LETTRE STIR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
courage jioui' aimer mieux la mort (ju une vie L Ikuiiiiu^ dinue d'tMre écouté est celui qui ne
(lue au tyran? jse sert do la |)arole (jue pour la pensée , cl de
J'avoue (]ue le uenre lleuri a ses f;ràces; mais 'la jicnsée que poin- la vérité et la vertu. Rien
elles sont d(''[)laeées dans les di.seours où il ne n'est plus méprisable qu'un parleur de métier ,
s'agit point d'un jeu d'es[uit plein de délicatesse, qui l'ait de ses paroles ce qu'un charlatan l'ait
et où les grandes passions doivent parler. Le ' genre fleuri n'atteint jamais au sublime. Qu'estce que les anciens a\uoient dit d'une tragédie où lléculte auroit déploiv ses malheurs par des pointes ? La \iaie douleur ne parle point ainsi. Que pourroil-on croire d'un prédicateur qui \icndroit montrer aux péchcuis le jugement de Dieu pendant sin* leur tète , et l'enfer ouvert sous leurs pieds, avec lesje\i\ de mots les plus aiïectés ?
) Il y a une bienséance à garder pour les pa- ' rôles comme pour les habits. Une veuve désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderie . de frisure et de rubans. Va missioimaire apostolique ne doit point l'aire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornemens all'ectés. Les païens mêmes auraient été indignés de voir une comédie si mal jouée.
El riilputibus nn-idcnl , ila ilcnlibiis adllrnl liiiniani vultus. Si vis me flore , doleiidum est, l'iiiiiîun ipsi tibi; tune tua nie inl'ortuiiia la'deut , Telepbe, vei Peleu : malè si mandata b)quéris, Aut dorniitabo , aut ridebo. Tristia mœstum Vultum verba décent K
Il ne faut point faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole , dont un déclamatcur se sert pour iuq)Oser à la foiblc imagination de la multitude et pour tratiquer i de la parole : c'est un art très-sérieux , qui est ? destine à instruire , à réprimer les passions , à corriger les mœurs , à soutenir les lois , à diriger les délibérations publiques , à rendre les hommes bons et heureux. IMus un déclamateur feroit d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours , plus je me révollerois contre sa vanité : son empressement pour faire admirer son esprit me paroîtroit le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un lionmie sérieux, qui me parle pour moi , et non pour lui ; qui \euille mon salut , et non sa vaine gloire.
1 Hor.AT. de. M. pocl. V. 101-106, On rit avec lis fous ; prés des iiilorlunés On pleure; tani l'exemple a t\o l'orro el de cinrmes! Pleurez , si vous voulez faire couler mes hirmes. Acteurs qui retracez des héros miillieureux , Je ris ou je m'endors au milieu de vos jeux, Si le slyle eonirasic avec le personnage : Le slyle doit changer ainsi (lUi- le visaije. Le chagrin paroll-il sur le front de l'acteur? 11 faut que sou discours respire la douleur, Dauu.
de ses remèdes.
Je prends pour juges de cette question les pa'iens mêmes. Platon ne permet dans sa républi(jue aucune nmsiqiie avec les tons eiléunnés des Lydiens; les l^at^édémoniens exduoient de la leur tons les instrumens trop composés qui ])ouvoienl amollir les cœurs. L'harmonie tpii ne va (pi'à flatter l'oreille n'est tprim amusement de gens faibles et oisifs , elle est indigne d'une république bien policée . elle n'est bonne iju'autant que les sons y conviennent au sens des j)aroles, et que les paroles y inspirent des sentimens vertueux. La peinture , la sculpture , et les autres beaux-arts , doivent a\oir le même but. L'éloquence doit , sans doute , entrer d;ms le même dessein ; le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-poids des mauvaises passions , el pour rendre la vertu aimable.
Je voudrois qu'un orateur se préparât longtemps en général pour acquérir un bjuds de connoissances , et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrois que cette préparation générale le mît en état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrois qu'il fût naturellement très-sensé , et qu'il ramenât tout au bon sens; qu'il fît de solides études ; qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais qu'il se défiât de son imagination , pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable dont il tireroit les conséquences naturelles.
Seribendi rectè sapere est, principiiim et fons.
Rem tibi Socraticai polerunt ostendere cbartae ,
Verbaque pi'ovisam rem non invisa sequeiitur.
Qui didicit patri* quid debeat, et quid aniieis, etc. ^
D'ordinaire , lin déclamateur fleuri ne con- ' noîl point les pinncipes d'une saine philosophie, ni ceux de la doclrine évangélique pour perfectionner les mceui's. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui
1 HoRAT. de Art. poet. v. 309-3J2.
Le bon sens des beaux vers est la source première. Poètes, de Socrate apprenez a penser, Vous parviendrez sans peine à vous bien énoucci'. L'écrivain qui connolt les senlimens d'un frère, Les droits de l'amitié, la tendresse d'un père, etc. Dauu.
LETTRr: SI i; i.Ks (ir.ciTATUtNs in: I. k.adk.mif:.
inanqiu» le plus csl le fond dos » lioscs : il sait niiicitiKinc in'senl pas la iicaulf cl la forcede
parler avec j:r;\ce sans savoir ce (ju'il faut diri- ; • l'tlc iiiiilé et de ci'l ordre , n'a encore rien vn il énerve les plus irrandes vérités par un tour au ^;rand jour; il n'a \u (pie des ombres dans vain ot trop orné. la caverne de Platon '. Hue diroil-ou d'un ar-
Au contraire , (e \érital,>l«; orateur n'drne son \ rhitecle (|ui ne sentiroit aucuiio diiïérerice endiscours cpie de vérités lumineuses . tpie de sen-K tre nu grand pilais dont tous les ItAtimens setiineus uoliles . (pu- d'cvpressions l'orl»'s et pro- / roient proportionnés j)our l'oiiner im tout dans pitrliounées à ce tpi il tâche d'inspirer ; il pense, le même dessein; et un amas coul'us de pelits il sent, et la |taroli> suit, n 11 ne dépend point ('diliccs (pii ne l'eroienl point un vrai tout,
(pioitpi'iis lussent les uns auprès des autres ? (Jut'llc comparaison entre le tlolisée et une multitude confuse de maisons irré;.'ulières d'une ville ! In ouvrai:e n'ii une véritable unité (juc quand ou ni' |u'iit rien eu «"iler san> coujicr ilan> le vif.
H u a un véritable ordre (jue quand on ne peut en déplacer aucune |)artie sans aiïoiblir,
» dos paroles , dit saint Au-ruslin ' . mais les » paroles dépendent de lui. » lu lionnne (|ui a l'ame forte et grande . a\ec «picKpie facilité naturelle de |)arler et nu grand evercice, ne doit jamais craindre (pie les termes lui maïKjiieut : ses moindres discours auront des traits originaux , que les dédamateurs lleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est iioiiit esclave des mots,
il va droit à la vérité , il sait que la passion est sans obscurcir, sans déranger le tout. C'est ce comme l'àme de la pande. Il remonte d'abord qu'Horace explique paifaitomeut : au premier |>riucipe sur la matière qu'il veut débrouiller; il met ce principe dans son pro- nec lucidus ordo.
mier point de vue ; il le tourne et le retourne , pour y accoutumer ses auditeurs les moins pénétrans ; il descend juscpi'aux dernières conséquences par un encbaîuemeut cijurl et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout : elle prépare , elle amène, elle appuie une autre vérité qui a besoin de son secours
Onlinis liii'O viilus erit el venus, aiit epo fallor, l't jam nunc dii:at jaiii iiunc dobentia dici , ['leraque dilTirat , el piacsens in leuipus oinillat *.
Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne |)Ossède pas assez de matière; il n'a qu'un goût imparfait el qu'un demi-
Cet arrangement sert à éviter les répétitions ?^'"'^- '^'O'/l'-e est ce qu'il y a .le plus rare
qu'on |)eul épargner au lecteur ; mais il ne retranche aucune dos ré[)étitions par lesipielles il est essentiel de ramener souvent l'auditeur au point qui décide lui seul de tout.
Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe , comme du
dans les opérations de l'esprit : quand l'ordre, la justesse , la force et la véliémeiice se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu , tout pénélré el tout embrassé . pour savoir la jjlace précise de chaque mot : c'est ce qu'un déclamateur, livre à son imagi-
centre, se répand la lumière sur toutes les "ation et sans science , ne peut discerner parties de cet ouvrage ; de même qu'un pein- Isocrate est doux, insinuant, plein .1 élégance;
tre place dans son tableau le jour, en sorte que "''"^ peut-on le comparer a Homère? Allons \
d'un seul endroit il distribue à chaque objet P'"* •'^"" '■ j'' ne crains pas de dire que Demos- ,
son degré de lumière. Tout le discours est un ; ^'"'"^ '"^ l"^''"^' supérieur à Cicéron. Je pro-
il se réduit à une seule proposition mise au teste que |)ersoune n admire Ciceron plus que
plus grand jour par des tours variés. Celte J*-* '^ •''"' ' '' ««n.bellit tout ce qu'il touche . il
unité de dessein fait qu'on voit , d'un seul coup '•"' l"">neur a la parole, il fait des mots ce qu'un
d'œil, l'ouvrage entier, comme on voit de la ""''''^ " ''" '••"'■'"• **'"''= '' •' J'' "'^ «'"^ '"'"-
place puOîque d'une ville toutes les rues el ''"'" ''e sortes d esprit; il est même court et vo-
toules les portes , quand toutes les rues sont '"'""^"' t""'^"* '^'^ '^"^ 'li^ 'l ^eul l'être , contre
droites, égales en svmétri.-. Le discours est la ^''^'l'"'»' contre Verres, contre Antome. Mais
proposition déN,dopl.ée; la proposition est le «i» 'emarque quelque parure dans son discours :
discours en abrém*. ' '"' i •'^' "»erveilleux , mais on l'entrevoit :
Denique sil quudvis jimplex diintaxat et iiinmi '.
« lie IhM-l.rlirixl, lili. iv . n. Cl : [>. 00. * lli>RAl.rfc./r/. fHirl. V, J3.
H f-iUt (|ii<- loul ouvrage , a ruiiili- IMrli- ,
De la kimiiluilv iiuu» ulTrr le niuitetc. Dahi ,
' V.ivi-/ mil' iicilf, a Cl' «uji'l, ilaii» U Ixllrr vi* iiir lu Krliyioii , >i-<l(*»Ui, I. |iriMiiii-r.
» \U>n. Dr .fit. l'ifl. \. i\-k\.
Cliuiiil-uii liii'ii? on IrniiVf avrr hrihlO l.'i'\|>rf»»iiM( hriirrinf, l'i l'iinlro , cl la ctarli^ l.'onln' a Mu-nycuv, l'i«iin , <■«( liii-iii<'ii)<> une (]ràr<- ; L'r»i>ril juJk'Ivui u-ul luul >uii' a la (ilaci-, Dahl.
LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADi::MTE.
roialour en pensant an salut de la ivpubliqne. ne s'oublie pas et ne se laisse jwis oublier. Uéuiosthène paroîl sortir de soi , li ne voir (jne la l^atrie. 11 ne elierclie point le beau, il le fait sans y penser; il est au-dessus de l'admiration. H se sei't de la parole connue un bounue modeste de son babil pour se eomrir. 11 tonne . il l'oudroie; c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer parce qu'on est saisi ; on pense aux choses qu'il dit. cl non à ses paroles. ();i le perd de vue ; on n'est occupé (juede Pbili[)pe qui en\aliit tout. Je suis cbariué de ces lieux orateurs ; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art inlini et de la maf;niti(iue éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène.
L'art se décrédile lui-mèn)e ; il se trahit en se montrant. « Isocrate , dit Lon<iin * , est » tombé dans une tante de petit écolier.... Kt » voici par oii il dcluile : Puisque le discours a » naturelle) non lu rcrtu de rendre les choses » (jriindes petites , et les petites grandes ; qu'il i> sait donner les (jrâces de la nouveauté aux ï) choses les plus vieilles, et qu il fait paroitre » vieilles celles qui sont nouvelle ment faites — » Est-ce ainsi , dira quelqu'un , ô Isocrate , « que vous allez changer tontes choses à l'é- » gard des Lacédémoniens et des Athéniens? » En faisant de cette sorte l'éloge du discours, » il fait proprement une exorde pour avertir » ses auditeurs de ne rien croire de ce qu'il va dire. ^) En effet, c'est déclarer au monde que les orateurs ne sont que des sophistes , tels que le Gorgias de Platon et que les autres rhéteurs de la Grèce , qui abusoient de la parole pour imposer au peuple.
Si l'éloquence demande que l'orateur soit homme de bien, et cru tel, pour toutes les affaires les plus profanes , à combien plus forte raison doit-on croire ces paroles de saint Augustin sur les honnnes qui ne doivent parler qu'en apôtres! « Celui-là parle avec sublimité, » dont la vie ne peut être exposée à aucun mé- » pris. » Que peut-on espérer des discours d'un jeune homme sans fonds d'étude, sans expérience , sans réputation acquise , qui se joue de la parole, et qui veut peut-être faire fortune dans le ministère , où il s'agit d'être pauvre avec Jésus-Christ, de porter la croix avec lui en se renonçant , et de vaincre les passions des hommes pour les convertir?
Je ne puis me résoudre àlînir cet article sans dire un mot de l'éloquence des Pères. Certaines
1 Bu Siihl. ch. XXXI.
persomies éclairées ne leur font pas une exacte justice. ( )n en juge par «pieUpic nn'lapluire (hue de Terlullien, par (piel([ue ])ério(U' eiillrc de saint (-y[)rien, p.ar (pielipie eudroit obscur d<» saint Andiroise, par (piebjue aidilhèse subtib; et riméede Siiint Augustin, par qiiehjues jeux de mots de siiint Pierre-t'brysulogne. Mais il faut avoir égard au goût dépravé des tenq)S où les Pères ont vécu. Le goût commençoit à se gâter à Rome peu tle teuq;)s après celui d'Auguste. Juvénal a moins de délicatesse qu'Horace ; Sénè(jU(' le tragique et Lucainont une enlliu'e chotpianle. Home loud)oit ; les études d'Athènes même étoient déchues quand saint Rasile et saint Grégoire de Nazianze y allèrent. Les raffmemens d'esprit avoient prévalu. Les Pères, instruits par les mauvais rhéteurs de leui's temps, étoient entraînés dans le préjugé nnivei'sel : c'est à quoi les sages mêmes ne résistent presque jamais. On ne croyoit pas qu'il fut i)ermis de parler d'une façon siiiq)le et naturelle. Le monde étoit, [)Our la parole , dans l'état où il seroit pour les lia!)its , si personne n'osoit j)aroître vêtu d'une belle étolfe sans la charger de la plus épaisse broderie. Suivant cette mode , il ne falloit point parler, il falloit déclamer. Mais si on veut avoir la patience d'examiner les écrits des Pères , on y verra des choses d'un grand prix. Saint Cyprien a une magnanimité et une véhémence qui ressemble à celle de Démosthène. On trouve dans saint Chrysostôme un jugement exquis, des images nobles, une morale sensible et aimable. Saint Augustin est tout ensemble sublime et populaire ; il remonte aux plus hauts principes par les tours les plus familiers; il interroge, il se fait interroger, il répond ; c'est une conversation entre lui et son auditeur : les comparaisons viennent à propos dissiper tous les doutes : nous l'avons vu descendre jusqu'aux dernières grossièretés de la populace pour la redresser. Saint Bernard a été un prodige dans un siècle barbare : on trouve en lui de la délicatesse, de l'élévation , du tour, de la tendresse et de la véhémence. On est étonné de tout ce qu'il y a de beau et de grand dans les Pères, quand on connoît les siècles où ils ont écrit. On pardonne à Montaigne des expressions gasconnes, etàMarot un vieux langage : pourquoi ne veut-on pas passer aux Pères l'enflure de leur temps, avec laquelle on trouveroit des vérités précieuses et exprimées par les traits les plus forts? Mais il ne m'appartient pas de ftiire ici l'ouvrage qui est réservé à quelque savante main ; il me suffit de proposer en gros ce qu'on peut
LETl^RK SIH IFS OCCrPATIONS lU: I.ACAhKMIK
attemlro (lo raulciir tl'iuK' i'\ri'llciilf lUn'Inriqiu'. Il pi'iil finlifllir suii ouvraj^e on luiilanl Cicéron par le niélaum- des exemples avec les préceptes. « Les liomiiiis qui oui un ^vuie pé- » nétraul et rapiilc , dit saint Aii^Misliii ' . proo lileiit plii> l'aiiliMiii'iit dans rt'hKpiciirc en » lisant les disinurs tles honinifs il(i(|iifris . » qu'en étudiant les jiiéceiites niiMiies d<' lait. )i On pounuil faire une ai^iéalde peinture des, divers caractères des orateurs , de leurs rno'urs, de leurs goûts el de leurs maximes. 11 laiidroit[ même les comparer ensemble , poin* donner au lecteur de quoi juj^er du degré d'excellence de. cliacnn <r<'nli'et'U\.
PROJF.T DK POKTigiK.
I'ne Poétique ne me paroitroit pas moins à «iésirer qu'une Uliétoritine. La poésie est pins sérieuse et [dus utile que le vulgaire ne le croit. La religion a consacré la poésie à son usage dès l'origine du genre humain. Avant que les hommes eussent un texte décriUire divine, les sacrés cantiques qu'ils savoient par cœur conservoient la mémoire de l'origine du monde et la tradition des merveilles de iJieu. Hien n'égale la magnilicence et le transport des cantiques de Moïse ; le livre de Job est un poème plein des ligures les plus hardies et les plus majestueuses ; le Cantique des Cantiques exprime avec gr;\ce et tendresse l'union mvslérieuse de Dieu épojx avec l'aine de riiomme qui desienl son épouse; les Psaumes seront l'admiration et la consolation de tous les siècles et de tous les peuples où le vrai Dieu sera connu et senti. Toute l'Kcrilure est [deine de poésie , dans les endroits mêmes où l'on ne trouve aucune trace de versilicalion.
D'ailleurs la poésie à donné au monde l»;s premières lois : c'est elle qui a adouci les hommes farouches et sauvages, qui les a rassemblés des forêts où ils éloienl épars et crrans, qui les a jiolicés. qui a réglé lesmu-urs, (pu a furmé les fanjilles et les nations, (jui a fait sentir les douceui-s de la société, qui a rap[»elé l'usage de la raison, cultivé la vertu, «-t inventé les beauxarts ; c'est elle cpii a élevé les courages pour la guerre, et qui lésa modérés pour la paix.
Silvcslri's lioininc!! , saccr iiitcrpro^iiie deoruiii , Cicdibusel \iclu ffril" il.t.rniil Ui|ili.ii-< ,
i Di- Dori. rhrul. hli. i\ , 11. U : p. O". FKNELUN. TOME VI.
nicliis «ili lui»' Icniii' li(.'iis, rallidosquc loono^ : liirtiis ft Aii'liioii , ilicbaiia: roudilor arcis, Saxa uiovt'ro sono (osludiiiis , et prere blaiid;) Ducoru (|iiù vi-lli't. Fuit lia>c sapientia i|iiiiiiilaiii , etc.
Sir lionor <t iioiiuMi divinis vatilius atque (!ariiiinil)iis vonit. Post lins iiisipiiis lloiiicriis, TyrtaMisqui- iiiarcii aiiiiiios in Marlia lidla Vorsibus exacuit '.
La parole animée par les vives images, par les grandes ligures, parle transport des passions et par le charme de riiarmonie. fut nommée le langage des dieux : les peuples les plus barbares mêmes n'y ont pas été insensibles. Autant on iloit mépriser les mauvais poètes, aulaiil dnilon admirer et chérir un grand poète, c|ui ne fait p<»int de la poésie un jeu d'esprit pour s'attirer une vaine gloire, mais qui l'emploie à transporter les hommes en faveur de la sagesse , de la vertu et de la religion.
-Me sera-l-il jiermis de re|)résenler ici ma peine sur ce que la perfection de la versification française me parolt presque impossible ? (]e (jui me conlirme dans cette pensée, est de voir que nos plus grands poètes ont fait beaucoup de vers foibles. Personne n'en a fait de plus beaux que Malherbe ; combien en a-l-il fait qui ne sont guère dignes de lui ! Oux même d'entre nos poètes les plus estimables qui ont eu le moins d'inégalité , en ont fait assez souvent de raboteux, d'obscurs et de languissans : ils ont voulu donnera leur jjensée un tour délicat, et il la faut chercher ; ils sont pleins d'épithèles forcées pour attraper la rime. Kn retranchant certains vers, on ne retrancheroit aucune beauté : c'est ce qu'on remac(|ueroit sans peine, si on examinnit chacun de leurs vers en toute rigueur.
Notre versification perd plus , si je ne me trompe, (jnelle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facilité et d'harmonie. Souvent la rinx- (piun poète va chercher bien loin , le réduit à allonger et à faire
' llollAT. </<• //•/. P'kI. \. ;i>j(-VliJ.
l'ii rliaiilri*, ami tli-s ilifu\ , |iiili( l'iiuniiiu' Muvast*. (,>iii' iiuili riNxiil le ulaiiil , «iiu- suuilliiil U- rai'iia(]f ; (:'i->l lin tiu'iiii |i<-iiil < liariiMiil Ws alIVcux lfi>|ijr<l>, Alll|>lli<>ii .l'illir »lllr cli-vr le» r«lli|'ail» ; Kl II- llllli 11 la lliuill la fabli' l<- piiHwiilf l)i<l>(>tiaiil u »iiii ijre la (ncrrc ul><>ik»aiili<. Ue riioiiiiiii' lirul rmor, |irciiiicri l<'Uitlalfur», (^■t Mgi'» iii!>|iir^ ailiiuciriMil If» tiia-ur\.
Aiiiti <li'k favori» ilri ltlli-> •!>• M<Miiiiir<'
I.i'« iiiiiiit fiin'iil ili'i lor» cuiitatri»» par la gluiri*.
A|irii Or|i|i<-c , nu Mt , ilaiit li-» a||<-> kuivaiit,
l».' T)rl<iTl a'IloiiiiTi' iilal.r l.-« lalin».
A Irur» uiAlt» nircii» l<» oUfirici» »'<iillaiiiiurriMil. l)\iit.
LETTRE Srn LE.^ O^.CL•PATION^; DE L'ACADÉMIE.
l;uii,niii" son discours; il lui faut doux ou li'ois vt'is posliclios pour on amener un tîont il a besoin. Ou est scrupuleux pour n'employer que (les rimes riclies, et on ne l'est ni sur le fond des pensées et des seuliiueus , ni sur la chuté des termes, ni sur les tours naturels, ni sm- la noblesse des expressions. La rime ne nous donne (]ue runiformité des finales , qui est souvent einuiyeus(>. et (prt>n évite dans la prose, tant elle est loin de llatler l'onMlle. C.etle répéliliiui de syllabes linales lasse mémo dans les grands vers héroïques , où deux masculins sont toujours suivis de deux féminins.
Il est vrai qu'on trouve plus d'harninnie dans les odes et dans les stances, où les rimes entrelacées ont plus de cadence et de variété. Mais les grands vers héroïques, qui dcmanderoient le son le plus donx , le plus varie et le plus majestueux, sont souvent ceux qui ont le moins celte jierlection.
Les vers irréguliers ont le même entrelacement de rimes que les odes ; de plus . leur inégalité, sans règle uniforme, donne la liberté de varier leur mesure et leur cadence , suivant qu'on veut s'élever ou se rabaisser. M. de La l'\)ntaine eu a fait un très-bon usage.
Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes ; sans elles notre versitication tondjcroit. Nous n'avons point dans notre langue celte diversité de brèves et de longues, qui faisoit dans le grec et dans le latin la règle des pieds et la mesure des vers. Mais je croirois qu'il seroit à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le moyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie. En relâchant un peu sur la rime, on rendroit la raison plus parfaite ; on viseroit avec plus de facilité au beau, au grand, au simple, au facile ; on épargneroit aux plus grands poètes des tours forcés, desépithètes cousues, des pensées qui ne se présentent pas d'abord assez clairement à l'esprit.
L'exemple des Grecs et des Latins peut nous encourager h prendre cette liberté : leur versilication étoit, sans comparaison, moins gênante que la nôtre ; la rime est plus difticile elle seule que toutes leurs règles ensemble. Les Grecs avoient néanmoins recours aux divers dialectes : de plus, les uns et les autres avoient des syllabes supcrtiues qu'ils ajouloicnt librement pour remplir leurs vers. Horace se donne de grandes commodités pour la versification dans ses Satires , dans ses É pitres , et même en quelques Odes ; pourquoi ne chercherions-nous pas de semblables soulagemeus , nous dont la
versification est si gênante et si capable d'amortir le feu d'un bon poète?
La sévérité de notre langue contre prestpie toutes les inversi(jus de phrases augmente encure infiniment la diiicidté de faire des vers français. On s'est mis à pure perte dans une espèce de torture pour l'aire un ouvrage. Nous serions lenlés de croire (pi'ou a cherché le difficile plulôt (pie le beau. Tdiez nous un poète a autant besoin de penser à l'arrangement d'une s>,llabe qu'aux jdus grands scntimens, qu'aux plus vives peintures , qu'aux traits les plus hardis. Au contraire, les anciens facilitoient , par des inversions fréquentes, les belles cadences, la variété, et les expressions passionnées. Les inversions se tournoient eu grande figure , et tenoient l'esprit suspendu dans l'attente du niervcdleux. C'est ce qu'on voit dans ce commencement d'églogue :
Pasionim niiisam Damonis et Alpliosibœi , Immcinor lierbanim , quos est mirata juvenca Certantes, qiionim stupefacta! carminé lynccs , El mutala suos rcquierunt fluniina cursus , Damonis musaui dicemus cl Âlpliesibcci *.
Otez celle inversion, et mettez ces paroles dans un arrangement de grammairien qui suit la construcUon de la phrase, vous leur ôterez leur mouvement, leur majesté , leur grâce et leur harmonie : c'est cette suspension qui saisit le lecteur. Combien notre langue est-elle timide et scrupuleuse en comparaison ! Oserions-nous imiter ce vers, où tous les mots sont dérangés ?
Arct ager, vilio moricns silit aëris hcilja ^.
Quand Horace veut préparer son lecteur à quelque grand objet, il le mène sans lui montrer où il va et sans le laisser respirer :
Qiialoni ministnim fulniinis alitcm'.
J'avoue qu'il ne faut point introduire lout-
1 ViRCiL. Ecliig. vin, v. 1-5.
Los cliants d'Alplit'sibi'e et les rh;inls ilo Dam on , Los plus hariminiciix des bergers du canton , AUiroionI les Irouiieaux loin de leurs jiàturages , Us rcndoienl allenlils même les loups sauvages, El des fleuves eharmôs ils retardoient le cours. Ma muse à nos bregers re^pétera toujours El les chauts de Damon et ceu\ d'Alphésibéc. L.v 'Rociir.i'.
^ Eclocj. vu , V. 57. Dans nos champs dévorés de soif cl de chaleur Eu vain l'herbe mourante implore la fraîcheur. Tissot.
3 IIOR. Od. lib. IV, Od. \\\ , V. i.
Tel «[ue le noble oiseau ministre du tonnerre. Dari'.
LETTRE SI'R LE^ OCCUPATION:^ DE I/ACADl'MIE.
à-coup dans noire lanpiio iiu grand noiiil»re de ces invci*stons ; on n'y est point ucroiilunu- , elles paroilroieiit dures el pleines d'olisciu'ilé. L'ode pindarique de M. L)espréan\ n'est pas exempte, ce nie ï;end)lf , de cette iniperrection. Je le remarque avec d'autant plus de liberté , que j'admire d'ailleurs les «tuvrafres de ce <;rand poète. Il faudroit rlioisir de proche en proche les in\ersions les plus dou.es et les plus voisines de celles que notre langui" permet déjà. Far exenqde. tout»' notre nation a approuvé celles-ci.
Lh se perdent eus iiniiis ik- maitros di- l;i ti'ire ,
Et Idinhciit avec eux d'une cliutr; cniiunuiie Tons ceux que leur fortune Faisoil leurs serviteurs '.
^{onsard avoit trop entre])ris toul-à-coup. Il avoit forcé notre langue i)ar des inversions trop hardies et obscures ; c'étoit un langage cru et infornuî. Il y ajontoit trop de mots composés, quin'étoient point encore introduits dans le commcrtc de la nation : il parloil français en grec, malgré les Franeais mêmes. H n'avoil pas tort, ce nie semble , de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue , pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification naissante. Mais , en fait de langue , on ne vient à bout de rien sans l'aveu des hommes pour lesquels on parle. Ou ne doit jamais faire deux pas à la fois ; et il faut s'arrêter dès qu'on ne se voit pas suivi de la multitude. La singularité est dangereuse en tout : elle ne peut être excusée dans les clioses qui ne dépendent que de l'usage.
L'excès choquant de Ronsard nous a un peu , jetés dans l'extrémité opposée : on a appauvri , desséché et gêné notre langue. Elle n'ose jamais procéder que suivant la méthode la plus scriijjuleuse et la plus unifoi me de la gram-! maire : on voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène son adj(;ctif connne par la main; son verbe ne manque j)as de, marcher derrière , suivi d'un adverbe qui nel souIVre rien entre deux ; el le régime ap|)elle aussitôt un accusatif, qui ne peut jamais se déplacer. C'est ce i\u\ exclut t<jutc suspension de l'esprit , toute attention . ttjute surprise , toute variété, et souvent toute maguilique cadence.
Je conviens, d'un autre cAlé, qu'on ne doit jamais hasarder aucune locution andtiguë ; ji-
' MoiiiKii». , ['anijj. tilt Pf. (.vi.v.
rois même d'ordinaire, avec Quhitilien , jusqu'à éviter toute phrase que le lecteur entend , mais qu'il pourroit ne pas entendre s'il ne suppléoit pas ce qui \ manque. Il faut une diction siuqde , précise et dégagée , ou tout se dé'veloppe de soi-même et aille an-de\ant du lecteur. Ouand un auteur parle au [)iddic, il n'y a aucune peine (pi'il m; doive prendre pour en épargnera son lecteur; il faut que tout le li-avail soit pour lui seul, el tout le plaisir a\ec tout le fruit pour celui dont il \eul être lu. LU auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée ; il n'y a que les faiseurs d'énigmes qui soient en droit de présenter un sens envelop|ié. Auguste vouloit «luon usât de répétitions fréquentes, plutôt (jue de laisser (pielque péril d'obscurité dans le discours. En ell'et, le premier de tous les devoirs d'un honune, (jui n'écrit que pour être entendu, est de soulager son lecteur en se faisant d'abord entendre. ,, J'avoue que nos {>liis grands [loètes français, / gênés par les lois rigoureuses de notre versili- ^ cation, manquent en quelques endroits de ce degré de clarté parfaite. Un homme qui pense beaucoup veut beaucoup dire ; il ne peut se résoudre à rien perdre ; il sent le prix de tout ce qu'il a trouvé ; il fait de grands efforts |)our renfermer tout dans les bornes étroites d'un vers. On veut même trop de délicatesse, elle dégénère en subtilité. On veut trop éblouir et surprendre : ou veut avoir plus d'esprit que son lecteur, et le lui faire sentir, pour lui eidever son admiration ; au lieu qu'il faudroit n'en avoir jamais plus que lui, el lui en donner mên)e, sans paroître en avoir. On ne se con- . tente pas de la simple raison, des grâces naïves, \ du sentiment le plus vif, qui font la perfection l réelle; on va un |K'U au-delà du but jiar amourprofjre. < lu ne sait pas être sobre ilans la recherche du beau : on ignore l'art de s'arrêter tout court en deçà des ornemens ambitieux. Le mieux auquel on aspire fait qu'on g;\le le bien, ' dit un proverbe italien. On tombe dans le défaut de répandre un peu trop de sel, et de vouloir doimer un goût trop relevé à ce qu'on assaisonne ; on fait comme ceux qui chargent une étoll'e de trop de broderie. Lcgont exquis craint le trop en tout, sans en excepter l'esprit même. L'esprit lasse beaucoup, dès qu'on l'affecte et (pi'on le prodigue. C'est en avoir de resle, ipie d'en savoir retrancher pour s'accommoder à celui de la nndiilude, et pour lui aplanir le chemin. Les poètes (pii (jul le plus d'essor, de génie, d'étendue de jteusées el de fécondité, sont ceux (pii doixent le plus craindre cet écueil
LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
(le lexcès d'esprit. C'est, dira-t-on , nu hoaii défaut, c'est un défaut rare, c'est uu défaut niei-\eilleux. J'cu couvions : mais c'est un vrai défaut, et l'un des ])]us difficiles à corriger. Horace veut qu'un auteur s'exécute sans indulgence sur l'espi'if même :
Vir bonus l't piudeiis versus roprelioiulet inertes , Culpabit (luros; incoinptis allinet atriim Tiansverso calanio siirnum ; anibitiosa reeidet Onianienta; paruni tiaris lucom liare coget '.
On gagne beaucoup en perdant tous les orneniens superllus pour se borner aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. Pour la poésie, comme pour l'arcbitecture, il faut que tous les morceaux nécessaires se tournent en ornemens naturels. Mais tout ornement (|ui n'est qu'ornement est de trop ; reirancbez-le, il ne manque rien, il n'y a que ' la vanité qui en souIVre. Vn auteur qui a trop d'esprit, et qui en veut toujours avoir, lasse et épuise le mien . je n'eu veux point avoir tant. ' S'il en montroit moins, il me laisseroit respirer et me fcroit plus de plaisir : il me tient trop tendu, la lecture de ses vers me devient une étude. Tant d'éclairs m'éblouissent ; je cherche luie lumière douce qui soulage mes foibles yeux. Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'auroit trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Je préfère l'aimable au surpref nant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu'il est auteur, et qui se mette comme de plain-pieden conversation avec moi. Je veux qu'il me mette devant les yeux un laboureur qui craint pour ses moissons, un berger qui ne connoit que son village et son troupeau , une nourrice attendrie pour son petit enfant ; je veux qu'il me fasse penser, non à lui et à son bel esprit, mais aux bergers qu'il fait parler.
Despechis libi suni , uec qui siiii (luœiis , Alexi , Quàm dives pecoris, niveî quàm laclis abundans : Mille niea; Siculis errant in monlibns agn.-n; Lac mibi non œstate novum , non frigore délit :
1 De Art. poet. v. 445 448.
D"iin trait de son crayon le ripidc censeur Efl'ace les endroits qu'a négligés l'auteur. De ce vers qui se traîne il blàuie la foJMesse; 11 ne vous cache point que ce vers dur le blesse : 11 veut qu'on sacrifie une fausse beauté, tju'cn uu passage obscur on jette la clarté. Dari'.
t'.aiito qua> solitus , si quando arinenta vooabat, Aniphion DircaMis in Acla'O AracynUio.
Nec sum adeo informis ; nuper me in littore vidi , Ciini placidum ventis staret mare '
Condiicu celle naïveté champêtre a-t-elle plus de grâce ijuiiu Irai! subtil et rafliné d'un bel esprit !
Ex noto fictinn carmen sequar, ut sibi quivis i^peret idem , sudet multîini , frusiraipie laboret Ausiis idem : tantiim séries junrturaquc poliet; Tanlùm de medio sunqjtis aceedit bonoris ^!
O qu'il y a de grandeur à se rabaisser ainsi , pour se proportionner à tout ce qu'on peint , et pour atteindre à tous les divers caractères! Combien un homme est-il au-dessus de ce qu'on nomme esprit, quand il ne craint point d'en cacher une partie! Afin qu'un ouvrage soit véi'itablement beau , il faut que l'auteur s'y oublie , et me permette de l'oublier; il faut qu'il me laisse seul en pleine liberté; Par exemple , il faut que Virgile disparoissc , et que je m'imagine voir ce beau lieu :
Muscosi fontes , et soniiio mollior lierba , ^ etc.
11 faut que je désire d'être transporté dans cet autre endroit :
. . 0 milii tum quàm molliter ossa quiescant, Vesti'a meos olim si lislula dicat amores ! Atqiie utinam ex vobis unus , vestrique finssem Aut custos gregis, aut maturœ vinitor uvœ * !
1 Vir.Gii,. Eclofj. Il, V. 19-26.
Tu rejettes mes vœu*;, Alexis, tu nie fuis.
Sans daigner seulement deniander qui je suis;
Si mou bercail est riche , et iiKtn troupeau fertile.
Vois nos mille brebis errer dans la Sicile,
Leur lait, même en hiver, coule à flots argentés.
Je répète les airs qu'Amphiou a chantés
Qii:\nilsa \o\\, des forêts perçant la vaste enceinte,
Rappeloit ses tioupeauK épars sur l'Araeynlhe.
Mes traits n'ont rien d'allrcux ; dans le cristal des Ilots
Je le vis l'autre jour TissoT.
2 HoRAT. de Art. poet. v. 249-243.
J'iinirois volontiers l'heureuse fiction
A des sujets connus que m'olfriroit l'histoire.
Tel auteur croit pouvoir l'essayer avec gloire,
(,)ui ne fait bien souvent <iu"uu etfort malheureux :
'i'aiit ce travail modeste est eucor périlleux;
Tant dans l'art de la scène un goUt pur apprécie
D'un plan bien ordonné la savante harmonie! Dart.
3 Vir.G. Ed. vu , v. 45.
Fontaines, dont la mousse environne les Ilots ,
fiazons, dont la mollesse invite au doux repos. Langkac.
'* Eclorj. X , V. 33-36.
0 que si quelques jours
Votre luth à ces monts racoutoit mes amours , Gallus dans le tombeau reposeroit tranquille !
LKTTHK Sli; I.KS OCCll'ArioNS |>K I.'ACADI'MIK .
Ilôt. Ce n'est ni le dillicil.-, ni le rare, ni lei "'" \'"'' ""^ w...... ...... .. ., .- ..-,.. .. .,
■ 1, -Il ■ t I I I V von- cl v entendre les iionirues. (.elle siiiiiih-
•veilleux , nue le elienlie ; c est le beanl '. , , - ,, ,,, ^i, ',
, M , 1 . • .\i.> cffl t'i e de mœurs semble ramener 1 âge d or. Le
nlo. aimable et connnode, que e L'oule. Si" --- ,, . . i i- i
1, • 1- 1 11 bon nomme Kumce me louche bien plus nu un
Il faut que j'envie le bonheur de ceux (lui soiil dans cet aulre lieu dépeiiil par lloraci' .
Qiià pinus inpons alhaquo popiilus l'iiibrain hospilalom consociarc ainaiil Hauiis, et obliqiio lalmrat l.yinpha fugax tapiilan- rivo '.
J'aime bien mieux être occupé de cet ombrage et de ce ruisseau , que d'un bel esprit importun qui ne me laisse point respirer. Voilà les es[)èces d'ouvraires dont le charme ne s'use jamais : loin de perdre à èlre relus , ils se t'ont toujoui*s redemander ; leur lecture n'est point une élude , on s'y rej)ose , on s'y délasse. Los ou\ rages brillans et l'açonnés imposent et éblouissent ; mais ils ont une pointe fine qui s'émousse bientôt. Ce n'est ni le dil'licilf, ni le rare, ni le mer si m
les ileurs qu'on foule aux pieds dans une i)rai rie sont aussi belles que celles des plus somptueux jardins, je les en aime mieux. Je n'envie rien à personne. Le beau ne perdroil rien de son prix , quand il seroit commun à tout le genre humain ; il en seroit plus estimable. La rareté est un défaut et une pauvreté de la nature. Les rayons du soleil n'en sont pas moins un grand trésor, quoiqu'ils éclairent tout l'univers. Je veux un beau si naturel, qu'il n'ait/ aucun besoin de me surprendre par sa nouveauté : je veux que ses grâces ne vieillissent jamais , et que je ne puisse presque me passer de lui.
Di-Ties repi-'tita placcbit *.
La poésie est sans doute une imitatinn et une jj peinture. Hepréseiitons-nous donc Itai)ljaél (pii-' fait un tabji'au : il se 'jardc bien (Te l'aire des
Que n'ti-ji", parmi vous, dans un uidilcsli- asili- ,
Ou iiiaril' li >i|3no, ou soiym' li's Irmiii mu^ 1 l.\^■.l \i
• 0(l. lil). Il, 0,l. III, V. «-I3.
Sur ros IxinU uu les pins cl |i-<> s-iiiI<-<î ircinllinH Aini.-iit a inarit-r l.'ur iiiiiln'.' Iiuspilnlii-r<-, Au|>ro» <l<- rc rui>M'au .imil !<■» lloU i;iiznuillnn< Enicurcul II- (jazitn dans It-ui i-our«i> I<^b**i'c- I>Ar.i .
I.ii , parmi ili-« arl.rr» »ans nninlirc, T'oirrant >><'ii iIkiik- tiii>pilaliiT.
Un \ii-u\ pin 11- fciiillui;i- miiiiIiI'c Si- plall a mainT vm ciiiltro A la pai.-ur >lu p<-uplii-r.
Plu» loin, ta Miunc funilivr,
(,»ui !-uit a rrcfl 1'"» <l«'liiur»
Du II) ou <Min iiiiilc fui laplitf,
S«-inlili' «.'.•iliapper ilr m rm- ,
Kl vouloir at>ri-|]i-r »uii rour». m. W Mi.i.n.
ligures bizarres, à moins (juil m- tr.ivaille dans le grotesque; il ne chenhe point un coloris éblouissant ; loin île vouloir que l'art saute aux veux, il ne songe iju'à le cacher ; il voiidroit pouvoir lroni|)('r le s|i('clatfur, et lui l'aire prendre son tableau pour Jésus-Christ même transliguré sur le Tliabor. Sa peinture n'est bonne qu'autant (ju'on y trouve de vérité. L'art est (léfectueux dcsipiil est outré; il doit \iser à la ressemblance, i'uisiju'oii prend tant de plaisir à voir, dans un passage du Titien, des chè\res qui grimpent sur une colline |)endautc eu précipice , ou, dans un tableau de Teniers, des festins de village et des danses rustiques, faut-il s'étonner (|u Du aime à voir dans l'Odyssée des peintures si naïves du détail de la vie humaine? On croit être dans les lienv ()n'Hoinère di'-peinl.
plus qi
héros de Clélie (H1 de Cléopàtre. Les vains préjugés de notre temps avilissent de telles beautés ; mais nos défauts ne diminuent point le vrai prix d'une vie si raisonnable et si naturelle. Malheur à ceux qui ne sentent point le charme de ces vers !
Foiliiiiale scncx , liic inler dumina nota El fontes sacros frigiis caplabis opacum •.
Rien n'est au-dessus de cette peinture de la vie champêtre :
0 foilunatos nimiùin . sua si bona noiint *, etc.
Tout m'v plaît , et même cet endroit si éloigné des idées romanesques :
ai fripiila Tempo,
MupUusfiup boiin» , iiiollesiitie sub arliore <ouiiii ^.
•le suis attendri tout d( d'Horace :
même pour l;i s dilude
« lIoR. de .4tI. pvfl. V. 36*.
0 rus , rpiaiiclo epo le aspieiam ! iiuaadiH]uc licebil
> ViiK.. /../. 1. \ .'Si.-t 5S.
Heureux vieillard I ici un» fiinluine» Miireet, Nd» fi.reU le verrnut, »<iu» leur »i>inl>re epnii»eur. De rumbraoe el .le» eaux re»piriT la fralititur. Tis-'OT.
» V.innj. M . V. ».%H.
Ili-nriuv riioinine des i tiamp», s'il renuull ton liunh 'ur, ric.
Di.iiLLi:.
s (.li.rij. w, \. It'.9 cl tTO.
lue flaire fouUino,
|)«iii riinilo rn ntuniiuiaiil l'enilorl »uu» un mou\ rh^U'- ; In irnupeau <|ui inuoit, do» vill<<n>, des (uri'l». DtLiLLK.
LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE L'ACADÉMIE
Nunc veterum libris, mine somno et inortibiis lioris , Diicerc sollicita; juciinda oblivia vita; ' !
llcctoro qui rodit cxuvias iiulutus Achillis, etc. Illc niliil, lUT mv (]iia'rcntoin vaiia nioratiii', etc. ^
Les anciens ne se sont pas eontentés de peindre siniplenienl d'après natnre , ils ont joint la passion à la vériti'-.
Homère ne peint point un jeune lionnne qui va périr dans les combats sans lui donner des grâces touchantes : il le représente plein d(; courage et de vertu ; il vous intéresse poiu- lui, il vous le tait aimer, il vous engage à craindre pour sa vie ; il vous montre son père accablé de vieillesse et alarmé des périls de ce cher enfant ; il vous fait voir la nouvelle é})ouse de C(ï jeune homme qui ti-emble jiour lui , vous tremblez avec elle. C'est une espèce de (rahison : le poète ne vous attendrit avec tant de grâce et de douceur, que pour vous mener au moment fatal où vous voyez tout-à-coup celui que vous aimez, qui nage dans son sang , et dont les yeux sont fermés par l'éternelle nuit.
Virgile prend pourPallas, 111s d'Évandre, les mêmes soins de nous affliger, qu'Homère avoit pris de nous faire pleurer Patrocle. Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent. J'ai vu un jeune prince à huit ans saisi de douleur à la vue du péril du petit Joas. Je l'ai vu impatient sur ce que le grand-prêtre cachoit à Joas son nom et sa naissance. Je l'ai vu pleurer amèrement en écoutant ces vers :
Ah ! miseram Eurydiceii anima fugienle vocabat : Eurydicen toto referebant flumine ripse 2.
Vit-on jamais rien de mieux amené, ni qui prépare un plus vif sentiment , que ce songe d'Énée ?
Tempus erat quo i)rima quios mortalibiis œgris ,
Raptatus bigis ut quondam, aterqiic cruento Pulvere , perque pedes trajectus lora tumentes. tk'i mihi ! qualis erat ' quantum mutatus ab illo
1 Serm. lib. n, Sat. vi , v. C0-G2.
O ma chère campagne! o tranquilles dcnieurcs!
Quand iiourrai-je, au soninieil doniianl dp, douces Iieurcs ,
Ou, trouvant dans l'étude un utile idaisir,
Au sein de la paresse et d'une paix profonde
Goûter l'heureux oubli des orages du monde ! Daru.
2 ViRG. Georrj. iv , v. 52G et 5-27.
Sa voix expiranle,
Jusqu'au dernier soupir formant un foibic son , D'Eurydice en flottant inurniuroit lo doux nom ; Eurydice, o douleur! touchés de son supplice
Les échos répéloicnt Eurydice , Eurydice. Delille.
Le bel esprit pourroit-il toucher ainsi le cœur? Peut-on lire cet endroit sans être ému ?
0 milii sola mei su])ei' Astyanactis imago ! Sic ocnlos , sic illo manus , sic ora i'crobat ; Kl nunc a'quali tccuni pnbcscorct a'vo -.
fLcs traits du bel esprit scu-oient déplacés et choquans dans lilT dlicoïïrs~si passionné , où il ne doit rester de parole qu'à la douleur.
Le poète ne fait jamais mourir personne sans })eiiidre vivement quehjue circonstance qui intéresse le lecteur.
On est affligé pour la vertu , quand on lit cet endroit :
. . . Cadit etRiphcus, justissimus unus Qui fuit in Teucris et servantissimus a;qiii. Dis aliter visum ■'
On croit être au milieu de Troie , saisi d'horreur et de compassion, quand on lit ces vers :
Tum pavida; tectis inatres ingenlibns errant, Amplexaîque tenent postes, atque oscula figunt '*.