MÉMOIRE
OCCtPATIONS DE I/ACADÉMIK FRANÇAISE.
l'orii obéir à ce qui est porté dans la délibération du 23 novembre 1713, je proposerai iri mon avis sur lestra\au\ qui peuvent être les plus convenables à l'Académie, par rappoi't à son inslilution et à ce (pie le public attend d'un corps si célèbre. Pour le faire avec quelque ordre , je diviserai ce que j'ai à dire en deux parties : la première regardera l'occupation de l'Académie pendant qu'elle travaille encore au Dicliomiaire; la deuxième, l'occupation qu'elle jKuit se donner lorsque le Dictionnaire sera entièrement achevé.
PREMIÈIIK rAIlTIE.
Occupation de rAcadémic pciidanl qu'elle travaille encore au Dictionnaire.
Je suis persuadé qu'il faut continuer le travail du Dictionnaire , et qu'on ne peut y donner trop de soin ni trop d'application , jusqu'à ce qu'il ait reçu toute la perfection dont peut être susceptible le Dictionnaire d'une langue vivante , c'est-à-dire sujette à de continuels cliangemens.
Mais c'est une occupation véritablement digne de l'Académie. Les mauvaises plaisanteries des ignorans, et sur le temps qu'on y emploie, et sur les mots que l'on y trouve , n'empêcheront pas que ce ne soit le meilleur et le plus parfait ouvrage qui ait été fait en ce genre-là jusqu'à présent. Je crois que cela ne suffît pas encore , et que pour rendre ce grand ouvrage aussi utile qu'il le peut être, il faut y joindre un recueil très-ample et très-exact de toutes les remarques que l'on peut faire sur la langue française, et commencer dès aujourd'hui à y travailler. Voici les raisons de mon avis.
Le Dictionnaire le plus parfait ne contient jamais que la moitié d'une langue ; il ne présente que les mots et leur signification ; comme un clavecin bien accordé ne fournit que des louches, qui expriment, à la vérité, lajuste valeur de chaque son, mais qui n'enseignent ni
Mb'MOIUF'. SI 11 LKS nCj.l l'ATInNS |»i: l/ACADl'lMIF.
(il.-]
l'art (U' K's eiii|ilovfr, ni li's iikivciis de jni^cr de riiahilclô di- tciix qui Us t'iii|tl()icnl.
Les Fiaiiiais naliin-ls piMneiil troii\ei'. dans l'usage du monde et dans le eounneire des lioiin»Mes gens , ce qui leur est nécessAire pour bien parler leur langue; mais les étrangers ne peuvent le trouver que dans des reniar(jues.
C'est ce (ju'ils attendent de 1" Académie : cl c'est peut-être la seule chose (pii nian(|ni> à no- Ire langue pour de\enir la langue univiTscllf de toute l'Kurope, et, pour ainsi dire. île tout le monde. Klle a fourni une inlinité d'excellens livres en toutes sortes d'arts et de sciences, Les étrangers de tout pays, de tout Age, de tout sexe, de toute condition , se l'ont aujourd'luii un honneur et un mérite de la savoir. C'est à nous à faire en sorte que ce soit pour eux un plaisir de l'apprendre.
( >n le peut aisément juir le moyen de ces remarques , qui seront également soliiles dans leurs décisions, et agréables par la manière dont elles seront écrites.
Et certainement rien n'est i>lus propre à redoubler dans les étrangers l'amour (ju'ils ont déjà pour notre langue, que la facilité qu'on leur donnera de se la rendre familière , et l'espérance qu'ils auront de trouver en un seul volume la solution de toutes les difficultés qui les arrêtent dans la lecture de nos bons auteurs.
J'en ai souvent fait l'expérience avec des Espagnols, des Italiens, des Anglais, et des Allemands même : ils étoient ravis de voir qu'avec un secours médiocre ils parvcnoicnt d'euxmêmes à entendre nos poètes français plus facilement qu'ils n'entendent ceux mêmes (pii ont écrit dans K-nr propre langue , et qu ils se croient cependant obligés d'admirer, quoiqu'ils avouent qu'ils n'en ont qu'une intt Iligence trèsim[»arfaite.
M. Prior, Anglais, dont l'esprit et les lumières sont comius de tout le mond(>, et (jui est peut-être, de tous les étrangers, celui qui a le plus étudié notre langue , m'a parlé cent fois de la nécessité du travail (|ue je proj)ose , et de rim|»atience avec laquelle il est attendu.
N'oicl , à ce «pi'il me semble, les moyens de rentre|)rendre avec succès.
Il faudroit citn\enir que tous les académiciens qui sont à Paris seroient obligés d'appitrter [lar écrit ou d'envnviîr chaque jour d'assendilée une question sur la langue , telle qu'ils jugentient à propos , sans même se mettre en peine de savoir si elle aura déjà été traitée par h' I'. Mouliotirs , par Ménage, ou par d'autres.
On en doit seulenu-nt excepter celles de Vau-
gela> ipii ont étt'- revues par l'Académie, aux sages dérisions de laquelle il se faut tenir. Ceux (jui apjtorleront leurs questions pourront à leur choix , on les proposer euv-inêmes, on les remettre à M. le secrétaire perpétuel . pour être l)ar lui |»roposées: et elles léseront selon l'ordre dans leipiel charnu sera arrivé à l'asseuddée.
Les (piestinns des absens seront remises à M. le secrétaire per|tétnel . et |>ar lui jtroposées a|irès toutes les autres et dans l'ordre {|u'il jugera à propos.
On enqdoiera depuis tnjis heures jusqu'à quatre au travail du hictiotmaire , et depuis (piatre jusqu'à cinq à examiner les (juestions : les décisions seront rédigtVs au bas de chaque question . ou par celui (jui l'aura projmsée s'il le désire, ou par M. le secrétaire perpétuel, ou par ceux qu'il voudra prier de le sfjulager dans ce travail.
La meilleure manière de trouver aisément des questions et d'en rendre l'examen doublement utile, ce sera de les chercher dans nos bons livres en faisant attention à toutes les façons de parler (pii le mériteront . ou par leur élégance, ou par leur irrégularité', ou parla difliculté que les étrangers peuvent avoir à les entendre ; et en cela je ne propose que l'exécution du vingt-cinquième article de nos statuts.
Les académiciens (|ui sont dans les provinces ne seront point exempts de ce travail, et seront obligés d'envoyer tous les mois ou tons les trois mois à M. le secrétaire perpétuel autant de (piestions qu'il y aura eu de jours d'assemblée. On tirera de ce travail des avantages très-considérables : ce sera pour les étrangers un excellent conunenfaire sur tons nos bons auteurs, et pour nous-mêmes un moyen sur de développer le fond de notre langue, cpii n'est pas encore parfaitement connu.
ite ces remanpies mises en ordre, on pourra aisr^ment former le plan dune nouvelle (îrammaire fran»;aise ; et elle sera peut-être la seule bonuiî (ju'on ait vni' jusiju'à |»résenl.
1-Mles seront encore très-utiles pour conserver le mérite du Dictionnaire : car il s'établit tous les jours des mots nouveaux dans notre langue : ceux (jui y sont établis perdent leur ancienne signification et eu acipiièrent de nouvelles. Il est inq»o>sible de faire une édition du Ifictionuaire à cha(jue ehungemeni : et cependant ces changemens le rendroient di'-fectneux en peu d'années . si l'on ne trouve le moyeu d'y suppléer |tar vv>. remanpies. (pii seront, pour ainsi dire , le joiu'ual de notre langue et le dépôt elernel de tous les changemens «pie fera l'usngc.
MÉMOIRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
Je ne dois point omettre que ce nouveau quelques odes de Mallierbe , un modèle très-
genve d'occupation rendra nos assemblées plus parfait de cette sorte de travail ; et l'Académie
vives et plus animées , et par conséquent y al- ne manque ni de lumières ni du courage né-
lirera un plus i^rand nombre d'acadéuiicions, à cessaire \Hn\v l'imiU'i'.
qui la longue et pesante unil'ormité de notre II ne l'aul pas toutefois espérer que cela se
ancien travail ne laisse pas de paroître en- fasse avec la même ardeur que dans les pre-
nuyeuse. Le public même prendra part à nos miers tenqis , ni que plusieurs commissaires
exercices . et travaillera , pour ainsi dire , avec s'assemblent régulièrement, comme ils faisoient
nous ; la cour et la ville nous iorniront des alors , ])our examiner un même ouvrage , et
questions en grand nombre, indéiiendaimnenl en taire eusuite leur rap|)()rl dans l'assendjlée
de celles (jui se trouvent dans les livrt's : donc générale : ainsi il faut que cbacun des acadé-
l'intérél que chacun prendra à la question qu'il miciens , sans en excepter ceux qui sont dans
aura proposée produira dans les esprits une les provinces , choisisse selon son goût l'auteur
émulation qui est capable de porter notre langue qu'il voudra examiner, et qu'il apporte ou qu'il
à un degré de perfection oii elle n'est point encore arrivée, (tn en peut juger pai- le ])rogrès que la géométrie et la musique ont fait dans ce royaume depuis trente ans.
envoie ses remarques par écrit aux jours d'assemblée.
Le public ne jugera pas indigne de l'Académie un travail qui a fait autrefois celui d'Aris-
II faudra imprimer régulièrement au com- tote , de Denys d'Halicarnasse , deDémétrius,
mencement de chaque trimestre le travail de d'Hermogène , de Quintilien et de Longin ; et
tout ce qui aura été fait dans le trimestre pré- peut-êti-e que par là nous mériterons un jour
cèdent : la révision de l'ouvrage et le soin de de la postérité la même reconnoissance que nous
l'impression pourront être remis à deux ou trois conservonsaujourd'hui pour ces grands hommes
connnissaires que l'Académie nommera tous les qui nous ont si utilement instruits sur les beau-
trois mois pour soulager M. le secrétaire per- tés et les défauts des plus fameux ouvrages de
pétuel. leur temps.
Chacun de ces volumes , dont il faut espérer D'ailleurs rien ne sauroit être plus utile pour
que la lecture sera très-agréable et le prix très- exécuter le dessein que l'Académie a toujours
modique , se distribuera aisément , non-seule- eu de donner au public une Rhétorique et une
ment par toute la France, mais par toute l'Eu- Poétique. L'article XXVI de nos statuts porte
rope ; et l'on ne sera pas long-temps sans en en termes exprès que ces ouvrages seront com-
reconnoîlre l'utilité. posés sur les observations de l'Académie : c'est
Et pour éviter l'ennui que trop d'uniformité donc par ces observations qu'il faut commen-
jette toujours dans les meilleures choses, il sera cer, et c'est ce que je propose, à propos de varier le style de ces remarques , S'il ne s'agissoit que de mettre en français
en les proposant en forme de lettre, de dialogue les règles d'éloquence et de poésie que nous
ou de question , suivant le goût et le génie de ont données les Grecs et les Latins , il ne nous
ceux qui les proposeront.