SECONDE PARTIE
Occupation de l'Âcaciémie après que le Didionnaire sera achevé.
Mon avis est que l'Académie entreprenne d'examiner les ouvrages de tous les bons auteurs qui ont écrit en notre langue , et qu'elle en donne au public une édition accompagnée de trois sortes de notes :
l" Sur le style et le langage ;
"i" Sur les pensées et les sentimens ;
3" Sur le fond et sur les règles de l'art de chacun de ces ouvrages.
"~ Nous avons , dans les remarques de l'Académie sur le Cid , et dans ses observations sur
resteroit plus rien à faire. Ils ont été traduits en notre langue , et sont entre les mains de tout le monde; et la Poétique d'Aristole n'étoit peut-être pas si intelligible de son temps pour les Athéniens qu'elle l'est aujourd'hui pour les Français depuis l'excellente traduction que nous en avons, et qui est accompagnée des meilleures notes qui aient peut-être jamais été faites sur aucun auteur de l'antiquité.
Mais s'il s'agissoit d'appliquer ces préceptes à notre langue , de montrer comment on peut être éloquent en français , et comment on peut , dans la langue de Louis le Grand, trouver le même sublime et les mêmes grâces qu'Homère et Démosthène , Cicéron et Virgile , avoient trouvés dans la langue d'Alexandre et dans celle d'Auguste.
Or cela ne se fera pas en se contentant d'as-
LRTTRE sri; I.KS OCCLPATIONS UK L'ACADl'MIE.
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surcr, avcr une cniili;uK-i< |>cul-("'lif mal roiulôc, Sans icla, nos plus Inviux projcls et nos jilus
que nous suninics capables d'égaler et nièiiic l'erines résolutions s'en iront en l'unice, et n'au-
ile surpasser les anciens. Ce n'est en elfet que ront point d'autre elVet (jue de nous attirer les
par la lecture de nos bons auteurs . et par un railleries du pnMif.
examen sérieux de leurs ousra^'es, quf nous 11 n'\ a pnjnl de compa^^'iiifs. de toutes celles
pouvons conuoitre nous-mêmes ei laii'e ensuite ipii s'assendilenl sous l'autoiili- puliliqut* dans
sentir aux autres ce que peut notre laiiu'ui' et le loyaiime, (pii n'aient lems lois et leurs sta-
ce qu'elle ne peut pas, et connnenl elle veut tuts, et elles ne se maintiennent (pi'en les ob-
ètre maniée pour produire les miracles qui sont ser\ant.
les elVets ordinaires de l'éloquence et de la l-lsclnne disoil à ses concitoyens qu'il l'aul
poésie. ([u'une r(''pulili(|ue |)érisse lors(jue les lois n'v
(Iliaque langue a son génie, s(»n éloqueiu e , sout point (dtM-rvées, ou (ju'elle a des lois (jui
sa poésie, et,^si j'ose ainsi parler, ses talents se détruisent lime l'autre; et il seroil aisé de
particuliers. '/ ':..^ montrer (jue l Académie est dans ces deux cas.
Les Italiens ni les Ks|)agnols ne feront jamais 11 faut <lonc remédier à ce désordre , qui en-
peut-èlre de bonnes tragédies ni de bonnes épigrammes, ni les Français de bons |)oèiiies t''|)i- (jues ni de bons sonnets.
Iiaînei'oit inl'aillibliMiierit la ruine de l'Académie : mais . poiir le fairi! avec succès, et pour pou\oir, même en nous faisant des lois, con-
Nos anciens poètes avoient \oulu faire des server l'indépendance et la liberté que nous vere sur les mesures d'Horace , comme Horace procure la glorieuse jirotection dont nous somen avait fait sur les mesures des lîrccs : cela ne mes lionorés , je suis d'avis que l'Académie nous a pas réussi, et il a fallu inventer des me- commence par députerai! Hoi [>our demander sures convenables aux mots dont notre langue à Sa Maji'sié la permission de se réformer elleest conq)osée. même, d'abroger ses anciens statuts, d'en faire
Depuis cent ans l'éloquence de nos orateurs de nouveaux , selon (iir<lle le jugera convepour la chaire et pour le barreau a changé de nable.
forme trois ou quatre fois. Combien de styles Qu'elle demande aussi la jtermission de
différens avons-nous admirés dans les prédica- noiniiier |)0ur ce travail des commissaires en leurs avant que d'avoir éprouvé celui du 1'. tel nombre qu'elle trouvera à propos, et qu'elle Bourdaloue, qui a elfacé tous les autres, et qui sn|)plie Sa .Majesté de vouloir bien lui faire est peut-être arrivé à la perfection dont notre l'honneur de marquer elle-même un ou deux langue est capable dans ce genre d'éloquence ! de ceux qu'elle aura le plus agréable qui soient
Il seroit inutile d'entrer dans un |)liis grand nommés, détail ; il suflit de dire en un mol que les plus importans et les plus utiles j)réceptes que nous =========^====^^:==
ont laissés les anciens , soit pour l'éloquence, ou pour la i)0csie, ne sont autre chose que les sages et judicieuses réflexions qu'ils avoient faites sur les ouvrages de leurs jdiis célèbres écrivains.
Voilà le travail (jne j'estime être le seul digne de l'Académie après que le Dictionnaire seia achevé, et je jiroposerai la manière de le conduire avec ordre et avec facilité au cas qu'elle en fasse le mêmejug<'!nent (jiie moi.
.le demande cependant qu'à l'evi-midr de l'ancienne Kome on me |)ermelte de sortir un peu de mon sujet, et de dire mon avis sur une chose (jui n'a pttint été mise en délibération , mais que je crois très-imp()rtanle à rAcadémie.
LETTRE A M. OACIEH ,
sKt lu^iAiiu-: rr.iu'iru i:i. i>k i.'ACADiiMiK irancaisk.
OCCL'P.VnuNS DK LACADK.MIK
.)k suis honteux, mon^»ieur. de vous devoir depuis si long-temps une réponse : mais ma man\aise santé et mes embarras continuels ont .le dis donc qu'a\ant loiilcs choses nous de- causé ce retardement. Le choix (pie l'Aïadémie x'ons songer très-sérieusement à rétablir dans la a fait de votre peiMnine pour l'emploi de son compagnie une discipline exacte, ({ui y est très- secrétaire perpétuel ma donné une véritable nécessaire, et qui peut-être n'y a jamais été de- joie. Ce choix est digne de la conqiagnie cl de puis son établissement. vous : il promet beaucon|> au |inblic pour les
(ilG
LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
belles-lettres. J'avoue que la deuiaude que vous me faites au nom d'un corps auquel je dois tant, m'eudiarrassc un peu : mais je vais parler au hasard, puisqu'on l'exige. Je le ferai avec une grande déiiance de mes pensées , et une sincère déférence pour ceu\ (|ui daignent me consulter.
ni; uir.TioNNAUU'.
Le Dicliouuaire autpiel rAcadéuiie tra\ aille mérite sans doute qu'on l'achève. Il est vrai que l'usage, qui change souvent pour les langues vivantes, pourra changer ce que ce Dictionnaire aura décidé.
Noduni serniomim stet lionos et gratia vivax. Milita renascentur qiuT jaiii ceciderc , cadentque Qux mine siint in lionore , vocabula , si volet iisus, Quem pencs arbitrium est et jus et norma loqucndi i.
Mais ce Dictionnaire aura divers usages. Il servira aux étrangers, qui sont curieux de notre langue, et qui lisent avec fruit les livres excellens en plusieurs genres qui ont été faits en France. D'ailleurs les Français les plus polis peuvent avoir quelquefois besoin de recourir à ce Dictionnaire par rapport à des termes sur lesquels ils doutent. Enfin^ quand notre langue sera changée , il servira à faire entendre les livres dignes de la postérité qui sont écrits en notre temps. N'est-on pas obligé d'expliquer maintenant le langage de Yillehardouin et de Joinville ? Nous serions ravis d'avoir des dictionnaires grecs et latins faits par les anciens mêmes. La perfection des dictionnaires est même un point où il faut avouer que les modernes ont enchéri sur les anciens. Un jour on sentn-a la commodité d'avoir un Dictionniçre qui serve de clef à tant de bons livres. Le prix de cet ouvrage ne peut manquer de croître à mesure qu'il vieillira.
l^hrases irrégulières embarrassent souvent. L'habitude de parler noln» langue nous ein|)èche de sentir ce qui cause leur end^arras. La plupart Jiième des Français auroient quelquefois besoin de consulter cette règle : ils n'ont appris leur langue que jiar le seul usage, et l'usage a quelipics défauts en tous lieux. Chaque j)rovince a les siens; l'ai'is n'en est pas e\em|»t. La cour même se ressent un peu du langage de Paris , où les enfants de la plus haute condition sont d'ordinaire élevés. Les personnes les plus polies ont de la peine à se corriger sur certaines façons de parler qu'elles ont prises pendant leur enfance en (lascogne, en Normandie, ou à Paris même^ par le commerce des domestiques.
Les Grecs et les Romains ne se contentoient pas d'avoir appris leur langue naturelle par le simple usage ; ils l'éludioient encore dans un âge mùr par la lecture des grammairiens, pour remarquer les règles, les exceptions, les étymologies , les sens ligures , l'artitice de toute la langue et ses variations.
Un savant grannnairien court risque de composer une (îranmiaire trop curieuse et trop remplie de préceptes. Il me semble qu'il faut se borner à une méthode courte et facile. Ne donnez d'abord que les règles les plus générales ; les exceptions viendront peu à peu. Le grand point est de mettre une personne le plus tôt qu'on peut dans l'application sensible des règles ])ar un fréquent usage : ensuite cette personne prend plaisir à remarquer le détail des règles qu'elle a suivies d'abord sans y prendre garde.
Cette Grammaire ne pourroit pas fixer une langue vivante; mais elle diminueroit peutêtre les changemens capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits. Ces changemens de pure fantaisie peuvent end)rouiller et altérer une langue, au lieu de la perfectionner.