SECOND DIALOGUE
Pour alloiiidre son but, roraloiir doit prouver, j>einthe, toucher. Principes sur l'art oratoire, sur la inélliodc d'ajifirendre el de dtibiler par cœur les sermons, sur la iiitilhode des divisions et sous-divisions. I/oraleur doit bamiir sévèrement du discours les orneniens fiivoles.
/y. Vois éles un aimable homme d'être revenu si ponctuellement ; la conversiifion d'hier nous a laissés en impatience d'en voir la suite.
C . Pour moi, je suis venu à la hâte de jieur (l'arriNor trop tard, car je ne veux rien |ierdre,
A. Ces sortes d'entretiens ne sont pas imitules : on se connnnnique nmluellement ses pensées ; chacun dil ce qu'il a lu de meilleur. Pour moi , messieurs , je profite heaucou|i ;\ raisonner avec vous . vous soullVez mes liberl(''s.
IL Laissez là leconqdiment : |)Our moi je me fais justice, et je vois bien que sans vous je serois encore enfoncé dans plusieurs erreurs. Achevez, je vous prie, de m'en tirer.
t. N'os erreurs, si vous me permettez de parler ainsi, sont celles de la jthqiait des bon-
DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE
nètes gens qui n'ont point approfondi rcs nialiôi'fs.
B. Aciievcz donc de nie gnérir : nons anrons mille choses à dire, ne perdons point de temps, et sans préanibnle venons an fait.
A. De quoi |)arlions-nons hier cpiand nons nons séparâmes? LU' honne foi, je ne m'en son- \ieiis plus.
(\ Vous parliez de l'éloquence, (pii consisti' toute à émouvoir.
B. Oui : j'avois peine à comprendre cela ; comment l'enlendez-vons ?
^t. Le voici. Que diriez-vous d'un honnne qui persuaderoit sans prouver ? Ce ne seroit jias là le vrai orateur : il pourroit séduire les autres hommes , ayant l'invention de les persuader sans leur montrer que ce qu'il leur persuaderoit seroit la vérité. Un tel homme seroit dangereux dans la république ; c'est ce que nous avons vu dans les raisonnemens de Socrate.
B. J'en conviens.
A. Mais que diriez-vous d'un homme qui prouveroit la vérité d'une manière exacte , sèche, nue, quimettroit sesargumens en bonne forme, ou qui se serviroit de la méthode des géomètres dans ses discours publics , sans y ajouter rien de vif et de figuré ? seroit-ce un orateur ?
B. Non, ce ne seroit (ju'uu [)hilosophe.
A. Tl faut donc, pour faire un orateur, choisir un philosophe, c'est-à-dire un honmie qui sache prouver la vérité, et ajouter à l'exactitude de ses raisonnemens la beauté et la véhémence d'un discours varié pour en faire un orateur.
B. Oui, sans doute.
A. Et c'est en cela que consiste la différence de la conviction de la philosophie, et de la persuasion de l'éloquence.
B. Comment dites-vous? Je n'ai pas bien compris.
A. Je dis que le philosophe ne fait que convaincre, et que l'orateur, outre qu'il convainc, persuade.
B. Je n'entends pas bien encore. Que reste-t-il à faire quand l'auditeur est convaincu ?
.1. Il reste à faire ce que feroit un orateur plus qu'un métaphysicien eu vous montrant l'existence de Dieu. Le métaphysicien vous fera une démonstration simple qui ne va qu'à la spéculation : l'orateur y ajoutera tout ce qui peut exciter en vous des sentimens, et vous ftiire aimer la vérité prouvée \ c'est ce qu'on appelle persuasion.
B. J'entends à cette heure votre pensée.
A. Cicéron a eu raison de dire qu'il ne falloit jamais sé|)arer la philosoj)hie de l'éloquence : car le talent de persuader sans science et sans sagesse est pernicieux ; et la sagesse, sans art de persuader , n'est point capable de gagner les honnnes et de faire entrer la vertu dans lesco'urs. Il est bon de remarquer cela en passant, |)our conqirendr(M'ombien les gens <hi dernier siècle se sont trompés. 11 y avoil, d'un côté, des savans à belles-lettres qui ne cherchoienl que la pureté des langues et les livres poliment écrits; ceux-là, sans principes solides de doctrine, avec leur politesse et leur érudition, oiat été la plupart libertins. D'un autre côté, on voyoit des scolastiques secs et épineux, qui proposoient la vérité d'une manière si désagréable et si peu sensible , qu'ils rebuloient ])rcsque tout le monde. Pardonnez-moi cette digression ; jereviensà mon but. La persuasion a donc au-dessus de la simple conviction, que non-seulement elle fait voir la vérité , mais qu'elle la dépeint aimable, et qu'elle émeut les hommes en sa faveur : ainsi, dans réloquenc(;, tout consiste à ajouter à la preuve solide les moyens d'intéresseï' l'auditeur, et d'employer ses passions pour le dessein qu'on se propose. On lui inspire l'indignation contre l'ingratitude, l'horreur contre la cruauté , la compassion pour la misère, l'amour pour la vertu, et le reste de même. Voilà ce que Platon appelle agir sur l'âme de l'auditeur et émouvoir ses entrailles. L'entendcz-vous maintenant?
B. Oui, je l'entends : et je vois bien par là que l'éloquence n'est point une invention frivole pour éblouir les honnnes par des discours brillans ; c'est un art très-sérieux, et très-utile à la morale.
A. De là vient ce que dit Cicéron , qu'il a vu bien des gens diserts, c'est-à-dire qui parloient avec agrément et d'une manière élégante ; mais qu'on ne voit presque jamais de vrai orateur , c'est-à-dire d'hounne qui sache entrer dans le cœur des autres, et qui les entraîne.
B. Je ne m'en étonne plus, et je vois bien ([u'il n'y a presque personne qui tende à ce but. Je vous avoue que Cicéron même, qui posa cette règle, semble s'en être écarté souvent. Que dites-vous de toutes les fleurs dont il a orné ses harangues ? Il me semble que l'esprit s'y amuse , et que le cœur n'en est point ému.
A. Il faut distinguer , monsieur. Les pièces de Cicéron encore jeune , oi^i il ne s'intéresse que pour sa réputation, ont souvent ce défaut : il paroîtbicn qu'il est plus occupé du désir d'être
DlAl.tKilKS SI U I. r.I.null-.NT.E.
adniiiT , que do la justice de sa canso. C'csl ce qui arrivera toujours Ioi*squ'une partie emploiera, pour plaider sa cause , un liotimie (pii ne se soucie de sou alVaiie que pour rcuqilir >a priifessiou avec ccl.il : aussi Noyuus-unus (|U'- la plaidiiierie se louriioit souvent cliez les llnniains en déclamation laslueuse. Mais, après tout, il faut uvouerqu'il y a dans ces harangues, nuMiie les plus fleuries, bien de l'art pour porsuailcr et pour émouvoir, t'e n'est pointant pas par cet endroit (ju'il faut voir Cicéron pour le l>ien counoitre ; c'est dans les harangues (ju'il a faites, dans un Age plus avancé, [)our les besoins de la république : alors l'expérience des grandes alVaires, l'amour de la liberté, la crainte des malheurs dont ilétoit menacé, lui faisoient faire des elVorts digues tl'un orateur. Lorsipiil s'agit de soutenir la liberté mourante, et d'animer toute la république contre Antoine son ennemi , vous ne le voyez plus chercher des jeux d'esprit cl des antithèses : c'est là qu'il est véritablement éloquent ; tout y est négligé , conmie il dit lui-même, dans V Orateur, qu'on le doit être lorsqu'il s'agit d'étfe véhément : c'est un homme qui cherche simplement dans la seule nature tout ce qui est capable de saisir, d'animer et d'entraîner les hommes.
C. Vous nous avez parlé souvent des jeux d'esprit, je voudrois bien savoir ce que c'est précisément ; car je vous avoue que j'ai peine à distinguer, dans l'occasion, les jeux d'esprit d'avec les autres orncmens du discours : il me semble que l'esprit se joue dans tous les discours ornés.
A. Pardonnez-moi : il y a, selon Cicéron même , des expressions dont tout l'ornement liait de leur force et de la nature du sujet.
C. Je n'entends point tous ces termes de l'art : expliquez-moi, s'il vous plaît, familièrement à (pioi je pourrai d'abord recomioîtie un jeu d'esprit et un ornement solide.
.1. F.a lectuie et la réllex'on pourioiit vous l'apprendre ; il y a «eut manières dill'érentes de jeux d'esprit.
C . Mais encore : de grAce , rpielle en est la marque générale'/ est-ce l'alVectation ?
.1. (]e n'est pas toute sorte d'a(l'eclation ; mais c'est celle de vouloir plaire ri montrer son cs|>rit.
C. C'est (pi{'!(pi(' chose : mais je? voudrois encoie des marcpies plus précises p<jur aider mon disi-ernemenl.
\. lié bien! en voici une (pii vous conti-ulera peut-cMre. Nous avons déjà «lit ^\\^^' l'i'loquencc consiste , non-seulement dans la pr.u\e.
mais encore dans l'art d'ex, iterlesiiassions. Pour les exciter, il faut les peindre; ainsi je crois que toute i'élocpience se réduit à [)rouver, à peindre et à toucher. Toutes les pensées brillantes (jui ne vont point à une de ces trois choses ne sont que jeu «l'esprit.
C. nu'ap|»elez-vons peiuilre '.' .le n'entends point tout \otre langage.
1. Peindre , c'est non-seulement décrire les choses , mais en re|)résenter les circttnstances d'une manièn* si \i\e et si sensible , (jue l'auditeur s'imagine prescpie les \oir. l'ar exenqtle. un froid historien qui raconteroil la mort de Didon, se contenteroit de dire : Elle fut si accablée de douleiu" après le départ d'Knée, (pi'ellc ne [>ut supporter la vie ; elle monta au haut de sou [lalais. elle se mil sur un bûcher et se tua elle-iiiéme. En écoutant ces paroles vous apprenez le fait , mais vous ne le voyez pas. Ecoutez Virgile , il le mettra devant vos yeux. N'esl-il pas vrai que , quand il ramasse toutes les circonstances de ce désespoir , qu'il vous montre Didon fiu'ieuse avec un visage où la mort est déjà peinte , (ju'il la fait parler à la vue de ce portrait et de cette épéc , votre imagination vous transporte à Carthage ; vous croyez voir la flotte des Troyens qui fuit le rivage , et la Heine tpie rien n'est ca[)able de consoler : vous entrez dans tous les scnlimens qu'eurent alors les véritables spectateurs. Ce n'est plus Virgile que vous écoutez; vous êtes trop attentif aux dernières paroles de la malheureuse Didon pour penser à lui. Le poète disjjaroit; on ne voit plus que ce (juil fait \oir, on n'entend plus que ceux qu'il l'ait parler. Voilà la force de l'imitation et de la [)einture. De là vient (pi'un peintre et un poète ont tant de raj)[iorl : l'un peint pour les yeux , l'autre pour les oreilles; l'un et l'autre doivent porter les objets dans l'imagination des houuues. Je vous ai cité un exenqdc tiré ilun poète, [>our vous faire mieux entendre la chose ; caria [)einlure est encore plus \ive et plus forte dans les poètes que dans les orateurs. La poésie ne dilVère de la simple élo- (jucnce, qu'en ce (ju'elle point avec enthousia'^me et |>ar des liaits plus hardis. La prose a ses peinliues, ipioicpie plus modérées : sans ces peintmes on ne peut échanlVer l'imagiualion de l'auditeur lU exciter ses passions. Lu récit simple ne [leut émouvoir : il faut non-seulement instruire les auditeurs des faits, mais les leur reuilre sensibles, et frapper lems st>ns par une représentation parfaite di' la manièic touchante dont ils sont arrivés.