PROJET DE GRAMMAIRE
Il seroit à désirer, ce me semble, qu'on joignît au Dictionnaire une Grammaire française : elle soulageroit beaucoup les étrangers, que nos
1 HoRAT. de Art. poet. v. 69-72,
La gloire du langage est bien plus passagère. Des mois presque oubliés leveiroiit la lumière, Et il'aulrcs que l'ou prise auront un jour leur fin : L'usage est de la langue arbitre souverain. Daru.
Oserai-je hasarder ici , par un excès de zèle, une proposition que je soumets à une com])agnie si éclairée? Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases : il me semble même qu'on l'a gênée et appauvrie, dejjuis environ cent ans, en voulant la puritier. Il est vrai qu'elle étoit encore un peu informe , et trop verbeuse. Mais le vieux langage se fait regretter, quand nous le retrouvons dans Marot, dans Amyot, dans le cardinal d'Ossat, dans les
LETTRE SLR LES OCCUPATIONS l»i; l.AC ADl'MIE.
ouvrages les plus enjoués, et dans les plus sélieux : il uvnit je nesais(|uoi tleeonrl. de naïf. cK" hardi , de \if et de [tassioinié. On a retianelu-, si je ne me trompe, [>lus de mi)ts(|u'i)n en a introduit, lï'ailleurs je \oudrois n'en penlie aucun, et en acquérir de iKniveanv. .le voudrois autoriser tout terme qui nous iiian(|ue. et (pii a un son doux, sans dauber dÏMiuivociiie.
Ouand ou examine de près la si-^niliration des termes, on remaniueipiil n'y en a |>res(|ue point qui soient cnlièrenicnl synonymes entre eux. On en trouve un grand nombre qui ne peu\enl désigner sut'lisauuneut un objet . à moins qu'on n'y ajoute un second uutl : de là vient le l'réijuenl usage des circonlocutions. Il faudroil abréger en donnant un terme simple et propre pour exprimer chaque objet, chaque sentiment, chaque action. Je voudrois même plusieurs synonymes pour un seul objet : c'est le moyen d'éviter toute é(|uivo(|ue. de varier les phrases, et de faciliter riiarmonie. en choisissant celui de plusieurs synonymes qui sonneroit le mieux avec le reste du discours.
Les Grecs avoienl l'ait un grand nombre de niols composés, comme jjrnitumitor, (jhmrnpis , euciieinules, etc. Les Latins, ([unique moins libres en ce genre, avoient un peu imité les Crées, lanifica, malesuada, pomifer, etc. Celte compnsition servoit à abréger, el à faciliter la magnilicence des vers. De plus ils rasscjubloient sans scru[Hile plusieurs dialectes dans le même poème, pour rendre la versilication [ilus variée et plus facile.
Les Latins oui enrichi leur langue des termes étrangers qui manquoient chez eux. Par exemple, ils mauciuoienl des termes [iropres pour la philosophie, (jui commença si tard à Kome : en ajtprenant le grec, ils en enq)ruutèrenl les termes pour raisonner sur les sciences, (^icéron , quoique très-scrupuleux sur la pureté de sa langue, emploie librement les mots grecs dont il a besoin. D'abord le mot grec ne passoit (jue connue étranger; on demandoil permission de s'en servir , puis la permission se touruoit eu possession el en droit.
J'entends dire que les Anglais ne se refusent aucun des mots qui leur sont commodes : ils les prennent partnut où ils bs trouvent cln/. leurs voisins. De b-lbs usurpations sont permises. En ce genre, loul de\ienl < (tmmun par le seul usage. Les paroles ne sont que des sons dont on fait arbitrairement les ligures de nos pens«''es. (>es sous n'ont en eux-mêmes aucun prix. Ils sont autant au peuple qui les emprunte, (ju à celui qui les a prêtés. Ou'inqiorte
([u'im mot suit né dans notre pays, ou qu'il nous Nieuue il'uii pays étranger? La jalousie seniit pui'-rile, (piaud il ne s'agit (pie de la manière de mouvoir ses lèvres et dt* i'ra[»per Pair.
D'ailleurs nous u'a\ons rien à ménager sur Cl' faux point d'honneur. Notre langue n'est (juuu mélange de grec, de latin et de tudes- (pie , a\ec (|uel(jues restes confus de gaubjis. Puisque nous ne vivons (pie sur ces eiiq»runts, qui sont devenus notre fonds propre, pour(pjoi am'ious-nous une mau\aise honte sur la liberté d'empruiiler, par la(pielle nous [louvons achever de nous enrichir? Prenons de tous côtés tout ce (pi'il nous faul jiour rvudre notre langue plus claire , plus précise . plus courte et plus harmonieuse; toute circonlocution alVoiblil le discours.
II est vrai qu'il faudroit (pie des personnes d'un goùl et d'un discernement éprouvé choisissent les termes que nous devrions autoriser. Les mots latins paroîtroient les plus [tropres à être choisis : les sons en sont doux ; ils tiennent à d'autres mots qui ont déjà pris racine dans notre fonds i l'oreille y est déjà accoutumée. Ils n'ont plus qu'un jias à faire pi>ur entrer chez ■lous : il faudroit leur donner une agréable terminaison. Ouand on abandonne au hasard, ou au vulgaire ignorant, ou à la mode des femmes, l'introduction des termes, il en vient plusieurs qui n'ont ni la clarté ni la douceur (pi'il faudroil désirer.
J'avoue que si nous jetions à la hâte et sans choix dans notre langue un grand nombre de mots étrangers, nous ferions du français un amas grossier et informe des autres langues d'un génie tout dilVéreiil. C'est ainsi (jue les alimens trop peu digérés , niellent , dans la masse du sang d'un homme, des parties hétérogènes qui l'altèrent au lieu de le conserver. Mais il faut se ressouvenir que nous stirtonsà peine d'une barbarie aussi ancienne que notre nation.
Sid in lontriiin tamcn a-vuin M.iiisciunl , li(i(lio(|iie iiiain-nt , vt'sliiria ruris. Si nis iiiim lir;i'tis atliiuivit acuiiiiiia iliartis, U post i'uiiica brlla iiuuliis qiiaTerp i(rpil (Jiiid Sopiiodt's, cl Tlipsiiiâ it .tlschyliis utile ferrent '.
• Hi/r.M. />/>'. Iil>. II. />. I. V. I59-IC3.
Ntilrc ruxlitili' uSU liinilol aux ijrarfs;
Mai» iiii |><>iirriiil «MUiir»- m roIrnUMT ilc» Iracr»;
Car «■(• IK- lui ciu'aii I. ui|>» «'Il lo l'jrlliaituioi»
l'ai 111^!. m lin» \aiiiiti» II.-. Iiiinil «ntis lio^ lui».
(.lue .II'» itiil» ili» (inii. ailiiiiialiur lrj|i>|uill>-
),(■ Koiiiaiii lui K» >cr» do Soi>li"ili' cl d'U>ilivl<-. Dari'.
T.ETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
On médira pout-Olro que l'Acailémien'ii |)as le pouvoir de lairo un édit avec une afliclie eu faveur d'un terme nouveau ; le public pourroit se révoller. Je n'ai pas oublié l'exemple de Tibère, maître redoutable de la vie des Romains ; il i^irut ridicule en all'eclant de se rendre le niiiilredu terme de i/kiiiojui/iuiii *. ÎNliiis j(> erois que le public ne u)an(|iiernil poiiil de complaisanee pour l'Académit', (juand elli"! le ménageroil. Pourquoi ne viendrions-nous pas à bout de faire ce que les Anglais l'ont tons les jours ?
Un terme nous manque, nous en sentons le besoin : cboisissez un son doux et éloigné de toute équivoque, qui s'accommode à notre langue, et qui soit connnode pour abréger le discours. Chacun en sent d'abord la commodité : (juatre ou cin(] personnes le lias;u'denl modestement en conversation familière , d'autres le répèlent par le goût de la nouveauté, le voilà à la mode. C'est ainsi qu'un sentier qu'on ouvre dans un champ devient bientôt le chemin le [)lus battu, quand l'ancien chemin se trouve raboteux et moins court.
Il nous faudroit , outre les mots simples et nouveaux, des composés et des phrases où l'art de joindre les termes qu'on n'a pas coutume de mettre ensemble lit une nouveauté gracieuse.
Dixeris egregiè, notum si callida verbum Redcliderit juncliira noviim -.
C'est ainsi qu'on a dit velivolum ' en un seul mot composé de deux ; et en deux mots mis l'un auprès de l'autre, remigium ularum *, luhricus aspici ^ Mais il faut en ce point être sobre et précaulionné, temds cautusque serendis ". Les nations qui vivent sous un ciel tempéré goûtent moins que les peuples des pays chauds les métaphores dures et hardies.
Notre langue deviendroit bientôt abondante, si les personnes qui ont la plus grande réputation de politesse s'appliquoient à introduire les expressions ou simples ou figurées dont nous avons été privés jusqu'ici.
1 SiET. Tiber. n. 71. Dion. lib. lvii. - HoRAT. de Jrl.poet. v. 47.
Le choix du lieu, du temps, absout la hardiesse .
Pour rajeunir un mot glissez-lc avec adresse. DAnr.
3 Vir.c. ,Enekl. lib. i, v. 2-28. — '* ^Eiicid. lib. vi, v. 191. — s HuR. Od. lib. 1, Od. \i\, v. 8. — 6 Uok. de Art. poet. Y. Aâ,
PROJET I>E UllETORIQUE.
Une excellente Rhétorique seroit bien audesbus d'une graiiunitirc et de tous les travaux bornés à j)eri'('ctiomier une langue. Celui qui entreprendroit cet ouvrage y rassembleroit tous les plus beaux précei)tes d'Aristole, de Cicéron, de Quintilien , de Lucien , de Longin , et des autres célèbres auteurs : leurs textes, qu'il citeroit, seroieni les ornemens du sien. En ne prenant que la Heur de la plus pure antiquité , il feroit un ouvrage court, exquis et délicieux.
Je suis très-éloigné de vouloir préférer en général le génie des anciens orateurs à celui des modernes. Je suis très-pcrsuadé de la vérité d'une comparaison qu'on a faite : c'est que, comme les arbres ont aujourd'hui la même forme et portent les mêmes fruits qu'ils portoient il y a deux mille ans, les hommes produisent les mêmes pensées. Mais il y a deux choses que je prends la liberté de représenter. La première est que certains cliiriats sont plus heureux que d'autres pour certains talens, comme pour certains fruits. Par exemple , le Languedoc et la Provence produisent des raisins et des figues d'un meilleur goût que la Normandie et que les Pays-Bas. De même les Arcadiens étoient d'un naturel plus propre aux beaux arts que les Scythes. Les Siciliens sont encore plus propres à la musique que les Lapons. On voit même que les Athéniens avoient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens. La seconde chose que je remarque, c'est que les Grecs avoient une espèce de longue tradifion qui nous manque ; ils avoient plus de culture pour l'éloquence que notre nation n'en peut avoir. Chez les Grecs tout dépendoit du peuple, et le peuple dépendoit de la parole. Dans leur forme de gouvernement, la fortune, la réputation , l'autorité , étoient attachées à la persuasion de la multitude ; le peuple était entraîné par les rliéteurs artificieux et véhémens ; la parole était le grand ressort en paix et en guerre ; de là viennent tant de harangues qui sont rapportées dans les histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs. On voit, dans Diodore de Sicile, Nicias et Gylippe qui entraînent tour à tour les Syracusains : l'un leur fait d'abord accorder la vie aux prisonniers athéniens ; et l'autre, un moment après, les détermine à faire mourir ces mêmes prisonniers.
La parole n'a aucun pouvoir semblable chez
LETTRE SIH LES fiCCLJ'ATK iNS Hl. I. ACADl^MIE.
Cl!»
iimis ; les assemblées n'y sont que des rririnoiiies et (les spectacles. Il ne li»»us reste mière île nioiuiriieiis iriiue l'nrte él()(|iieiioe, ni di' nos anciens j)aileniens . ni de nos t''lals-<;(''n«'ran\ . ni de nosassend)lées de nolahles ; tout se ilécidc eu secret dans le cabinet des princes, on dans (]uel(ine ntV'ociation |>artieulière : ainsi notre nation n'est point cxcitce à faire les nicnics etVorts (jue les (Irecs pour dominer |iar la parole. L'usag:e publie de rclo(|uence est maintenant presque borné aux pivdicaleurs et aux avocats.
Nos avocats n'ont pas autant dardenr pour ^M«:ner le procès de la rente d'un p;ntionliiT, que les rbéteurs de la CînVc avoicnt il'andjition
façon douce , gracieuse el insimianle , ])om- faire aimer la \éiilé , (rnifin-fitr ; il laiit parler d'une façon Lirande et \éliérnente (piaud on a besoin d'entraîner les liommes et de les arraclier à leurs passions, ynnulilrr. il ajoute (ju'on ne tloit user des expressions qui plaisent , qu'à cause (pi'il y a peu d'boimues assez raisonnables pour L'oùler une \«'riléqui est sèelie et nue dans INI discours, l'oiw le ^'enre sublime et véliémeut , il ne \eut point ([u'il soit Henri: .Vo« (a m verhovum nrnniiùiis rinntuin est , ijitùm
riulentuin (iiiimi affectihus Fertur fjm'ppe
inifjctu SUD , et elociitionis pulc/irituilinem , si (icrurri'nt , vi reriim nijtit . non cttrâ decoris itssiiiiiit '. « Lu bonuue , dit encore ce Père * ,
pour s'emparer de l'autorité suprènte dans une » qui combat lrès-.t)ura|.'eusement avec une
république. Un avocat ne perd rien, et };aj,'ue » é|)ee cnricliie d'or et de |)ierreries , se sert de
même de l'argent, en perdant la cause qu'il » ces armes parce qu'elles sont propres au com-
plaide. Est-il jeune? il se bàle de plaider avec » bat . sans penser à leur prix. » Il ajoute que
un peu d'élégance pour ac(iuérir quelque repu- Dieu a\oit permis (pie saint (Iy|)rien eût mis
talion, el sans avoir jamais étudié ni le fond des des ornemens alVectés dans sa lettre à honat ,
lois ni les grands modèles de l'antiquité. A-l-il <( alin (jue la [)Ostérité put voir combien la pu-
quelque réputation établie ? il cesse de plaider, » relé de lu doctrine cbrétienne l'avoit corrigé
ot se borne aux consultations, où il s'enricbil. » de cet excès , et l'avoit lamcné à une élo-
Les avocats les plus estimables sont ceux (pii » quence plus grave et plus modeste *. » Mais
exposent nettement les faits, qui remontent rien n'est plus toucbant que les deux bistoires
avec précision à un principe de droit, et qui (|ue saint Augustin nous raconte [»our nous
répondent aux objections suivant ce principe, instruire de la manière de pr<5clier avec fruit.
Mais où sont ceux qui possèdent le grand art jjans la première occasion il n'étoit encore
d'enlever la persuasion et de remuer les cœurs que prêtre. Le saint évéque Valère le faisoit
de tout un peuple ? parler pour corriger le peuple d'llip|ionc de
(Iserai-je parler avec la même liberté sur les Pabus des festins trop libres dans les solenni-
prédicaleurs ? Dieu sait combien je révère les tés *. Il prit en main le livre des Écritures: il
ministres de la parole de Dieu ; mais je ne y lut les reprocbes les plus vé'bémens. il con-
blesse aucun d'entre eux personnellement, en jura ses auditeurs , par les opprobres, par les
remarquant en général (ju'ils ne sont pas tons douleurs de .lésus-Cbrist , par sa croix , par son
également lnirid>les et détaclu'-s. Déjeunes gens ^ang, de ne se perdre point eux-mêmes, d'a-
sans réputation se bâtent de prt'cber : le public voir pitié de celui qui leur parloil avec tant
s'imagine voir (pi'ils cliercbeut moins la gloire d'alledion , et de se souvenir du vénérable vieil-
de Dieu que la leur, et qu'ils sont plus occu|)és Jard Valère , qui l'avoit cbargé , par sa tendresse
de leur fortune que du sjilul des ;\mes. Ils ])ar- pou,- eux , de leur annoncer la vérité. (( Ce ne
lent en orateurs brillans plutôt (ju'en ministres „ jut point , dit-il . eu plemant sur eux que je
de Jésus-Cbrist el en dispensateurs de ses mys- „ |,.j; \\^ plem-er ; mais, pendant <pie je parlois,
lères. Ce n'est point av(,'c cette ostentation de „ \^,^^y^ larmes prévinrent les miemies. J'avoue
|>arolesque saint Pierre annoncoit Jésus crucilié „ que je ne pus point alors me retenir. Après
dans ces sermons qui convertissoient tant de „ que nous eûmes pleuré enseml)le , je com-
milliers d'bonmies. „ niencai à espérer fortement leur correction. »
Veut-on apprendre de saint Augustin les d^u^ la ^uite il abandonna le discours (pi il règles d'unt; éloquence st-rit-usc et eflicace? il dislingue , après Cicéron , trois divers gemes suivant les(jnels on peut parler.il faul.dilil ' . parler d'une façon abaissée cl familière , polir instruire . suf/iinss'- ; il faut parler d'une
• De UiK-l. chritl. Iib. is, u. 3» il 38 : I. Iir, |>. 7» cl 7'J.
> Il ctt iiiuiiin |iari' ilii rlinriiic ilr< r\pr<*>i>ii<n» , i|U«> ti>lii'-
iiii'iil |)nr If» lllllll^^•llll•ll^ iIp raiiif Or »a |>ri)|>r«« Unre
rciilraliii-; et !>l l'i'li'cniiif ilu liili|;a(jf t'uirrr « lui, il U ii;ii»il |>;ir la i;raiiilfiir ilu »ujol , »aii» se iiu-llrc l'ii |h-iiii' de riinioiiiciil. Il>i<l. M. 4-i : p. 01.
' Ihiil. |i. »J. — > /><• /^«^ <7irMf. Iil>. IV . II. 31 : I, III , I' 76. — ^ A./'- '^'^"^ » '"^ tlip- i H. I'- *•* '1 »«"'l-
LETTRE SUR LES OCCUPATIONS lU-: L'ACADÉMIE.
avoil préparé , parro(iu'il ne lui par(Mssi)il plus convenable à la ilis])ositi()u dos esprits, l'^uliu il eut la consolation de \oir ce peuple docile et corrijjé dès ce jour-là.
Voici Tantre occasion où ce Père enleva les cœurs. Ecoutons ses paroles ' : « Il faut bien se » fi;arder de croire qu'un lionnuea parlé d'uiie » laçon frrande et sublime , quand on lui a » donné de fréquentes acclamations et de Lirands » ap[)laudisseinens. Les jeux d'esprit du plus » bas genre, et les ornemcns du genre tenqié- » ré , attirent de tels succès : mais le genre su- » blime accable par son poids , el ôte même la )^ parole ; il réduit an\ larmes, l'endant que » je tàcbois de persuader au peuple de Césarée » en Mauritanie, qu'il devoit abolir un cond)al
» des citoyens , où les parcns , les frères,
» les pères et les enfans , divisés en deux partis, » combattoient en public pendant plusieurs » jours de suite, en un certain tcnqis de l'an- » née, et où cbacun s'efforcoit de tuer celui » qu'il attaquoit : je me servis , selon toute » l'étendue de mes forces, des plus grandes » expressions , pour déraciner des cœurs et des » mœurs de ce peuple une coutume si cruelle » et si invétérée. Je ne crus néanmoins avoir » rien gagné , pendant que je n'entendis que » leurs acclamations ! mais j'espérai quand je » les vis pleurer. Les acclamations montroient » que je les avois instruits , et que mon discours » leur faisoit plaisir; mais leurs larmes marquè- » rent qu'ils étoient cbangés. Quand je les vis » couler, je crus que cette horrible coutume , » qu'ils avoieut reçue de leurs ancêtres , et qui » les tyrannisoit depuis si long-temps , seroit
» abolie ïl y a déjà environ huit ans, ou
» même plus , que ce peuple , par la grâce de » Jésus-Christ, n'a entrepris rien de.^emblable.»
Si saint Augustin eût afîoibli son discours par les ornemens affectés du genre fleuri , il ne seroit jamais parvenu à corriger les peuples d'Hippone el de Césarée.
Démosthène a suivi celte règle de la véritable éloquence. « 0 Athéniens, disoit-il % ne croyez » pas que Philippe soit connue une divinité à » laquelle la fortune soit attachée. Parmi les » hommes qui paroissent dévoués à ses intérêts, » il y en a qui le ha'issent, qui le craignent,
» qui en sont envieux Mais toutes ces choses
» demeurent comme ensevelies par votre len- » teur et votre négligence.... Voyez, ô Athé- » niens , en quel état vous êtes réduits : ce mé- » chant homme est parvenu jusqu'au point de
1 De Dort, r/n-isf. lili. IV, II. .j3 : IL 87.-^1""' Philip,
» ne \(Mis laisser plus le choix entre la vigilance » et l'inaction, il vous menace ; il parle, dit- )' on , avec arrogance ; il ne [)eut plus se con- » leuler de ce (pi'il a conquis sur vous; il étend » de plus en ])lus cha(jue jour ses projets j)our )i vous subjuguer ; il vous tend des pièges de » tous les côtés , pendant que vous êtes sans » cesse en arrière et sans mouvement. Quand )) est-ce donc , o Athéniens , que vous ferez ce » qu'il faut fain;? (piand est-ce que nous ver- » rons (pjelque chose de vous? quand est-ce » (pie la nécessité vous y déterminera? Mais » que faut-il croire de ce qui se fait actuelle- » ment? Ma pensée est qu'il n'y a , pour des » hommes libres , aucune plus pressante néces- » site que celle qui résulte de la honte d'avoir » mal conduit ses propres all'aires. Voulez-vous » achever de perdre votre temps ! Chacun ira- » t-il encore çà et là dans la place publique, » faisant celte question , N'ij a-t-il, uncnnc nou- » velle? \i\\ ! que peut- il y avoir de plus nou- » veau, que de voir un honmie de Macédoine qui » dompte les Athéniens et qui gouverne toute la )) Crèce? Philippe est mort, dit quelqu'un. Non, » dit un autre, il n'est que malade. Eh! que » vous importe, puisque, s'il n'étoit plus, vous » vous feriez bientôt un autre Philippe? »
Voilà le bon sens qui parle , sans autre ornement que sa force. Il rend la vérité sensible à tout le peuple; il le réveille, il le pique , il lui montre l'abîme ouvert. Tout est dit pour le salut commun ; aucun mot n'est pour l'orateur. Tout instruit et touche ; rien ne brille.
Il est vrai que les Romains suivirent assez tard l'exemple des Grecs pour cultiver les belles-lettres.
Graiis ingeiiiiim , Graiis iledit ore rotundo Musa loqui, prai'ter laudem niillius avaris. Romani piR'ii longis rationibus assem , etc. '.
Les Romains étoient occupés des lois , de la guerre , de l'agriculture et du commerce d'argent. C'est ce qui faisoit dire à Virgile :
Exciideiil alii spirantia nioUifis ara , etc.
Tu regere inipiTio populos, Iloiiiane . uiemcnto ^.
' HoKAT. </(■ ,-//•/. poct. V, 323-3-20. Les Grecs tnuicnt reçu delà faveur des eieux Le fluinbeau du jji'iiii' et la langue des dieux. Ce peuple aime la gldiie, el Taiine avec ivresse : Mais l\(Miie au\ vils calculs élève s;i jeunesse, D.uiu.
2 Jineid. VI, V. 848-8b2.
IVautres avec plus d'arl , ou l'.'une habile uiain ,
Feriinl vivre le marbre el respirer l'airain
Toi, Uoiiiaiii, sou\iens-loi île régir Funiveis. Dililli:.
LETTUF. SI II I.KS (iCCI l'ATInNs m; I. ACAItl': MIK.
(■rl\
Salliislc l'ait un Ixaii itoitrait îles iiiiriiis ili: raïK'ienne Hoiiu' , vu a\uiiaiit (luClle lu-gligeoit les U'ilrt's :
Prw/entissiinus quisipie negutiosus maxime erat. Inyenium ncmo sine curjture exevccbat. Oplimus ijiiist/ue /'acen'i/uàm direrr , suti ab a/iis benefoctii laudtn i i/iiàin ijisr alioriim iKtnarc maU'hat '.
11 laiil ui-aniiuùiis a\oui'r , sui\aiilU' rap|Kirl tli- rik'-Li\i'. i\\\c roloquL'iicc nerNoiisc l'I pi»piilaire éloil ili'jà liifii rulti\ée à Uoiiio ilt-s le temps lie Maiilius. Cet liomiue , tjui avoit sauvé le (ia[)itule ctmtre les (îauiois , \uuloil soulever le peuple conlie le gouveriieuieut : (Jiwustjue tuiidem . dit-il , - iynurabitis rires restrus , guas natura ne bel/nos qtiidem iynorare voluitY Sumerute sullem (jHut ipsisitis.... Tamen acri'us crederem ros pro liberlafe qiuhn illus pro duini-
mitiune vertaturus fjuuusijur tue circuin-
spectabitis? Eijo (juidi'in nulli rvstn'int deem ■' . etc. Ce puissant orateur enlevoit tout le peuple pour se prueurer Tinipunité, eu tendant les inains vers le Capitule qu'il avoit sauvé autrefois. Hii 110 piitoliteuir saniiirl de la iiiullilude, qu'en le ujenant dans un bois sacré d'oii il ne pouvoit |)lus inoutrer le Capitole aux citoyens. Apparuit tribunis , dit Tite-Livc*, nisi ocuius quoqite liomimun libérassent ab tnnti memoria decoris , mouqiunn fore , /'// pra'occupafis bene-
ficioanimis, cero criniini lociim /bi criinen
valuit *, etc. Chacun sait cond)icu l'éloquence des (M-acqurs causa de troubles. Celle de Catilina mit la république dans le plus grand péril. Mais celte éloquence ne tendoit qu'à persuader, et à émouvoir les passions : le bel-esprit n'y élolt d'aucun usa^'e. Un déclainateur lleuri n'auroit eu aucune ione dans les alVaires.
' RfU. (util. n. 8.
i;iir/ \vs Hciinairio, los i>!iis huliilos «Muii'iil li'S plus miujM-s : iiii III- v|iaiii|l |i<iiiit !.•> fXiTiiirs ili- rc«|>ril ili- <<'U\ du i-iir|>». l'lii> j..liiii\ (le liicii a(îir i|ut' ili- liicii piirliT. Inut liiiiiiiiii' lie iitiTilc aiiuml iiiiruv r»iri- Mrs ïiiinns i|ii'i)ii |>iit Imicr, i|U<- lit* raiiMili-r lellcs (les autres. Don ii.mli.i..
* TiT l.iv. ///«/. lil). VI, cap, XMii.
' Jus>|u<-s a i|u:iiiil iiiiTi>iiiinlliPi-viiu» iloiic »<ilre forie, IjikIIs i|ue la |iiill<- a l'iiislilirt île la tienne? Ne piiiMet-
viius lin iiiiiiiis supi'Uler \iilre nuinbre? Je me per>u:i-
il.rois que, • oinli illaiil pour \<>lre lilierle, \i>us y niellne/
un peu pliio ili- euuraije <|ui- .eu\ qui m ilialleiil que
pmir leur ivrannie Ne rninplir>x-w>u» jainnis que snr
uiiii seul ? Assuieiiielil je ne inaiiquvrai jamais a pas un île >iius. I>| Kt«r \\ï. l.v M Ml 1 .
* llisi. Iil». M , cap. XX.
* Les Iribuns \irenl clairemenl que laiil que le» )eu\ île» Ronnili» ^erlll. ni rapli^i-s par la wie iruii manuuienl qui relrae.iil lies »»u\eiiirii »l b'""*""^ I»""" Vaul.us . la pre.M - I upalion il'un ki niiinl Inenfaii pié\au>lr<>il l"ujour» loulre
la i.in\ielion lie Kiu< rime Al»r» le» imulpalioiu re«leienl
dans loule leur force, eli . DiKtvf ui. L* Malul.
KiiMi II i'nI plus simple cpie Hnilus , cpiaud ils»' rend su|»éiieur à Cicéroii , jusipi'à le repn'iidiT et à le cont'oiidn' : «c V<»us dcmaude/. , » lui dit-il ', la vie à Octave : quelle mort seroil » aussi funeste? Vous montre/, par crltr de- » maiidi- . (|iie la tyrannie n'est pas détruite , » ri qu'on n'a lait (pie clianj^er de tyran. \Wn toiinois>>i'7, vos paroles. NifZ, si nous l'ose/ , » que c<'tt»' priéri' ne coiiNieiit (pi'à un roi à » qui elle est laite par un liomme réduit à la » servitude. \()us dites que vous ne lui deman- » de/, (|u'uiit' seule ^r;\ce ; savoir, qu'il veuille » bien sauver la vie des citoyens (|ui ont l'es- » tiiiii- des lionuéles {.'eus et de tout le pciipli' M romain. <J""' ^\oi\c ! à moins qu'il ne le » veuille, nous ne serons plus? Mais il vaut » mieux n'èlre plus que d'être par lui. Non , je » ne dois |ioiiit que tous les dieux soient <lé- » claies coulée le salut de Hume . jusqu'au )) point de vouloir ipi'oii demande à Uctave la » vie d'aucun citoyen , encore moins celle des
» libérateurs de l'univers 0 Cicéron ! vous
» avoue/. (ju'Octave a un tel pouvoir, et vous » êtes de ses amis! Mais, si vous m'aimez, poii- » vez-vous désirer de me voir à Uome lorsqu'il » faudroit me recommander à cet enfant aliii » (juc j'eusse la permission d'y aller? Huel est » (loue celui que vous remerciez de ce qu'il » suufVie que je vive encore? Faut-il regarder » comme un bonheur , de ce qu'on demande
» cette {,'ri\ce à Octave plutôt qu'à Antoine?
» C'est celte foiblesse et ce désespoir, que les M autres ont à se reprocher comme vous , qui » ont inspiré à Césiir l'ambition de se faire
» roi Si nous nous soinenions qe.e nous
» sommes lloniains ils n'auroient pas eu
» plus d'audace pour einaliir la tyrannie, (jue » nous de courage pour la repousser.... U ven- » geur de tant de crimes , je crains que vous » n'ayez fait que retarder un peu notre chute ! )) (îommeiil pouvez-vous \oir ce que vous a\ez » fait? etc. »
Combien ce discours seroit-il énervé , indécent et avili , si on y mettoit des pointes et des jeux d'esprit? Faut-il ipie les hommes chargés de parler en apôtres recueillent avec tant d'afVectatiiiii le-. Ileui-s que héiiioslhène , Manliiis et Hriitus ont foulées aiiv pieds? Faut-il croire (pie les ministres évangeli(pies sont moins st'-rieusement touchés du salut éternel des peuples, que Déiiioslhène ne l'étoit de la libi rté de s;i pairie , (pie Maiiliiis n'axoit d'ambition pour séduire la iiiiillitude . i|ue |{rutiis n'avoil de
' Apud (^iLi.u. t-pii'. ntl Uruliim, h/iifl. \\\.