PAU M. LABHK DH FÉNELON
POrn «A RÉCEPTION A l'aCADF.MIE FIIANÇAISR A LA PLACE DE M. PELLLSSON ,
Le mardi 31 mars UOS.
J'avrois besoin , messieurs , de succéder à léloquence de monsieur Pellisson aussi bien qu'à sa place , pour vous remercier de l'iionneur que vous me faites aujourd'hui, et pour réparer dans cette compagnie la perte d'un homme si estimable.
Dès son enfance il apprit d'Homère, en le traduisant presque tout entier, à mettre dans les moindres peintures et de la vie et de la grâce; bientôt il fit sur la jurisprudence un ouvrage où l'on ne trouva d'autre défaut que celui de n'être pas conduit jusqu'à sa fin. Par de si beaux essais, il sehàtoit, messieurs, d'arriver à ce qui passa pour son chef-d'œuvre ; je veux dire l'Histoire de l'Académie. Il y montra son caractère, qui étoit la facilité, l'invention, l'élégance , l'insinuation , la justesse , le tour ingénieux. Il osoil heureusement, pour parler comnie Horace. Ses mains faisoient naître les fleurs de tous côtés; tout ce qu'il touchoit étoit embelli. Des plus viles herbes des champs, il savoit faire des couronnes pour les héros ; et la règle si nécessaire aux autres de ne toucher jamais que ce qu'on peut orner ne sembloit pas faite pour lui. Son style noble et léger resscmbloit à la démarche des divinités fabuleuses , qui coulo'ent dans les airs sans poser le pied sur la terre. Il racontoit (vous le savez mieux que moi , messieurs) , avec un tel choix des
circonstances , avec une si agréable vaiiété , avec un tour si propre et si nouveau jusque dans les choses les plus communes , avec tant d'industrie pour enchaîner les faits les uns dans les autres, avec tant d'art po'ir transporter le lecteur dans le temps où les choses s'étoient passées, qu'on s'imagine y être, et qu'on s'oublie dans le doux tissu de ses narrations.
Tout le monde y a lu avec plaisir la naissance de l'Académie. Chacun , pendant cette lecture , croit être dans la maison de M. Conrart , qui en fut comme le berceau. Chacun se plaît à remarquer la sinq>licité , l'ordre, la politesse, l'élégance, qui régnoient dans ses premières assemblées , et qui attirèrent les regards d'un puissant ministre ; ensuite les jalousies et les ombrages qui troublèrent ces beaux commencomens ; enfin l'éclat qu'eut cette compagnie.par les ouvrages des premiers académiciens. Vous y reconnoissez l'illustre Racan, héritier de l'harmonie de Malherbe ; Yaugelas , dont l'oreille fut si délicate pour la pureté de la langue ; Corneille , grand et hardi dans ses caractères où est marquée une main de maître; Voiture, toujours accompagné de grâces les plus riantes et les plus légères. On y trouve le mérite et la vertu joints à l'érudition et à la délicatesse , la naissance et les dignités avec le goût exquis des lettres. Mais je m'engage insensiblement audelà de mes bornes : en parlant des morts je m'approche trop des vivans , dont je blesserois la modestie par mes louanges.
Pendant cet heureux renouvellement des lettres , monsieur Pellisson présente un beau spectacle à la postérité. Armand , cardinal de Richelieu , changeoit alors la face de l'Europe, et , recueillant les débris de nos guerres civiles, posoit les vrais fondemens d'une puissance supérieure à toutes les autres. Pénétrant dans le secret de nos ennemis, et impénétrable pour celui de son maître , il remuoit de son cabinet les plus profonds ressorts dans les cours étrangères pour tenir nos voisins toujours divisés.
DlSCOins DK IlKCKI'TKiN A I.ACAUKMIi: IHANCAISI':
("lonstaiit dans sis maxiim-s , iiniolalilo dans ses promesses , il faisoil sentira- que |»en\enl la répntation du gtiuvernenient et la eonliaiuc des alliés. Né pour connoîlre les lioutnies el |)i»ur les employer selon leurs laleus , il les aHailmil par le cieur à sa perscmne et à ses ilesseins pour l'Klal. l'ar ees puissans moyens il poitoit rliaijue jour des eoups morlclsà l'impérieuse maison J'Aulrielio, qui menacoil de son jou^,' Ions les pays ehrélieiis. Kn même temps il l'aisoil au dedans du royaume la [)lus nécessaire de tontes les foiKpjéles , ilompl.inl l'hérésie tant de l'ois relielie. l-lnlin . re (|u'il trouva le |)lus dil'licile, il calnidil une cuur oiageuse , on les grands, inquiets et jaloux , étoienl en possession de l'indépendance. Aussi le temps , (jui ell'acc les autres noms, l'ait croître le >ii'ii : el à mesure qu'il s'éloi^Mic de nous, il est mieux dans son point de vue. Mais, |)armi ses péniMes veilles, il sut se l'aire un doux loisir pour se délasser par lo charme de l'éloquence et de la poésie. Il reçut dans son sein l'Académie naissante : nu inaLrislrat éclairé et amatein- des lettres en prit après lui la [irotection : Louis y a ajouté l'éclat qu'il répand sur tout ce qu'il favorise de ses regards ; à l'ondjre de son {,M-and nom , on ne cesse point ici de rechercher la pureté et la d('licatesse de notre lan|j:ue.
Depuis (pie des lionniies sivans et judicieux ont remonté aux vérilahles rè};les, on n'ahuse plus , comme on le faisoit autrefois, de resj)rit et de la parole ; on a pris un «.^enre d'écrire plus simple, plus naturel, ])lus court, plus nerveux , plus jirécis. On ne s'attache plus aux paroles que pour exprimer toute la force des pensées ; et on n'admet (pie les pens(''es vraies , solides , concluantes [>our le sujet où l'on se renferme. L'érudition , autrefois si fastueuse , ne se montre [)lus que pour le besoin ; l'esprit mémo se cache , parce (pie toute la perfection de l'arl consiste à imiter si naïvement la simple nature , qu'un la prenne pour elle. Ainsi on ne donne plus le nom d'esprit à une imagination éblouissante; on le réserve pour un p-nie réglé cl correct qui tourne tout en sentiment , (pii suit pas à pas la nature toujours simple et gracieuse , (]ni ramène tontes les penstVs aux |)rincipes de la raison , (.*t (pii ne trouve heau (|ue r<! (pii est vérilahle. < In a senti même en nos jours que le style lleuri , quehjne doux et (|uelque agréable qu'il soit , ne peut jamais s'élever au-dessus du genre médiocrf, et ipie le vrai genre sublime . déd. liguant tous les (truemens enqirunlés , ne se trouve ipie dans le simple.
(hiaenlin com[)ris , messieurs, ipi il faut
écrire connue les l{apha(-l , les (^arraches el les i'onssin ont |)eint , non pour rechercher de merveilleux caprices et |»our faire admirer It'in- imagination eu se jouant du pinceau , mais pour peiudr(! d'après nature. On a reconnu au.^si (pie les bcauli-s du discours ressemblent à cilles de l'architeclure. Les ouvrages les plus hardis et les plus faconiK'-s du gothi(pie ne sont pas les meilleurs. Il ne faut admellre dans \u\ édilice aucune partie destinée au seul ornenirnl; mais visant toujours aux belles proportions, on doit louriKM-en ornemeiil toutes les parties nécessaires à soutenir un ('-dilice.
Ainsi on retranche d'un discours tous les ornemens alVectés qui ne servent ni à démêler ce (jui est obsi-nr , ni à |>eindre vivement ce (pi'itii veut mettre devant les y(.'u\ , ni à prouver uiK! vérité par divers tours sensibles, ni à remuer les passions, qui sont les seuls ressoi'ls cajiables d'intéresser et de persuader l'auditeur; car la passion est l'aine de la parole. Tel a été , messieurs , de[uiis environ soixante ans le progrès des lettres, (pie monsieur l'ellisson aiiroil dépeint pour la gloire d(! notre siècle s'il eùl ét('' libre de conliniier son Histoire de l'Académie.
Lu ministre , allcntif à attirer à lui (oui ce (jui brilloit, l'enleva aux lettres (t le jeta dans les adaircs : alors quelle droiture , (jiielle probité, (pielle recoimoissance constante pour son bienfaiteur ! Haiis un (;m[>loi de conliance il ne songea (pi'à faire du bien, qu'à découvrir le mérite et à le mettre on fpuvre. Pour montrer tonte sa vertu il ne lui manquoit q»ie d'être malheureux. Il le fut , messieurs : dans sa prison éclatèrent son innocence et son courage ; la bastille devint nue douce Sfdiludeoii il faisoil lleuiir les lettres.
Heureuse ca|)tivilé! liens siilulaires , <jui rédiiisii'i-nl eiilin sons le joug de la foi cet espn't trop indépendant ! Il chercha pendant ce loisir, dans les sources de la tradition , de (pioi combatlre la vérité, mais la vérit('' le vainquit, et se montra à lui avec Ions ses charmes. Il sortit (le sa pi"ison honoré de l'estime el des bontés du Uoi : mais , ce (pii est bien plus grand . il en .sortit étant dt'jà dans son co-ur humble enfant de ri-^glise, La sincérité et le (b'-sinL-ressciiieiit de sa conversion lui eu lirent relarder la cérémonie , de peur qu'elle ne fût récomp(Mb(''e l'ar une place «pie ses talens pouvoient lui attirer, et (pi'un autre moins vertueux ipie lui .mroil reilieiiliee,
hepiiis ce moment il ne cessa de parler, décrire , d'agir . de répandre les grices du