimes , ô vous qui commandez avec tant d'expérience sur des peuples inuondtrables , ne dédaignez pas d'écouter les conseils d'un jeune homme! Si vous tond)iez dans les plus alï'reuses extrémités où la guerre précipite quelquefois les hommes, il fandroit vous relever par votre vigilance et par les efl'orls de votre vertu ; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur et de la bonne foi, cette perte est irréparable ; vous ne pourriez plus rétablir ni la confiance nécessaire au succès de toutes les afl'aires importantes , ni ramener les hommes aux principes de la vertu , après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous? N'avez-vons pas assez de courage pour vaincre sans tromper? Votre vertu, jointe aux forces de tant de peuples, ne vous suffit-elle pas? Combattons, mourons , s'il le faut, plutôt que de vaincre si indignement. Âdraste, l'impie Adrasle est dans nos mains, pourvu que nous ayons horreur d'imiter sa lâcheté et sa mauvaise foi.
Lorsque Télémaque acheva ce discours , il sentit que la douce persuasion avoit coulé de ses lèvres , et avoit passé jusqu'au fond des cœurs. Il remarqua un profond silence dans l'assemblée ; chacun pensoit , non à lui ni aux grâces de ses paroles, mais à la force de la vérité qui se faisoil sentir dans la suite de son raisonnement : l'élonnemenl étoit peint sur les visages. Enfin , on entendit un murmure sourd qui se répandoit peu à peu dans l'assemblée •' : les uns legardoient les autres , et n'osoient parler les premiers ; on attendoit que les chefs de l'armée se déclarassent ; et chacun avoit de la peine à
Var. — * les siennes. A. d. — - de vous tletiuiie ; vous vous détruirez assez, etc. a. — ' dans l'assemblée m, A. aj. B.
retenir ses sentimens. Enfin , le grave Nestor prononça ces paroles :
Digne lils d'Llysse, les dirux vous ont l'ait parler; et Minerve, qui a tant de fois inspiré votre père, a mis dans votre comu' le conseil sage et généreux que vous avez donné. Je ne regarde point votre jeunesse ; je ne considère que Miner\e dans tout ce (pie vous \enez de dire. Vous avez j)arlé pour la veitu ; sans elle les plus grands avantages sont de vraies [jertesj sans elle on s'altiie bientôt la vengeance de ses ennemis, la déliance de ses alliés, l'horreur de tous les gens de bien , et la juste colère des dieux. Laissons donc \ eiiuse entre les mains des Lucaniens, et ne songeons plus qu'à vaincre Adraste par notre courage.
Il dit, et toute l'assemblée aj.plaudil à ces sages paroles; mais, en applaudissant, chacun étonné tournoit les yeux vers le fils d'Ulysse , et on croyoit voir reluire en lui la sagesse de Minerve, qui rins[)iroit.
Il s'éleva bientôt une autre question dans le conseil des rois , où il n'acquit pas moins de gloire. Adraste, toujours cruel et perfide, envoya dans le camp un transfuge nommé Acante, qui devoit empoisonner les plus illustres * chefs de l'armée : surfout il avoit ordre de ne rien épargner pour faire mourir le jeuneTélémaque, qui étoit déjà la terreur des Dauniens. Télémaque, qui avoit trop de courage et de candeur pour être enclin à la défiance , reçut sans peine avec amitié ce malheureux , qui avoit vu Ulysse en Sicile , et qui lui racontoit les aventures de ce héros. Il le noui'rissoit, et tâchoit de le consoler dans son malheur ; car Acante se plaignoit d'avoir été trompé et traité indignement par Adraste. Mais c'étoit nourrir et réchauffer dans son sein une vipère venimeuse toute prête à faire une blessure mortelle.
On surprit un autre transfuge, nommé Arion, qu'Acante envoyoit vers Adraste pour lui apprendre l'état du camp des alliés , pour lui assurer qu'il empoisonneroit , le lendemain, les principaux rois avec Télémaque, dans un festin que celui-ci leur devoit donner. Arion pris avoua sa trahison. On soupçonna qu'il étoil d'intelligence avec Acante . parce qu'ils étoient bons amis ; mais Acante , profondément dissimulé et intrépide, se défendoit avec tant d'art , qu'on ne pouvoil le convaincre, ni découvrir le fond de la conjuration.
Plusieurs des rois furent d'avis qu'il falloit ,
Var. — 1 les jilus cOlèbres.. A.
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dans le iliniU' ' , saciilior Aoaiito à la siirolo pul)li(jiie. Il laiil , disoient-ils, U' l'aiii' mourir; la vie il'un seul lioimiie n'est rien " (|uan(l il s'agit d'assurer celle de tant de rois. yu'iiu[iorte qu'un innocent périsse, quand il s'agit de conser\er ceux qui représentent les dieux au iniliiu des hommes ?
Quelle maxime iulinmaine! quelle [tidilique luirltare 1 répondoit Télemaque. <Jnoi ! noms êtes si prodigues du sang humain , o vous qui éles étahlis les pasteurs des hommes , et qui ne commandez sur eux que pour les conserver, comme un pasteur conser\e son troupeau! Vous êtes donc les loups cruels , et non [tas les pasteurs ; du moins vous n'êtes pasteurs , que pour ' tondre et ()0ur écorcherle troupeau , au lieu de le conduire dans les pâturages. Selon vous, on est coupahle dès qu'on est accusé ; un soupçon mérite la mort ; les innocens sont à la merci des envieux et des calomniateurs : à mesure que la délianoe tyrannique croîtra dans vos co'urs , il faudra aussi vous égorger plus de victimes.
Télemaque disait ces paroles avec une autorité et une véhémence qui entrainoil les coeurs, et qui couvroil de honte les auteurs d'un si lâche conseil. Ensuite , se j-adoucissaut , il leur dit : Pour moi , je n'aime pas assez la vie pour vouloir vivre à ce prix; j'aime mieux qu'Acante soit méchant, que si je l'étais; et qu'il m'arrache la vie par une trahis'tn, que si je le t'aisois périr injustement, dans le doute. Mais écoutez , ô vous qui , étant étahlis rois, c'est-à-dire juges des peuples , devez savoir juger les hommes avec justice , prudence et modération ; laissez-moi interroger Acante en votie présence.
Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce avec Arion ; il le presse sur une inlinité de circonstances ; il lail • semhiant plusieurs fois de le renvoyer à Adraste comme im transfuge digne d'être puni, p('Ur ohserver s'il auroitpeiir d'être ainsi reu\oyé , ou non ; mais le \isage et la voix d'Acanle demeuièi-ent IraïKjuilles : et Télemaque en conclut cpi' Acante^ pouvoit n'être pas innocent. Enliu, ne pouvant tinu' la vérité du fond de son coui-. il lui dit : Donnez-moi
Vxn. — • fiiri'iil il'a»is (11' s.irriiliT A'iiiili', diiis U* il.mli', a |:i •.u.cli- |>ul>ll<|llr. A. — ' ll't'st riiMI |>iiur »:iu\or icllf «le l.iiil ili- roi». A. — ' «iiio l'our <^<-i'r. ii.T l<' lriinj«r;>ii. a. <'!;'r- ([.T. A'-'/V. nnrectioii ihi tiinrt]. ilf Frii. — * li lli m>iiiIiI>iiii. A. — •» .li'lii. lir.TiIll lraiii|iiill.*«. l'iillii , rie, lùlil. Kii 1717 l'I lIaI|^ |i> i-iïiliiilik M,i\atiti'», Ml II tl|lli^ us IlinU : fl T'Iiiiiiiijiie rii iDiii'iil 'iii'.-triiiilr , |iiiri i* itito raiilfiir iMoil laiv'^>' II' M-iiiî iiii|'.irrail. I.i'» (•ilil<'ur> ili* ICUU «nt iiii|i|i|)'o, fniiimil u' l'Ire pa.i ruuiuiblv , v\ !•' Ili:ii<iuik ili> l'iiicltiil ■ njniilt^ iiy, i|ii:ilrr iiiiio il.iiis u rii|iii- i. ; fimiiili- une milri' ninin a miIi- >lilii'- iiiiii'ciiit a i-iiuj.alile : iioiin «uiuniii icllo |i><;«iii , i|i:i ).!ii>ll iiii'ill'Uri'.
\otre aimcau , ji* veux l'envoyer à Adraste. A cette di-mande de son anneau , Acante pâlit , et fut endiarrassé. Télemaque , dont les yeux étaient toujours attachés sur lui, l'aperçut; il prit cet aimeaii. Je m'en vais , lui dit-il , l'en- NoyiT à Adraste par les mains d'un Lucanien ' nomiiii' l'olvtrope , que vous connoissez , et qui paroitra y aller secrètement de votre part. Si nous pouvons découvrir par cette voie \otre intelligence avec Adraste , on vous fera périr impitoyahlement par lestourmens les (dus cruels . si , au contraire , vous avouez dès à présent votre faute , on vous la pard(»tmera, et on se contenteia de vous envoyer dans une île de la mer, où vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout ; et Télemaque ohtinl des rois qu'on lui donneroit la vie, parce qu'il la lui avait promise. On l'envoya dans une des îles Echinades, où il vécut en paix.
Peu de teuqis après, un Daunicn d'une naissance ohscure, mais d'un esprit violent et hardi, nommé Dioscore, vint la nuit dans le camp des alliés leur offrir d'égorger dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvoit , car on est maître de la vie des autres quand on ne compte plus pour rien la sienne. (let homme ne res|tiroil que la vengeance , parce que Adiaste lui avoit enlevé sa femme , qu'il aimoit éperdument , et qui étoit égale en heauté à Vénus même. Il étoit résolu , ou de faire périr Adraste et de reprendre sa fenuiie , ou de périr lui-même. Il avoit des intelligences secrètes [)0ur entrer la nuit dans la tente du Hoi , et pour être favorisé dans son entreprise par jdusieurs capitaines daunicns ; mais il croyoit avoir hesoin que les rois alliés atta(|uas?cnt eu mênie temps le camp d'Adraste , alin que, dans ce trouhle , il put plus facilement se sauver, et enlever sa feimue. Il étoit content dépérir, s'il ne pouvoit l'enlever api'ès avoir tué le Hoi '.
Aussitôt ipie Dioscore eut expliqué aux rois s. m dessein, tout le monde se touina vers Téléina(]ue, comme pour lui demandi'r une décision. Les dieux, lépomlit-il , (pii mnisont préservés des traîtres , nous défendent de nous en servir. Quand même nous n'aurions pas assez de vertu pour délester la trahison , notre seul intérêt sufliroil pour la rejeter : dès (jue nous l'aurons autorisée par notre exemple, nous mériterons qu'elle se tourne contre nous : dès ce moment, qui d'entre nous sera en sûreté? Adraste pourra hien éviter le coup «jui le me-
VaB. — ' iruii l.ai'aiiii'ii nrlillrit'Hx. A. — ' <.'ii«' s'il ii<î |iiiini>il rnili-MT a|>i'<'s axuir lu>^ If Uui , il doit l'oiilriit ilu l>"'rir. A. ^^li^ il Oli«il ttnilciil , i-t. . u.
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nace , et le faire rctoiiiber sur les rois alliés. La guerre ne sera |Wus uue guerre ; la sagesse et la vertu ne serouf [lius d'aucun usage ; on ne verra plus que perlidic, trahison et assassinats*. Nous en ressentirons nous-mêmes les funestes suites, et nous le mériterons, puisque nous aurons autorisé le plus grand des maux. Je conclus donc qu'il faut rt'U\oyer le traître à Adrasie. J'avoue que ce roi ne le mérite pas; mais toute l'Hespérie et toute la Grèce , qui ont les yeux sur nous , méritent que nous tenions cette conduite pour en être estimes. Nous nous devons à nous-mêmes, et plus encore aux justes dieux *, cette horreur de la perlidie.
Aussitôt on envoya Dioscore à Adraste, (pii frémit du péril où il avoit été, et qui ne pouvoit assez s'étonner de la générosité de ses ennemis ; car les médians ne peuvent comprendre la pure vertu. Adraste admiroit , malgré lui , ce qu'il venoit de voir, et n'osoit le louer. Celte action nohle des alliés rappeloit un honteux souvenir de toutes ses tromperies et de toutes ses cruautés. Il cherchoit à rahaisser la générosité de ses ennemis, et étoit honteux de paroîlre ingrat, pendant qu'il leur devoit la vie : mais les hommes corrompus s'endurcissent hicntôt contre tout ce qui pourroit les toucher. Adraste, qui vit que la réputation des alliés augmentoit tous les jours, crut qu'il étoit pressé de faire contre eux quelque action éclatante : comme il n'en pouvoit faire aucune de vertu , il voulut du moins tâcher de remporter quelque grand avantage sur eux par les armes, et il se hâta de combattre.
Le jour du comhat étant venu , à peine l'aurore ouvroit au soleil les portes de l'orient , dans un chemin semé de roses , que le jeune Télémaque, prévenant par ses soins la vigilance des plus vieux capitaines, s'arracha d'entre les bras du doux sommeil , et mit en mouvement tous les officiers. Son casque, couvert de crins flottans, brilloit déjà sur sa tète , et sa cuirasse sur son dos éblouissoit les yeux de toute l'armée ; l'ouvrage de Vulcain avoit , outre sa beauté naturelle , l'éclat de l'égide qui y étoit cachée. Il tenoit sa lance d'une main ; de l'autre il moutroit les divers postes qu'il falloit occuper. Minerve avoit mis dans ses yeux un feu divin , et sur son visage une majesté lîère qui promettoit déjà la victoire. Il marchoil; et tous les rois , oubliant leur âge et leur dignité , se sentoient entraînés par une force supérieurt;
Yar. — * et assassinats. Je conclus donc, etc. A. — ^ à Dous-mômcs; cnûn nous devons aux justes dieux, etc. a.
qui leur faisoil suivre ses pas. La foible jalousie ne peut ' plus entrer dans les cirurs; tout cède à celui (pie ÎNliuerve conduit invisiblomeiil par la main. Son action n'avoit rien d'impélucux ni de précipité; il éloit doux , tranquille, patient, toujours prêt à écouler les autres et à [)rofiter de leurs conseils ; niais actif, jirévoyant , attentif aux besoins les plus éloignés , arrangeant toutes choses à propos, ne s'embarrassant de rien , et n'embarrassant point les autres ; excusant les fautes, réparant les mécomptes, prévenant les difficultés, ne demandant jamais rien de ti'op à personne , inspirant partout la liberté et la confiance. I)onnoit-il tm ordre , c'étoit dans les termes les plus simples et les plus clairs. 11 le répétoit pour mieux instruire celui qui devoit l'exécuter ; il voyoit dans ses yeux s'il l'avoit bien compris; il lui ftiisoit ensuite expliquer familièrement comment il avoit compris ses paroles , et le principal but de son entreprise. Quand il avoit ainsi éprouvé le bon sens de celui qu'il envoyoit, et qu'il l'avoit fait entrer dans ses vues , il ne le faisoit partir qu'après lui avoir donné quelque marque d'estime et de confiance pour l'encourager. Ainsi, tous ceux qu'il envoyoit étoient pleins d'ardeur pour lui plaire et pour réussir : mais ils n'étoient point gênés par la crainte qu'il leur imputeroit les mauvais succès; car il excusoit toutes les fautes qui ne venoient point de m.auvaise volonté.
L'horizon paroissoit rouge et enflammé par les premiers rayons du soleil; la mer étoit pleine des feux du jour naissant. Toute la côte étoit couverte d'hommes, d'armes, de chevaux et de chariots en mouvement : c'étoit un bruit confus , semblable à celui- des flots en courroux , quand Neptune excite , au fond de ses abîmes , les noires tempêtes. Ainsi Mars commençoit , par le bruit des armes et par l'appareil frémissant de la guerre , à semer la rage dans tous les cœurs. La campagne étoit pleine de piques hérissées , semblables aux épis qui couvrent les sillons fertiles dans le temps des moissons. Déjà s'élevoit un nuage de poussière qui déroboit peu à peu aux yeux des hommes la terre et le ciel. La confusion ', l'horreur, le carnage , l'impitoyable mort, s'avancoient.
A peine les premiers traits étoient jetés , que Télémaque , levant les yeux et les mains vere le ciel, prononça ces paroles ; 0 Jupiter, père des dieux et des hommes, vous voyez de notre cOté la justice et la paix que nous n'avons
Var. — ' ne iiouvoil. A. — "La nuit. A.
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point eu liôulo de cherdior. C'est à it^mvI qno nous combattons ; nous vomirions épar^'ner le san;; dos lioinnies : nous ne haïssons point cet ennemi même, (pioiqu'il soit cruel, peilide et sacrilège. Voyez et décidez entre lui et nous : s'il faut ujourir. nos viessont dans vos mains : s'il faut délivrer l'ilespéric et aluillre le tyran, ce sera votre puissance , et la sagesse de Minerve, votre lillo , qui nous domicra la \ictoire; la gloire vous en sera due. C'est vous (jui . la lialance en main, réglez le sort des coml»ats : mms condiatlons pour vous ; et, puisque vous êtes juste, Ailraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre cause est victorieuse, avant la lin du jour le sang d'une liécatotnbc entière luissellera sur vos autels.
Il dit, et à l'inslant il poussa ' ses coursiers fougueux et ècumans dans les rangs les plus pressés des eiuiemis. Il rencontra d'abord Périandrc, Locrien, couvert d'une peau de lion qu'il avoit tué dans la Cilicie, pendant qu'il y avoit voVagé : il étoit armé, comme Hercule, d'une massue énorme : sa taille et sa force le rendoient semblable aux géans. Dès qu'il vil Télémaque, il méprisa sa jeunesse et la beauté de son visage. C'est bien à toi, dit-il , jeune efféminé, <à nous disputer la gloire des combats 1 va, enfant, va parmi les ombres chercher ton père. En disant ces paroles , il lève sa massue noueuse, pesante, armée de pointes de fer ; elle paroît comme un mât de navire : chacmi craint le coup de sa chute. Elle menace la tète du fils d' Ulysse ; mais il se détourne du coup, et s'élance sur Périandre avec la rapidité d'un aigle qui fend les aii-s. I.a massue, en tombant, brise une roue d'un char auprès de celui de Télémaque. Cependant le jeune Grec perce d'un trait Périandre à la gorge ; le sang qui coule à gros bouillons de sa large plaie éfoufTe sa voix : ses chevaux fougueux, ne sentant j)lns sa main défaillante, 'etlesrènesllottanlsur leur cou. s'emportent cà et là : il londie de dessus son char, les yeux déjà fermes à la lumière, et la pâle mort étant déjà peinte sur son visage défiguré. Téléinarpic eut pitié de lui : il donna aussitôt son corps à ses domestiques, et garda, comme une nianpie de sa victoire, la peau du lion avec la massue.
Ensuite ' il cherche Adrasle dans la mêlée ; mais, en le cherchant, il précipite dans les enfers une foule de coiid)allans : Hiléc, (pii avoit attelé à >-on char deux coursiers sendtlables
Vah. — ' il l'iiii^M'. A. — 'sa main ilifaillAiilt', s'cnijH>i'l<'iil i;a *-l la , Ws nMii-k lliillaiit kur lour cuu : il IoiiiIh- , pU\ a. — ' AussiUM. A.
à ceux du snlcil , et nourris dans les vastes prairies qu'arrose l'Aufide; Démoléon , qui, dans la Sicile , avoit autrefois presque égalé Erix dans les combats du ceste ; ('rantor, qui a\tiil éli"' liAte et ami d'Hercule, lorsipie ce fils de .liijiiler, passant dans l'Hespéiie. y ôla la vie à l'infAmc Cacus ; .Méiiécrate, qui rcssembloit, disoil-on, à Pdlliix dans la lutte ; Hippocoon Salapien, (pii imitoit l'adresse et la bnnne grâce de Castor pour mener un cheval ; le fameux chasseur lùirvnièdc, toujours leiut du sang des ours et des sanglieis (ju'il tuoit dans les sommets couverts de neige du froid Apennin, et qui avoit été, disoit-on, si cher à Diane, qu'elle lui avoit appris elle-même à tirer des flèches ; Nicostrate, vainqueur d'un géant qui vomissoit le feu dans les rochers du mont Cargan ; Cléanlhe, qui devoit épouser la jeune Plioloé, lille du lleuve Liris. Elle avoit été promise par son père à celui qui la délivreroit d'un serpent ailé qui étoit né sur les bords du fleuve, et qui devoit la dévorer dans peu de jours, suivant la prédiction d'un oracle. Ce jeune homme, par un excès d'amour , se dévoua pour tuer le monstre ; il réussit : mais il ne put goîiler le fruit de sa victoire ; et pendant que Pholoé, se préparant à un doux hyménée, attendoit impatiemment Cléanthe. elle apprit qu'il avoit suivi Adraste dans les combats, et que la Parque avoit tranché cruellement ses jours. Elle remplit de ses gémissemens les bois et les montagnes qui sont auprès du fleuve ; elle noya ses yeux de larmes, arracha ses beaux cheveux blonds*, oublia les guirlandes de fleurs qu'elle avoit accoutumé de cueillir, et accusa le ciel d'injustice. Comme elle ne ccssoit de pleurer nuit et jour, les dieux, touchés de ses regrets, et pressés par les prières du fleuve , mirent fin à sa douleur. A force de verser des larmes, elle fut tout-à-coup changée en une fontaine, qui, coulant dans le sein du fleu\e, va joindre ses eaux à celles du dieu son père : mais l'eau de celte fontaine est encore amèrc ; l'herbe du rivage ne fleurit jamais ; et on ne trouve d'autre oujbrage , que celui des cyprès, sur ces tristes bords.
Cepeiiilaiil Adrasle , (pii ap[iril que Télémaque ré|)andoit de l<ius côtés la terreur, le cherchoit avec enqu'ossement. il esjiéroit de vaincre facilement le fils d'I'lysse dans un Age encore si tendre . et il nienoit autour de lui trente Dauniens d'une force, d'une adresse et d'mic audace extraordinaires, auxquels il a\oil
VaH. — ' l)Ic>iiiU. m. A. tij. D.
TÉLÉMAQUE. LFYRE XV.
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promis de grandes récompenses, s'ils ponvoioiil, dans lo combat, faire périr Téléiiia(]iu\ do quelque manière (|ue ce put être. S il l'eût rencontré dans ce commencement du condiat, sans doute ces trente honnnes, environnant le char de Télémaque, pendant qu'Adraste l'auroit attaqué de front, ii'anroient en aucuiu^ p(Mne à le tuer : mais Miner\e les lit égarer.
Adraste crut \oir et entendre Télémaque dans un endroit de la plaine enfoncé, au pied dune colline, où il y avoil une foule de cond)attans ; il court, il vole, il veut se rassasier de sang : mais, au heu de Télémaque, il aperçoit le vieux Nestor, qui , d'une main Ireudjlante. jctoit au liasard quelques traits inutiles. Adraste, ' dans sa fureur, veut le percer ; mais une troupe de P\liens se jeta autour de Nestor. Alors une nuée de traits obscurcit l'air et couvritlous les combattans ; on n'entendoilfjue les cris plaintifs des mourans , et le bruit des armes de ceux qui tomboient dans la mêlée ; la terre gémissoit sous un monceau de morts ; des ruisseaux de sang couloient de toutes parts, Bellone et Mars , avec les Furies infernales , vêtues de robe toutes dégouttantes de sang, repaissoient leurs yeux cruels de ce spectacle, et renouveloient sans cesse la rage dans les cœurs. Ces divinités ennemies des hommes ' repoussoient loin des deux partis la piété généreuse, la valeur modérée , la douce humanité. Ce n'éloit plus, dans cet amas confus d'hommes acharnés les uns sur les autres, que massacre, vengeance désespoir et fureur brutale ; la sage et invincible Pallas elle-même, l'ayant vu , frémit et recula d'horreur.
Cependant Philoctète, marchant à pas lenls, et tenant dans ses mains les Ilcches d'Hercule, se hâtoit d'aller au secours de Nestor. Adraste, n'ayant pu atteindre le divin vieillard, avoit lancé ses traits sur plusieurs Pyliens, auxquels il avoit fait mordre la poudre. Déjà il avoit abattu Clésilas, si léger à la course qu'à peine il imprimoit la trace de ses pas dans le sable, et qu'il dévançoit en son pays les plus rapides ilôts de l'Eurotas et l'Alphée. A ses pieds étoieut tombés Eutyphron, plus beau qu'Hylas, aussi ardent chasseur qu'Hippolyte; Ptérélas , qui avoit suivi Nestor au siège de Troie, etqu'Acliille même avoit aimé à cause de son courage et de sa force ; Aristogiton , qui , s'étant baigné, disoit-on, dans les ondes du fleuve Achéloiis, avoit reçu secrètement de ce dieu la vertu de
Var. — 1 Dans sa fureur, il veut le percer. A. — - de riitimmc. A.
prendre toutes sortes de formes. En effet, il étoil si souple et si pronipl dans tous ses mouvenicns , (ju'il écliappoit au\ mains les plus fortes : mais Adrasie , d'un coup de lance, le rendit immobile ; et son ame s'enfuit d'abord avec son sang.
Nestor, qui voyoit tomber ses plus vaillans capitaines sous la main du cruel Adraste , connue les épis dorés, pendant la moisson, tombent sous la faux tranchante d'un infatigable moissoimeur, oublioit le danger où il exposoit inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l'avoit quitté; il ne songeoitplus qu'à suivre des yeux Pisistrate son lils , qui , de son côté , soutenoit avec ardeur le condjat pour éloigner le péril de son père. Mais le moment fatal étoit venu où Pisistrate devoit faire sentir à Nestor combien on est souvent malheureux d'avoir trop vécu.
Pisistiale porta un coup de lance si violent contre Adraste, que le Dauuien devoit succomber : mais il l'évita ; et pendant que Pisistrate, ébranlé du faux coup qu'il avoit donné, ramenoit sa lance , Adraste le perça d'un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commencèrent d'abord à sortir avec un ruisseau de sang ; son teint se tlétrit comme une fleur que la main d'une nymphe a cueillie dans les prés : ses yeux étoieut déjà presque éteints , et sa voix défaillante. Alcée, son gouverneur, qui étoit auprès de lui, le soutint comme il allait tomber, et n'eut le temps que de le mener entre les bras de son père. Là, il voulut parler, et donner les dernières marques de sa tendresse ; mais en ouvrant la bouche, il expira.
Pendant que Philoctète répandoit autour de lui le carnage et l'horreur pour repousser les efforts d'Adrasle, Nestor lenoit serré entre ses bras le corps de son lils : il remplissoit l'air de ses cris, et ne pouvoit souffrir la lumière. Malheureux, disoit-il, d'avoir été père, et d'avoir vécu si long-temps ! Hélas ! cruelles destinées, pourquoi n'avez-vous pas fini ma vie, ou à la chasse du sanglier de Calydon, ou au voyage de Colchos, ou au premier siège de Troie ? Je serois uîort avec gloire et sans amertume. Maintenant je traîne une vieillesse douloureuse, méprisée et inquiisf.ante ; je ne vis plus que pour les maux ; je n'ai plus de sentiment que pour la tristesse. 0 mon fils ! ô mon fils ! ô cher Pisistrate ! quand je perdis ton frère Anliloque, je t'avois pour me consoler : je ne t'ai plus ; je n'ai plus rien, et rien ne me consolera ; tout est fini pour moi. L'espérance, seul adoucissement des peines des hommes, n'est plus un
Ti;:LI'.MAnri:. I.IVIIK XV
liitii (jiii me n'^'anlf. Anliloque , Pisislrale , ô cliors t'iilaiis, jecri)is«jue c'osl aiijoiiiiriii tliiejc vous perds tous deux ; la uioil de l'un ioumc la plaie que l'autre avoil l'aile au l'ond de mou cœur. Je ne vous verrai [)lus 1 qui l'ermeia uies yeux? (|ui reçut illeia mes cendres '.' (t l'isistrate? lu es mort, connue ton IVère, en lionnnc eonra>:eu\ ; il n'v a que moi qui ne puis mourir.
Kn disant ces paroles, il \oulut se percer lui-même d'un dard (|n'il teiioil ; mais on arrêta sa main : nn lui arraclia le corps de son lils ; et comme cet int'orinué vieillard tomboit en défaillance, i.n le porta dans sa lente, où, ayant un peu repris ses forces, il voulut letouruer au combat ; mais on le retint maliiré lui.
Ce[H'n(laul .\dra?lc et l'iiiloctèle se clierclioienl ; leurs yeux êloient étiiicelans connue ceux d'un lion et d'un léo[)ard qui cberclientà se décliirer l'un l'autre dans les campagnes qu'arrose le Caïslre. Les menaces , la fureur guerrière , el la cruelle vengeance , éclatent dans leurs yeux farouclies; ils portent une mort certaine partout où ils lancent leuis tiaits; tous les combatlans les regardent avec elVroi. Déjà ils se voient l'un l'autre, el l'hiloclèlc tient en main une de ces ilècb.cs terribles qui n'ont jamais manqué leur coup dans ses mains , et dont les blessures sont irremédiablt^s : mais Mars , qui favorisoit le cruel el intrépide Adrasle , ne pul soullrir qu'il [)érit si tôt; il vouloit , par lui , prolonger les horreurs de la guerre et multiplier les carnages. Adrasle étoit encore dû à la justice des dieux pour [lunir les bonnues el pour verser leur sang.
Dans le moment où l'iiiloclètc veut l'altaquer , il est blessé lui-même par un coup de lance que lui donne Ampbimaque , jeune Lucanien , plus beau que le fameux Nirée, dont la beauté ne cédoil qu'à celle d'Achille parmi tous les tîrecs (jui condjatliienl au siège de Troie. A pi-im- IMùloclèle eut reçu le coup, qu'il lira sa llèclie contre Ampbimaque; elle lui perça le ''œur. .Vussitôt ses beaux yeux noirs s'éleiguirent, et Curent cou\erls des ténèbi-es de la m(jrt : sa bouche, [)lus \ermeillc (jue les roses dont l'aurore nai^^aule sème l'horizon , se llélril ; une jiàleur all'reuse leinil ses joues; ce visage si tendre el si gracieux se déligura toulà-cuu|i '. IMùloclèle lui-même en eul pitié. Tous les combatlans gémirenl , en voyant ce jeune hoiume lniuber dans son sang , nù il se roulnil.
el ses cheveux, aussi bi-auv ipic ceux d'Apolbiu , trainés dans la ituussicre.
IMùloclèle, ayant \aiucu Amplùmacjue, fut conlrainldese relircrdu combat; il perdoilson sang el ses forces ; son ancieniie blessure même, dans l'elVorl du combat , seuddoil prête à se rouvrir vi à renouveler ses «louleurs : car les eul'aus d'ICscul.ipe , avec leur science divine, n'avoient pu le guérir cnlièremenl. Le voilà prêt à bunber dans un monceau de corps sanglans «jui l'euviionnent. Arclùdame, le plus lier el le plus adroit de Ions les (H'M)alieus (ju'il avoil menés avec lui [)our fonder l'élilie . l'enlève du cond>al dans le moment où Adrasle l'aui'oil alcillu sans peine à ses pieds. Adrasle ne trouve plus rien (pii ose lui résister ni relartlcr sa \ictoiie. T(tul tombe, tout s'enfuit: c'est un lorrent qui ,ayaiil surmonté ses bords, entraîne, par ses vagues furieuses , les moissons , les tr(ju[)eaux , les bergers et ' les villages.
Télémaciue entendit de loin les cris des vainqueurs , et il vil le désordre des siens , qui fuyoienl devant Adrasle, comme une Iroupc de cerfs timides traverse les vastes campagnes, les bois , les montagnes , les lleuves mêmes les plus rapides, quand ils sont poursuivis par des chasseurs. Télémaque gémit; l'indignation |)aroit dans ses yeux : il quille les lieux où il a condjallu long-leuq)s avec tant de danger el de gloire. 11 court pour soutenir les siens ; il s'avance tout couvert du sang d'une multitude d'enneuns qu'il a étendus sur la poussière. De bjin, il pousse un cri (\n\ se fait enteuilre aux deux ;u'mées.
Minerve avoil mis je ne sais quoi de terrible dans sa voix , dont les montagnes voisines retentirent. Jamais Mars , dans la Thrace. n'a fait entendre [ilus fortement sa cruelle voi.x , quand il appelle les Furies infernales , la guerre cl l;i mort. (Je cri de Télémaque porte le courage et l'audace dans le cteur des siens ; il glace d'éi>ou\anle les ennemis : .\draste même a honte de se sentir troublé. Je ne sais condtien de funi'stes |)résagcs le fnnt frémir ; el ce qui l'anime est plutôt un désespoir, ([u'une valeur Irancpiille. Trois fois ses genoux Iri'nddans coimuencèrent à se dérober sous lui ; Imis fois il recula sans siiuger à ce (|u'il faisoil. lu»' p;i- It'ur de déraill.uice el une sueur froiile se répandit dans tous ses membres ; sa vnix enrouée el hésilaiîte ne ponvoil achever aucune parole; ses veux, |)leins d'un feu sombre el éliucelanl, pariiissoieiil sortir de sa tête ; ou le vuyoit ,
Vaii. — ' loii(-a-niup M' il" I'b II. . A.
Vah. — ' il III.
TÉf.ÉWAQUE. LIVRE XV.
(XX
comme Oresie , apilô \y>w los rurics : fous ses mouvoiiHMis L'idiont convulsits '. Alors il coiiiinenra à ii'oiio qu'il y a des dieux ; il s'iniaginoit les voir iriités, cl ontciulro une voix sourde qui sorloil du fond de l'ahîmc pour l'appeler dans le noir Tartare : Imit lui faisoil sentir une main céleste et invisilile, suspendue sur sa tèle , qui alloit s'appesantir jiour le ri'a]i])er. L'espérance étoit éleiute au fond de son ccrur ; son audace se dissipoil, connue la lumière du jour disparoit quand le soleil se couche dans le sein des ondes , el que la terre s'envelojipe des ombres de la iiuil.
L'impie Adraste , trop lontr-teuqis soudert sur la lerre , trop long-lemps , si les hommes n'eussent en besoin d'un tel châtiment ; l'impie Adraste touchoit enfin à sa dernière heure. 11 court forcené au-devant de son inévitable destin; l'horreur, les cnisans remords , la consternation, la fureur, la raye, le désesjiou" , marchent avec lui. A peine voit-il Télémaque , qu'il croit voir l'Averne qui s'ouvre , et les tourbillons de flammes qui sortent du noir Phlégéton prêtes à le dévorer. Il s'écrie . et sa bouclic demeure ouverte sans qu'il puisse prononcer aucune parole : tel qu'un homme dormant, qui, dans un songe all'reux , ouvre la bouche, et fait des efforts pour parler ; mais la parole lui manque toujours, et il la cherche en vain. D'une main tremblante et précipitée Adraste lance son dard contre Télémaque. Celui-ci , intrépide - comme l'ami des dieux , se couvre de son bouclier; il semble que la Victoire , le couvrant de ses ailes, tient déjà une couronne suspendue au-dessus de sa tète : le courage doux et paisible reluit dans ses yeux; on le prendroit pour Minerve même , tant il paroît sage et mesuré au milieu des plus grands périls. Le dard lancé par Adraste est repoussé par le bouclier. Alors Adraste se hâte de tirer son épée , pour ôler au lils d'Ulysse l'avantage de lancer son dard à son tour. Télémaque , voyant Adraste l'épée à la main , se hâte de la melfre aussi , et laisse son dard inutile.
Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, tous les autres combattans, en silence, mirent bas les armes pour les regarder attentivement, et on attendit de leur combat la décision ^ de toute la guerre. Les deux glaives, brillans comme les éclairs d'où partent les foudres, se croisent plusieurs fois, et portent des coups inutiles sur les armes polies , qui en
relentisseut. Les deux combattans s'allongent, se rejdient, s'abaissent, se relèvent tont-à-coup, et enliii se saisissent. Le lierre , en naissant au nied d'uu ormeau, n'en serre pas plus étroitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre , que ces deux combattans se serrent l'un l'autre. Adraste n'avoit encore rien perdu <le sa force; Télémaque n'avoit (>as encore toute la sienne. Adraste fait jtiusieurs ed'orts pour surprendre son ennemi et poiu- l'ébranler. Il lâche de saisir l'cpéc du jeune (u'ec, mais en vain : dans le moment où il la cherche , Télémaque l'enlève de terre , et le renverse sur le sable. Alors cet impie , qui avoit toujours mèprisé les dieux , montre * une lâche crainte de la mort; il a honte de demander la vie, et il ne peut s'empêcher de témoigner qu'il la désir(; : il tache d'émouvoir la compassion de Télémaque. Fils d'Ulysse , dit-il , cnWn c'est maintenant que je connois les justes dieux; ils me jHinisscnt comme je l'ai mérité : il n'y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la vérité; je la vois, elle me condamne. Mais qu'un roi malheureux vous fasse souvenir de votre père qui est loin d'Ithaque, et touche votre creur.
Télémaque , qui . le tenant sous ses genoux, avoit le glaive déjà levé pour lui percer la gorge . répondit aussitôt : Je n'ai voulu que la victoire et la paix des nations que je suis venu secourir; je n'aime point à répandre le sang. Vivez donc , ô Adraste ; mais vivez pour réparer vos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez le calme et la justice sur la côte ^ de la grande Hespérie, que vous avez souillée par tant de massacres et de trahisons : vivez, et devenez un autre homme. Apprenez, par votre chute , que les dieux sont justes; que les méchans sont malheureux ; qu'ils se trompent en cherchant la félicité dans la violence , dans l'inhumanité et d;ms le mensonge ; et qu'enfin rien n'est si doux ni si heureux , que la simple et constante vertu. Donnez-nous pour otage votre fi's Métrodore , avec douze des principaux de votre nation.
A ces paroles , Télémaque laisse relever Adraste , et lui tend la main , sans se défier de sa mauvaise foi ; mais aussitôt Adraste lui lance un second dard fort court , qu'il tenoit caché. Le dard étoit si aigu , et lancé avec tant d'adresse , qu'il eût percé les armes de Télémaque,
^AR. — 1 coiiviilsifs. Il cruYdil avoir lus difiix irrilr Ole. A. — - iiiliOi>i(U; el paisible, A. — ' la destinée, a.
Var. — ^ montra avez souillés. A.
A. — - sur les bords
que vous
(xxn
Ti:i.i:M.\nri:. i.iviu: w.
si elles n'eussent été divines. lùi même lem|)s Adraslc se jette derrière un arbre pom- éviter la poui*snite du jeune lîree '. Alors leliti-ci s'éiiie : llauniens, vous le voyez, la violuiic est à nous: rim|)ie ne se sauve que pai- la trahison. Celui (|ui ne craint |»oiut lis dieux , eramt la mort; au eontraiie , eehii (jui les craint , ne craint qu'eux.
En disant ces paroles . il s'avance vers les Danuiens. et fait siene aux siens, qui étoienl (le l'autre côté de l'arbre, de couper chemin au perlid(> Adrasie. Adrasie craint d'être surpris , lait semblant de retourner surses|)as, et veut renverser les Cretois qui se présentent à son passage; mais tout-à-coup Télémaqne. prompt connue la foudre que la main du père des dieux lance du haut de rnlyinpe sur les têtes coupables . vient fondre sur son ennemi ; il le saisit d'une main victorieuse: il le renverse comme le cruel aquilon abat les teudres moissons qui dorent la campagne. Il ne l'écoute plus , quoique l'impie ose encore une fois essayer d'abuser de la bonté de son cœur : il enfonce son glaive , et le précipite dans les llammes du noir Tartare , digne châtiment de ses crimes.
' A peine Adrasie fut mort , que tons les Dauniens. loin de dé|)lorer leur défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance ; ils tendirent les mains aux alliés en signe de paix et de réconciliation. Métrodorc , tils d'Adraste, que son père avoit nourri dans des maximes de dissimulation, d'injustice et d'inhumanité, s'enfuit lâchement. Mais un esclave, complicede ses infamies et de ses cruautés, qu'il avoit alfranchi et comblé de biens, et auquel seul il se contia dans sa fuite , ne songea qu'à le trahir pour son propre intérêt : il le tua par derrière pendant qu'il fuyoif, lui conpa la tête , et la |i(Mta dans le camp des alliés , espérant une gi-aude récompense d'un crime qui lini>soit la guerre. Mais on eut horreur de ce scélénit , et on le lit mourir. Télémaqne , ayant vu la tête de Mi-lrodore , (jui étoit un jeune lionnne d'une merveilleuse beauté, et d'im îiaturel excellenl . que les plaisirs et les mauvais exemples avoieni curritiiq)!! , ne i)Ut retenir ses lartnes. Ib'l is ! sécria-t-il , voilà ce que fait le [)oison de la prospérité d'un jeune prince : plus il a d'élévation et de vivacité , plus il s'égare et s'éloigne de tout sentiment de vertu. Kt maintenant je serois |icnl-être de même, si les malheurs où je suis né, grâces
aux' dieux , et les instructions de Mentor ne iii'avoient appris h me modérer.
Les hauniiMis assemblés demandèrent, comme l'imique condition de paix , (pj'on leur permit de faire un roi de leur nation . (|iii put elfacer , j)ar ses vertus , l'opprobre dont l'impie Adraste avoit couvert la royauté. Ils remercioient les dieux d'avoir frappé le tyran; ils xenoient eu foule baiser la main de Télémaqne, qui avoit été trempée dans le sang de ce monstre ; et leur défaite étoit pour eux comme un triomphe. .Ainsi tondia eu im moment , sans aucune ressource , cette puissance qui meuaçoit toutes les autres dans l'Hespéric, et qui faisoit treiid)ler tant de petq)les. Sendtlable à ces teriaiiis(|ui paroissent fermes et iimnobiles , mais ([ue l'on sape peu à peu |»ar dessous : longtemps on se moque du foible travail qui en attaque les fondemens : rien ne paroît afl'uibli , tout est uni , lien ne s'ébranle ; cependant tous les soutiens souterrains ' sont détruits peu à peu , jusqu'au moment où tout-à-coup le terrain s'alfaissc et ouvre un abîme. Ainsi une puissance injuste et trompeuse , quelque prospérité qu'elle se procure par ses violences, creuse elle-même un précipice sous ses pieds. La fraude de l'inhnmanilé sapent * peu à peu tous les plus solides fondemens de l'autorité illégitime : on l'admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu'au moment où elle n'est déjà plus; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la relever, parce qu'elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens de la bonne foi et de la justice, qui attirent l'amour et la conlîance.
Var. — ' soutiTiaiiis m. Ed't(. — * «aiir. a.
Vah. — ' la poui>ui(i- <li' Ti'l'Min'iiK'. a. — ' I.imik xxi.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XYI.
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