‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 197 sur 271 · V . «Juoi donc! vous voulez vous faire prier · texte numérisé non relu

V . «Juoi donc! vous voulez vous faire prier

* Le» luli'rloiuk'ur!» muiI ilcSiQiiCs |>ar le» lvlli'C!> .\ , II, i .

B. Non ; mais c'est que ce sont des pensées si délicates , et qui dépendent tellement du tour et de la finesse de l'expression , qu'aprèS avoir charmé dans le moment elles ne se retrouvent pas aisément dans la suite. Uuand même vous les retrouveriez, dites-les dans d'autres termes, ce n'est plus la jnême chose , elles perdent leur grâce et leur force.

.1. Ce sont donc, monsieur, des beautés bien fragiles ; en les voulant toucher ou les fait disparoître. J'aimerois bien mieux un discours qui eût plus de corps et moins d'esprit ; il feroit une forte impression , on retiendroit mien.v les choses. Pounjuoi parle-t-on , sinon pour persuader, pour instruire . et pour faire en sorte que l'auditeur retienne?

C . Vous voilà , monsieur, engagé à parler. li. Hé bien ! disons donc ce que j'ai retenu.

^ oici le texte : Cincrem tanqumn panem man- (htrubam , « Je mangeois la cemlre comme mon pain. » Peut-on trouver un texte plus ingénieux |)our le jour des Cendres? Il a montré (pie, selon ce passage , la cendre doit être aujourd'hui la nourriture de nos aines : puis il a enchdssé dans son avant-propos , le plus agréablement rlu monde, l'histoire d'.Vrlémise sur les cendres de son é[)oii\. Sa chute à son Ave Marin a été pifine d'art. Sa division étoit hcuieuse ; vous eu jugerez. (lette cendre, dit-il, (juoiqu'elle soit iHi signe de pénitence . est un principe de félicité; quoique elle seutble nous humilier, elle est une source de gloire; ipioicpie elle représente la mort . elle est im remède qui «lonne riiiimorlalilé. Il a repris cette division en jilusieurs manières, et cluupie fois il donnoit un nouveau lustre à ses antithèses. I,e reste du discours n'étoit ni moins pidi , ni moins brillant : la diction étoit pure, les pensées nouvelles, li's jM-riodes nombreuses ; chacune (inissoit par qiielipie trait suipreiiaiit. Il nous a fait des

DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

peintures morales où cliacun se trouvoit . il a fait une anatomie des passions du cœur humain, qui égale les Maximes de M. de La Roclietoucaiild. Enlin , selon moi, c'éloit un ouvrage achevé. >htis vous, inunsieur, qu'en pensezvous '!

A. Je crains de vous puiler sur ce sermon , et de vous oter l'estime que vous en avez : on doit respecter la parole de Dieu , proiiter de toutes les vérités qu'un i)ré(licatenr a expliquées , et éviter l'esprit de critique , de peur d'alVoihlir l'autorité du ministère.

B. JNon, monsieur, ue craignez rien. Ce n'est point par curiosité que je vous questionne : j'ai hesoin d'avoir là-dessus de bonnes idées j je veux m'instruire solidement, non-seulement pour mes besoins, mais encore ])0ur ceux d'autrui , car ma profession m'engage à prêcher. Parlez-moi donc sans réserve , et ne craignez ni de me contredire , ni de me scandaliser.

A. Vous le voulez , il faut vous obéir. Sur votre rapport même , je conclus que c'étoit un méchant sermon.

B. Comment cela ?

A. Vous l'allez voir. Un sermon où les applications de l'Ecriture sont fausses , où une histoire profane est rappoîtée d'une manière froide et puérile , où l'on voit régner partout une vaine affectation de bel-esprit , est-il bon ?

B. Non , sans doute : mais le sermon que je Yous rapporte ne me semble point de ce caractère.

^1. Attendez , vous conviendrez de ce que je dis. Quand le prédicateur a choisi pour texte ces paroles , Je mangeais la cendre comme mon pain , devoit-il se contenter de trouver un rapport de mots entre ce texte et la cérémonie d'aujourd'hui ? Ne devoit-il pas commencer par entendre le vrai sens de son texte , avant que de l'appliquer au sujet?

B. Oui , sans doute.

A. Ne falloit-il donc pas reprendre les choses de plus haut , et tâcher d'entrer dans toute la suite du Psaume? N'éloit-il pas juste d'examiner si l'interprétation dont il s'agissoit étoit contraire au sens véritable , avant que de la donner au peuple comme la parole de Dieu ?

B. Cela est vrai ; mais en quoi peut-elle y être contraire ?

A. David , ou quel que soit l'auteur du Psaume CI, parle de ses malheurs en cet endroit. Il dit que ses ennemis lui insultoient cruellement , le voyant dans la poussière , abattu à leurs pieds, réduit (c'est ici une expression poétique) à se nourrir d'un pain de Cendres

et d'une eau mêlée de larmes. Quel rapport des plaintes de David , renversé de son trône et persécuté par son fils Absalon, avec l'humiliation d'un Chrétien qui se n}et des cendres sur le front pour penser à la mort , et pour se détacher des plaisirs du monde?

N'y avoit-il i)oint d'autre texte à prendre dans l'Ecriture? Jésus-Christ , les apôtres , les prophètes , n'ont-ils jamais parlé de la mort et de la cendre du tond)eau , à bupielle Dieu réduit notre vanité ? Les Ecritures ne sont-elles pas pleines de mille ligiues louchantes sur cette vérité? les paroles mêmes de la dcnèse , si propres, si naturelles à cette cérémonie, et choisies par l'Eglise même , ne seront-elles donc pas dignes du choix d'un prédicateur? Appréhendera-f-il , par une fausse délicatesse , de redire souvent un texte que le Saint-Es[)rit et l'Eglise ont voulu répéter sans cesse tous les ans? Pourquoi donc laisser cet endroit , et tant d'autres de l'Ecriture , qui conviennent , pour en chercher un qui ne convient pas? C'est un goût dépravé , une passion aveugle de dire quelque chose de nouveau.

B. Vous vous échauffez trop , monsieur : il est vrai que ce texte n'est point conforme au sens littéral.

C. Pour moi , je veux savoir si les choses sont vraies , avant que de les trouver belles. Mais le reste ?

A. Le reste du sermon est du même geure que le texte. Ne le voyez-vous pas , monsieur ? A quel propos faire l'agréable dans un sujet si effrayant , et amuser l'auditeur par le récit profane de la douleur d'Arlémise, lorsqu'il faudroit tonner et ne douner que des images terribles de la mort ?

B. Je vous entends, vous n'aimez pas les traits d'esprit. Mais sans cet agrément que deviendroit l'éloquence ? Voulez-vous réduire tous les prédicateurs à la simplicité des missionnaires? Il en faut pour le peuple ; mais les honnêtes gens ont les oreilles plus délicates , et il est nécessaire de s'accommoder à leur goût.

A. Vous me menez ailleurs : je voulois achever de vous montrer combien ce sermon est mal conçu ; il ne me restoit qu'à parler de la division , mais je crois que vous comprenez assez vous-même ce qui me la fait désapprouver. C'est un homme qui donne trois points pour sujet de tout son discours. Quand on divise, il faut diviser simplement, nalurellement : il faut que ce soit une division qui se trouve toute faite dans le sujet même; une division qui éclaircisse, qui range les matières , qui se retienne aisé-

DIALOGUES SLR Ll^LOniENCE.

■ifiO

iiK'iit . et qui anU' à reloiiir loiil le ri'sti- : l'iilin une ili\isioii ijui lasse voir la iiraiuleiir ilii sujet et (le ses parties. Tout au coutiaire , nous voyez ici un humuie (jui enlroprend d'ahord de nous éblouir, qui vous d(''l)ilo trois c|)igrainines ou trois ciiiguies , (|ui les tourne et retourne avee subtilité ; vous croyez voir des tours de |)assepasse. Est-ce là un airsérieii\ et j:ra\e, propre à vous taire espérer quelque chose d'utile et d'important ? Mais revenons à ce (|ue vous disiez : Vous demandez si je ven\ donc bannir l'éloquence de la chaire'?

B. Oui ; il me send)le (pie \itus allez là.

A. Ha! voyons : (pi'est-ce (jue l'éloquence'? li. C'est l'art de bien parler.

.4. Cet art n'a-l-il point d'autre but que celui de bien parler'? les hommes en parlant u'ont-ils point quelque dessein ? parle-l-on pour [tarlei?

B. Non, 0!i [larle pour plaire cl pour persuader.

.1. DistiuL'uons. s'il vous plait , monsieur, soigneusement ces deux choses : on parle pour persualer. cela est constant : on parle aussi pour plaire . cela n'arrive que trop souvent. -Mais quand on tâche de plaire , on a un autre but plus éloigné, qui est néanmoins le principal. L'homme de bien ne cherche à plaire que pour inspirer la justice et les autres vertus en les rendant aimables ; celui (pii cherche son intérêt, sa réj)Utation , sa l'orlune, ne songea plaire que pour gagner l'inclination et l'estime des gens qui peuvent contenter son avarice ou son ambition : ainsi cela môme se réduit encore à une manière de persuasion que l'orateur cherche : il veut plaire pour (lalter, et il llatl(^ pour persuader ce qui convient à son intérêt.

B. Enfin vous ne pouvez disconvenir (|ue les hommes ne parlent souvent (pie pour plaire. Des orateurs païens ont eu ce but. Il est aisé de vf)ir dans les discours de Cieéron, qu'il fravailloit pour sa réputatiitu : qui ne croira la môme chose d'Isocrate elde Déiufjsthène?

Tous les anciens panégyristes songeoient moins à faire admirer leurs héros, qu'à se l'aire admirer eux-mômes ; ils ne cherchoienl la gloire d'un prince, qu'à cause de celle qui leur devoil revenir à eux-mêmes pom* l'avoir bien loué. De tout temps cette ambition a scnd)lé permise chez les (îrecs et chez les Uomains : pir cette émulation, réloquc!Jce se [jerleclionnoil, les esprits s'élevoient à de hautes [)ensées et à de grands senfimens ; par là on voyoit (leuiir les anciemies républirpies : le spectacle que donnuit l'éloquence, et le pouvoir (pi'elle avoit sur

les peuples, la rcii'lireul ailniirable, et ont poli uierveilleuseuieiit les esprits. Je ne vois jias |>our(pioi on blàmeroit cette émulation, môme dans des orateurs chrétiens , pourvu qu'il ne paiùt dans leurs discours aucune afTeclation indécente, et (ju'ils n'alloiblisscut en rien la morale évangéli{pie. Il ne faut poirit bl;1iiier une chose (pii anime les jeunes gens, et (jui l'orme les grands prédicateurs.

.1. Voilà bien des choses, monsieur, (jue vous mettez enscndtle : démèlous-les, s'il vous |)lail, et voyons avec ordre ce qu'il en faut conclure; surtout évitons l'esprit de disjjute ; examinons cette matière |)aisiblement, en gens qui ne craignent que l'erreur, et niettons tout l'honneur à nous dédire dès que nous apercevons que nous serons trompés.

B. Je suis dans celle disposition . ou du moins je crois y être : et vous me ferez plaisir de m'avertir si vous voyez (pie je m'écarte de cette règle.

.1. Ne parlons point d'abord des prédicateurs, ils viendront en leur temps : commençons par les orateurs profanes , dont vous avez cité ici l'exemple. Vous avez mis Démoslhèue avec Iso crale ; en cela vi)us avez fait tort au |)remier . le second est un froid orateur, qui n'a songé qu'à polir ses pensées et qu'à donner de l'harmonie à ses paroles: il n'a eu qu'une idée basse de l'éloquence, et il l'a presque toute mise dans rarrangcincnl des mots. L'n homme qui a employé selon les uns dix ans, et selon les autres quinze, à ajuster les périodes de son Panégyrique, qui est un discours sur les besoins de la Grèce, étoit d'un secours bien foible et bien lent pour la république contre les entreprises du roi de Perse. Déuiosliiène parloit bien autrement contre Philippe. Vous pouvez voir la com|iaraison (jue Denys d'HaliLarnasse fait des deux orateurs, et les défauts essentiels qu'il remarque dans Isocrale. On ne voit dans celui-ci que des discours fleuris et enéminés . (|ue des périodes faites avee un travail inli:ii pouraimiser l'oieille ; pendant que Démosliiène émeut, éeliaullè et entraùio les cœurs : il est trop vivement touché des intérêts de sa patiie pour s'amuser à tous les jeux d'esprit d'Isocrate ; c'est un raisonnement serré et [iressaul , ce sont des sentimens généreuv d'une aine tpii ne conçoit rien (jue de grand, c'est un discours qui croît et ipii >'• fortifie à clhupie |)arole par des raisons nouvelles, c'est nw enchaînement de (ij^ures hardies et louchantes ; vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de sriii co'ur : c'e>l la nature (pii parle elle-mênie dans ses

DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

Iransporls ; l'art est si achevé, qu'il n'y paroît poinl ; rien n'égala jamais sa rapidité et sa véhcuicnce. IN'avez-vous pas vu ce qu'en dit Longin dans son Traité du Subliiue.

B. Non : n'esl-ce pas ce traité que >L Boileau a traduit? est-il heau ?

B. Je ne crains pas de dire qu'il surpasse à mou gré la Rhétorique d'Arislote. Cette Rhétorique, quoique très-belle, a beaucoup de préceptes secs, et plus curieux qu'utiles dans la praticpie; ainsi elle sert bien plus à faiie remarquer les règles de l'art à ceux qui sont déjà éloquens, qu'à inspirer l'éloquence et à former de vrais orateurs : mais le Sublime de Longin joint aux préceptes beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles. Cet auteur traite le sublime d'une manière sublime . comme le traducteur l'a remarqué; il échaud'e l'imaginalion, il élè\e l'esprit du lecteur, il lui forme le goût , et lui apprend à distinguer judicieusement le bien et le mal dans les orateurs célèbres de l'antiquité.

B. Quoi î Longin est si admirable ! Hé ! ne vivoit-il pas du temps de l'empereur Aurélien et de Zénobie "'

A. Oui ; vous savez leur histoire.

B. Ce siècle n'étoit-il pas bien éloigné de la politesse des précédens? Quoi! vous voudriez qu'un auteur de ce temps-là eût le goût meilleur qu'Isocrate? En vérité, je ne puis le croire.

A. J'en ai été surpris moi-même : mais vous n'avez qu'à le lire ; quoiqu'il fût d'un siècle fort gâté, il s'étoit formé sur les anciens, et il ne tient presque rien des défauts de son temps. Je dis presque rien, car il faut avouer qu'il s'applique plus à l'admirable qu'à l'utile, et qu'il ne rapporte guère l'éloquence à la morale ; en cela il paroit n'avoir pas les vues solides qu'avoient les anciens Grecs , surtout les philosophes : encore même faut-il lui pardonner un défaut dans lequel Isoci-ate, quoique d'un meilleur siècle, lui est beaucoup iuféricui'; surtout ce défaut est excusable dans un traité particulier, où il parle, non de ce qui instruit les hommes, mais de ce qui les frappe et qui les saisit. Je vous parle de cet auteur, parce qu'il vous servira beaucoup à comprendre ce que je veux dire : vous y verrez le portrait admirable qu'il fait de Démosthène, dont il rapporte des endroits très-sublimes ; et vous y trouverez aussi ce que je vous ai dit des défauts d'Isocrate. Vous ne sauriez mieux faire, pour connoître ces deux auteurs, si vous ne voulez pas prendre la peine de les connaître par eux-mêmes en lisant leurs ouvrages. Laissons donc fsocrate, et revenons à Démosthène et à Cicéron.

B. Vous laissez Isocrate, parce qu'il ne vous convient |ias.

,L l'arliius donc encore d'Isocrate, puisque vous n'éles pas persuadé; jugeons de son élo- (juence par les règles de l'éloquence même, et par le sentiment du plus éloquent écrivain de l'antiquité : c'est l'iaton ; l'en croirez-vous, monsieur?

/?. Je le croirai s'il a raison ; je ne jure sur la |)arole d'aucun maître.

.1. Souvenez-vous de cette règle , c'est ce «lue je demande : pourvu que vous ne vous laissiez point dominer par certains préjugés de notre temps , la raison vous persuadera bientôt. N'en croyez donc ni Isocrate ni Platon ; mais jugez de l'un et de l'autre par des ])rincipes clairs. Vous ne sauriez disconvenir que le but de l'éloquence ne soit de persuader la vérité et la vertu.

B. Je n'en conviens pas, c'est ce que je vous ai déjà nié.

A. C'est donc ce que je vais vous prouver. L'éloquence , si je ne me trompe , peut être prise en trois manières : 1° comme l'art de persuader la vérité et de rendre les hommes meilleurs ; 2" comme nn art indllférent. dont les méchans se peuvent servir aussi bien que les bons , et qui peut persuader l'erreur, l'injustice, autant que la justice et la vérité; 3° enfin conmie un art qui peut servir aux hommes intéressés à plaire, à s'acquérir de la réputation et à faire fortune. Admettez une de ces trois manières.

B. Je les admets toutes, qu'en conclurezvous ?

A. Attendez, la suite vous le montrera ; contentez-vous , pourvu que je ne vous dise rien que de clair, et que je vous mène à mon but. De ces trois manières d'éloquence, vous approuverez sans doute la première.

B. Oui, c'est la meilleure.

A. Et la seconde, qu'en pensez-vous ?

B. Je vous vois venir, vous voulez faire un sophisme. La seconde est blâmable par le mauvais usage que l'orateur y fait de l'éloquence pour persuader l'injustice et l'erreur. L'éloquence d'un méchant homme est bonne eu ellemême ; mais la lin à laquelle il la rapporte est pernicieuse. Or, nous devons parler des règles de l'éloquence, et non de l'usage qu'il en faut faire ; ne quittons point, s'il vous plaît, ce qui fait notre véritable question.

A. Vous verrez que je ne m'en écarte pas, si vous voulez bien me continuer la grâce de ni'écouter. Vous blâmez donc la seconde manière j

DIAI.OCrF.S SIR L'itl.OOrKNCE.

cl pour àiov toute c(jiiiv<)(jiit>. vous Ithliuez n* seci'iul usai:e di' roldiiiuMKc

/y. lion, NOUS parli'/. iuï.lt' : lions voilà iilfimnient traaoïtl.

.1. l-^l le Iroisii'UR' usajzo Je ri'loqnciict.' , qui est de cliorclier à plaire par <ies paroles , pour se faire par là une r(''|nitalion et une toituue , qu'eu diles-\ous?

/y. N ons savez déjà uiou seuliiin'Ul , je n'eu ai point chaui^'é. (lel usaj.'e de l'éloqneure me paroit honnête; il excite i'énml.itioii , cl perfeo tioiuie les esprit».

.1. Kn quel jrenre doit-on tâcher de perlectionner les espi-its? Si vous a\iez à former un Etat ou une rt"|)ultlique , en quoi voudriezvous y perfeetiouner les espiits?

/?. Eu tout ce qui pourroil les rendre meilleure. Je voudrois faire de bons citoyens , pleins de zèle pour le bien public. Je voudrois qu'ils sussent en iruerre défendre la |»alrie,en paix faire observer les lois , gouverner lein-s maisons , cultiver ou faire cultiver leurs terres , élever leurs enfans à la vertu , leur inspirer la religion , s'occuper au commerce selon les besoins du pays , et s'a|)pliquer aux sciences utiles à la vie. ^'oilà, ce me semble, le but d'un législateur.

.1. Vos vues sont très -justes et très-solides. Vous voudriez donc des citoyens ennemis de l'oisiveté , occupés à des choses très-sérieuses , et qui tendissent toujours au bien public ?

B. Ûui . sans doute.

A. Et vous retrancheriez tout le reste?

B. Je le retranchcrois.

.1. Vous n'admettriez les exercices du corps que pour la santé et la force ? Je ne parle point de la beauté du corps , parce qu'elle est une suite naturelle de la santé et de la force pour les corps qui sr)nt bien formés.

B. Je nadmettrois que ces exercices-là.

,1. Vous retrancheriez donc tous ceux qui ne servjroient qu'à anmser, et qui ne mettroient point l'homme en état de mieux supporter les travaux réglés de la [laix et les fatigues de la guerre ?

B. Oui , je suivrois cette règle.

A. C'est sans doute par le même principe que vous retrancheriez aussi ( car vous me l'ave/, dit) tous les exercices de l'esprit (|ui ne serviroient pointa rendre Tame saine, forte , belle , en la rendant \ertueuse?

B. J'en conviens. ()uc s'ensuit-il de là? Je ne vois pas encore où vous voulez aller , vos détours sont bien longs.

A. C'est que je veux chercher les |)remiers

principt>s , i-l ne laisser derrière moi rit'u de ilouleux. lîépondez . s'il vous plait.

//. J'avou»; (pion doit à plus foilc raison suivre cette règle pour l'aui' . l'avaiil établie pour le corps.

.1. Toutes les sciences et tous les aris qui n<' vont qu'au plaisir , à l'amusement et à la curiosité , les soulVririez-vous? Ceux (|ui n'ap- |)artiendroii'iil ni aux devoirs de la vie domesti(|ue , ni aux devoirs de la vie civile, que dfviendroient-ils?

/y. Je les bannirois de ma réj)ublique. .1. Si donc vous soull'îiez les mathématiciens , ce seroit à cause des mécaniques , de la navigation , de l'arpentage des terres , des supputations qu'il faut faire, des forlillcatious des places , etc. ^'oilà leur usage qui les autoriserait. Si vous admettiez les médecins, les jurisconsultes , ce seroit pour la conservation de la santé et de la justice. lien seroit de même des autres professions dont nous sentons le besoin. Mais pour les musiciens, que feriez-vous? ne seriez-vous pas de l'avis de ces anciens Grecs qui ne séparoient jamais l'utile de l'agréable? Eux qui avoienl pouss('' la musique et la poésie, jointes ensemble , à une si haute perfection , ils vouloienl qu'elles servissent à élever les courages, à inspirer les grands sentimens. C'étoit par la musique et par la poésie qu'ils se préparoient aux combats ; ils alloient à la guerre avec des musiciens et des inslrumens. De là encore les trompettes et les taud)ours qui les jetoieiit dans un enthousiasme et dans une espèce de fureur qu'ils appeloieut divine. C'étoit par la musique et par la cadence des vers qu'ils adoucissoient les peuples féroces. C'étoit par cette harmonie qu'ils laisoient entrei', avec le plaisir , la sagesse dans le fond des co'urs des enfans : on leur faisoit chanter les vers d'Homère, pour leur inspirer agréablement le méprisde la mort, des richesses et des plaisirs qui amollissent l'ame; l'amour de la gloire, de la liberté et de la patrie. Leurs danses mêmes avoieut un but sérieux à leur mode, et il est certain qu'ils ne dansoient pas j)our le seul plaisir : nous voyons, par l'exemple de David , (jue les peuples orientaux regardoient la danse comme un art sérieux, senddable à la nuisi(jue et à la poésie. Mille insirurlions étoit-nt mêlées dans leurs fables et dans leurs poèmes : ainsi, la philosophie la plus grave et la plus austère ne se niontroit (ju'aver lui visage riant. Cela |)arait encore |)ar les danses mystérieuses des prêtres , (jue les païens avoieut mêlées dans leurs cérémonies pour les fêles des dieux. Tous ces arts (jui con-

sisfent ou dans los sons nn'lodicnx . ou dans les niouvenioiis du corj's, ou dans les parok-s , en un mol , la musique . la danse , l'élocinence , ia poésie, ne Turent inventés que pour exprimer les passions, et pour les ins[)irer en les exprimant. Parla on \oulii! imprimer de grands sentimens dans l'àme des hommes, et leur faire des peintures vives et toudiantes de la beauté de la vertu et de la dillornùlé du viee : ainsi tous ces arts , sous l'ajipareuee du plaisir, entroient dans les desseins ks [)lus sérieux des anciens pour la uîorale et pour la religion. La chasse même éloit l'apprentissage pour la guerre. Tous les plaisirs les plus touchaiis rcnk'rmoient quelque leeon de \erlu. De celte source vinrent dans la Grèce lanl de \ertus héroïques, ;uîmirées de tojis les siècles. Celle première instruction fut altérée , il est vrai, et elle avoit en ellemême d'extrêmes défauts. Son défaut essenlicl éloit d'être fondée sur une relij^ion fausse et pernicieuse. En cela les Grecs se tronqjoient , comme tous les sages du inonde, plongés alors dans l'idolâtrie : mais s'ils se trompoient pour le fond de la religion et pour le choix des maximes , ils ne se trompoient pas pour la manière d'inspirer la religion et la vertu ; tout y étoit sensihle , agréal>le , propre à fiiire tuie vive impression.

B. ^ ous disiez lout-à-1'heure que cette première institution fut altérée; n'oubliez pas , s'il vous plait , de nous l'expliquer.

A. Oui, elle fut altérée. La vertu donne la véritable politesse: mais bientôt, si on n'y prend garde, la politcisse amollit peu à peu. Les Grecs asiatiques furent les premiers à se corrompre ; les Ioniens ' devinrent efféminés; toute cette côte d'Asie fut un théâtre de volupté ^ La Crète , malgré les sages lois de Minos , se corrompit de même : vous savez les vers que cite saint Paul ^ Corinthc fut fameuse par son luxe et par ses dissolutions. Les Romains, encore grossiers, commencèrent à trouver de quoi amollir leur vertu rustique. Athènes ne fut pas exemple de cette contagion ; toute la Grèce en fut infectée. Le plaisir, qui ne devoit être que le moyen d'insinuer la sagesse , prit la place de la sagesse même. Les philosophes réclamèrent. Socnite s'éleva, et montra à ses citoyens égarés que le plaisir , dans lequel ils s'arréloient , ne devoil être que le chemin de la vertu. Platon , son disciple , qui n'a pas eu honle de composer ses écrits des discours de

• Mnlus iloccri j;iuiilol kmitos. Hui> lil). m, Od. vi , v. 21. —2 Les Fublcs Milesienues. — 3 TU. i. M.

DL\LOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

son lUM.îlre , i-elraMcho de sa i'('publi(iuc Ions les lou'; (le la uuisi(]ue, tous les mouvemens de la tragédie , tous les récils des poèmes, et les endroits irilomère qui ne vont pas à inspirer l'amour des bonnes lois. Voilà le jugement que tirent Socrale et Platon sur les poètea et sur les musiciens : n'êtes-vous pas de leur avis ?

D. J'entre toul-à-fait dans leur sentiment; il ne fatit rien d'inutile, l'uisqu'on peut mettre le plaisir dans les choses solides, il ne le faut point chercher ailleurs. Si quelque chose peut faciliter la vertu, c'est de la mettre d'accord avec le plaisir : au contraire, quand on les sépare , on tente violcnnuent les liommes d'abandonner la vertu; d'ailleurs, tout ce qui plail sans instruire amuse et amollit. \\î\ bien! ne Irouvez-vous pas que je suis devenu [jhilosophe en vous écoulant? Mais allons jusqu'au bout , car nous ne sommes pas encore d'accord.

A. Nous le serons bientôt , monsieur. Puisque vous êtes si philosophe, permettez-moi de vous faire encore une question. Voilà les musiciens et les poètes assujettis à n'inspirer que la vertu ; voilà les citoyens de votre république exclus des spectacles où le plaisir seroit sans instruction. Mais que feriez-vous des devins?

B. (^e sont des imposteurs, il faut les chasser.

.4. Mais ils ne font point de mal. Vous croyez bien qu'ils ne sont pas sorciers : ainsi ce n'est pas l'art diabolique que vous craignez en eux,

B. Non , je n"ai garde de le craindre , car je n'ajoute aucune foi à tous leurs contes; maisils font un assez grand mal d'amuser le public. Je ne souffre point dans ma république des gens oisifs qui amusent les autres , et qui n'aient point d'autre métier que celui de parler.

-4. Mais ils gagnent' leur vie par là ; ils amassent de l'argent pour eux et pour leurs familles.

B. N'importe; qu'ils prennent d'autres métiers pour vivre : non-seulement il faut gagner sa vie , mais il la faut gagner par des occupations utiles au public. Je dis la même chose de tous ces misérables qui amusent les passans par leurs discours et par leurs chansons : quand ils ne mentiroient jamais , quand ils ne diroient rien de déshonnête, il faudroit les chasser; l'inulilité seide suffit pour les rendre coupables: la police devroit les assujettir à prendre (juelque métier réglé.

,4. Mais ceux qui représentent des tragédies, les souffrirez-Yous? Je suppose qu'il n'y ait ni amour profane, ni immodestie mêlée dans ces

DiAi.Onri:*^ sir i.i:i.(^>ll:.ncl:.

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tiaeôdios ; clo jtlus , je ne parli- pas ici on cliic- [\ci\ : ivpondi'Z-inoi soiiloiiii'iil en h'^islatoiir cl «ni pliilosoplie.

/y. Si ft's Irasiédios n'ont pas poin- luit d'instruire en donnant du [ilaisir. je les condatnnerois.

.1. l>oii ; en cola vous ètos piviisciiu'ul de ra\is lie Platon, qui vent qu'on ne laisse [)oint introduire dans sa république <les poèmes ot des tragédies (|ui n'auront pas été examinés par les gardes des lois ' , afin que le peuple ne voie et n'enlonde jamais rien qui ne serve à autoriser les lois et à inspirer la vertu. Kn cela vous suivez res|irit des auteurs anciens, qui vouloient que la tragédie ronlàl sur deux p.issions . savoir, la terreur que doivent donner les suites funestes du vice, et la compassion qu'inspire la vertu persécutée et |)atiente : c'est l'idée qu'Eripide et Sophocle ont exécutée.

B. Vous me faites souvenir que j'ai In celte dernière règle dans \'Ar( paé/ù/ne de M. Boileau.

A. Vous avez raison . c'est un homme (jui conuoil bien, non-seulement le fond de la poésie, mais encore le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous les arts, doit conduire le poète.

B. .Mais enliu. où me menez-vous donc"?

.1. Je ne vous mène plus; vous allez tout soûl : vous voilà heureusement an terme. Ne m'avez-vous pas dit que vous ne soulîrez point dans votre république dos gens oisifs qui amusent les autres . et qui n'ont point d'autre ms'tier que celui de parler? N'est-ce pas sur ce principe que vou« chassez tous ceux qui représentent des tragédies, si l'instruction n'est mêlée au plaisir? Sora-t -il permis de faire en prose ce qui ne le sera pas en vers? Après celle sévérité, comment pourrioz-vons faire grâce aux déclamateurs qui ne parlent que pour montrer leur bel esprit?

B. .Mais les déclamateurs dont nous parlons ont deux desseins qui sont louables.

.1. Expliquez-les.

B. Le premier est de travailler [)i)ur ouxniômes : par là ils se procurent des élahlisserncns honncMes. I/éloqncnce produit la réputation, et la réputation attire la fortune dont ils o;il besoin. •

.1. Vous avez déjà r<'|ioiidii vous-même à votre objection. Ne disiez-vous [)as qu'il faut non-seulement gagner sa vie , mais la gagner par des occupations utiles au public ? (lelui qui

representoroit des tragédies sans y mêler l'instruction gagueroit sa vie; celle raison ne vous enip('cheroil pourtant pas de le chasser de votre républi(pie. Prenez, lui diriez-votis, un métier solide et réglé; n'auniscz pa« le.^ citoyens. Si vous voulez tirer d'eux un prolit légitime, travaillez à (juelque bien elVeclif , ou à les rendre vorluouv. Pourquoi ne direz-vous pas la nx-me cho>o de l'orateur?

/y. .Nous voilà d'acc«»r(l : la seconde raison cpie je voulois vous dire explique tout cela.

.1. Comment? diles-nous-la donc, s'il vous plaît.

B. ('/est que l'orateur travaille même pour le public.

.1. En ipioi ?

/J. Il polit les esprits; il leur enseigne l'élo- (|uonc(\

.1. Attendez : si j'ii.veulois un arl cbiniéri- (]ue, ou une langue imaginaiie, donl on ne put tirer aucun avant.ige, servirois-je le pid)lic en lui enseignant cet art ou cette langue?

B. Non , parce qu'on ne sert les autres qu'autant qu'on leur enseigne quelque chose d'utile.

.4. \'ous ne sauriez donc prouver solidement qu'un orateur sert le public en lui enseignant l'éloquence, si vous n'aviez déjà prouvé que l'éloquence sert elle-même à quelque chose. A quoi servent les l)eaux discours d'un homme, si ces disci)urs , tout beaux qu'ils sont, ne font aucun bien au publi.? Les paroles, comme dit saint .\uguslin ' , sont faites pour les hommes , et non pas les hommes pour les paroles. Les discours servent , je le sais bien , à celui qui les fait ; car ils éblouissent les auditeurs , ils font beaucoup pailer de celui qui les a faits, et on est d'assez niauvais goût pour le récompenser de ses paroles inutiles. .Mais celle éloquence mercenaire et infructueuse an public doit-elle êtie soulVerle dans l'Etal que vous policez? L'n cordonnier au moins fait ties soidiers, et ne nourrit sa famille que il' un argoul gagné en servant le piddic pom* de \érilablos besoins. .\insi, vous le vovoz, les [)lus vils métiers ont nne lin solide : et il n'y aura que l'art des orateurs qui n'aura pour but que d'amuser les hommes par des paroles! Tout abiulira doue, d un côlé, à salisf;iire la curiosité et à entretenir l'oisiveté de l'auditiur; de l'iiiitre, à conlenler la vanité et l'ambition de celui rpii parle! Pour l'houneurde votre république, monsieur, ne sou ll'rez jamais cet abus.

' Dr Ix.jibu*.

> IK Doit, lUriil. Iili. IN, II. 'X\ : I. ut , |. 73.

DIALOGUES SUR LÉLOQUENCE.

B. Ilr l>ioii 1 je reconnois (jnc i'oralonr doit avoir pour Init d'iiisli'uiiv. et do rondio les lioinlui's nieilloiirs.

,1. SouveiK'/.-vous bien tlo ce que vous m';vcconlez là ; vous en verrez les consé(iuenccs.

B. Mais cela n'eiupèche pas qu'un homaie s'appliquanl à instruire les autres ne puisse être bien a'se en uième temps d'aciiuérir di> la réputation cl du bien.

\. Nous ne parlons |,)oiiU encore ici coniuie cbrétit'us: je n'ai besoin que de la pbilosoplne seule contre vous. Les orateurs, je le répète , sont donc, selon vous, des gens qui doivent instruire les antres hommes, et les rendre meilleurs qu'ils no sont : voilà donc d'abord les déclaniateurs chassés. 11 ne faudra même soutiVir les panégyristes qu'autant qu'ils proposeront (les modèles (ligues d'être imités, et qu'ils rendront la veitu aimable parleurs louanges,

B. Ou()i! un panégyrique no vaudra donc rien, s'il n'est plein de morale?

\. Ne l'avez-vous pas conclu vous-même?

Il ne faut parler que pour instruire; il ne faut bnior nn héros que pour apprendre ses vertus au peuple , que pour l'excitera les imiter, que pour montrer que la gloire et la vertu sont inséparables : ainsi , il faut retrancher d'un panégyrique toutes les louanges vagues, excessives, flatteuses; il n'y faut laisser aucune de ces pensées stériles qui ne concluent rien pour l'instruction de l'auditeur; il faut que tout tende à lui faire aimer la vertu. Au contraire, la plupart des panégyristes semblent ne louer les vertus que pour louer les hommes qui les ont pratiquées et dont ils ont entrepris reloge. Faut-il louer un homme ? ils élèvent les vertus qu'il a pratiquées au-dessus de tous les autres. Mais chaque chose a son tour : dans une autre occasion , ils déprimeront les vertus qu'ils ont élevées, en faveur de quelque autre sujet qu'ils voudront flatter. C'est par ce principe que je blùtnerai Pline. S'il avoit loué Trajan pour former d'autres héros semblables à celui-là, ce seroit une vue digne d'un orateur. Trajan, tout grand qu'il est, ne devroit pas être la fin de son discours ; Trajan ne devroit être qu'un exemple proposé aux hommes pour les inviter à être vertueux. Quand un panégyriste n'a que cette vue basse de louer nn seul homme , ce n'est pins que la flatterie qui parle à la vanité.

B. î'.Iais que ré[)ondrez-vous sur les poèmes qui sont faits pour louer des héros? Homère a son Achille, Virgile son Enée : voulez-vous condamner ces deux poètes?

.A. Noii , m insieur . mais vous n'avez qu'à examiner les desseins do leurs poèmes. Dans l'Iliade, Achille est , à la vérité . le premier héros ; mais sa louange n'est pas la lin principale du poème. M est représenté naturellement avec tous ses défauts; ces défauts mêmes sont nn des sujets sur les(|uels le poète a voulu instruire la postérité. Il s'agit dans cet ouvrage d'inspirer aux (jrecs l'amour de la gloire que l'on acquiert dans les combats, et la crainte de la désunion comme de l'obstacle à tous les grands sutcès. Ce dessein de morale est marqué visiblement dans tout ce poème. Il est vrai (]ue l'Odyssée représente dans Ulysse nn héros |)his régulier et plus accompli ; mais c'est par hasard; c'est qu'en ellct un homme dont le caractère est la sagesse, tel qu'Ulysse, a une conduite plus exacte et plus uniforme qu'un j(Mnie homme tel qu'Achille , d'un naturel bouillant et im{)étueux : ainsi Homère n'a songé , dans l'un et dans l'antre, qu'à peindre iidèlement la nature. Au reste, l'Odyssée renferme de tous côtés mille instructions morales pour tout le détail de la vie; et il ne faut que lire, pour voir que le peinti'c n'a peint un hotnme sage , ([ui vient à bout de tout par sa sagesse, que pour apprendre à la postérité les fruits que l'on doit attendre de la piété , de la prudence et des bonnes mœurs. Virgile, dans l'Enéide, a imité l'Odyssée pour le caractère de son héros : il l'a fait modéré , pieux , et par conséquent égal à lui-même. Il est aisé de voir qu'Enée n'est pas son principal but ; il a regardé en ce héros le peuple romain , qui on devoit descendre. Il a voulu montrer à ce peuple que son origine étoit divine, que les dieux lui avoient préparé de loin l'empire du monde; et par là il a voulu exciter ce peuple à soutenir, par ses vertus, la gloire de sa destinée. Il ne ponvoit jamais y avoir chez les païens une morale plus importante que celle-là. L'unique chose sur laquelle on peut soupçonner Virgile est d'avoir un peu ti'op songé à sa fortune dans ses vers, et d'avoir fait aboutir son poème à la louange, peut-être nn peu flatteuse , d'Auguste et de sa famille. Mais je ne voudrois pas pousser la critique si loin.

B. Quoi! vous ne voulez pas qu'un poète ni nn orateur ch.crche honnêtomf?^it sa fortune.

.1. Après notre digression sur les panégyriques, qui ne seia pas inutile , nous voilà revenus à notre difficulté. Il s'agit de savoir si les orateurs doivent être désintéressés.

B. Je ne saurois le croire : vous renversez toutes les maximes communes.

DIAI.OGl'ES SLR L'ÉLOQUENCE.

.1. Ne voulez-vous pas que dans voire répuMiqiie il soit (léliMidu aux oialeius de dire autre ehose que la vérilé? Ne préteudez-vous pas qu'ils parleront toujours pour instruire . piiiir forritier les huunnes. el pour alVei'uiir les lois?

H . ( lui , sans doute.

A. Il faut ilone (|ue les orateurs ne crai^'uent et n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous admettez des orateurs and>it:cu\ et niereenaires , s'opposeronl-ils à toutes les passions des houuues? S'ils sont malades de l'avariée . de l'ambiliou , de la Uïollesse , en pourront-ils ^'uérir les autres? S'ils cherelient les richesses , seront-ils propres à eu délacheraulrui? Je sais qu'on ne doit pas laisser un orateur vertueux et désintéressé manquer des choses nécessaires ; aussi cela u'arrivct-il jamais, s'il est vrai philosophe, c'est-àdire tel qu'd doit être pour redresser les mœurs des hommes, il luènera une vie simple, modeste , frutrale, laborieuse; il lui faudra peu : ce peu ne lui manquera point, dùl-il de ses propres mains le jraguer ; le surplus ne doit pas être sa récompense, el n'est pas digne de l'être. Le public lui pourra rendre des honneurs el lui donner de l'aulorité ; mais s'il est dégagé des passions et désintéressé , il n'usera de cette autorité que pour le bien public , prêt à la perdre toutes les lois qu'il ne pourra la conserver qu'en dissimulant et en llatlanl les honunes. Ainsi l'orateur, pour être digne de persuader les peuples, doit être un homme incorruptible ; sans cela, son talent el son art se tourneroient en |)oison mortel contre la lépublique même : de là vient que, selon t^icéron, la première el la [)lus essentielle des qualités d'un orateur est la vertu. Il faut une probité qui soit à l'épreuve de tout . el qui pui.;se servir de modèle à tous les citoyens; sans cela on ne peut paroitre persuadé, ni par consé(jui'nl persuader les autres.

H. .)e conçois bien l'importance de ce (juc vous me dites : mais, après tout , un homme ne pourra-l-il pas employer son talent poin- s'élever aux honneurs ?

A. Hemontcz toujours aux priuripes. Nous sommes convenus (pie l'éloiiuence et la profession de l'orateur sr>nl consacrées à l'instruclion et à la réformation d<;s mœurs du pcu|)le. l*om' le l'aire a\ec liberté et avec fruit , il faut qu'un homme soit désintéressé; il faut (pi'il a|tprenue aux autres If nii''pris de la mort , «les richess('> , di's délices; il faut (pi'il inspire la modestie, la frugalité, le désintéressement, le

zèle du bien public, l'altacheuienl inviolable aux lois; il faut (jue tout cela paroisse aillant dans ses nio'iirs, (|uedans ses discours. In hommeqni songe à plaire pour sa fortime . el ipii j)ar conséipH'ut a besoin de n»éna|:er liiil le rnond<' , peut-il prendre cette aulttrite >ur les esprits? Quand même il diroit tontie qu'il faiil dire, croiroit-oii ce que diroit un iKniime (pii ne |iaroiti'oit pas le croire lui-iiiêine ?

//. Mai> il \w l'ail rien île mal en cliercliaiit une fortune dont je suppose (pi'il a besoin.

A. .N'importe : (pi'il cherche par d'autres voies le bien dont il a besoin pour \ivre; il y a d'autres professions qui peu\ent le tirer de la pauvreté : s'il a besoin de quelque chose, et qu'il soit réduit à l'attendre du public , il n'est pas encore propre à être orateur. Oans votre républi(]ne , choisiriez - vous [)0ur juges des hommes pauvres, allâmes? Ne craindiiez-vous pas que le besoin les réduiroit à quebpie lâche complaisance? Ne prendricz-vous pas plutôt des personnes considérables , et que la nécessité ne sauroit tenter ?

li. .le l'avoue.

.t. Par la même raison, ne choisiriez-vous pas pour orateurs , c'est-à-dire pour maîtres qui doivent instruire , corriger et former les peuples, des gens qui n'eussent besoin de rien , et qui fussent désintéressés? et s'il y en avoit d'autres qui eussent du talent [»our ces sortes d'emplois , mais (]ui eussent encore des Inlérêls à ménager, n'atlendriez-vous pas à employer leur éloquence , jusqu'à ce qu'ils anroienl leur nécessaire , el qu'ils ne seroienl plus suspects d'aucun intéiêl en parlant aux hommes?

B. Mais il me semble que l'expérience de notre siècle montre assez qu'un oi'aleur peut parler follement de morale sans renoncer à sa fortune. Peut-on voir des peintures morales plus sévères que celles qui sont en vogue? On ne s'en fâche point, ou y prend plaisir ; et celui (pii les fait ne laisse pas de s'élever dans le monde par ce chemin.

.1. Les peintures morales n'ont point d'antcrile pour convertir, quand elles ne sont soutenues ni de [irincipes ni de bons exemples. Qui voyez-\ons convertir par là ? On s'acconîume à eiitendie celte description : ce n'esl (ju'iiiie belle image i|ui [lasse desaiit les yeux ; on écoule ces discours comme on liroil uikî salii'e ; on regarde celui (pii parle comme un homme (|ni joue bien une espèce de comédie ; on croit hieii pins ce cpi'il fait ([ue ce (|u'il dit. Il est intéressé . ambilieiiv , \ain , attaché à une \ie molle ; i| n,. (piille aucune des choses qu'il dit tpi'il faut

ri 76

DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE

(|iiittcr : on le laisse dire pour la céi'cmonie ; mais on croit , on tait comme lui. Ce qu'il y a de pis est qu'on s'accoulume par là à LM'oire que cette sorte de gens ne parle pas de honne loi : cela décrie leur ministère; et quand d'autres parlent après eux avec un zèle sincère, on ne peut se persuader que cela soit \iai.

B. J'avoue que vos principes se suivent . et qu'ils persuadent , quand on les e.vauiiue altentivement : mais n'est-ce point jiar [)ur zèle de piété chrétieime ([ue vous dites toutes ces choses?

A. Il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour penser tout cela : il faut être chrétien pour le bien i)rali(i!UM'. car la grâce seule ]ieut réprimer 1 amour- jtropre ; mais il ne faut être (]ue raisonnable pour reconnoîlre ces vérités-là. Tantôt je vous cilois Socratc et Platon, vous n'avez pas \oulu déférer à leur autorité; mainleiiant que la raison commence à vous i)ersuader, et que vous n'avez plus besoin d'autorités , que direz-vous , si je vous montre que ce raisonnement est le leur ?

B. Le leur! esl-il possible? J'en serai fort aise.

A. Platon fait parler Socrate avec un orateur, nommé Gorgias , et avec un disciple de (îorgias , nommé Cailiclès. Ce Gorgias étoit un liomme très-célèbre; Isocrate , dont nous avons tant parlé, fut son disciple. Ce Gorgias fut lé l^remier, dit Cicéron . qui se vanta de parler éloquemmcnt de tout ; dans la suite , les rhéteurs grecs imitoienl celte vanité. Revenons au dialogue de Gorgias et de Cailiclès. Ces deux hommes discouroient élégannnent sur toutes choses, selon la méthode du premier ; c'étoieiit de ces beaux esprits qui brillent dans les conversations , et qui n'ont d'autre emploi que celui de bien parler : mais il paroîl qu'ils manquoient de ce que Socrate cherclioit dans les hommes , c'est-à-dire des vrais principes de la morale et des règles d'un raisonnement exact et sérieux. Après que l'auteur a bien fait sentir le ridicule de leur caractère d'esprit , il vous dépeint Socrate , qui , semblant se jouer, réduit plaisamment les deux orateurs à ne pouvoir dire ce que c'est que l'éloquence. Ensuite Socrate montre que la rhétorique , c'est-à-dire l'art de ces orateurs-là , n'est pas un art véritable : il appelle l'art « une discipline réglée, » qui apprend aux honnnes à faire quelque » chose qui soit utile à les rendre meilleurs » qu'ils ne sont. » Par là il montre qu'il n'appelle arts que les arts libéraux , et que ces arts dégénèrent toutes les fois qu'on les rapporte à une autre fin qu'à former les hommes à la

vertu. H prouve que les rhéteurs n'ont point ce but-là; il fait voir même que Thémisfocle et Péridès ne l'ont point eu , et par conséquent n'ont point été de vrais orateurs. Il dit que ces hommes célèbres n'ont songé qu'à persuader aux Athéniens de faire des ports, des nnu-ailles, et de remporter des victoires. Ils n'ont , dit-il , rendu leurs citoyens que riches, puissans , belli(pieux , et ils en ont été ensuile maltraités : en cela ils n'ont eu que ce qu'ils méritoienl. S'ils les avoient rendus bons par leur éloquence, leur récompense eût été certaine. Qui fait les hommes bons et vertueux est sûr, après son travail , de ne trouver point des ingrats , puisque la vertu et l'ingi'alitude sont incompatibles. U ne faut point vous rapporter tout ce (ju'il dit sur l'inutilité de cette rhétorique , parce que tout ce que je vous en ai dit 'comme de moimême est tiré de lui ; il vaut mieux vous raconter ce qu'il dit sur les maux que ces vains rhéteurs causent dans une république.

B. Je comprends bien que ces rhéteurs éloient à craindre dans les républiques de la Grèce , où ils pouvoient séduire le peuple et s'emjjarer de la tyrannie.

,1. En effet , c'est principalement de cet inconvénient que parle Socrate ; mais les principes qu'il doone en cette occasion s'étendent plus loin. Au reste, quand nous parlons ici, vous et moi , d'une république à policée, il s'agit non-seuieîuenl des Etats où le peuple gouverne, mais encore de tout Etal soit populaire, soit gouverné par plusieurs chefs , soit monarchique ; ainsi je ne touche pas à la forme du gouvernement : en tous pays les règles de Socrate sont d'usage.

B. Expliquez-les donc , s'il vous plaît.

A. Il dit que , l'homme étant composé de corps et d'esprit, il faut cultiver l'un et l'autre. 11 y a deux arts pour l'esprit, et deux arts pour le corps. Les deux de l'esprit sont la science des lois et la jurisprudence. Par la science des lois , il comprend tous les principes de philosophie pour régler les sentiments et les mœurs des particuliers et de toute la république. La jurisprudence est le remède dont on se doit servir pour réprimer la mauvaise foi et l'injustice des citoyens; c'est par elle qu'on juge les procès et qu'on punit les crimes. Ainsi , la science des lois doit servir à prévenir le mal , et la jurisprudence à le corriger. Il y a deux arls semblables pour les corps : la gymnastique, qui les exerce , qui les rend sains, proportionnés, agiles , vigoureux , pleins de force et de bonne grâce (vous savez, monsieur, que les anciens

iMAi.ndi i:s SI i; i;i,i.()iji l'.NCK.

se servoienl nierveilleusciuenl de cet url que nous avons penlu): puishi tMc''clpcine.(jui •,Mu''ril les corps lorsqu'ils (inl perilii la saule. La i:\uiuast'upk' est pour le corps re que la siieuee des lois est [lour l'aine; elle l'oruie , elle perfeelionne. La niédeeine est aussi pour le corps ce (jue la jurisprudence est pour l'auje ; elle curri^e , elle yuérit. .Mais celte institution si [xuc s'est altérée , dit Socrate. A la place de la science des lois, ou a uiis la \aine sidildilé des sophistes, lauv pliilosdplies ipii altusent du raisoiuKMuent , et qui. iiiauquaut des \rais principes [»our le liien puldic , tendent à leurs lins particulières. A la jurisprudence, dit-il encore, a succédé le faste des rhéteurs, irens qui ont voulu plaire et éhlouir : au lieu de la jurisprudence, (jui devoit être la médecine de l'aine , et dont il ne lallait se servir que |»our «guérir les passions des honnnes, on \oit de faux orateurs qui n'ont songé qu'à leur réputation. A la f^yinnastique , ajoute encore Socrate, on a l'ail succéder l'aride farder les corps, et de leur donner une faus.-eel Ironipeuseheaulé : au lieu qu'on no devoit chercher qu'une heauté sinqile et naturelle, qui vient de la santé et de la proportion de tous les nicnd)rcs ; ce qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par le régime et l'exercice. A la médecine on a fait succéder l'iuNenlion des mets délicieux el de tous les ragoùls qui excitent ra|)pélit des homnies; et au lieu de jjurgcr riionnne plein d'humeurs pour lui rendre la sauté , et par la santé l'appétit , on force la nature, on lui fait un a|q)élit arliiiciel par toutes les choses contraires à la tempérance. C'est ainsi que Socrate remaïquoil le désordre des mœurs de son temps; cl il conclut en disant que les orateurs, qui, dans la vue de guérir les hommes, dévoient leur dire, même avec autorité, des vérités désagréahles , et leur donner ainsi des médecines amères . ont au contraire fait pour lame connue les cuisiniers pour le corps. Leur rhétorique n'a été qu'un art de faire des ragoûts jiour llatter les honnnes malades : on ne s'est mis en peine que de i)laire , que d'evciter la curiosité el l'admiration ; les orateurs n'ont parlé que pour eux. Il Unit en demandant où s(nit les citoyens (jue ces rhéleins ont guéris de leurs mauvaises hahitudes, oi'i sont les gens qu'ils ont rendus lempérans el vertueux. Ne croyez-vous pas entendre un hounue de notre siècle tpii voil ce qui s'y pasM', et (pii |iarle des ahus présens? Ap/ès a\oir enteufln ce païen , (pie dire/,-vous de <ette éloquence (pii ne va (|u'à jilairc et «pi'à faire de helles peintures, lorsiju'il faudruil, comme il

FÉNELUN. roMK VI.

le dit lui-même hrùler, couper jusqu'au vif . el cherclu'r séri«'usemeut la guérison par l'amertume des remèdes »'t par la sésérité du ré- L'iiue? Mais jiiv:»'/. de ces chctses par vous-même : lroii\erie/.-vous hou (pi'un médecin ipii vons traileroit s'amusAl, dans rextrémilé de votre malailie, à déhiler des phrases élégantes el des pensées suhtiles".' Que |)enserie7.-vous d'un avocat (pii , plaidant la cause où il s'agiroit de tout le liien de \olre famille, ou de votre propre \ie, feroil le hel-esjHil et rempliroit son plaidoyer de Heurs el d'ornemens, an lieu de raisonner avec force et d'exiler la compassion des juges? L'amour du hien el de la vie fait assez sentir ce ridicule-là ; mais l'indillérence (jù l'on vit pour les honiies ino'urs et pour la religion l'ail (pi'itn ne le remarque point dans les orateurs, (pii (le\roienl être les censeurs et les médecins du [)eu|)le, (le que vous avez vu qu'en pensoil Socrate doit nous faire houle.

//. .le vois hien mainlenani , selon vos principes, (jue les orateurs de\roient être les défenseurs des lois , el les maîtres des peuples pour leur enseigner la vertu ; mais l'éloquence du harreau chez les Romains n'allail pas jusque là.

A. (l'étoit sans doute son hul . monsieur : les orateurs dévoient proléger l'innocence et les dniils des particuliers, lorsqu'ils n'avoienl [)oint d'occasion de représenter dans leurs discours les hesoins généraux de la répuhlique; de là vient que celte profession fut si honorée , et que Cicéron nous donne une si haufe idée du véritahle orateur.

/J. -Mais voyons donc de quelle manière ces orateurs doivent parler; je vous supplie de m'expliquer vos vues là-dessus.

.1. Je ne vous dirai pas les miennes ; je continuerai à vous parler selon les règles que les anciens nous donnent. Je ne vous dirai même (jue les princi[)ales choses , car vous n'allendez pas que je vous explique par ordre le détail presque inliui des préceptes de la rhétorique; il y en a heaucoup d'inutiles ; vous les avez lus dans les livres où ils sont anqilement exposés : conlenloiis-nous île |iarler de ce (jui est le plus important, l'ialon , dans sou dialogue o{i il fait parler Socrale a\ec Phèdre, montre que le grand défaut des rhéteurs est de chercher l'art de |»ersuader avant (pie d'avoir appris, par les princi|ies de la philnsuphie , quelles sont les cho>es qu'il faut lâcher de pei-siiader aux hommes. Il \eul cpie l'orateur ait commencé par l'étude de rhonnut; en général ; qu'aprî's il sesoit a(»pli(iué à la connoissiiuce des hommes

DIALOGUES SLR L'ÉLOQUENCE.

on pailiiulior, auxquels il tloil parlci'. Ainsi il i'ant savoir ce ([ue c'est que l'iidunne, sa lin, ses inléivls véritables; do <iuiii il est conquise , c'esl-à-ilire de corps et d'esprit ; la véritaltle manière de le rendre lieuroux ; (inelles sont ses passions, les excès qu'elles peuvent avoir, la manière de les récrier, comment on |>(miI les exciter ulilemonl pour lui l'airc' aimer lo l>ion; les rondes (pii sont propres à le l'aire vivre en paix et à enirotonir la société. Après cettcétude trénérale vient la particulière : il Tant connoître les lois et les coutumes de son piiys, le rapport qu'elles ont avec le tempérament des peuples , les mo'urs de chaque condition , les éducations dilVérontos, les préjugés et les intérêts qui doniinont dans le siècle où l'on vit , le moyen d'instruire et de redresser les esprits. Vous vovez que ces connoissances comprennent toute la philosopliic la plus solide. Ainsi l'ialon montre par là qu'il n'appartient qu'au pliilosojilie d'être véritable orateur : c'est en ce sens qu'il faut expliquer tout ce qu'il dit , dans le dialogue de Gorgias , contre les rhéteurs, c'està-dire contre cette espèce de gens qui s'éloicnt fait un art de bien parler et de persuader, sans se mettre en peine de savoir par pi-incipes ce qu'on doit tâcher de persuader aux hommes. Ainsi tout le véritable art, selon Platon, se réduit à bien savoir ce qu'il faut persuader, et à bien connoître les passions des hommes , et la manière de les émouvoir pour arriver à la persuasion. Cicéron a presque dit les mêmes choses. 11 semble d'abord vouloir que l'orateur n'ignore rien , parce qne l'orateur peut avoir besoin de parler de tout , et qu'on ne parle jamais bien , dit-il après Socratc , que de ce qu'on sait bien. Ensuite il se réduit, à cause des besoins prcssans et de la brièveté de la \\e , aux connoissances les plus nécessaires. Il veut au moins qu'un orateur sache bien toute cette partie de la philosophie qui regarde les mœurs, ne lui permettant d'ignorer que les curiosités de l'astrologie et des mathématiques : surtout il veut qu'il connoisse la composition de l'homme et la nature de ses passions , parce que l'éloquence a pour but d'en mouvoir à propos les ressorts. Pour la connoissance des lois , il la demande à l'orateur, comme le fondement de tous ses discours ; seulement il permet qu'il n'ait pas passé sa vie à approfondir toutes les questions de la jurisprudence pour le détail des choses, parce qu'il peut, dans le besoin, recourir aux profonds jurisconsultes pour suppléer ce qui lui manqueroit de ce côtélà. 11 demande , comme PLUon ^ que l'orateur

soit bon dialecticien; qu'il sache définir, prouver, démêler les pins subtils sophismes. 11 dit que c'est détruire la rhétorique de la séparer de la pliilosopbio ; que c'est faire, des orateurs, dos (h'claiiialours puéi'ils sans jugement. Nonseuleniont il nouI i:n(> connaissance exacte de Ions les |)rincipos de la morale . mais encore une oluilo particulière de l'antiquité. Il recommande la lecture des anciens Grecs ; il veut qu'on étudie les historiens , non-seulement poui" leur stylo , mais encore pour les faits de riiistoire ; surtout il exige l'étude des poètes , à cause du grand rapport qu'il y a entre les ligures de la poésie et celles de l'éloquence. En un mot, il répète souvent que l'orateur doit se remplir l'esprit de choses avant (|ue de parler. Je crois que je me souviendrai de ses pro[)res tcîrmes, tant je les ai relus, et tant ils m'ont fait d'impression ; vous serez surpris de tout ce qu'il demande. L'orateur, dit-il , doit avoir la subtilité dos dialecticious, la science des philosophes, la diction presque des poètes, la voix et les gestes des plus grands acteurs. Voyez quelle préparation il faut pour tout cela.

C. EiFectivement , j'ai remarqué , en bien des occasions , que ce qui manque le plus à certains orateurs , qui ont d'ailleurs bcauccup de lalens , c'est le fond de science : leur es])rit paroit vide; on voit qu'ils ont eu bien de la peine à trouver de quoi remplir leurs discours ; il semble même qu'ils ne parlent pas parce qu'ils sont remplis de vérités , mais qu'ils cherchent les vérités à mesure qu'ils veulent parler.

^1. C'est ce que Cicéron appelle des gens qui vivent au jour la journée , sans nulle provision : malgré tous leurs efforts , leurs discours paroissent toujours maigres et affamés. Il n'est pas temps de se préparer trois mois avant que de faire un discours public : ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très-imparfaites , et un habile homme en remarque bientôt le faible ; il faut avoir passé plusieurs années à faire un fonds abondant. Après cette préparation générale , les préparations particulières coûtent peu : au lieu que, quand on ne s'applique qu'à des actions détachées , on est réduit à payer de phrases et d'antithèses; on ne traite que des lieux communs , on ne dit rien que de vague , on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres; on ne montre point les vrais principes des choses , on se borne à des raisons superficielles et souvent fausses; on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités , parce que toutes les vérités générales ont

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un oncliaînotiionl iu''i'c>^;iiiv , cl (jn'il lis l'.iut ronimîlrc [(rcsijuc tontes jimir en liMitrc Mili- (lomont mil' en |>ailiiiilit'i'.

I' . <".o[)onilaiit la [)|ii|»ail tics <:ons(ini |tailt'iil ou [luhlic ac(juiî'roul l»c\uii"oup lU* iv|iut.itiitii sans autre fonds (juo colui-là.

-t. Il osl vrai (jn'ils sont a|t[tlauilis par dos tVinnios 1*1 par 11' j:riis du uinudc, (|ui se laissent aisément éblouir; mais cela ne va jamais (pià une certaine vogue ca[)ricieuse , (|ui a besoin nn?mc d'«}tre soutenue par quelque cabale. I.os pens qui savent les règles et qui connoissenl le but de l'élcKpienoe n'ont que du dégoût et du mépris pour ces discours en l'air; ils s'\ eiiuuieul beaucoup,

C. Vous voudriez qti'un liomnic attendît bien tard à parler en public : sa jeunesse seroil passée avant qu'il eut acquis le fonds que vous lui demandez, et il ne seroil [tins en Tige de l'exercer,

.1. Je voudrois qu'il s'exerçât de boiuic heure, car je n'ignore pasce que peut l'action ; niîiis je ne voudrois pas que, sous prétexte de s'exercer, il se jetât d'abord dans les emplois extérieurs qui oient la liberté d'étudier. \'\\ jeune homme pourroit de temps en temjis faire des essais ; mais il faudroit que l'élude des bons livres fut long-leinps son occupation principale.

C . Je crois ce que vous dites. Cela me f;iit souvenir d'un prédicateur de mes amis, qui vif , comme vous disiez , au jour la journée : il ne songe à une matière que quand il est engagé à la traiter ; il se renferme dans son cabinet, il feuilleté la Concordance, Combéfis, Poli/nixtlua , quelques sermonnaircs qu'il a achetés, et certaines collections qu'il a faites de passages détachés et trouvés comme par hasard.

-t. Vous comprenez bien que tout cela ne sauroit faire un habile homme. En cet état on ne peut rien dire avec force , un n'est sur de rien , tout a un air d'emprunt et de pièces rapportées, rien ne coule de sfturce. Un se fait grand tort à soi-même d'avoir tant d'inq)atience de se produire,

//. Dites- nous donc , avant que de nous rpiilter , quel est, selon vous, le graml elVet de l'élocpience,

.1. l'Iatou dit qu'un discoiu's n'est éloquent qu'autant (pi'il agit dans l'Ame de l'auditeur : par là vous pouvez juger sûreuH'ut de tous les discours que vous entendez. Tout discours qui vous laissei-a froid, ipii ne fera (|u'anuiser votre esprit, et «pii ne renmera |)oinl vos entrailles,

voire C(enr . (picbpie beau qu'il paroisse , ne >ei',i point (bupieiil. \'onle/-vons entendre Ciréron [larler l'onnne IMaloU «'U cette matière ? Il vous dira (jue toute la force de la parole ne doit tendrt' (pi'à mouvoir les ressorts cachés (|ue la nature a mis dans le co'ur des hommes. Ainsi consultez-\ous vous-même |)onr savoir si les orateurs (pie vous écoulez l'ont bien. S'ils font une vivi; impression sur v<jus, s'ils rendent \otre àme attentive et sensible aux choses qu'ils disent, s'ils vous échaulfent et vous enlèvent an-dessus de vous-même, croyez hardi- Mniil qu'ils ont alleiut le but de l'éloquence. Si, au lieu de \ons attendrir, on di; \ons inspirer de fortes passions, ils ne font (jue vous plaire el (pie vous faire admirer r(''clal et la justesse (le leurs pensées et de leurs expressions, dites (pie ce sont de faux orateurs.

//. Atlendez \\n peu, s'il vous plaît ; permettez-moi de vous faire encore quelques questions.

.1, Je voudrois [)ouvoir allendie, car je me trouve bieu ici ; mais j'ai une allaire que je ne puis remettre. Demain je reviendrai vous voir, et nous achèverons celte malièrc plus à loisir.

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