LIVRE XVII
Ti^lémaqiie, de retour àSalenle, admire Total florissant de la canipatrnc ; raais il est choqué de ne plus retrouver dans la ville la magnilicence qui éclatoit partout avant son départ. Mentor lui donne les raisons de ee eliangcnient : il lui montre en quoi consistent les solides richesses d'un Etat, et lui expose les maximes fondamentales de Tart de gouverner. Télémaque ouvre son cœur à Mentor sur son inclination pour Antiope, fille d'idoménée. Mentor loue avec lui les bonnes qualités de cette princesse , l'assure que les dieux la lui destinent pour épouse; mais que maintenant il ne doit songer qu'à partir pour Ithaque. Idoménée , craignant le départ de ses hôtes , parle à Mentor de plusieurs afl'aires embarrassantes , qu'il avoit à terminer, et pour lesquelles il avoit encore besoin de son secours. Mentor lui trace la conduite qu'il doit suivre, et persiste à vouloir s'embarquer au plus tôt avec Télémaque. Idoménée essaie encore de les retenir en excitant la passion de ce dernier pour Antiope. Il les engage dans une partie de chasse, dont il veut donner le plaisir à sa fille. Elle y eût été déchirée par un sanglier, sans l'adresse et la promptitude de Télémaque, qui perça de son dard l'animal. Idoménée, ne pouvant plus retenir ses hôtes, tombe dans une tristesse mortelle. Mentor le console, et obtient enfin son consentement pour partir. Aussitôt on se quitte, avec les plus vives démonstrations d'estime et d'amitié.
Le jeune fils d'Ulysse brùloit d'impatience de retrouver Mentor à Salente , et de s'embarquer avec lui pour revoir Ithaque , où il espéroit que son père seroit arrivé. Quand il s'approcha de Salente, il fut bien étonné de voir toute la campagne des environs , qu'il avoit laissée presque inculte et déserte , cultivée comme un jardin, et pleine d'ouvriers diligens : il reconnut l'ouvrage de la sagesse de Mentor. Ensuite , entrant dans la ville , il remarqua qu'il y avoit beaucoup moins d'artisans pour les délices de la vie, et beaucoup moins de magnilicence. Il- en fut choqué; car il aimoit nalurellement toutes les clioses qui ont de l'éclat et de la politesse. Mais d'autres pensées occupèrent aussitôt son cœur ; il vit de loin venir à lui Idoménée avec Mentor : aussitôt son cœur fut ému de joie ef de tendresse. Malgré tous les succès qu'il avoit eus dans la guerre contre Adraste, il
craignoil que Mentor ne fût pas content de lui; et , à mesure qu'il s'avançoil , il cherchoit dans les yeux de Mentor pour voir s'il n'avoit rien à se reprocher.
D'abord Idoméni'e cmbi'assa Télémaque connue son propre lils ; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor, et l'arrosa de ses larmes. Mentor lui dit : Je suis content de vous : vous avez fait de grandes fautes ; mais elles vous ont servi à vous coimoître , et à vous défier de vous-même. Souvent on tire plus de fruit de ses fautes, que de ses belles actions. Les grandes actions enflent le cœur, et inspirent une présomption dangereuse ; les fautes font rentrer l'homme en lui-même, et lui rendent la sagesse qu'il avoit perdue dans les bons succès. Ce qui vous reste à faire , c'est de louer les dieux , et de ne vouloir pas que les hommes vous louent. Vous avez fait de grandes choses; mais , avouez la vérité, ce n'est guère vous par qui elles ont été faites : u'est-il pas vrai qu'elles vous sont venues comme quelque cho.se d'étranger qui étoit mis en vous? n'étiez-vous pas capable de les gâter par votre promptitude et par votre imprudence? Ne sentez-vous pas que Minerve vous a comme transformé en un autre homme audessus de vous-même , pour faire par vous ce que vous avez fait? elle a tenu tous vos défauts en suspens , comme Neptune , quand il apaise les tempêtes , suspend les flots irrités.
Pendant qu'Idoménée * interrogeoit avec curiosité les Cretois qui étoient revenus de la guerre , Télémaque écoutoit ^ ainsi les sages conseils de Mentor. Ensuite il regardoit de tous côtés avec étonneraent , et disoit à Mentor : Voici un changement dont je ne comprends pas bien ^ la raison. Est-il arrivé quelque calamité a Salente pendant mon absence? d'où vient qu'on n'y remarque plus cette magnificence qui éclatoit partout avant mon départ? Je ne vois plus ni or, ni argent , ni pierres précieuses; les habits sont simples; les bâtimens qu'on fait sont moins vastes et moins ornés; les arts languissent ; la ville est devenue une solitude.
ÎNIentor lui répondit en souriant : Avez-vous remarqué l'état de la campagne autour de la ville ? Oui , reprit Télémaque; j'ai vu partout le labourage en honneur, et les champs défrichés. Lequel vaut mieux, ajouta Mentor, ou une ville superbe en marbre , en or et en argent , avec une campagne négligée et stérile ; ou une campagne cultivée et fertile , avec une
Var. — 1 Livre xxii. — ^ Télémaque a.
Var. — 1 Pendant qu'IJonienée parloil aux Cretois. A. 2 écoutoil ces sages conseils, etc. A. — * bien m. A. oj. B.
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TÉLtMAHLK. LIVHl-: XMI.
\illc médiocre ol modeste dans ses mœurs? Une Jurande ville tort peuplée d'artisans occupés à anïollir les mœurs par les délices de la vie, quand elle est entourée d'un royaume pauvre et mal cultivé , ressemble à un monstre dont la tète est d'une fjrossenr éuurme . i-l dont tout le cor[>s , evténué et |)rivé de nourriture, n'a aucun rajiport avec cette tète, ('/est le ni»nd)ri' du peuple et l'abondance des alimens qui l'ont ' la vraie force et la vraie richesse d'un royaume Idoménéea maintenant un peuple innumbrable, et int'aliirable dans le travail , qui reuqilit toute l'étendue de son pays. Tout son pays n'est piuj qu'une seuk ville : Saleute n'en est que le centre .* Nous avons transporté de la ville dans la campagne les hommes qui manquoient à la campagne , et qui étoienl superflus dans la ville. De plus, nous avons attiré dans ce pays Leauciuip de peu|iles étrangers. Plus ces peuples se multiplient, plus ils uuilliplient les fruits de la terre par leur travail; celte uuiltiplication, si douce et si paisible, augmente plus un ' royaume qu'une conquête. On n'a rejeté de cette ville que les arts superflus , qui détournent les [lauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins , et qui corrompent les riches en les jetant dans le faste et dans la mollesse ; mais * nous n'avons fait aucun tort aux beaux arts , ni aux hommes qui ont un vrai génie pour les cultiver. Ainsi Idoméuée est beaucouj) plus puissant qu'il ne l'étoit quand vous admiriez sa magnilicence. Cet éclat éblouissant cachoit une foiblesse et une misère qui eussent bientôt renversé son empire : maintenant il a un plus grand nombre d'hommes , et il les nourrit plus facilenKmt. Ces hommes, accoulimiés au travail, à la peine et au mépris de la vie , par l'amour des bonnes lois , sont tous prêts à combattre pour défendre ces terres cultivées de leurs propres mains. Bientôt cet Etat , que vous croyez déchu, sera la merveille de l'Hespério.
Souvenez-vous, ô Télémaque, qu'il y a deux choses pernicieuses , <laus le gouvernement des peuples, auxquelles (ju n'apporte presque jamais aucun remède : la première est une autorité injuste cl trop violente dans les rois ; la seconde est le luxe , qui corrompt les mœurs.
Ouaud les rois s'accoutument à ne cormoîlre plus d'autres lois que leurs volontés absolues '', et (ju'ils ne mettent [dus de frein à leurs passions, ils peuvent tout : mais, à force de tout pouvoir, ils sapent les fondemens de leur puis-
VaR. — • (|iti fail. A. — ' Nous nvdiis pi-u|il<>» ('Iraii-
ger». ni. a. nj. B. — ' »»>n. A. — * niant. ... lo» mUixt^r. m. A. aj. B. — » abiulucs m. A. oj. B.
sance ; ils n'ont plus de règle certaine, ni de maximes de gouvernement ; chacun à l'envi les flatte ; ils n'ont [)lus de peuple; il ne leur reste que des esclaves ', dont le nombre diminue cha- «|U(' jour. Qui leur dira la vérité? qui donnera des borjies à ce torrent? Tout cède; les sages s'enfuient, se cachent, et gémissent. Il n'y a (]u' une révolution soudaine et violente (jui |)uisse ramener dans son cours naturel * cette puissance débordé»; : souvent même le coup qui pourroit la modérer l'abat sans ressource. Rien ne menace tant d'une chute funeste, qu'une autorité qu'on pousse trop loin : elle est 'semblable à un arc trop tendu , qui se ronq>t enfin tout-à-coup si on ne le relâche : mais qui estce qui osera le relâcher? Idoménée étoit gâté jusqu'au fond du cœur par cette autorité si flatteuse : il avoit été renversé de son trône; mais il n'avoit pas été détronq)é. Il a fallu que les dieux nous aient envoyés ici, pour le désabuser de cette puissance aveugle et outrée qui ne convient point à des hommes ; encore a-t-il fallu des espèces de miracles pour lui ouvrir les yeux.
L'autre mal , presque incurable , est le luxe. Comme la trop grande autorité empoisonne les rois , le luxe empoisonne toute une nation. On dit que ce luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches ; comme si les pauvres ne pouvoient pas gagner leur vie plus utilement , en multipliant les fruits de la terre , sans amollir les riches par des raftinemens de volupté. Toute une nation s'accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues : ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente . et on ne peut plus se passer des choses qu'on ne connoissoit point trente ans auparavant. Ce luxe s'appelle bon goût, perfection des arts, et politesse de la nation. Ce vice, qui en attire tant * d'autres, est loué comme une vertu ; il répand sa contagion depuis le Roi jusqu'aux derniers de la lie du peuple. Les proches parens du Roi veulent imiter sa magnilicence ; les grands , celle des parens du Roi ; les gens médiocres veulent égaler les grands , car qui est-ce qui se fait justice? les petits veulent passer pour médiocres : tout le monde fait plus qu'il ne |»eut; les uns par faste , et |>our se prévaloir de leurs richesses ; les autres par mau\aise boute , et
>' VaII. — ' ilfs r<><lav««. Qui leur dira. a. — * ccUo puis- 5III1I- <li-lmrili>f, «luii-i ooii mur» nalurt-l. A. — * fil»' esl m. A. iij. 11. — * uiu" iiilliiilo il'uuUf». n. i.. Kdit- I.<" copisli' b a uiiii» tiiiil ; r'vsl ci> qui u iKcationnC la corioctiua Uv l'au- U'ur : iKiU!> tuiviiiii l'original.
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TÉLÉMAQUE. LIVRE XVII
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pour caclior leur paiivrcU". Ceux inèincs qui sont assez sages pour condaniuer un si grand désordre , ne le sont pas assez pour oser lover la tète les premiers, et pour donner des exemples contraires. Toute une nation se ruine , toutes les conditions se confondent. La passion d'acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense corroni|)t les aines les plus pures : il n'est plus quostion (jue d'être riche: ' la pauvreté est une iiiiamic. Soyez savant , habile, vertueux; instruisez les hommes ; gagnez des batailles; sauvez la patrie ; sacriliez tous vos intérêts ; vous êtes méprisé si vos talens ne sont relevés par le iaste. Ceux mêmes qui n'ont pas de bien veulent paroîlre en avoir; ils en dépensent connue s'ils en avoient : on emprunte , on trompe , on use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il faut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n'est un roi philosophe, qui sache , par l'exemple de sa propre modération, faire honte à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse , et encourager les sages, qui seront bien aises d'être autorisés dans une honnête frugalité!
Télémaque , écoutant ce discours , étoit comme un homme qui revient d'un profond sommeil : il sentoit la vérité de ces paroles ; et elles se gravoient dans son cœur, comme un savant sculpteur imprime les traits qu'il veut sur le marbre, en sorte qu'il lui donne de la tendresse, de la vie et du mouvement. Télémaque ne répondoit rien ; mais , repassant tout ce qu'il venoit d'entendre , il parcouroit des yeux les choses qu'on avoit changées dans la ville. Ensuite il disoit à Mentor :
Vous avez fait d'idoménée le plus sage de tous les rois ; je ne le connois plus, ni lui ni son peuple. J'avoue même que ce que vous avez fait ici est infiniment plus grand que les victoires que nous venons de remporter. Le hasard et la force ont beaucoup de part aux succès de la guerre"-; il faut que nous partagions la gloire des combats avec nos soldats : mais tout votre ouvrage vient d'une seule tête; - il a fallu que vous ayez travaillé seul contre un roi , et contre tout son peuple , pour les corriger. Les succès de la guerre sont toujours funestes et odieux : ici tout est l'ouvrage d'une sagesse céleste; tout est doux, tout est pur, tout . est aimable; tout marque une autorité qui est
Var. — 1 la pauvreté s'ils en avoicn). m. A. aj. B. —
* aux succès de la guerre. Ces succès sont toujours funestes , etc. A.
au-dessus de rhoiiunc. Quand les hommes veulent de la gloire , que ne la cherchenl-ils dans cette application à l'aire du bien? 0 ' (ju'ils s'entendent mal en gloire, d'en esjjérer une solide en ravageant la terre et en répandant le sang humain !
Mentor montra siu' son visage une joie sensible de voir Télémaque si désabusé des victoires et des conquêtes , dans un âge où il étoit si naturel qu'il fût enivré de la gloire '- qu'il avoit acquise
Ensuite Mentor ajouta : Il est vrai que tout ce que vous voyez ici est bon et louable; mais sachez qu'on pourroit faire des choses encore meilleures. Idoménée modère ses passions , et s'applique à gouverner son peuple avec justice ; mais il ne laisse pas de faire encore bien des fautes , qui sont des suites malheureuses de ses failles anciennes. Quand les hommes veulent quitter le mal, le mal sendjle encore les poiu'-suivre long-lcnqis : il leur reste de mauvaises habitudes , un naturel affoibli , des erreurs invétérées, et des préventions presque incurables. Heureux ceux qui ne se sont jamais égarés ! ils peuvent faire le bien plus parfaitement. Les dieux, ô Télémaque, vous demanderont plus qu'à Idoménée , parce que vous avez connu la vérité dès votre jeunesse , et que vous n'avez jamais été livré aux séductions d'une trop grande prospérité.
Idoménée, continuoit Mentor, est sage et éclairé ; mais il s'applique trop au détail , et ne médite pas assez le gros de ses affaires pour former des plans '. L'habileté d'un roi , qui est au-dessus des autres hommes, ne consiste pas à faire tout par lui-même : c'est une vanité grossière que d'espérer d'en venir à bout , ou de vouloir peisuader au monde qu'on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui : il ne faut pas qu'il fasse le détail , car c est faire la fonction de ceux qui ont à travailler sous lui; il doit seulement s'en faire rendre compte , et en savoir assez pour entrer dans ce compte avec discernement. C'est merveilleusement gouverner, que de choisir, et d'appliquer selon leurs talens les gens qui gouvernent *. Le suprême et le parfait gouveimement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il faut les observer, les éprouver, les modérer, les corriger, les animer,
Var. — 1 0 m. A. nj. b. — - dont il éluil onvironm'. A. — ■* pour former des pluiis 71t. A. aj. B. — * l''S O*^"* qui gouvernent , de les observer, de les corriger, de les modérer, de leur inspirer une bonne conduite. Vouloir, etc. A.
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TELÉMAMLi:. liviil: XVll.
les élever, les rabaisser, les changer de places , et les tenir lonjnurs dans sa main.
Vouloir examiner tout par soi-même , c'est déliance, c'est |H'litesse, c'est ' se livrer à une jalousie pour les détails qui consument le temps et la liberté d"es[)rit nécessaires pour les j.'randes choses. Pour former de grands desseins , il faut avoir rcs|)rit libre et reposé ; il faut penser à son aise , dans un entier dégagement de toutes les expéditions d'alVaires é[)incuses. L'n esprit épuisé par le détail est connue la lie du vin , qui n'a plus ni force ni délicalesse. Ceux (pii gouvernent par le détail sont toujours déterminés par le présent , sans étendre leurs vues sur un avenir éloigné ; ils sont toujours entraînés par l'affaire du jour où ils sont ; et cette affaire étant seule à les occuper, elle les fra|)pe tro|) - , elle rétrécit leur esprit ; car on ne juge sainement des adaires , que quand on les conq)are toutes ensemble , et qu'on les place toutes dans un certain ordre , alin qu'elles aient de la suite et de la proportion. Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement , c'est ressembler à un musicien qui se contenteroit de trouver des sons harmonieux , et qui ne se meltroit point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante. C'est ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu'il assemble de grandes colonnes , et beaucoup de pieries bien taillées , sans penser à l'ordre et à la proportion des ornemens de son édifice. Dans le temps qu'il fait un salon , il ne prévoit pas qu'il faudra faire un escalier convenable; quand il travaille au corps du bâtiment , il ne songe ni à la cour , ni au portail. Son ouvrage n'est qu'un assemblage confus de parties magnifiques . qui ne sont [)oint faites les unes pour les autres ; cet ouvrage , loin de lui faire honneur , est un monument qui éternisera sa honte ; car * l'ouvrage fait voir que l'ouvrier n'a pas su penser avec assez d'étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage : c'est un caractère d'esprit court et subalterne. Huand on est né a\ec ce génie borné au détail , on n'est pro[)re (jn'à exécuter sons autrui. N'en doutez pas , n mon cher Télémaciue , le gonvernernont d'un rovaumo demande nue certaine harmouie connut; la nnis!(]ue. et d" justes proportions comme rarchiteclure.
Si vous \r)ulez que ji' me ser\e encore d«,' la
comparaison de ces arts , je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celui qui , dans un concert, ne chante que cei'taines choses, quoitiu'il les chaiilf |)arrailL'mcnl , n'est qu'un chanteur ; ti'lui (|ui cDuduit tout le concert, et «pii en règle à la fois toutes les parties , est le seul maitre de musi(|ue. Tout de même celui qui taille des coloimes, ou qui élève un côté d'un b:\timent , n'est qu'un maçon ; mais celui qui a pensé tout l'édifice, et qui en a toutes les proportions dans sa tète , est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d'affaires , sont ceux qui gouvernent le moins ; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l'Klal , est celui qui ne faisant rien fait tout ftiire,qui pense , qui invente , qui ' j)énètre dans l'avenir, qui retourne dans le passé; qui arrange, qui proportionne , qui préjiare de loin ; qui se roidit sans ce&se pour lutter contre la fortune , comme un nageur contre le torrent de l'eau; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard. Croyez-vous , Télémaque , qu'un grand peintre tra\ aille assidûment depuis le matin jusqu'au soir , pour expédier plus promptement ses ouvrages? Non; cette gêne * et ce travail servile éteindroient tout le feu de son imagination : il ne travailleroit plus de génie : il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies , suivant que son génie le mène , et que son esprit l'excite. Croyez-vous qu'il passe son temps à broyer des couleurs et à préparer des jjinceaux ? Non , c'est l'occupation de ses élèves. Il se réserve le soin ' de penser; il ne songe qu'à faire des traits hardis qui doiment '" de la noblesse , de la vie et de la passion à ses figures. Il a dans la tète les pensées et les senti mens des héros qu'il veut représenter ; il se transporte dans leurs siècles , et dans toutes les circonstances où ils ont élé. A celte espèce d'enlhousiastue il faut qu'il joigne une sagesse (|ui le retienne; (jue tout soit vrai, correct, et proporiionné l'un à l'autre. (Croyez-vous , Téléma(|ne , qu'il faille moins d'élévation de génie et d'effort de pensée pour faire un grand rci , que poiu' faire un bon peintre? Concluez donc (|ue roccu|>ation d'un roi doit être de penser, de foi mer de grands projets, et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui *. Télémaque lui répondit : Il me sendde que
Vab. — ' c\»l uiK' j.ili u»io jiour II'» «lelaiU ni<.'Jiucri's VaH. — ' ipii i>n'\i>il raxt'inr. a. — ' loUr ai-Hc cl lello
qui l'oiisiinio le Umih>», etc. A. B. — * rr;i|>|i«' Irn]); car on «uji'linii «Mi'iiiilrnil. a. — ' li- soiii m. a. <ij. B. — * <|ui
ne jugf , <•!«•. A. — * car il fiiil voir «|ue lel ouvrier. A. car il.Miiioiil ili- lj liouniir, ilo la iiublcssc , t-lc. a. — ' de i>eii»er,
il (dit voir que l'ouvrier. lUUI. correct, du iiiarq. de Frn. el de choisir teu\ ((iii iraMiilleiil. a.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XVII
je comprends tout ce que vous inc dites; mais si les choses alloient ainsi , un roi soroil souvent trompé, n'entrant point par lui-même dans le détail. C'est vous-même qui vous trompez , repartit Mentor : ce qui empêche qu'on ne soit trompé , c'est la connoissance générale du gouvernement. Les gens qui n'ont |)oint de principes dans les ail'aires , et ijui n'ont point le vrai discernement des esprits, vont toujours comme à tâtons; c'est un hasard quand ils ne se trompent pas ; ils ne savent pas même précisément ce qu'ils cherchent, ni à quoi ils doivent tendre ; ils ne savent que se délier , et se défient plutôt des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les flattent. Au contraire , ceux qui ont des principes pour le gouvernement , et qui se connoisscnt en hommes, savent ce qu'ils doivent ' chercher en eux, et les moyens d'y parvenir; ils reconnoissent assez , du moins en gros , si les gens dont ils se servent sont des instrumens propres à leurs desseins *, et s'ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu'ils se proposent. D'ailleurs , comme ils ne se jettent point dans des détails accablans, ils ont l'esprit plus libre pour envisager d'une seule vue le gros de l'ouvrage , et pour observer s'il s'avance vers la fin principale. S'ils sont trompés , du moins ils ne le sont guère dans l'essentiel. D'ailleurs ils sont au-dessus des petites jalousies qui marquent un esprit borné et une ame basse : ils comprennent qu'on ne peut éviter d'être trompé dans les grandes affaires , puisqu'il faut s'y servir des hommes , qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans l'irrésolution où jette la défiance , qu'on ne perdroit à se laisser un peu tromper. On est trop heureux quand on n'est trompé que dans des choses médiocres ; les grandes ne laissent pas de s'acheminer, et c'est la seule chose dont un grand homme doit être en peine. Il faut réprimer sévèrement la tromperie , quand on la découvre ; mais il faut compter sur quelque tromperie , si l'on ne veut point être Yérilablemcnt trompé. ^ Un artisan , dans sa boutique , voit tout de ses propres yeux, et fait tout de ses propres mains; mais un roi , dans un grand État , ne peut tout faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire sous lui ; il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes.
Enfin Mentor dit à Télémaque : Les dieux
Var. — * ce qu'ils doivent vouloir, et les uioyuiis, etc. A. — * leur dessein, a. — ' Un artisan choses importantes, m. A. (ij. B.
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vous aiment , et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins poin- la gloire d'idoménée , que pour votre instruction. Tous ces sages établissemens que vous admirez dans Salente ne sont que l'ombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. Il est temps qus nous songions à partir d'ici: Idoménée fient un vaisseau prêt pour notre retour.
Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami , mais avec quelque peine , sur un attachement qui lui faisoit regretter Salente. Vous me blâmerez peut-être , lui dit-il , de prendre trop facilement des inclinations dans les lieux où je passe ; mais mon cœur me feroit de continuels reproches , si je vous cachois que j'aime Antiope , fille d'idoménée. Non, mon cher Mentor , ce n'est point une passion aveugle comme celle dont vous m'avez guéri dans l'île de Galypso : j'ai bien reconnu la profondeur de la plaie que l'Amour m'avoit faite auprès d'Eucharis; je ne puis encore prononcer son nom sans être troublé ; le temps et l'absence n'ont pu l'effacer. Cette expérience funeste m'apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope , ce que je sens n'a rien de semblable : ce n'est point amour passionné ; c'est goût , c'est esfime; c'est persuasion que je serois heureux , si je passois ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père , et qu'il me permette ' de choisir une femme , Antiope sera mon épouse. Ce qui me touche en elle, c'est son silence , sa modestie , sa retraite , son travail assidu , son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie , son application à conduire toute la maison de son père depuis que sa mère est morte , son mépris des vaines pai^ures , l'oubli et - l'ignorance même qui paroit en elle de sa beauté. Quand Idoiuénée lui ordonne de mener les danses des jeunes Cretoises au son des flûtes , on la prendroit pour la riante Vénus, qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paroît luajestueuse et adroite à tirer de l'arc , comme Diane au milieu de ses nymphes : elle seule ne le sait pas , et tout le monde l'adiuire. Quand elle entre dans les temples des dieux , et qu'elle porte sur sa tête les choses sacrées dans des corbeilles, on croiroit qu'elle est cJlemêine la divinité qui habite dans les tenq)les. Avec quelle crainte et quelle religion l'avons-
Var. — 1 qu'ils nie permettent, c. Edit. f. (hi cop.
^ ou. A.
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TKLl-MAQl H. MVIU: XVII.
nous vue olVrir îles sacrilices, el lléoliir la eolèie des dieux , quand il a fallu ' expier iiuelque taule ou détourner quelque l'une^le [trisij.'e ! Kntin , quand on la voit avec une troupe do tenunes . tenant en sa main une ai};uille d'or , on croit que c'est Minerve même (jui a [iris sur la terre une lorme humaine , et (jui inspire au\ hommes les heaux arts ; elle anime les autres à travailler; elle leur adoucit le travail et l'emuii l)ar les charmes de sa voix, lorsqu'elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux ; et elle surpasse la plus exquise peinture |)ar la délicatesse de ses hroderies. lleuieux l'homme qu'un doux hymen uniia a\ec elle ! il n'aura à craindre (juc de la perdre et de lui survivre.
Je prends ici , mon cher Mentor, les dieux à témoins que je suis tout prêt à partir : j'aimerai Auliope tant que je vivrai ; mais elle ne retardera pas d'un moment mon retour à Ithaque. Si un autre la dcvoil posséder, je passerois le reste de mes jours avec tristesse et amertume; mais enlin je la quitterois. Huoique je sache que l'absence peut me la faire perdre , je ne veux ni lui parler , ni parler à son père de mon amour : car je ne dois en parler qu'à vous seul , jusqu'à ce ([u'Ulysse, remonté sur son trône , m'ait déclaré qu'il y consent. Vous pouvez reconnoitre par là, mon cher Mentor, con)hien cet atlachcment est dillércnt de la passion dont vous m'avcz vu aveuglé pour Eucharis.
Mentor répondit à Télémaque : Je conviens de celte diflëience. Antiope est douce, simple et sage : ses mains ne méprisent point le travail; elle pirévoit de loin; elle pourvoit à tout; elle sait se taire , et agir de suite sims enqiressement ; elle est à toute heure occu|jée, et ne s'embarrasse jamais , parce (ju'elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire; elle en est plus ornée (jue de sa beauté. Quoi(iu'elle ait soin de tout , et qu elle soit chargée de corriger, de rei'useï', d'épargner (choses qui font luur prescjue toul«\s les femmes), elle s'e>t rendue aimable à toute la maison : c'est qu'on ne trouve en elle ni jiission, ni enlétemenl , ni légèreté, ni humein',co(nme dans les autres femmes. D'un sjul regard elle se fait enli-ndre , et on craint d(; lui déplaire; elle donne désordres préi.'s ; elle n'iiidiiiiue que ce (pi'im peut exécuter; elle
XaII. — ' I:) ><>><'l'>-liuu» uinir lie* sarrilld'» , ipuii'l
il IjuI cxiMiT, <ti . B. >.. P. l'ili" li'<;i II \iilil lîu ii'|.ir>t<' II, «[iii .i\jul l'iiil ht roijons-ii'tiix , nu lii il ili* /'<ir');i,»-/('</(x fiif, a itlilicf raiilfur a iiicllrL* il faut. N»iik !>anotis l'oiii;iital, &m;l' r. I!., i-ii ^U|>|>l-aiit rue , i|ui c»! uiiii» iIjii» a.
reprend axec bonté , et en reprenant elle encourage. Le ctrnr de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l'ondire sur l'herbe tendre. Vous avez raison, Télénjaque; Antiope est un trésor digne d'être cherché • dans les terres les plus éloignées. Son esprit , non plus que son cor|is , ne se |)are jamais (levains ornemens; son imagination, (pioicjue vive , est retenue par sa discrétion : elle ne parle (|ne pour la nécessité; et si elle ouvre la bouche, la douce persuasion cl les grAces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu'elle parle , tout le monde se tait , et elle en rougit : peu s'en faut qu'elle ne su(iprime ce qu'elle a voulu dire, quand elle a])erçoit cju'on l'écoute si altenli\ement. A peine l'avons-uous entendue parler.
Vous souvenez-vous, ô Télémaque, d'un jour que son père la lit venir ? Elle parut , les yeux baissés , couverte d'un grand voile ; elle ne parla que pour modérer la colère d'Idoménée , qui vouloit faire punir rigoureusement un de ses esclaves : d'abord elle entra dans sa peiuej puis elle le calma ; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvoit excuser ce malheureux; el, sans faire sentir au Roi qu'il s'étoit trop emporté, elle lui inspira des sentimens de justice et de compassion. Thétis, quand elle flatte le vieux N'érée, n'apaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité , et sans se prévaloir de ses charmes , maniera un jour le conir de son époux, connue elle touche maintenant sa lyre , quand elle en veut tirer les [dus temlres accords. Encore une fois , Télémaque , votre amour pour elle est juste ; les dieux vous la destinent : vous l'aimez d'un amour laisonnable ; il faut attendre qu'Ulysse vous la donne. Je V(nis loue de n'avoir j)oint voulu lui découvrir vos sentiments ; mais sachez que , si voiis eussiez pris quehiue détour pour lui ap[irendre vos desseins, elle les auroit rejetés, et auroit cessé de vous estimer. Elle ne se [iromeîtra jamais à personne ; elle se laissera dtimer [lar son père ; elle ne prendra jamais poui- époux , qu'un honnne (jui craigne les dieux , et qui rem|»lisse toutes les bienséances. Axez-\ous observé, comme moi, ([u'elle se montre encore moins, et qu'elle baisse [dus les veux de|)uis xotr»' retour? Itllle sait tout ce ([ui NOUS est arrixé d'heureux dans la guerre; elle n'ignore ni xotre naissance, ni vos axentiu'es, ni tout ce que les di«'u\ oui mis en vous : c'est ce qui la rend si modeste el si réservée. Allons,
N'ah. — ' H-. h. riliô. A.(/(7. roiitrr 1rs Ms.t.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XV IL
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Télémaquc , allons vers Ithaque; il ne me reste plus qu'à vous faire trouver votre pore , et qu'à vous mettre en état d'obtenir une femme digne de l'âge d'or ; fùt-olle l.ergère dans la IVoide Algide , au lieu qu'elle est tille du roi de Salente , vous seriez trop heureux de la posséder.
' Idoménée , qui eraignoit le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeoit qu'à le retarder; il représenta à Mentor qu'il ne pouvoit régler sans lui un dillérend , qui s'étoit élevé entre Diophanes , piètre de Jupiter Conservateur, et Héliodore , prêtre d'Apollon, sur les présages qu'on tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.
Pourquoi, lui répondit Mentor , vous mêleriez-vous des choses sacrées? laissez-en la décision aux Etruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles . et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux : employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité ni prévention; contentez-vous d'appuyer la décision quand elle sera faite : souvenez-vous qu'un roi doit être soumis à la religion , et qu'il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion , au lieu de la protéger ; ils la mettront en servitude. Les rois sont si puissans , et les autres hommes sont si foibles , que tout sera en péril d'être altéré au gré des rois , si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux , et bornez-vous à réprimer ceux qui n'obéiroient pas à leur jugement quand il aura été prononcé.
Ensuite Idoménée se plaignit de l'embarras où il était sur un grand nombre de procès entre divers particuliers, qu'on le pressoit de juger. Décidez, luirépondoit Mentor, toutes les questions nouvelles qui vont à établir des maximes générales de jurisprudence , et à interpréter les lois; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières. Elles viendroient toutes en foule vous assiéger : vous seriez l'unique juge de tout votre peuple; tous les autres juges, qui sont sous vous , deviendroient inutiles ; vous seriez accablé, et les petites affaires vous déroberoient aux grandes , sans que vous pussiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras ; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires : ne faites que ce que nul
Var. — • Livre xxui.
autre ne peut faire pour vous soulager; vous ferez alors les véritables fonctions du roi.
On me presse encore , disoit Idoménée, de faii'e certains maiiages. Les personnes d'une naissance distinguée qui m'ont suivi dans toutes les guerres , et qui ont peidu de tivs-grands biens en me servant , voudroient trouver une espèce de récompense en épousant certaines tilles riches ; je n'ai qu'un mot à dire pour leur jn-ocurer ces établissemens. Il est vrai , répondit Mentor, qu'il ne vous en coijteroit qu'un mot ; mais ce mot lui-même vous coûteroit trop cher. Voudricz-vous ôter aux pères et aux mères la liberté et la consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers ? Ce seroit mettre toutes les familles dans le plus rigoureu,x esclavage ; vous vous rendriez responsable de tous les malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d'épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs fidèles à récompenser, donnez-leur des terres incultes; ajoutez-y des rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs services; ajoutez-y , s'il le faut , quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense : mais ne payez jamais V')s dettes en sacrifiant les filles riches malgré leur parenté.
Idoménée passa bientôt de cette question à une autre. Les Sybarites , disoit-il , se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent , et de ce que nous les avons doniîées , comme des champs à défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. Céderai-je à ces peuples? Si je le fais, chacun croira qu'il n'a qu'à former des prétentions sur nous. Il n'est pas juste, répondit Mentor , de croire les Sybarites dans leur propre cause; n.ais il n'est pas juste aussi de vous croire dans la vôtre. Qui croirons-nous donc? repartit Idoménée. Il ne faut croire, poursuivit Mentor, aucune des deux parties, mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d'aucun côté : tels sont les Sipontins ; ils n'ont aucun intérêt contraire aux vôtres.
Pilais suis-je obligé, répondoit Idoménée, à croire quelque arbitre? ne suis-je pas roi ? Un souverain est-il obligé à se soumettre à des étrangers sur l'étendue de sa domination? Mentor reprit ainsi le discours . Puisque vous vovdez tenir ferme , il faut que vous jugiez que votre droit est bon : d'un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien ; ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sen-
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TÉLÉMAQLE. MVR1-: XVU.
tiincns , il laul nuiiu arbitre . ilioiï^i par les parties, vous accommode, ou que le sort des armes décide ; il n'y a point de njilieu. Si vous entriez dans une ré|iul)litiue où il n'y eût ni magistrats ni juges, et oii chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même , par la vioUncc, sur toutes ses j)réteiiti(tns contre ses voisins, vous déploreriez le malheur dune telle nation , et vous auriez horreur do cet alVreux désordre, où toutes les familles s'armeroieul les unes contre les autres. Croyezvous que les dieux regardent avec moins d'horreur le monde entier . qui est la république universelle , si chacjue )ieuple. qui n'y est (jne comme une grande famille , se croit en plein droit de se fiiire , par violence , justice à soimême , Fur toutes ses prétentions contre les autres peuples voisins? Un particulier qui possède un champ, comme l'hérilage de ses ancêtres, ne peut s'y maintenir que par l'autorité des lois et par le jugement du magistrat ; il seroit très-sévèrement puni comme un séditieux, s'il vouloit conserver par la force ce que la justice lui adonné. Croyez-vous que les rois puissent employer d'abord la violence pour soutenir leurs prétentions . sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d'humanité? La justice n'csl-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois, par rapport à des pays entiers, que pour les familles, par rapporta quelques champs labourés? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne prend que quelques arpens de terre? sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand ou prend des provinces? Si on se prévient, si ou se flatte ; si on s'aveugle dans les petits intérêts de particuliers , ne doil-on pas encore plus craindre de se flatter et de s'aveugler sur les grands intérêts d'Etat ? Se croira-t-on soimême dans une matière où l'un a tant de raisons de se délier de soi? ne craindra-l-on point de se tromper, dans des cas où l'erreur d'un seul homme a des conséqueuses affreuses? L'erreur d'un loi qui se flatte sur ses prétentions cause sou\ent des ravages, des famines, âcr^ massacres , des pestes , des dépravations dr mœuis. dont les effets funestes s'étendent jusijue dans les siècles les plus reculés. L'n roi qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindia-t-il point d'être flatté en ces occa.sious .' S'il convient t'eipiehpie arbitre pour termmer le différend , il luontie son équité , sa bonne foi, sa modération, il public les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L'arbitre choisi est un médiateur aunable, et non un juge de rigueur. Un ne se soumet pas aveu-
glément à ses décisions; mais on a pour lui une grande déférence : il ne prononce pas une sentence en jugt; souverain ; mais il fait des propositions , cl on sacrifie quelque chose par ses conseils , pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu'un roi prend pour conserver la i)aix , il a du nioins pour lui le témoignage de sa conscience, l'estime de ses voisins, et la juste protection des dieux. Idoménée , touché de ce discours, consentit que les Siponiins fussent médiateurs entre lui et les Sybarites.
.Mors le Hoi , voyant (jne tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échap[)oient , essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avoit remarqué que Télémaque ainjoit Antiope ; et il espéra de le prendre par cette passion. Dans celte \ue, il la lit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le lit pour ne désobéir pas à sou père, mais avec tant de modestie et de tristesse , qu'('n voyoit bien la peine qu'elle souffroit en obéissant. Idoménée alla jusqu'à vouloir qu'elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens et sur Adraste : mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque ; elle s'en délendit avec respect, et sou père n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétroil le cœur du jeune fils d'Ulysse; il étoit tout ému. Idoménée, qui avoit les yeux attachés sur lui , jouissoit du plaisir de remarquer son trouble. Mais Télémaque ne faisoit pas semblant d'apercevoir les desseins du Roi ; il ne pouvoit s'empêcher, en ces occasions, d'être fort touché ; mais la raison étoil en lui au-dessus du sentiment; et ce n'étoit J)lu5 ce même Télémaque qu'une passion tyrannique avoit autrefois captivé dans lile de Calypso. Pendant qu'Antiope chantoit, il gardoit un profond silence; dès qu'elle avoit fini , il se hàloit de tourner !a conversation sur quelque autre matière.
Le Roi , ne pouvant [)ar cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résrdution de faire une grande chasse , dont il voulut , contre la coutume, donner le plaisir à sa fille, .\ntiope pleura, ne voulant point y aller; mais il fallut exécuter l'ordie absolu de son père. Elle monte un cheval écinnant , fougueux , et semblable à ceux que Castor domptoit pour les combats : elle le conduit sans peine . ime troupe de jeunes filles la suit avec ardein-; elle paroit au milieu d'elles comme Diane dans les forêts. Le Roi la voit , et il ne peut se lasser de la voir ; en la voyant , il oublie tous ses malheurs passés. Télémacjue la voit aussi , et il est encore plus tou-
TÉLÉMAQUE. LIVRE XVII
ché de la modestie d'Aiiliopo. que de son adresse et de toutes ses grâces.
Les chiens poursuivoient un sanglier d'une grandeur énorme, et furieux comme celui de Calydon : ses longues soies éloient dures et hérissées comme des dards; ses yeux étincelans éloient pleins de sang et de feu; son souille se faisoit entendre de loin , comme le bruit sourd des vents séditieux , quand Eole les rappelle dans son antre pour apaiser les tempêtes ; ses défenses, longues et ci'ochues coumie la faux tranchante des moissonneurs, coupoientle tronc des arbres. Tous les chiens qui osoient en approcher ctoient déchirés; les plus hardis chasseurs , en le poursuivant , craignoient de l'atteindre. Antio|)e , légère à la course comme les vents , ne craignit point de ratta(iuer de près; elle lui lance un trait qui le |)erce au-dessus de l'épaule. Le sang de l'animal farouche ruisselle, et le rend plus furieux; il se tourne vers celle qui l'a blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope, malgré sa fierté, frémit et recule ; le sanglier monstrueux s'élance contre lui, semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle, et est abattu : Antiope se voit par terre, hors d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque, attentif au danger d'Antiope , étoit déjà descendu de cheval. Plus prompt que les éclairs , il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang ; il tient dans ses mains un long dard, et l'enfonce presque tout entier dans le flanc de l'horrible animal , qui tombe plein de rage.
A l'instant Télémaque en coupe la hure , qui fait encore peur quand on la voit de près, et qui étonne tous les chasseurs. 11 la présente à Antiope : elle en rougit; elle consulte des yeux son père, qui , après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril , et lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque : Je reçois de vous avec reconnoissance un autre don plus grand , car je vous dois la vie. A peine eut-elle parlé , qu'elle craignit d'avoir trop dit ; elle baissa les yeux ; et Télémaque , qui vit son embarras, n'osa lui dire que ces paroles . Heureux le tlls d'Ulysse d'avoir conservé une vie si précieuse! mais plus heureux encore s'il pou voit passer la sienne auprès de vous! Antiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, oi^i elle remonta à cheval.
Idoménéeauroit, dès ce moment, promis sa
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fille à Télémaque ; mais il espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans l'incertitude , et crut même le retenir encore à Sa leiile par le désir d'assurer son mariage. Idoniénée raisonnoit ainsi en lui-même ; mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devoit retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu'il commençnit à sentir le mit dans une juste défiance de luimême. Mentor redoubla ses soins pour lui ins- |»irer un désir impatient de s'en retourner à Ithaque ; et il pressa en même temps Idoménée* de le laisser partir : le vaisseau étoit déjcà prêt. Car Mentor, qui régloit tons les moments de la vie de Télémaque, pour l'élever à la plus haute gloire , ne l'arrêtoit en chaque lieu ^ qu'autant qu'il le falloit ])our exercer sa vertu, et pour lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avoit eu soin de faire préparer le vaisseau dès l'arrivée de Télémaque.
Mais Idoménée , qui avoit eu beaucoup de répugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle, et dans une désolation à faire pitié, lorsqu'il vit que ses deux hôtes, dont il avoit tiré tant de secours , alloient l'abandonner. Il se renfermoit dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageoit son cœur en poussant des gémissemens et en versant des larmes ; il oublioit le besoin de se nourrir : le sommeil n'adoucissoit plus ses cuisantes peines ; il se désséchoit , il se consumoit par ses mquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l'ombre de ses rameaux épais , et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture; cet arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein , et que la hache du laboureur a toujours respecté - , ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause de son mal ; il se flétrit , il se dépouille de ses feuilles qui sont sa gloire^; il ne montre plus qu'un tronc couvert d'une écorce entr'ouverte , et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.
Télémaque attendri n'osoil lui parler : il craignoit le jour du dé[)art , il cherchoil des piclexles pour le retarder; et il seru'l demeuré loi!g-len)ps dan.s cette incerlilude, si Mentor
\.\l\. — ' ,/ /;/ place de ce qui prv'jrde , ihjniis Ciilinca IdiiiKciiOc , iiui rraiijiioil, cU". y. ."iTii , on Ht geiilei/ieiil ce qui t-uit dans t'orirjinal : Ces jiaroles ciilhmiiiiéit'iil lo rœiir Jo Télémaque d'un désir ir.i])aliei!i do s'en relounior à Ilhaque : il iircssa Idoménée de le laisser iiarlir, etc. Le rcsle est. ajoute, dans B. — ^ la liaclie du laboureur n'a jamais frappé. A. — -5 qui soiil sa gloire cl ses oriiemcns. a
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TÉLÉMAnlE. I.IVHK WIl.
ne lui eùl dit : Je suis bien aise île vous V(iir si cliangé. Vous étiez né dur et hautain ; ' votre coeur ne se laissoil toucher que île vos commodités et de vos intérêts ; mais vous êtes cnliii devenu homme, et vous commencez, par l'expérience de vos maux , à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les liommes : mais il ne tant pas la pousser Iniji loin, ni tomber dans une amitié t'oible. Je parlerois volontiers à bloménée pour le l'aire consentir à notre départ, et je vous épar{,Mierois l'embarras d'une conversation si lâcheuse ; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité* dominent votre cd'ur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la lernietc avec une amitié tendre et sensible. Il faut craindre d'aflliger les hommes sans nécessité ; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire, et adoucir le plus qu'on peut le coup qu'il est impossible de leur épargner entièrement. C'est pour chercher cet adoucissement, ré[)ondil Télcmaque, que j'aiiiierois mieux qu'Idoménéc aj)prit notre dé[)art pur vous que par moi.
Mentor lui dit aussitôt : Vous vous trompez, mon cher Télémaque ; vous êtes né comme les enfaus des rois nourris dans la pourpre , qui veulent que tout se fasse à leur mode, et que toute la nature obéisse à leurs volontés , mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent par bonté de les affliger; mais c'est que, pour leur propre commodité, ils ne veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mccontens. Les peines et les misères des lîommes ne les touchent point , pourvu qu'elles ne soient pas sous leurs yeux : s'ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste. Pour leur [daire, il faut toujours dire que tout va bien : et pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu'un, ré>i>ter aux prétentions et aux i)assio;is injustes d'un hoimne ini|iortt)n ; ils en donneront toujours la commission à (pielque autre personne : jduIOl (|ue de parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se laisseroient plutôt arracher les grâces les plus injuslrs ; ils gàteroient leurs affaires les plus importantes, faute desavoir décider contre le sentiment de ceuv aux(juels ils mit aîlaire tous
VaB. — ' w <KU> K'i,-«Tiil li»U' lu r. A. — il ii'ihi.'. a.
les jours, (^.et le foi blesse qu'on sent en eux, fait «jue chacun ne songe qu'à s'en [)ré\aloir : on les presse, on les importune, on les accable, et ou réussit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense |)(jur s'insinuer ; mais dès qu'on est dans leur confiance, el qu'on est auprès d'eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur impose le joug . ils en gémissent, ilsNculent souvent le secouer ; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paroilrc [)oinl gouvernés, et ils le sont toujours : ils ne peuvent même se passer de l'être ; car ils sont semblables à ces foibles tiges de vigne qui , n'ayant par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quel(|ue grand arbre. Je ne soull":irai point, ô Télémaque, que vous tombiez dans ce défaut, qui rend un honmie iudjécile pour le gouvernement. Vous qui êtes tendre ' jusqu'à n'oser parler à Idoméuée, vous ne serez plus touché de ses peines dès que vous serez sorti de Salente ; ce n'est point sa douleur qui vous attendrit, c'est sa présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-même à Idomcnée ; apprenez en cette occasion à être tendre et ferme tout ensemble : montrez-lui votre douleur de le (|uitter ; mais montrez-lui aussi d'un ton décisif la nécessité de votre départ.
Télémaque n'osoit ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée ; il étoit honteux de sa crainte, et n'avoit pas le courage de la surmonter : il hésitoil ; il faisoit deux pas, et revenoit incontinent pour alléguer à Mentor quelijue nouvelle raison de dillérer. Mais le seul regard de .Mentor lui ôtoit la parole, et faisoit disparoitre tous ses beaux prétextes. Est-ce donc là, disoit -Mentor en souriant , ce vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande îlespérie, ce lils du sage Ulysse, qui doit être après lui l'oracle delà (îièce! Il n'ose dire à Idoménée qu'd ne peut plus relarder son retour dans sa patrie, pour revoir son père ! U peuples d'Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si vous avez un roi ijue la mauvaise honte domine, et (|ui sacrilie les plus grands intérêts à ses foiblesses sm* les plus petites choses! \ oyez, Téléma(|ue, (juelle différence il y a entre la valeur d:»ns les combats el le courage dans les affaires : vous n'avez point craint les armes d'Adrast»-, el vous craignez la tristesse d' Idoménée. Voilà ce qui déshonore h s [ninces (|ui
\.\li. — ' Nuii» qui clr» il triidre |iour n'uïiT pailiT ■ liliiiiK'iii'v , \uiis 110 irtvi |i|us loui'ti<> Je CCS iiinux . <Je» que <iÉi;» wrri wirti «le S.il iilo : ce ii'vSl poiiil m l'iiiio iiui \ou» ullniclril , cil'. A.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XYFI.
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ont lait les plus «ji-aiulos actions : après avoir paru dos héros clans la guerre, ils se montrent les derniers des honnnes dans les occasions communes, où d'autres se soutiennent avec vigueur.
Télémaque, sentant la vérité de ces paroles, et piqué de ce reproche , partit hrusquement sans s'écouter lui-même. Mais à peine commenea-l-il à paroilre dans le lieu où Idoménée étoit assis, les yeux baissés, languissant et ahattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre : ils n'osoient se regarder ; ils s'entcndoient sans se rien dire, et chacun craignoit que l'autre ne rompît le silence : ils se mirent tous deux à pleurer. Enlin Idoménée, pressé d'un excès de douleur, s'écria : A quoi sert de rechercher la vertu, si elle récompense si mal ceux qui l'aiment ? Après m'avoir montré ma faiblesse, on m'abandonne ! hé bien ! je vais retomber dans tous mes malheurs : qu'on ne me parle plus de bien gouverner : non, je ne puis le faire ; je suis las des hommes ! Où voulez-vous aller, Télémaque ? Votre père n'est plus ; vous le cherchez inutilement. Itht.que est en proie à vos ennemis ; ils vous feront périr , si vous y retournez. Demeurez ici * ; vous serez mon gendre et mon héritier ; vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici un pouvoir absolu ; ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma ressource. Parlez ; répondezmoi : n'endurcissez pas votre co.'ur ; ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi ! vous ne dites rien ! Ah ! je comprends combien les dieux me sont cruels ; je le sens encore plus rigoureusement qu'en Crète, lorsque je perçai mon propre fils.
Enlin Télémaque lui réiiondit d'une voix troublée et timide : Je ne suis point à moi ; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse ? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me doit être encore plus chère qu'eux? Etant né pour être roi, je ne suis pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations. - Votre royaume est plus ricb.e et plus puissant que celui de mon père ; mais je dois préférer ce que les dieux me destinent, à ce que vous avez la bonté de m'offrir. Je me croirois heiueux si j'avois Antiope [lour épouse,
Var. — 1 Demeurez ici ; régnez avec uuii ; du muins hissezmoi, etc. A. — ^ Voire royaume.. .. deuiaiule pour moi m, A. aj. B.
sans espérance de votre royaume ; mais, pour m'en rendre digne, il faut que j'aille où mes devoirs m'api)ellenl, et que ce soit mon père qui vous la demande pour moi. Ne m'avezvous pas promis de me renvoyer à Ithaque ? N'est-ce pas sur cette promesse que j'ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés? Il est temps que je songe à réparer mes malheurs domesti(]ues. Les dieux , qui m'ont donné à Mentor, ont aussi donné Mentorau lils d'Ulysse pour lui faire remplir ses destinées. Voulezvous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste ? Je n'ai plus ni biens, ni retraite, jii père, ni mère, ni patrie assurée ; il ne me reste qu'un homme sage et vertueux, qui est le plus ])récieux don de Jupiter : jugez vous-même si je puis y renoncer, et ' consentir qu'il m'abandonne. Non, je mourrois plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n'est rien : mais ne m'arrachez pas Mentor.
A mesure que Télémaque parîoit , sa voix devenoit plus forte, et sa timidité disparoissoit. Idoménée ne savoit que répondre, et ne pouvoit demeurer d'accord de ce que le fds d'Ulysse lui disoit. Lorsqu'il ne pouvoit plus parler, du moins il tâchoit, par ses regards et par ses gestes, de faire pitié. Dans ce moment , il vit paroître Mentor, qui lui dit ces graves paroles :
Ne vous affligez point : nous vous quittons ; mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux demeurera sur vous : croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre royaume, et pour vous ramener de vos égaremens. Philoclès , que nous vous avons rendu, vous servira fidèlement : la crainte des dieux, le goût de la vertu, l'amour des peuples, la compassion pour les misérables , seront toujours dans son cœur. Ecoutez-le , servez-vous de lui avec confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en tirer est de l'obliger à vous dire tous vos défauts sans adoucissement. Voilà en quoi consiste le plus grand courage d'un bon roi , que de chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point, et vous vivrez heureux : mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jusqu'à votre cœur, pour vous mettre eu déliance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point abattre mollement à la douleur ; mais efibrcez-vous de
Vak. — 1 cl nrabundoiiner a iiioi-mOnic. Non , je mourrois plulùt. Arracliez-moi la vie; te u'csl rieu : mais, etc. A.
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TÉLÉMAQl'E. I.lVKi: XVIII.
sr,
siii\io la vertu. J'aidil à Philorlos (oui ce qu'il doit l'aire [>i>ur vous soulagfr, et pour u'ahu^or jamais de voire conliance ; je puis \ous répoudri* de lui : les dieux vous l'ont donné loinnie ils m'ont donné à 'l'élémaque. ('diaoun doit sui\rt' eonra^'euseuienl sa destinée ; il est inutile do s'allli^rer. Si jamais vous aviez besoin di' mon secours, a[)rès que j'aurai rendu Télémaquc à son père et à son pays, je reviendrois vous voir. Que pourrois-je l'aire qui me donnùt un plaisir plus sensible ? Je ne cherche ni biens ni autorité sur la terre ; je ne veux ({u'aider ceux (pii cherchent la justice et la vertu. i*ourrois-je oublier jamais la conliance et l'amitié que vous m'avez témoignée ?
A ces mots, Idoménée l'ut tout -à -cinq) changé; il sentit son cœur apaisé, connue Neptune de son trideni apaise les Ilots en courroux' et les plus noires tenqtétes : il restoil seulement en lui une douleur douce et paisible; c'éloit plutôt une tristesse et un sentiment tendre , qu'une vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l'espérance du secours des dieux, commencèrent à renaître au dedans de lui.
Hé bien ! dit-il , mon cher Mentor, il faut donc tout perdre et ne point se décourager ! Uu moins souvenez-vous d'Idoménée quand vous serez arrivés à Ithaque , où votre sagesse vous comblera de prospérités. N'oubliez pas que Salenfe fut \otre ouvrage, et que vous y avez laissé un roi malheureux qui n'espère qu'en vous. Allez, digne fils d'Llysse; je ne vous retiens plus ; je n'ai garde de résister aux dieux, qui m'avoicnt prêté un si grand trésor. Allez aussi , Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les honnnes (si toutefois l'humanilé peut faire ce que j'ai vu eu vous, et si vous n'êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes foibles et ignorants), allez conduire le fils d'Ulysse, plus heureux do vous avoir que d'être le vainqueur d'Adraste. Allez tous deux : je n'ose plus parler, pardonnez mes soupirs. Allez, vivez , soyez heureux ensend)le '- ; il ne me reste plus rien au monde , que le souvenir de vous avoir possédés ici. 0 beaux jours ! trop heureux jours ! jours dont je n'ai pas assez connu It' prix 1 joins trop rapidement écoulés ! vous ne re\icudrf'/. jamais ! jamais mes yeux ne reverront ce (pi "ils voient !
Mentor prit ce moment pour le départ ; il embrassa l'hilodès, (|ui l'arrosa de ses larmes sans pouvoir pai'ler. Télénuupie voulut prendre
Var. — ' li's llol» uMiticu\. A. — - ciisoinbli- m. A. <ij. n.
Mentor par la main pour le tirer de celle d'Idoménée ; mais Idijuiénée, prenant le chemin du port, se mit entre .Mentor et Télémaciue : il les regardoil ; il gémissoit; il commencoil des paroles tnli-ecuupées , et n'en pouvoit achever aucune.
(^'pendant nu enlend des cris confus sur le rivage couvert de malelols : on tend les cordages ' ; le veut favorable se lève. Télémaque et Mentor, les larmes aux yeux, prennent congé • lu Hoi, ({ui les lient long-temps serrés entre ses bras, et (|ui les suit des yeux aussi loin qu'il le peut.
LIVIU' XVllI '.
l'on.lant la iiavigalion , Télémaque s'enlreticnl avec Mentor sur les principes d'un sage gouvernement, et en particulier sur les moyens de connollre les hommes, pour les chercher et les employer selon leurs talcn;:. Pendant cet entretien . le calme de la mer les oblige à relâcher dans une ile où l'iysse vcnoit d'aborder. Télémaque le rencontre, et lui parle sans le reconnoltre; mais, après l'avoir vu s'embarquer, il ressent un trouble secret dont il ne peut concevoir la cause. .Mentor la lui explique . et l'assure qu'il rejoindra bientôt son père : puis il éprouve encore sa patience, en retardant son départ, pour faire un sacrifice à Minerve. Enfin la déesse elle-même , cachée sous la figure de .Munlor, reprend sa forme , et se fait connoitre. Elle donne à Télémaque ses dernières instructions, et disparoil. xMors Télémaque se hâte de partir, et arrive à Ithaque, où il retrouve son père chez le fidèle Eunioc.
Dkja les voiles s'enlleul, ' on lève les ancresla terre semblent s'enfuir. Le pilote expérimenté aperçoit de loin la montagne de Leucate, dont la tête se cache dans un tourbillon de frimas glacés, et les monts Actocérauniens , qui montrent encore un front orgueilleux au ciel , après avoir été si souvent écrasés par la foudre.
Pendant cette navigation , Télémaque disoit à .Mentor : Je crois mainlenanl ctmcevoir les maximes de gouvernement que vous m'avez expliquées. D'abord elles me |)aroissoicnl c mime un son;.:e; mais peu à peu elles se démêlent dans u)on esprit , et s'y présentent clairement : comme tous les objets paroissent
Var. — ' on diiil le» i.urilu||cs ; on lcvi> les \«ilr> ; li- \rnt fjN..tiil>lf ronitiicnii- a les riill.r. Til(iiij(|u>- ol Moiilur uni pli* iiiiirt»- 'lu Uni, c|ui K-s aiiiiiiipaoïie» ju<i|Ui'> au pori, i-l <tui U» kuil <li'« )<u\. A. — * Liviii. \M\. — ' Crpriidaiil
nii !<•>.• Il» uiirn». A. <:<'|>riiilaiil lis «oilf» k'fiilloul 1.0
pilule e\pei iiui'iile apcit;<i|| ileju de luin , elc. D.
TFXÉMAQIE. LIVRE XVIII.
(XXIV
sombres et en confusion, le malin, aux premières lueurs de l'aurore; mais ' ensuite ils semblent sortir comme d'un chaos, quand la lumière, qui croit insensiblement, Meurrend. pour ainsi dire, leurs ligures et leurs couleurs naturelles. .le suis très-persuadé que le point essentiel du gouvernement est de bien discerner les diirérents caractères d'esprits, pour les choisir et pour ^ les a|>pli(pier selon leurs talens; mais il me i-este à savoir couuuent on peut se connoîlre en hommes.
Alors ÎMeulor lui répondit ; 11 faut étudiciles hommes pour les connoître ; et pour les coTmoître il en faut voir souvent , et traiter avec eux. Les rois '^ doivent converser avec leurs sujets, les faire parler, les ccmsiilter, les éprouver par de petits em|)lois dont ils leur fassent rendre compte, pour voir s'ils sont capables de plus hautes fonctions. Couiment est-ce , mon cher Télémaque , que ^ous avez appris , à Ithaque , à vous connoître en chevaux? c'est à force d'eu voir et de remarquer leurs défauts et leurs perfections avec des gens expérimentés. Tout de même, parlez souvent des bonnes et des mauvaises qualités des hommes, avec d'autres homuîes sages et vertueux , qui aient long-temps étudié leurs caractères ; vous apprendrez insensiblement comment ils sont faits, et ce qu'il est permis d'en attendre. Qu'est-ce q\ii vous a appris à connoître les bons et les mauvais poètes? c'est la fréquente lecture , et la réflexion aveî des gens qui avoient le goût de la [)oésie. Qu'est-ce qui vous a acquis du disceruemenl sur la musique ? c'est la même application à observer les divers musiciens. Comment peut-on espérer de bien gouverner les hommes si on ne les connoît pas? et comment les connoîtra-t-on , si on ne vit jamais avec eux? Ce n'est pas vivre avec eux, que de les voir tous en public , où l'on ne dit de part et d'autre que des choses indillerentes et préparées avec ait : il est question de les voir en particulier, de tirer du fond de leurs co:'urs ^ toutes les ressources secrètes qui y sont , de les tàter de tous côtés, de les sonder * pour découvrir leurs maximes. Mais , pour bien juger des hommes, il faut commencer par savoir ce qu'ils doivent être ; il faut savoir ce que c'est que vrai et solide mérite, pour discerner ceux qui en ont d'avec ceux qui n'en ont pas.
Var. — 1 el qu'ensuite. A. — - les dislingue, el leur reufl leurs couleurs naturelles. A. — * pour m. A. aj. B. — * il en faut voir, el traiter avec eux. Ceux: (pii youveruent doivent , etc. A. — ^ leur cœur. A. — ^ île sonder leurs maximes. A.
' On ne cesse de parler de vertu et de mérite, sans savoir ce que c'est précisément que le mérite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que des termes vagues , pour la plupart des hommes, (pii se font honneur d'en parler à toute heure. Il faut avoir des principes eertaiiis de justice, de l'aison, de vertu, poui- connoître ceux qui sont raisonnables et vertueux. 11 faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement, pour connoître les hommes qui ont ces maximes, et ceux qui s'en éloignent par une fausse subtilité. En un mot , pour mesurer plusieurs corps , il faut avoir une mesure lixe ; pour juger, il faut tout de même avoir des principes constants auxquels tous nos jugemens se réduisent ^. Il faut savoir précisément quel est le but de la vie humaine, et quelle lin on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel est de ne vouloir jamais l'autorité et la grandeur pour soi ; '•* car cette recherche ambitieuse n'iroit qu'à satisfaire un orgueil tyrannique : mais on doit se sacrifier, dins les peines infinies du gouvernement, pour rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche à tâtons et au hasard pendant toute la vie : on va comme un navire en pleine mer, qui n'a point de pilote, qui ne consulte point les astres, el à qui toutes les côtes voisines sont inconnues; il ne peut faire que naufrage.
Souvent les princes, faute de savoir en quoi consiste la vraie vertu, ne savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes. La vraie vertu a pour eux quelque chose d'àpre '' ; elle leur paroît trop austère et indépendante ; elle les eiïraie et les aigrit : ils se tournent vers la flatterie. Dès lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de vertu '' ; dès lors ils courent après un vain fantôme de fausse gloire, qui les rend indignes de la véritable. Ils s'accoutument bientôt à croire qu'il n'y a point de vraie vertu sur la terre . car les bons connoissent bien les méchants; mais les méchants ne connoissent point les bons, et ne peuvent pas croire qu'il y en ait. De tels princes ne savent que se défier de tout le monde également : ils se cachent; ils .se renferment; ils sont jaloux sur les moindres choses; ils craignent les hommes , et se font craindre d'eux *^. Ils fuient la lumière; ils n'osent paroîlre dans leur naturel.
VaR. — ' On ne cosse h toute heure, m. A. oj. B. —
2 auxquels loul se réduise, a — * pour soi , rc qui ne va qu'à satisfaire un orgueil tyrannique ; mais à se sacrifier, etc. A. — ''quelque chose d'àpre, d'austère et d'indépendant qui les effraie : ils se tournent , etc. A. — ^ ni de vertu. Ils s'accoulunient a croire qu'il n'y en a point de vraie sur la terre. A. — ^ et se font craindre d'eux, m, A. nj. B.
(XXIV
TÊLÉMAQUE. I.IVRF. WIII.
Quoitju'ils ne ^cllillo^l point rire connus, ils no laissent pas de IVUre; car la curiosilé maligne (le leurs sujets pénètre et «Icvinc tout. Mais ils ne eonnoisseni personne : les gens intéressés (|u: les ohst'tlent sont ravis île les \i>ir inaccessibles'. In roi inactessihie aux lionnnes l'est aussi à la vérité : ou noircit par iriul'ànics rapports, et on écarte de lui, tout ce (pii pourroit lui ouvrir les yeux, (^cs sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche ; ou , craignant sans cesse d'être trompés , ils le sont toujours inévilaMemenl , et niérilenl de l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre de gens, ou s'engage à recevoir toutes leurs passions et tous lem-s préjugés * : les bons mêmes ont leurs défauts et leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs , nation basse et maligne , qui i-e nourrit de venin, qui enquiisoniie les choses innocentes , qui grossit les petites , qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire; qui se joue , pour son intérêt, de la détiance et de l'indigne curiosité d'un prince foible et ombrageux.
Connoissez donc, ô mon cher Télémaquc, connoissez les hommes; examinez-les, faitesles ' parler les uns sur les autres; éprouvez-les peu h peu , ne vous livrez h aucun. Profilez de vos expériences, lorsque vous aurez été trompé dans vos jugements : car vous serez trompé quelquefois ; et les méchants sont trop profonds pour ne pas surprendre les bons par leurs déguisements. Apprenez par là à ne juger proinptement de personne ni en bien ni en mal ; l'un et l'autre est très-dangereux : ainsi vos erreurs passées vous insli'uirout Irès-ulilement. Quand vous aurez trouvé des talents el de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance : car les honnêtes gens veulent qu'on sente leur droiture ; ils aiment mieux de l'estime et de la confiance, que des trésors. Mais ne les g;\lez pas en leur donnant un pouvc'ir sans bornes : tel eût été toujours veilueux, qui ne l'est plus, parce que son maître lui a donné trop d'autorité el trop de ricliesses. Quiconque est assez aimé des dieux pour trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis , d'une sagesse et d'une bonté constante , trouve bienlôt par eux d'aulres personnes qui leur ressemblent, pour remplir les [)laccs inférieures. Par les bons auxquels ou se conlie , on apprend ce
Vaii. — ' <!•-' les voir iiurrrutiblr* , ilt* iiuircir par il'iiifAiiio» rai>|><iils, cl il'iViirU-r luul ci' <|iii puiirruit leur ouvrir les ynn. Ils |ids»i'iil Ifur Mr, flr. A. — * leur» |iri^jU|{<'>. (lu e»l a la niir( i , clc. a. — * le» »«. A. oj. B.
qu'on ne peut pas discerner par soi-même ' sur les autres sujets.
Mais faut-il , disoil Télémaque , se servir des m(''clians quand ils sont habiles , comme je l'ai oui dire souNcnt? Un est souvent, iépoii<loil .M('iili>r. dans la nécessité de s'en servir. Dans une iialioii agitée el en désordre, on trouve souvent des gens injustes et arliiicieuv qui sont d(''jà - en autorité; ils ont des emplois imporlans qu'on ne peut leur ôler; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : il faut les ménager eux-mêmes, ces hommes scélérats. ])arce (pi'on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en servir pour un temps , mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance, gardez-vous bien de la leur donner jamais; car ils [leuvent eu abuser, et vous tenir ensuite malgré vous par votre secret ; chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servez-vous d'eux pour des négociations passagères ; traitez-les bien ; engagez-les par leurs passions mêmes à vous être fidèles; car vous ne les tiendrez que par là : mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cœur ni de vos affaires. Quand votre ' État devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages el droits dont vous êtes sûr : peu à peu les niéchans, dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter; car il n'est jamais permis d'être ingrat , même pour les méchans : mais, en les traitant bien, il faut l:\chei" de les rendre bons '; il est nécessaire de tolérer en eux ceitains défauts qu'on pardonne à l'humanité : il faut néanmoins peu à peu relever l'autorité , et réprimer les maux qu'ils feroient ouvertement si on les laissoit faire. Après tout , c'est un mal (pie le bien se fasse par les méchans. et, (pioi(jue ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu ' à le faire cesser. Lu prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice , parviendra , avec le temps , à se j)asser des hommes corrompus et trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui auront ime habileté suflisaiilc.
Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation , il est nécessaire d'en former de iioiixcaux. Ce doit être , répondit Té-
VaR. — ' «ui' If» aiiirc» Mijris m. a. iij. n. — ' «|iii sont «Irja ;;i. A. iij. n. — * un KIjI. a. — ' l"'» roudr*-- Itou» ; cl liili-ruul eu vu\. A. — "^ l'i'u a pi'u m. a. «y. ».
TÉLÉMAQUE. LIVRE XVIII
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lémaqiie , un grand onibarras. Point du tonl, reprit Mentor, l'application que vous avez à chercher les honnnes habiles et vertueux . ]iour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du couraiic; chacun lait des elVorts. Combien y a-t-il d'honnnes qui languissent dans une oisiveté obscure , et qui deviendroient de grands honnues , si l'émulation et l'espérance du succès les anunoieut au travail ! Combien y a-t-il d'honnnes que la misère, et l'impuissance de s'élever par la vertu , tentent de s'élever par le crime ! Si donc vous attachez les récompenses et les honneurs au génie cl à la vertu , combien de sujets se formeront d'eux-mêmes! Mais cond)ien en i'ormerez-vous en les faisant monter de degré en degi'é, depuis les derniers emplois jusques aux premiers ! Vous exercerez les talens; vous éprouverez l'étendue de l'esprit et la sincérité de la vertu. Les hommes qui jiarvicndront aux plus hautes places auront été nourris sous vos yeux ' dans les inférieures. Vous les aurez sui^is toute leur vie, de degré en degré; vous jugerez d'eux, non par leurs paroles , mais par toute la suile de leurs actions.
Pendant que Mentor raisuiniMit ainsi avec Télémaquc -, ils aperçurent un vaisseau phéacien qui avoit relâché dans une petite île déserte et sauvage bordée de rochers ailVeux. I']n même temps les vents se turent, les plus doux zéphirs mêmes semblèrent retenir leurs haleines; toute la mer devint unie comme une glace ; les voiles abattues ne pouvoient plus animer le vaisseau ; l'effort des rameurs, déjà fatigués, étoil inutile; il fallut aborder en celte ile, qui étoit plutôt un écueil , qu'une terre ^ propre à être habitée par des hommes. En un autre temps moins calme , on n'auroit pu y aborder sans un grand péril.
Les Phéaciens, qui attendoienl le vent, ne paroissoient pas moins impatiens que les Salentios de continuer leur navigation. Télémaque s'avance vers eux sur ces i-ivages escarpés. ' Aussitôt il demande au premier homme qu'il rencontre , s'il n'a point vu Ulysse , roi d'Ithaque, dans la maison du roi Alcinoûs.
Celui auquel il s'éloit adressé par hasard n'étoit pas Phéacien : c'éloit un étranger inconnu , qui avoit un air majestueux, mais triste et abattu ; il paroissoil rêveur, et à peine écoutat-il d'abord la question de Télémaque; mais
VaR. — ' sous vos yeux. Vous les aurez, suivis toute leur vie ; vous jugerez A\'U\ , etc. a. — ^ avec Télémaque m. a. I). aj. c. — * qu'une Ile. a. — * Le premier qu'il trouve , il lui demande s'il n'a poii)! vu Ulysse, roi d'iliiaque, dans la maison du Roi. A.
eiitin il lui répondit : Ulysse, vous ne vous trompez pas , a été reçu chez le roi Alcinoiis ', comme en un lieu où l'on ciaint Jtipiter, et où l'on exerce l'hospitalité; mais il n'y est plus, et vous l'y chercheriez inulib inent : il est parti pour revoir Ithaque , si les dieux apaisés souffrent euliii (pi'il puisse jamais saluer ses dieux pénates.
A peine cet étranger i-iil prononcé tristement ces paroles, qu'il se jeta dans un petit bois épais * sur le liant d'un rocher, d'où il regardoil tristement la mer, fuyant les hommes qu'il voyoil, et paroissanl affligé de ne pouvoir partir. Télémaque le regardoit fixemenl; plus il le regardoit, plus il étoil ému et étonné. Cet inconnu , disoit-il à Mentor, m'a répondu comme un homme qui écoute à peine ce qu'on lui dit , et qui est plein d'amertume. Je plains les malheureux depuis que je le suis ; et je sens que mon cœur s'intéresse pour cet homme , sans savoir pourquoi. Il m'a assez mal reçu *; à peine a-l-il daigné in'écouler et me répondre : je ne puis cesser néanmf)ins de souhaiter la fin de ses maux.
Mentor, souriant, répondit: Voilà à quoi servent les malheurs de la vie; ils rendent les princes modérés , et sensibles aux peines des autres. Quand ils n'ont jamais goûté que le doux poison des prospérités, ils se croient des dieux; ils veulent que les montagnes s'aplanissent pour les contenter; ils comptent pour rien les hommes; ils veulent se jouer de la nature entière. Quand ils entendent parler de souffrance , ils ne savent ce que c'est; c'est un songe pour eux; ils n'ont jamais vu la distance du bien et du mal. L'infortune seule peut leur donner de l'humanité, et changer leur cœur de rocher en un cœur humain . alors ils sentent qu'ils sont hommes, el qu'ils doivent * ménager les autres hommes qui leur ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié, parce qu'il est , comme vous, errant sur ce rivage , combien devrez- vous avoir plus de compassion pour le peuple d'ilbaque , lorsque vous le verrez un jour souffrir , ce peuple que les dieux vous auront confié comme on confie un troupeau à un berger; et que ce peuple sera peutêtre malheureux par votre ambition , ou par votre faste, ou par votre imprudence! caries peuples ne souffrent que par les fautes des rois, qui devroient veiller pour les empêcher de souffrir.
Var. — ' L(( place du nom est en blanc clans a. aj. it. — 2 l)ois épais , qui étoil sur le haut , etc. — ^ mal reçu, et je ne puis cesser, etc. a. — '* et qu'il faut ménager. A.
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TÉLl'MAQli:. I.IVRi: WIII.
Peiulant (jiie MoiUor |iai-li»it ainsi . 'IVU'ina- (jne ôtoit i)long('' dans la tiislosse ' et dans le rliairiin. Il lui répondit enfin avec un pou dcniolion : Si loules ces choses sont vraies, l'élal d'un roi est bien niall'.euceux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il paioil intuniander : il est fait j)<nn" eux : il ^o doit tout enliei- à eux ; il est eliaii:é de tous leurs besoins; il est l'iiouiine de tout le peuple , et de chacun en particulier. Il faut qu'il s'accouimode à leurs r<iil>lesses, qu'il les corrige en pore, cpi'il les rende saf.'es «•I heureux. L'autorité qu'd paroil avoir n'est point la sienne ; il ne peut rien l'aire ni pour sa gloire ni pour son plaisir : son auloiilé e>l celle dos lois ; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exeniple à ses sujets. A proprement parler, il n'est (jue le défenseur des lois pour les faire réirner; il faut (ju'il veille et qu'il travaille pour les maintenir : il est l'iiomiue le moins libre et le moins tranquille de son royaume; * c'est un esclave qui sacritie sou repos et sa liberté pour la liberté et la félicité publique.
Il est vrai , répondoit Mentor , que le rci n'est roi que pour avoir soin de sou peuple , comme un bereor de son troupeau , uu comme un père de sa famille : mais trouvez-vous , nmn cher Télémaque , qu'il S!)it malheureux d'avoir du bien à faire à tant de gens? Il corrige les médians par des punitions; il encourage les bons par des récompenses : il représente les dieux en conduisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas assez de gloire à faire garder les lois ? Celle de se mettre au-dessus des lois est une gloire fausse qui ne mérite que de l'horreur et du mépris. S'il est méchant, il ne peut être que malheureux , car il nesauroit trouxer aucune paix dans ses passions et dans sa xanilé : s'il est bon , il doit goûter le plus pur et le plus solide de tous les plaisirs à travailler pour la vertu , et à attendre des dieux une éternelle récompense.
^ Télémaque, agité au dedans par une peine secrète , SL-mbloit n'avoir jamais compris ces maximes, quoiqu'il en fût rempli , et qu'il les eût lui-même enseignées aux autres. Lue hnmonr nr)ire lui donnrtit, contre ses véritables sentimens , un esprit de coniradiclion et de subtilité pour ivjeter les vérités (jue Mentor expli({Uoit. Télémaque op|)osoità ces raisons l'ingratitude d<"s hommes. Muoi î disoit-il , prendre tant de peine pour se faire aimer des hommes
VaR. — ' •l'ili^ la lrisl<'»M-. n lui ii'|i.iiiilit l'iiriii : Si liiulos
ces iliinc«, i-lv. A. — ' •'••si un CM-Iavc piililii|ui>. m. \.
aj. B. — ' Ti^l<'iiia<|Ui' , ugilt^ <|ui.> MiMilur r\|ilii[u«il. «i.
A. aj. D.
FÉ.NELON. TOMB VI
(pii ne vous aimeront peut-être jamais , et pour faire du bien à des médians (pii se ser\in»nt de vos bienfaits pour vous nuire !
Mentor lui ré|)ondoit patiemment ' : Il faut compter sur riiii:ratiluilt' des hommes, et ne laisser pas di'leiir l'airi; du bien ; il faut les servir moins pour l'amour d'eux que pour l'amour »les dieux , qui lordonnenl. Le bien (pion fait n'est jamais perdu : si les hommes l'oublient , les dieux s'en souviennent . et le récompensent. De plus, si la multilude est ingrate , il y a toujours des honomes vertueux qui sont touchés de votre vertu. La multitude mèmfe, quoique changeante ■* et ca|)rieuse , ne laisse pas de faire tôt on tard une espèce de justice à la véritable vcilu.
Mais voulez-vous empêcher 1 in;:ralilude des hoiumes? ne travaillez point uniquement à les rendre puissans , riches , redoutables par les armes , heureux par les plaisirs : cette gloire , celle abondance et ces délices les corrompront ; ils \\(^n seront (jue |)lus médians . et par consécpient plus ingrats : ' c'est leur faire un présent funeste; c'est leur olfrir un poison délicieux. Mais appliquez-vous à roilresser leurs moeurs , ;\ leur inspirer la justice , la sincérité , la crainte des dieux , riiumanilé, li lidélité, la modération , le désintéressement : en les rendant bons, vous les empêcherez d'être ingrats ; vous leur donnerez le véritable l»ien, qui est la vertu ; et la vertu , si elle est solide , les attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. '• Ainsi , en leur donnant les véritables biens , vous vous ferez du bien à vous-même , et vous n'aurez point à craindre leur ingratitude. Faufil s'étonner (pie les hommes soient ingrats pour des princes (jui ne les ont jamais exercés qu'à l'injustice , qu'à l'ambition sans bornes , qu'à la jalousie contrôleurs voisins, qu'à l'inbumanilé, (ju'à la hauteur, qu'à la mauvaise foi? l.t.' prince ne doit attendre d'eux , que ce qu'il leur a ap|u-is à faire. Si au contraire il travailloif , par ses exemples et par son autorité, à les rendre bons , il trouveroit le fruit de son travail dans leur vertu , ou du moins il trouveroit dans la sienne et dans l'aiiiilié des dieux de quoi se consoler " de tous les mécomptes.
k peine ce discours fut-il achevé , que Téléma(|uc s'avam;a avec empresscincnt vers les
VaII. — ' |>alli-iiniiriil )/(. A tij. B. — ^ qUiiii|(l(' ilun- Boaiili' , m- Uiv.!.' |>a» ilf fuiri' une rspivo «li» ju«lir(>, ol«-, a.
— * rVnl li'ur faire ilcliricux. m. A. «j. B. — ' Ainsi
leur ini,'i-»liliii1i>. m. k. iiJ. n. — * «If i|iiiii so runsolcr. La .siii'r jnsi/ii'ii tu Jlii tir ruliiii'ii |>, jOi : \mus iiio «liMliaiidci
llr- llMlIXi-lli-.. III. \. ilj. n.
TÉLÉMAQUE. LTYRE XVIII.
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Phéaciens du vaisseau qui étoit arrêté sur le rivage. Il s'adressa à uu vieillard d'euire eux , pour lui douiauder d'où ils veuoient, où ils alloieut , el s'ils n'avoioul poiul vu l'iysse. Le vieillard répoudil : Nous vouons de notre ile , qui est celle des IMiéacieus; nous allons elierclier des marchandises vers l'I-^pire. Ulysse, comme on vous l'a déjà dit , a |)assé dans notre patrie; mais il en est parti. Ouel est, ajouta aussitôt Télémaque , cet lionuue si triste (pii cherche les lieux les plus déserts eu atl<Midaut que votre vaisseau parte? (yest, répondit le vieillard , un étranger qui nous est inconnu : mais on dit qu'il se nomme Cleomènes ; qu'il est né eu Phrygic ; qu'un oracle avoit prédit à sa mère, avant sa naissance , qu'il seroit roi , pourvu qu'il ne demeurât point dans sa [lalric , et que , s'il y demeuroit , la colère des dieux se feroit sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu'il fut né , ses parens le donnèrent à des matelots , qui le portèrent dans l'ile de Lesbos. Il y fut nourri eu secret aux dépens de sa patrie , qui avoit un si grand intérêt de \v, tenir éloigné. Bientôt il devint grand , robuste, agréable , et adroit à tous les exercices du corps; il s'appliqua même , avec beaucoup de goût et de génie , aux sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre ; on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignoient qu'il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse , et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s'arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine estil arrivé dans une ville, qu'on y découvre sa naissance et l'oracle (pii le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure; ses talens éclatent , diton , toujours malgré lui , et pour la guerre , et pour les lettres, et pour les alfaires les plus importantes : il se présente toujours en cliaque pays quelque occasion imprévue qui l'entraîne, et qui le fait connoître au public.
C'est son mérite qui fait son malhciu-; il le fait craindre , et l'exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d'être estimé , aimé , admiré partout , mais rejeté de toutes les terres connues. Il n'est plus jeune, et cependant il n'a pu encore trouver aucune côte, ni de l'Asie , ni de la Grèce , où l'on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il |)aroît sans ambition, et il ne cherche aucune fortune; il se trouveroit trop heureux que l'oracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste
aucune espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu'il ne pourroit [)orter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il soulfre , ne lui pariiîl point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume; et elle send)le fuir devant lui , pour se jouer de ce malheureux jusqu'à sa vieillesse. Funeste présent des dieux, qui trouble tous ses plus beaux jours, el (pu ne lui causera que des |ieines dans l'Age où l'homme inlirme n'a plus besoin que de repos! Il s'en va, dit-il, chercher vers la Thracc quelque peuple sauvage et sans lois, qu'il puisse assembler, policer et gouverner pendant quelques années; après quoi, l'oracle étant accompli , on n'aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissans : il (•()ni[>te de se retirer alors en liberté dans un village de Carie , où il s'adonnera à l'agriculture , qu'il aime passionnément. C'est un homme sage et modéré , qui craint les dieux, qui connoit bien les hommes , et qui sait vivre en paix avec eux , sans les estimer. Voilà ce qu'on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation , Télémaque retournoit souvent ses yeux vers la mer , qui commençoit à être agitée. Le vent soulevoit les flots , qui veuoient battre les rochers , les blanchissant de leur écume. Dans ce moment le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte; mes compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces mots , il court au rivage : on s'embarque ; ou n'entend que cris confus sur ce rivage , par l'ardeur des mariniers impatients de partir.
Cet inconnu , qu'on nommoit Cleomènes , avoit erré ' quelque temps dans le milieu de l'île, montant sur le sommet de tous les rochers , et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l'avoit point perdu de vue , et il ne cessoit d'observer ses pas '^. Son cœur étoit attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux , destiné aux plus grandes choses , et servant de jouet à une rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins , disoit-il en lui-même , peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cleomènes ne peut jamais revoir la Phrygie.
Var. — ' ili' leur ((imu'. I,c \ aisseau pliOaiicii lovoit (lojii SCS voiles, que le vent eiilloit : on eiileiuloil des cris confus sur CI- rivajje , par rar<leur des mariniers qui avoieni impa(iencc de parlir. Cet ineoiiiiu , a ((ui Télôniaque avoit parlé , avoil errC quelque temps , c(c. A. — ^ d'observer ses pas. Enihi cet Iiomnie , voyant son vaisseau prc^t, descendit de CCS rochers escarpins , etc. A.
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TKLl':MAni K. LIVHI-: \VII[.
L'i'xomiilo il un liomiiu' i'iiidic plus inalhcurt'ux ()ui lui iidouiissdil la point' lU' Tt'K'nuuji.f. Kniin ccl lininnii' . Noyant son \aisscau pivl . »ltiil iKsceiuhi de ces rocliris t'stai)u's a\or autant do vitesse et d'a^'ilitê , qu'Apollon dans les foriMs de L\cie . avinl noué ses clie\eux Mouds, passe au travers des précipices poiu- aller percer do SCS llèclies les cerls et les sangliers, héjà cet inconnu est dans le vaissi'au , (jui tend l'onde anière . et (|ui s'éloij^ne de la leriv. Alois ' uni' impression secrète de douleiu" saisit le co'ur de Téléniaque; il s'aflli^'e sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux , et rien ne lui est si doux Jiue (te jdeurer.
l'^n même tcnqts , il a|)ercoil sur \c ri\ai:e tous les mariniers de Salente , couchés sur l'herbe et prol'ondémont endormis, ils étoient las et abattus : le doux sommeil s'était insinué dans leurs membres , et tous les humides pavois de la nuit avoient été répandus sur eux en plein ji>ur par la puissance de Minerve. TéléuKKjue est étonné de voir cet assoupissement unixerscl desSalentins, pendant que les Phéaciens avoient été si atlentils et si diligcns pour profiler du vent favorable. Mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau j)héacien prêt à disparaître an milieu des Ilots, qu'à marcher vers les Salentius pour les éveiller; - un élonnemont cl un trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti , dont il ne voit j)lus que les voiles qui blanchissent un pou dans l'onde azurée. 11 n'écoule pas même .Mentor i|ui lui parle ; et il e^l bnit hors de lui-même , dans un transport semblable à celui des Ménades, loisqn'elles tiennent le thyrse ea main . et qu'elles l'ont retentir de leurs cris insensés les rives de l'Ilébre , avec les monls Hhodope et Ismarc.
Hnlin . il revient un [)eu de cette cs[(èce d'enchanlement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : .le ne m'élonne point, mon cher Télémaqiie , de vous voir |)leurer ; la cause de votre douleur , qui vous est incoimue . ne l'est |)as à Mentor : c'est la nature qui parle , l't (|ui se l'ait sentir: c'esl elle (jui allendril votre co'ur. L'inconnu qui vous a donné une si vive émotion e.>t le ^rand Ulysse ' : ce qu'un \iedlard phéacien vous a raconté de lui , sous le nom de (lléomènes , n'est qn'ime fiition l'aile pour cachei" plus sûrement le reloin* de \otre père dans son royaume. Il »'en va tout droit à Ithaipie ; déjà il esl bifii près du port, et il revoit enfin ces
Vai». — ' Aliir» m. A. <ij. n. — * ji- iii' »3i» i|Umi liciil »<■> >cuT. A. — '' If yniiicl Lly»»)-. Il k'oii va u lUtaipti-; ■t<'ju, elc. A.
lieux si longtemps désirés. \(is veux l'ont vu , comme on vous l'aNoil prédit autrefois, mais sans le comioitre : bienlOt vous le verrez , et NOUS le connoilrez , et il vous connoilra ; mais maintenant les dieux ne pouvoient permettre votre reconnoissance hors d'Ithaque. Son comip n'a pas été moins éimi que le noIii': il esl trop sage pour se découNrir à nul mortel ilans un lieu où il |)ourr<til être exposé à des trahisons et aux insultes des ' cruels amans de IN'nélope. L'Iysse . votre père , est le plus sage de tous les honuncs; son cteur est comme nn [Miits |)rol'ond ; on ne sanroit y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit (jtie pour le besoin ; el la sagesse , comme nn sceau , tient toujours ses lèvres fermées à tonte parole inutile. (Combien * a-t-il été ému en vous parlant! combien s'est-il fait de violence pour ne se point découvrir! (|ue n'a-t-il pas souiVert en vous voyant! ^ odà ce (]ui le i-endoil trisie et abattu.
Pendant ce discours, 'l'élémaque. attendri el troublé, ne pouvoit retenir un torrent de larmes; les sanglots renq)êchèrent même longlenq)s ■' de répondre: enfin il s'écria : Hélas! mon cher Mentor, je sentois bien dans cet inconnu je ne sais (|uoi qui m'altiroit à * lin et qui reujuoit toutes mes entrailles. Mais pourquoi ne m'avez-Nous pas dit , avant son départ, que c'éloil Ulysse . puisque vous le connoissiez? Pourquoi lavez-vous laissé partir sans lui parler, et sans faire senddanl de le connoitre? Ouel esl donc ce mystère? Serai-je toujours malheureux? Les dieux irrités me veulent-ils tenir comme Tantale altéré , qu'une onde trompeuse amuse, s'enfuyiint de ses lèvres*? Ulysse, Ulysse ; m'avez-vons échappé pour jamais ? Peut-être ne le verrai-je plus! Peut-être (luo les amans de Pénélope le ferojit tomber dans les eud)ùches ipiils me [iréparoienl ! Au moins, si je le suivois.je mourrois aNcc lui ! U Ulysse! ù Ulysse, si la tenquUe ue vous rejette point encore contic (jnehine éciieil (car j'ai tout à ci-aiudre delà fortune emiemieK je tremble de peur (|ue NOUS n'arri\iez à Jlbaipie avec un sort aussi funeste (|u'Agauteumon à Mycènes. Mais p(Jur(|Uoi , cher Mentor, m'av«*z-vousen- Nii' mon bonheur? Maintenanlje l'endjcassero's; je semis déjà avec lui dans le port d'Itha- (|ue; nous coudiattrious pour Naiucre tous nos ennemis.
NaII. — ' il<' <i» iiu.U. A. — * (.<inil)i«n de roi» «-l-il Cil" riiiii (Ml voiiJ parlant I luiiihirn <lo Im» »'«'»l-il iiiti-rriiiii|ni liii-niiMiK- pour nr «f |>o iil dOroiurir! a. — * long-ii-uipt III. A. iij. U. — ^ cil lui. ». — * Je K'» K'xro» «miIi->? a»
TÉLÉMAQUE. LIVRE XVIII
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Menloi- lui icpoiuiil on soiirianl : ' Voyez , mon cher Télémaque, comment les honiines sont • faits : vous voilà tout désolé, [jaice que vous avez vu votre père sans le reconnoilre. Que n'eussiezvous pas donné hier pour être assuré qu'il n'étoit pas uiort? Aujourd'hui, vous en êtes assuré par vos propres yeux ; et celte assurance , qui devroit vous comhler de joie , vous laisse dans l'amerlunie! Ainsi lé cœur malade des mortels compte toujours pour rien ce qu'il a le plus désii'é, dès qu'il le possède, et est ingénieux pour se tourmenter sur ce qu'il ne possède pas encore. C'est pour exercer votre patience, que les dieux vous tiennent ainsi en suspens : Vous regardez ce temps comme perdu; sachez que c'est le plus utile de votre vie , car - ces peines servent à vous exercer dans la plus nécessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut être patient pour devenir maître de soi et des antres ^ hommes : l'impatience , qui paroît imc force et nue vigueur de l'ame , n'est qu'une foihlesse et une impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas attendre et souffrir, est comme celui qui ne sait pas se taire sur un secret ; l'un et l'autre manque de fermeté pour se retenir : comme nn homme qui court dans un chariot, et (jui n'a pas la main assez ferme pour arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux ; ils n'ohéisscnl plus au frein, ils se précipitent; et l'homme foihle auquel ils échappent , est hrisé dans sa chute. Ainsi l'homme impatient est entraîné, par ses désirs indomptés et farouches , dans un abîme de malheurs : plus sa puissance est grande, plus son impatience lui est funeste ; il n'attend rien, il ne se donne le temps de rien mesurer : il force toutes choses pour se contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu'il soil mûr ; il brise les portes, plutôt que d'attendre qu'on les lui ouvre; il veut moissonner quand le sage laboureur sème : tout ce qu'il a fait à la hâte et à contre-temps '', est mal fait , et ne peut avoir de durée, non plus que ses désirs volages. Tels sont les projets insensés d'un homme qui croit pouvoir tout , et qui se livre à ses désirs impatiens ^ pour abuser de sa puissance. C'est poTU" vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque , que les dieux exercent tant votre patience " , et semblent se jouer de vous dans la vie errante où ils vous tiennent
Var. — ' Voyt'/, ne possrJo pas encore, m. A. (ij. B.
— - — lar il vous exerce dans, elc. A. — ^ el des autres : rimpalicnce , (lui paroU une forée el une vigueur de l'anie, n'est qu'une foiMcfse. Celui qui, etc. A. — * el à conlrctcmps m. A. aj. n. — ^ impatiens m. A. fij. B. — ^ votre patience. Les biens que, etc. a.
toujours incertain. Les biens que vous espérez se montrent à vous, et s'enfuient comme un songe léger (pie le réveil fait disparoître, pour vous apprendre que les choses mêmes qu'on croit lenirdansses mains échappent dans l'instant. Les plus sages leçons d'Ulysse ne vous seront pas aussi utiles que sa longue absence , et que * les peines que vous souffrez en le cherchant.
Lnsuiti! .Mentor vnuhil nu'liic la patience de Télémaque à une dernière épreuve encore plus forte. Dans le moment où le jeune homme alloit ^ avec ardeur presser les matelots pour liàlcr le départ, Mentor l'arrêta tout-à-coup, et l'engagea à faire sur le rivage un grand sacrilice à .Minerve. Téléuiaque fait avec docilité ce que Mentor veut. On dresse deux autels de gazon. L'encens fume , le sang des victimes coule. Télémaque pousse des soupirs tendres vers le ciel ; il rcconnoît la puissante protection de la déesse.
A peine le sacrifice est-il achevé, qu'il suit Mentor dans les routes sombres d'un petit bois voisin. Là, il aperçoit lout-à-coupque le visage de son ami prend' une nouvelle forme : les rides de son front s'effacent, connue les ombres disparoissent, quand l'Aurore, de ses doigts de rose, ouvre les portes de l'orient , et enflamme tout l'horizon ; ses yeux creux et austères '* se changent en des yeux bleus d'une douceur céleste et pleins d'une flamme divine ; sa barbe grise et négligée disparoîl ; des traits nobles et fiers , mêlés de douceur et de grâces , se montrent aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnoit un visage de femme . avec un teint plus uni qu'une fleur tendre : on y voit la blancheur des lis mêlés de roses naissantes : sur ce visage fleurit une éternelle jeunesse , avec une majesté simple et négligée. Une odeur d'ambrosie se répand de ses habits^ flottants; ses babils éclatent ^ connue les vives couleurs dont le so-
Var. — 1 que tu. A. oj. B. — "'' pressoit avec ardeur les niatelols. B. — •' ,/m lii'ii (le ce qui précède, depuis Ensuite Mentor vdulut nietlrce, t:'., ou lit diius Vorigiiial : Télémaque écouloit ces paroles avec an;erlnnie : il rcgardoit la mer, et ne voyoit plus le vaisseau pheacien; puis il leporloit ses yeux baignés de larmes sur Mentor qui parloil. Mais toul-iicoup il aperçut que le visafje de Mentor prt-noit une nouvelle forme : les rides de son front s'ellaçoienl , elc. le reste
aj. B. — ^ ses veux creux el auslèics se changeoienl sa
barbe ^rise et n('(;ligée dispaïut : des traits nobles se
montrèrent aux yeux de Télémaque ébloui. Jl reconnut un
visage de femme on y voyoit la blaiiclieur des lis mêlé.?
de roses naissantes. Sur ce vis'ge fleurissoil une éternelle jeunesse, avec une majesté simple et négligée; une odeur d'ambrosie se répandoit de ses babils llottaus. A. — ^ dg s,.s cbeveux. Edit. corret. du marq. de Fcn. — * ses habits éclatoient comme les vives couleurs .... CeUe divinité no touchoit pi-s du pied la terre ; elle couloit légèrement elle
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TKLK.MA'Jl 1.. LIVIU: \\ III.
leil , eu se lc\ant . [loiiil les smiildos voùlos du ciel, et les nii.iges (juil vient (loier. Ollc divinité ne touche |kis du pied à terre; elle coule lé<,'creuKMit dans Tair cuiiune uu oiseau le tend de ses ailes : elle lient de sa puissaiili* main une lance brillante, ca|ialile de laintreuiltler les villes et les nations les plus fj:ucrrières; Mars lucine en ser.iit elViayê. Sa \u\\ est douce et modérée, mais forte et insinuante; toutes ses paroles sont des Irails de tV-u (|ui percent le cœur de Téléuiaque, el (pii lui Inul ressentir je ne sais (pu-Ile douleur délicieuse. Sur sou casque |)aroit l'oiseau triste d'Allièues, et sur s;i poitrine brille la redoutable égide. A ces marques, Téléinaque reconnoît Minerve.
0 déesse , dit-il , c'est donc vous-même (jui avez daigné conduire le lils d'Ulysse pour l'amour de son père ! Il vouloil eu dire davantage; mais la voix lui inaucpia ; ses lèvres s'ell'orçoient en vain d'exprimer les pensées qui sortoient avec impétuosité du fond de son cœur : la divinité présente l'accabloit, et il étoit comme un liouuue qui , dans un songe , est oppressé jusqu'à perdre la respiration . et qui . par l'agitation pénible de ses lèvres . ne peut former aucune voix.
Eulin Minerve prononça ces paroles : Fils d'Llysse, écoutez-moi pour la dernière fois. Je n'ai instruit aucun mortel avec aulai'f de soin que vous; je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes, et de tous les maux qui peuvent éprouver le cœur de l'homme. Je vous ai montré . par des expéiiences sensibles , les vraies et les fausses maximes [lar lesquelles ou peut régner. Vos fautes ne vous ont pas élé moins utiles que vos malheurs : car quel est l'homme qui peut gouverner sagement s'il n'a jamais souffert, et s'il n'a jamais profité des souffrances où ses fautes l'ont préci[iilé'?
Vous avez rem|)li , coumie votre père , les terres et les mers île vos tristes a'.entures. Allez, vous êtes maiuleuant digue de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu'un court et fiicile trajet jusques à ItlKupie , où il arrive dans ce ni'tmeut : coni!)attez avec lui ; obéissez-lui conuiH! le moindre de ses sujets ; domiez-eu l'exemple aux autres. H vous donnera [!ourépouse Auliope. et \oUs seicz heureux ave,- elle.
liiMil il.' v:i |>iii>.* ■iili- rii.iiii .... >'ii> iii-iiii- rii i.urml i !>■
l'ITrayi'. Su \«i\ iMoil tliMin' loulc» Sfs p.-.iclfs <>liiiriil
lies Irail» lie (eu qui |iorçuii'iil le iit'ur ili- Tcli^iiiaiiuc , cl i|iii lui faiiuii-iil rctieiilir je lie iiii qui'lle ilmileur di^licicUïe. Sur 5UII ca«i|iie inrnitioil l'nisciu liitto (r.VUii-uci , c( «tir sa |>uitriiie brilloil h rolnulaliK- Cuide. A les iiuniuc*, Trléuiaque r<.-i niiiiul Viii.TVf. .\.
pour avoir moins cherché la lieauté. que la s;igcsse cl la vertu.
Lors(|ue \(jus régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l'i^ge d'or : écoulez tout le monde; crovez peu de gens; gardez-vous bien de vous croire trop vous-même : craignez de NOUS tromper, mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez élé trompé.
Aimez les peuples; n'oubliez rien pour en être aimé. La crainte est nécessaire quand l'amour manque: mais il la faut toujours employer à regret , comme les i-emèdes les plus violeus et les plus dangereux '.
Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voudrez entreprendre ; prévoyez les plus teriibles inconvéuicns , et sachez que le vrai courage consiste à envisager tous les |)érils, et à les mépriser quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir n'a pas assez de courage pour en supporter- tranquillement la vue : celui qui les \oil tous, qui évite tous ceux qu'on peut é\iter. et qui tente les autres sans s'émouvoir, est le seul sage et magnanime.
Fuyez la mullosse , le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité ; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornemens de votre personne el de votre palais : qu'elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consisie le vrai honneur. N'oubliez jamais que les rois ne régnent point [)Our leur propre gloire , mais pour le bien des peuples. Les biens qu'ils font s'étendent jusque dans les siècles les plus éloignés : les maux qu'ils font se multiplient de génération en génération , jusqu'à la postérité la jilus reculée. ^ Vi\ mauvais règne fait ()uelquefois la calamité de plusieurs siècles.
Surtout soyez en garde contre voire humeur : c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusques à la mort ; il entrera dans vos conseils , et vous trahira , si vous l'écoulez. L'humeur fail perdre les occasions les plus imj)orlanles ; elle donne des iucliiialions et d«'s aversions d'enfant, au [tréjudice des plus grands intérêts ; elle fait décider les plus grandes aff.iires par les plus petites raisons; elle obscurcit Ions le.s laleus, rabaisse le courage, rend un boiiiMie inégal, foible , vil et insupportable. iJéliez-vous de cet ennemi.
Craignez les dieux, ô Telémaque ; celle
\'\R. — ' lr« r> ineili-s \iii|i-n« cl (lnii|;i"'i'U\. s — * i-ii
|iiiilcr. A. — ' In ninutai> rè(jiie jiisi/ii'a la Jln de
/'(i//'>i'tf , Je cet cuiieiiii ifi. A. aj. d.
TÉLÉMAQUE. LIVRE XVIII
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crainte est le plus irrand trésor du canir do l'homme : avec elle vous viendront la sagesse , la justice, la paix , la joie , les plaisirs purs , la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache.
.le vous quille , ô lils d'riysst> ; mais ma sagesse ne vous quittera point , pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. 11 est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en IMiénicie ' et à Salente , que pour vous ac-
Yar. — ' eu Egypte. Edil, cojriyé dans c d'une mail^ étrangère.
coutumcr à être privé de celle douceur, comme on sèvre les eni'ans lorsqu'il est temps de leur ôler le lait pour leur donner des alimens solides.
A peine la déesse eut achevé ce discours , qu'elle s'éleva dans les airs, et s'enveloppa d'un nuage d'or et d'azur, où elle disparut. Téléniaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre , levant les mains au ciel ; puis il alla éveiller ses compagnons , se hâta de partir, arriva à Ithaque , et reconnut son père chez le lidèle Eumée.
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