‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 194 sur 271 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

Les chefs de Tarniée s'asseinlilfiil [lour déliliérii' sur la demande des Dauiiiens. Téléniaque, apiès avoir rendu les derniers devoirs à Pisisirate, lils de Nestor, se rend à l'asseuiblée, où la pluinut sont d'avisde partager enti'eiix le pays des Daiiniens , et oirrenl à TélLiiia(iiie pour sa part la fertile eontrée d'Arpiue. lîien loin d'aeeepter cette ollVe, Telémaque fait voir ipie l'intérêt commun des alliés est de laisser aux Dauniens leurs terres, et de leur donner pour roi Folydauias, fameux capitaine de leur nation , nou moins estimé pour sa sagesse que pour sa valeur. Les alliés consentent ii ce choix, qui comble de joie 1rs Dauniens. Télémaciue persuade ensuite à ceux-ci de donner la contrée d'Arpiue à Diomède,roi d'Étolie, qui étoit alors poursuivi avec ses compagnons par la colère de Venus qu'il avoit blessée au siège de Troie. Les troubles étant ainsi terminés , tous les princes ne songent plus qu'à se séparer pour s'en retourner chacun dans son pays.

Les cliels de rannée s'asseinblùrcul , dès le le lendemain , pour accorder un roi aux Dauniens. On prcnoit plaisir à voir les deux camps confondus par une aiuilié si inespérée , et les deux années qui n'en l'aisoient qu'une. Le sage ^'cslor ne put se trouver dans ce conseil, parce que la douleur, jointe à la vieillesse , avoit flétri son cœur, comme la pluie abat et fait languir, le soir, une fleur qui étoit , le matin , pendant la naissance de l'aurore, la gloire et l'ornement des vertes campagnes. Ses yeux étoienl devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvoient tarir : loin d'eux s'enfuyoit le doux sommeil , qui charme les plus cuisantes peines. L'espérance, 'qui est la vie du cœur de l'homme , éloit éteinte en lui. Toute nourriture étoit amère à cet infortuné vieillard ; la lumièi-e même lui étoit odieuse : son ame ne demandoit plus qu'à quitter son corps ';, et qu'à se plonger dans l'éternelle nuit de l'empire de Plulon. Tous ses amis lui paiioient en vain : son cœur, en déûiillance , étoit dégoûté de toute amitié , comme un malade est dégoûté des meilleurs alimens. A tout ce qu'on pouvoit lui dire de plus touchant, il ne répondoit que par des gémissemens et des sanglots. De temps en temps on l'entendoit dire: 0 Pisisirate, Pisistrate ! Pisistrate , mon li!s, tu m'appelles ! Je te suis : Pisistrate, tu me rendras la mort douce. 0 mon cher lils ! je ne désire plus pour tout bien , que de le revoir sur les rives du Styx. Il passoit des heures entières sans prononcer aucune parole^

Var. — ' qu'a imiurir. a.

mais gémissant, et * levant les mains el les yeux noyés de larmes vers le ciel.

Cependant les princes assend)lés allendoient Téléniatpie . cpii éloil auprès du corps de Pisisti'ale : il lépandoit sur son corps des fleuis à pleines mains ; il y ajoutoit des parfums exquis, et versoit des larmes amères. 0 mon cher com- |)agnon , disoil-il , je n'oublierai jamais de t'avoir vu à Pylos , de t'avoir suivi à Sparte , de l'avoir retrouvé sur les bords de la grande Hespérie ; je te dois mille soins : je t'aimois , tu m'aimois aussi. J'ai connu ta valeur; elle auroit surpassé celle de i)lusieurs Grecs fameux, llélas ! elle t"a l'ail périr a\ec gloii-e, mais elle a dérobé au monde une vertu naissante qui eût égalé celle de ton père : oui , la sagesse el ton éloquence, dans un âge mûr , auroit été semblable à celle de ce vieillard , admiré ^ de toute la (Jrèce. Tu avois déjà cette douce insinuation . à laquelle on ne peut résister quand il parle , ces manières naïves de raconter, cette sage modération qui est un charme pour a[)aiser les esprits irrités, celte autorité qui vient de la prudence et de la force des bons conseils. Quand tu parlois, tous préloient l'oreille , tous étoienl prévenus , tous avoient envie de trouver que lu avois raison : ta parole, simple el sans faste, couloit doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l'herbe naissante. Hélas! tant de biens que nous possédions , il y a quelques heures , nous sont enlevés à jamais. Pisistrate, que j'ai embrassé ce matin , n'est plus; il ne nous en reste qu'un douloureux souvenir. Au moins si tu avois fermé les yeux de Nestor avant que nous eussions fermé les liens , il ne verroil pas ce qu'il voit, il ne seroit pas le plus malheureux de tous les pères.

Après ces paroles, Téléinaqtie lit laver la ])laie sanglante qui étoit dans le côté de Pisisirate ; il le lit étendre dans un lit de pourpre , où sa tête penchée ^ , avec la pâleur de la mort, ressembloit à un jeune arbre , qui , ayant couvert la terre de son ombre , et poussé vers le ciel des'* rameaux fleuris . a été entamé par le tranchant de la cognée d'un bûcheron : il ne tient plus à sa racine ni à la terre, mère féconde qui nourrit les liges dans son sein ; il languit, sa vcdure s'efface: il ne peut plus

Va!î. — ' l( ui. a. <i.j. E. — ^ l'iidniinilicm. b. c. Edit, L':iuli'ur avoil d'iihonl mis, qui acte Cadmiralivii : crsuitc il îi oiraïc qui a i'!c , el lion , eu subsliiuaiit un c a Va ilu mul (uhr,ir:iliiiii. Mais coiiiuie il oublia de l)iiri- /' au coiiiiiU'Mtc'iiKMil de le mol, le coi'islc B a lu et écril Cadiiiir : Ft'iicliin , p(utr faire un sens ajaula alion ; loron suivie doiniis 1717. N'tuis suivons l'oriffiiutl. — ^ penchée .«ur l'ciiaele. A. — * SCS. B. c. Jkltt. /. dti cop.

TFJJvMAOlR. l.lVIIi: \M.

so soulonir, il lomho : ses rameaux , (|iii cailiiiii'iil If lii'l . liaiiK-nl sur la poussit-iv , llt-liis cl (lossi-t-liis ; il n'est plus qu'un Iroiic aliattu el dépouillé île toutes ses triàees. Aiusi IMsis- Irali- . eu proi»' à laiui>i't, éti>il déjà euipoilé par et ii\ tpii de\ oient le mettre dans le liùelicr l'alal. I>i'jà la llaumie moiiloit vers le ciel, l'iie troupe de rslieus, les yeuv baissés el pleins de larmes , leurs armes renversées, le eonduisoienl lentement. Le corps est bientôt brnlé : les cendres sont mises dans nue urne il'or ; et TélémaipH' . qui prend soin de tout , confie iill(' urue. comme un t:rand trésor, à (lallima- (pie . (pii avoit été le gouverneur de IMsisIrale. (lardez, lui dit-il, ces cendres, tristes mais précieux restes de celui que vous avez aimé; pardi'Z-les pour son père : mais allendez à les lui donner, quand il aura as!>ez de force pour les demander; ce qui irrite la douleur en un temps, l'adoucit eu un autre.

l-^nsuite Télémaque entra daus l'asseudtlée des rois ligués,"on chacun garda le silence pour l'écouler dès qu'on l'aperçut; il rougit , et on ne pouvoit le faire parler. Les louanges qu'on Im donna jtardes acclamations publiques, sur tout ce qu'il venoit de faire, augmentèrent sa lionte; il auroil voulu se pouvoir cacher; ce fut la première fois qu'il parut embarrassé et incertain. Entiu on lui demanda comme une grâce qu'on ne lui donnât [dusaucuue louange. i)e n'est pas, dit-il, que je ne les ainii', surtout (|uand elles sont données |>ar de si bons juges de la vertu ; mais c'est que je crains de les aimer trop : elles corrompent les honnues ; elles les rem[)lissent d'eux-mêmes; elles les rendent \ains et prés(jm|)lueux. Il faut les mériter et les fuir : les meilleures louanges rcsseuddenl aux fausses. Les plus médians de tous les hommes , qui sont les tyrans , sont ceux (jui se sont fait le plus louer par des Ualteurs. (Juel plaisir y a-t-il à être loué comme eux '? Les bonnes louanges sont celles que vous me donnerez en mon absence , si je suis assez heuri'uv pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon, NOUS devez croire aussi que je \eux(}tre modeste el craindre la vanilé . éj)argnez-moi donc , si vous m'estimez , et ne me louez [Kii comme un hunime amoureux dts louanges.

Après avoir parli- ain>i , Télémaque ne répondit |)lus rien à ceux (jui contiuuoient de l'élever jusrpies dans le citd -, et, par un air d'indilVérence, il arrêta bienlAt les éloges (pTon lui iloniioit. < In cuimiieiica à craindre de le fâcher eu le louant : uiusi les louanges linirenl; mais

l'adiniration augmenta. 'r<iut le monde sut la liudressc qu'il a\oit témoignéeà l'i^istrale , et les soins (pj'il avoil pris de lui rendre les derni<'rs devoirs. Toute l'armée fut plus louchéc de CCS manpies de la bonté de son cu'ur, que de tous les prodiges de sagesse el de valeur qui \enoicnt d'éclater en lui. Il est sage , il esl vaillant , se disoieiil-ils en secri't les uns aux aulres: il esl l'ami des dieux , et le \rai héros de notre âge; il esl au-dessus de l'humanité : mais tout cela n'est que merveilleux , tout cela ne l'ail (pie nous étonner. 11 esl hmnain ' , il est bon . il est ami lidèle el lemlre ; il est com- |>alissanl . libéral . bienfaisant , et tout entier à ceux (pi'il doit aimer : il est les délices de ceux qui vivent avec lui ; il s'est défait de sa hauteur, de son indiflérence et de sa lierlé : voilà ce qui est d'usage; voilà ce (pii louche lesco-urs: voilà ce qui nous attemlril pour lui, el qui nous rend sensibles à toutes ses vertus ; voilà ce (jui fait que nous donnerions tous nos vies poin- lui.

A peine ces discours furent-ils linis, qu'on se hâta de parler de la nécessité de domier un roi aux Dauniens. La plupart des princes qui éloient dans le conseil opiuoient qu'il falloit partager entre eux ce jtays, comme une terre conquise. On olî'rit à Télémaque^ pour sa part , la fertile contrée d'Arpine * qui porte deux fois l'an les riches dons de Cérès , les doux présens de Bacchns , et les fruits toujours verts de l'olivier consacré à Miner\e. (lelle terre, lui disoit-on, doit vous l'aire oid)lici' la pauvre Itlia(|ue avec ses cabanes , et les rochers allreux de Dulichie , et les bois sauvages de Zacinthe. Ne cherchez plus ni votre père , qui doit être péri dans les Ilots au promontoire de t];i[)harée . par la vengeance de Nauiihus el par la colère de Nej)tune ; ni votre mère, que ses amans possèdent depuis voire départ; ni votre patrie, dont la terre n'est point favorisée du ciel comme celle que nous vous ollrons.

Il écoutoil palienunent ces discours ; mais h s rodu'rs de Tlirace et de Thessalie ne sont p;is |dus sourds el plus iusens'bles aux plainles des amans désespérés , que Télémaque l'étoit à ces oll'res. l'our moi , répondoit-il . je ne suis touché ni des richesses, ni des délices : (pi'iuqtorte de posséder une plus grande éler.due de li>rre , et de coimnander à un plus grand uondire d'iunumes'^ on n'en a que plus d'embarras . et moins de libi'rté : la vie est

V.\n. — ' Il >•<{ liiiiniiM', il >-s\ Imii , il .•»! ami, il «>l IriKJii-, il l'sl i'oiii]iuli<>s;iiil , il esl liioiifaiijiil. A. — ' d'Arl>u». A.

ÏÉLÉMAQUE. LIVRE XVI.

(XXI

assez pleine de niallieurs pour les hommes les j)liis saiîcs et les plus uioclerés, sans y ajtnitor encore hi peine de gouverner les anli'es lioinmes indociles . inquiets, injustes, trompeurs et ingrats. Quand on veut être le mailre des hommes pour l'anioni de soi-mèine , n'y regardant que sa propre autorité, ses plaisirs et sa gloire, on est inipie , on est tyran , on est le lléau du genre humain. Quand, au contraire, on ne veut gouverner les honnnes que selon les vraies règles, pour leur propre bien . on est moins leur maître que leur tul<nr ; on n'en a que la peine, (jui est intlnie, et on est bien éloigné de vouloir étendre plus loin son autorité. Le berger (jui ne mange point le trou[)eau , qui le défend des loups en e\[)osant sa vie , (pii veille nuit et jour pour le conduire dans les bons pâturages , n'a point d'envie d'augmenter le nombre de ses moutons et d'enlever ceux du voisin : ce seroit augmenter sa peine. Quoique je n'aie jamais gouverné, ajoutoit Télémaque , j'ai appris, par les lois, et parles honnnes sages qui les ont faites, combien il est pénible de conduire les villes et les royaumes. Je suis donc content de ma pauvre Ithaque : quoiqu'elle soit petite et pauvre, j'aurai assez de gloire , pourvu que j'y règne avec justice, piété et courage ; encore même n'y régnerai-je que trop lot. Plaise aux dieux que mon père , échappé à la fureur des vagues, y puisse régner jusqu'à la plus extrême vieillesse , et que je puisse apprendre long-temps sous lui comment il faut vaincre ses passions poin- savoir modérer celles de tout un peuple !

Ensuite Télémaque dit : Ecoutez , ô princes assemblés ici , ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt. Si vous donnez aux Dauniens un roi juste, il les conduira avec justice , il leur apprendra combien il est utile de conserver la bonne foi, et de n'usurper jamais * le bien de ses voisins : c'est ce qu'ils n'ont jamais pu comprendre sous l'impie Adraste. Tandis qu'ils seront conduits [lar un roi sage et modéré, vous n'aurez rien à craindre d'eux : ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné : ils vous devront la paix et la prospérité dont ils jouiront : ces peuples, loin de vous attaquer, vous béniront sans cesse; et le roi et le peuple , tout sera l'ouvrage de vos mains. Si au contraire vous voulez partager leur pays entre vous , voici les malheurs que je vous prédis : ce peuple , poussé au désespoir, recommencera la guerre ; il combattra justement pour

sa liberté , et les dieux ennemis de la tyrannie combattront avec lui. Si les dieux s'en mêlent , tôt ou tard vous serez confondus, et vos prospérités se dissiperont conime la fumée; le conseil et la sagesse seront ôlés à vos chefs , le courage à vos armées , l'abondance à vos terres. Vous vous natterez ; vous serez téméraires dans vos entreprises; vous ferez taire les gens de bien (|ui voudront dire la vérité : vous tomberez lout-à-coup , et on dira de vous : Est-ce donc laces peuples llorissans cjui dévoient faire la loi à toute la terre? et maintenant ils fuient devant leurs ennemis ; ils sont le jouet des nations qui les foulent aux pieds : voilà ce que les dieux ont fait; voilà ce que méritent les peuples injustes , superbes et inhumains. De j)lus , considérez que, si vous entre[)renez de partager entre vous cette conquête, vous réunissez contre vous tous les peuples voisius : votre ligue, formée pour défendre la liberté commune de rilespéiie contre l'usurpateur Adraste, deviendra odieuse; et c'est vous-uiêmes que tous les peuples accuseront, avec raison, de vouloir usurper la tyrannie universelle.

iMais je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens, et de tous les autres peuples, cette victoire vous détruira; voici comment. Considérez que celte entreprise vous désunira tous : comme elle n'est point fondée sur la justice , vous n'aurez point de règle pour borner entre vous les prétentions de chacun ; chacun voudra que sa part de la conquête soit proporti(.nuée à sa puissance; nul d entre vous n'aura assez d'auloiité parmi les autres pour faire paisiblement ce partage ' : voilà la source d'une guerre dont vos petits-enfants ne verront pas la fin. Ne vaut-il pas bien mieux être juste et modéré, que de suivre son ambition avec tant de péril , et au travers de tant de malheurs inévitables? La paix profonde, les plaisirs doux et innocents qui l'accompagnent , l'heureuse abondance, l'amitié de ses voisins, la gloire qui est inséparable de la justice , l'autorité qu'on acquiert en se rendant par sa bonne foi l'arbitre de tous les peuples étrangers , ne sont-ce pas des biens plus désirables que la folle vanité d'une conquête injuste? 0 princes ! ô rois ! vous voyez que je vous parle sans intérêt : écoutez donc celui qui vous aime assez pour vous contredire, et pour vous déplaire en vous représentant la vérité.

Pendant que Télémaque parloit ainsi, avec une autorité qu'on n'avoit jamais vue en nul

Var. — ' jamais sur ses voisins. A,

Var. — ifake le partage paisiblcmcut. A.

(XXI

TKLtMAQLE. LIVRE \VI.

autre , et quo tous les juinces , clouiiés et en suspens, ailniiroii-nl la sairosse do ses t-oiiseils. on entendit un luiiit eonl'us (|ui se répandit dans tout le camp, et qui \inl jusqu'au lieu oii se lenoit l'asseuddée. La étrau}:ei', dit-on, est venu aborder sur ces certes avec une troupe d'hommes armés : cet inconnu est d'une liaule mine; tout paroil héroïque en lui: on \oil aisément qu'il a lon^^-lem|ts soull'ert, et que son grand courap? l'a mis au-dessus de toutes ses souIVrances. D'abord les peuples du pays, (|ui gardent la côte, oui voulu le repousser comme un erutemi (|ni vient faire une irru[»ti(in ; mais, après avoir tiré son épée avec un air intrépide, il a déclaré (ju'il sanroit se détendre si ou l'altaquoit , njais qu'il ne demandoit que la paix et l'hospitalité. Aussitôt il a présenté un rameau d'olivier, comme su[)pliant. On l'a écouté ; il a demandé à être conduit ' vers ceux qui gouvernent dans cette côte de l'Hespérie, et on l'emiuène ici pour le faire [larlcr aux rois assemblés.

A peine ce discours fut-il achevé, qu'on vit entrer cet inconnu avec une majesté qui surprit toute l'assemblée. On auroit cru facilement que e'éloit le dieu Mars , ijuand il assemble sur les montagnes de la Thrace ses * troupes sanguinaires. Il commença à parler ainsi :

0 vous, pasteurs des peuples, qui êtes sans doute assemblés ici pour défendre la patrie contre ses ennemis , ou pour faire fleurir les plus justes lois, écoutez un homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux que vous n'éproiniez jamais de semblables malheurs! Je suis Diomède. roi d'Etnlie. qui blessai Vénus au siège de Troie. La vengeance de cette déesse me poursuit dans tout l'univers. Neptune, qui ne peut rien refuser à la divine tille de la mer, m'a livré à la rage des vents et des flots, qui ont brisé ' jdnsieurs fois mes vaisseaux contre les érueils. L'inexorable Vénus m'a ôté toute espérance de revoir mon royaume, ma famille, et cette douce lumière d'un pays où je commençai à voir le jour en naissant. Non , je ne reverrai jamais tout ce qui m'a été le plus cher au monde. Je viens , après tant de naufrages, chercher sur ces rives inconiuus un peu de repos, et une retraite assurée. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter, qui a soin des étrangers; si vous êtes .sensibles à la compassion, ne me refusez [las, dans ces vastes pays, quelque coin de terre infertile . qneltpies dé-

Va». — ' iiiiiif. A- — * Im Imuiif». A. — •* <iui nioiil Lrit6 plu&ieur» (oi* cuulr* les ecucilt. A.

scrls • , (piehjues sables, ou quehjues rochers escarpés, pour y fonder, avec mes compagnons, une \ille ipii soit du moins une triste image de notre |)atrie perdue. Nous ne demandons qu'un peu d'espace ' (jni vous soit inutile. .Nous vivrons en paix avec vous dar:s une étroite alliance: vos ennemis seront les nôtres; nous tMitrerons dans tous \os intérêts : nous ne demandons (pie la liberté de vivre selon nos lois.

rendant (|ue Diomède |tarloil ainsi , Téléma(|ue, ayant les yeuxaltachés sur lui, montra sur son visage toutes les différentes passions. Quand Diomède commença à parler de ses longs mallieiirs. il cspi'-ia ipte ' cet homme sinnajestueux seroit son père. Aussitôt (pi'il eut déclaré (ju'il étoit Diomède , le visage de Télémaqne se tlétrit connue une belle fleur que les noirs ac|nilons viennent de * ternir par leur souffle cruel. 1-Insuite les paroles de Diomède, qui se plaignoit de la longue colère d'une divinité, l'attendrirent ^ par le souvenir des mêmes disgrâces sûufl'ertes par son père et par lui; des larmes mêlées de douleur et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout-à-coup sur Diomède |)0ur l'embrasser.

Je suis, dit-il, le lils d'Ulysse que vous avez connu, et qui ne vous fut point inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux l'ont traité sans pitié comme vous. Si les oracles de l'Ercbe ne sont pas trompeurs, il vit encore : mais, hélas ! il ne vit point pour moi. J'ai abandonné Ithaque pour le chercher : je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui: jugez par mes malheurs de la compassion que j'ai pour les vôtres. C'est l'avantage qu'il y a à être mal!ieurcu\ , qu'on sait compatir aux peines d'autrni ". 0"">iq"f jo ne sois ici qu'étrangiM", je puis, grand Diomède, (car, malgrt'les misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance, je n'ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis , ô le plus invincible de tous les Orecs a|)rès Achille, vous procurer (piehpie secours. Ces |»rinces que vous voyez sont humains ; ils savent qu'il n'y a ni vertu , ni vrai courage . ni gloire solide, sans l'humanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des hommes : il Iciii' iiiau(pie (|nelipie chose (|uand ils n'ont jamais éti'> malhemenx ; il mauipie dans b'ur \ie des exemples de patience et de i'einirlé ; la \eitii soiiIVranli- altt'iidiit tons les

\ AU. — ' iliii-li|in'> »alilrs iliScrlh. A. — * ir«'»i>ai-o iiiulilo. A. — ' qui- «0 MToil son |kti'. a. — ' «li- m. A. B. «:. f«/>plre par tous /<■* étUtnirs. — ' l'vUciiilrlI. A n. «:. faute curriyfc par luu» (vt cJiteurs, — * poiiiv» de» «ulrcf. A.

TÉLÉMAQUE. LIVRE XVI

cœurs qui ont quoique goût pour la \cirtu. Laissez-nous ilonc le soin de vous tonsoler : puisque les dieux vous mènent à nous, c'est un présent qu'ils nous tout, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines.

Pendant qu'il parl()il , Diotnède étoiuié le rogardoil livi'inent . et seulnil son t'dMir tiuit ému. Ils s'eud>rassoieut comme s'ils avoieut élé long-lenqis liés d'une amitié étroite. 0 digne lils du sage l'iysse ! disoit Uiomède, je reconnois en vous la douceur de son \isage, la grâce de ses discours , la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments . la sagesse de ses pensées.

Opendaut l'hiloctète embrasse aussi le grand iils de Tydée ; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite Pbiloctète lui dit : Sans doute vous serez bien aise de nnoir le sage Nestor; il vient de perdre Pisistrate. le dcMUîier de ses enfants; il ne lui reste ])lus dans la vie, qu'un chemin de larmes qui le n)ène vers le tombeau. Venez le consoler : un ami malheureux est plus propre qu'un autre à soulager son co'ur. lis allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, (jui reconnut à peine Diomède , tant la tristesse abattoit son esprit et ses sens. D'abord Diomède pleura avec lui, et leur enlre.\ue fut' pour le vieillard un redoublement de douleur ; mais peu à peu la présence de cet ami apaisa s)n cœur. On reconnut aisément que ses maux étoient un peu suspendus par le plaisir de raconter ce qu'il avoit soulîert , el d'entendre à son tour ce qui étoil arrivé à Diomède.

Pendant (ju'ils s'enlretenoient , les rois assemblés avec Télcmaque examiuoient ce qu'ils dévoient faire. Télémaque leur conseilloit de donner à Diomède le pays d'Arpine^-, et de choisir pour roi des Dauniens Polydamas, qui étoit de leur nation. Ce Polydamas étoit un fameux capitaine , qu'Adrasle , par jalousie , n'avoit jamais voulu employer, de peur qu'on n'attribuât à cet homme habile les succès dont il espéroit d'avoir seul toute la gloire. Polydamas l'avoit souvent avei'ti , en particulier , qu'il exposoit trop sa vie el le salut de son Etat dans cette guerre contre tant de nations conjurées ; il l'avoit voulu engager à tenir une conduite plus droite et plus modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui ha'issent la vérité ha'issent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire: ils ne sont touchés ni de leur sincéi'ité, ni de leur zèle, ni de leur désintéressement.

Var. — 1 fui un ntloublf'iuoiil di' ilinilciii-; nmis jx'u a peu la jirOsoncc de cet ami apaisa le cœur du vieillard. A. — 2 d'Arpos. A.

lue prospérité trompeuse endurcissoit le cœur d'AdrasIe contre les plus salutaires conseils ; en ne les suivant pas, il tiiomphoit tous les jours de ses ennemis : la bautem', la mauvaise loi, la violence , mettoient toujours la victoire dans son parti ; tovis les malheurs dont Polydamas l'avoit si long-tem|)s menacé n'arrivoient point. Adrasfe se moquoit d'une sagesse timide qui prévoyoit ^ toujours des inconvénients ; l'olydamas lui étoit insupportable : il l'éloigna de toutes les charges ; il le laissa languir dans la solitude et dans la pauvreté.

D'abord INdydamas fut accablé de cette disgrâce ; mais elle lui donna ce qui lui manquoit, en lui ouvrant les yeux sur la vanité des grandes foituncs : il devint sage à ses dépens ; il se l'éjouit d'avoir été malheureux: il apprit peu h l)eu à se taire, à vivre de peu , à se nourrir tranquillement de la vérité , à cultiver en lui les viMtus secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatantes; enfin à se jiasser des honnnes. Il demeura au pied du mont Gargan", dans un désert , où un rocher en demi-voûte lui servoit de toit. Un ruisseau, qui tomboit de la montagne, a[)aisoit sa soif; quel([ues arbres lui donnoient leurs fruits : il avoit deux esclaves qui crdtivoient un petit champ ; il Iravailloit lui-même avec eux de ses propres mains : la terre le payoit de ses peines avec usure , et ne le laissoit manquer de rien. Il avoit non-seulement - des fiuits el des légumes en abondance , mais encore toutes sortes de fleurs odoriférantes. Là il déploroitle malheur des pcujdes que l'ambition insensée d'un roi entraîne à leur perte ; là il attendoil chaque jour que les dieux justes , quoi(p'e patiens , lissent tomber Adraste. Plus sa prospérité croissoit , plus il croyoit voir de près sa chute irrémédiable; car l'imprudence heureuse dans ses fautes, et )a puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité absolue, sont les avant-coureurs du renversement des rois et des royaumes. Quand il apprit la défaite et la mort d'AdrasIe, il ne témoigna aucune jo'e ni de l'avoir prévue , ni d'être délivré de ce tyran; il gémit seulement , par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.

Voilà l'homme que Télémaque proposa pour le faire régner. Il y avoit déjà quelque temps qu'il connoissoit son courage et sa vertu; car Télémaque, selon les conseils de Mentor, ne cessoit de s'informer partout des qualités bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui étoient

Var. — 1 prévoit, a. — ^ les fruits et les locun a en abondance , mais encore toutes les fleurs odoriférantes. A.

(xxn

TÉLÉMAQUK. LIVRE \\\.

dans qneliino omiiloi ronsidôrablt^ , non-iouloiiient parmi ' les nations alliées qu'il servoil on celte guerre . mais encore chez les ennemis. Son principal soin étoit de découvrir et d'examiner partout les hommes qui avoient (pielipie lalonl (Ui une viMtn parliriilit-n*.

Les princes alliés eurent d'abord (|ui'l(pie répugnance à mettre Polydamas dans la royauté. Nous avons éprouvé , disoient-ils , combien un roi des Dauniens , quand il aime la guerre . et qu'il la sait faire . est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand caiiitaine . et il peut nous jeter dans de grands périls. Mais Télémaqne leur répondoit : Polydanuis , il est vrai , sait la guerre ; mais il aime la paix ; et voilà les deux choses qu'il faut souhaiter. Tn homme qui connoil les malheurs, les dangers et les diffirultés de la guerre , est bien [)lus capable de l'éviter, qu'un autre qui n'en a aucune expérience. Il a appris à goûter le bonheur d'une vie tranquille; il a condamne les entreprises d'Adrasle : il en a prévu les suites funestes. Un prince foible - , ignorant, et sans expéiionce , est plus à craindre pour vous, qu'un homme qui connoîtra et qui décidera tout par lui-même. Le prince foible et ignorant ne verra que par les yeux d'un favori passionné, ou d'un ministre flatteur, in([uiet et andtitieux : ainsi ce prince aveugle s'engagera à la gueric sans la vouloir faire. Vous ne pouri-ez jamais vous assurer de lui , car il ne pourra être sur de luimême : il vous manquera de parole ; il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu'il faudra ou que vous le fassiez périr, ou qu'il vous accable. N'est-il pas plus utile, [dus sûr, et en même tem|)S plus juste et plus noble, de répondre plus fidèlement à la confiance des Dauniens , et de leur donner un roi digne de commander ?

Toute rassend)lée fut persuadée par ce discours. On alla pro[)oscr Polydamas aux Dauniens, qui attendoient une réponse avec inq)atiencc. Quand ils entendirent le nom de Polydamas , ils répondirent : Nous leconnoissons bien maintenant que les prini-es alliés veulent agir de bonne foi avec nous, et faire une paix clernelle , [)ui>(prils nous veulent doiuK'r pour roi un homme si xertueux et si capable de nous gouverner. Si on nous eût |)roposé un homme lâche , efféminé et mal instruit , nous aurions cru qu'on ne cherchoit qu'à nous abattre, et qu'à corronqire la forme de notre gou-

Var. — ' ilaii>. A. — ^ l'ii priiui" fmblc il iuiioranl i si plus a rraiiKlri-. A.

FÉNELON. TOMR VI.

vernemenl ; nous aurions conservé en secret un vif ressentiment d'une conduite si dure et si artiticieuse : mais le choix de Polydamas nous montre une véritable candeiu". Les alliés , sans dtiulc, n'attendent rien de nous, que de juste et de n(dde , jiuiscpi'ils nous accordent un roi qui est incapable de faii'»* rien contre la liberté et contre la gloire d»; notre nation : aussi pouvons-nous protester, à la face des justes dieux, (|ue les lleuves remonteront vers leur source avant (|ue nous cessions d'aimer des peuples si bienfaisans. Puissent nos derniers neveux se souvenir ' du bienfait (pie nous recevons aujourd'hui , et renouveler, de génération en génération , la paix de l'âge d'or dans toute la côte de l'IIespérie !

Télémaque leur proposa ensuite de donner à Diomède les campagnes d'Arpinc *, pour y fonder une colonie. Ce nouveau peuple, leur disoit-il, vous devra son établissement dans un pays que vous n'occupez point. Souvenez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer; que la terre est trop vaste pour eux ; qu'il faut bien avoir des voisins; et qu'il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de leur établissement. Soyez touchés des malheurs d'un roi qui no peut retourner dans son pays. Polydamas et lui étant unis ensemble par les liens de la justice et de la vertu , qui sont les seuls durables , vous entretiendionl dans une paix profonde , et vous rendront redoutables à tous les peuples voisins qui penseroient à s'agrandir. Vous voyez , ù Dauniens , que nous avons donné à votre terre et à votre nation un roi capable d'en élever la gloire jusqu'au ciel : donnez aussi , puisque nous vous le demandons, une terre qui vous est inutile , à un roi qui est digne de toute sorte de secours.

Les Dauniens répondirent qu'ils ne pouvoient rien refuser à Télémaque, puisque c'étoit lui qui leur avoit procuré Polydamas pour roi. Aussitôt ils partirent pour l'aller chercher dans son désert, et pour le fair»; régner sur eux. Avant ' (|ue de partir, ils donnèrent les tertiles plaines d'Arpine ^ à Diomède, pour y fonder un nouveau royaume. Les alliés en furent ravis , parce (jiie celle colonie des (Irecs '•' pourroit secourir puissamment le parti des alliés, si jamais les Dauniens \ouloient renouveler les usurpations dont .\draste a\oit donné le mauvais exemple. Tous les |)ri lices ne songèrent plus (ju'à se

VaIi. — ' l'iiissonl »o rcsstluxollir nos ilrriiiors iicvcui. p. H. l'iiUM'iil no» diTiiiiT» ncvfiix »c rcMonvcnir. (. n. — ' .1 .Vi|i»». A. — * av.iiil purlir. A. — * U'Arpi's. a. — * foi (illoit cuntiilerablunicnl le parti, i-tc A.

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TÉLÉMAQUE. LIVRE XVII

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séparer. Télémaque , les larmes aux yeux . partit avec sa troupe, après avoir euibrassé lenilreinent le vaillant Dioniède, le sape et inconsolable Nestor, et le laineux rMiiloctète , digne héritier des llèches d'Hercule.

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