DE FÉNELON A LA MOTTE
Sur le luème sujet.
Cambrai , 26 jauviei' \'ï\h.
Je viens de vous lire , Monsieur, avec un vrai plaisir; l'inclination très-forte dont je suis piévenu pour l'auteur de la nouvelle Iliade m'a mis en déliance contre moi-même. J'ai craint d'être partial en votre faveur, et je me suis livré à une critique scrupuleuse contre vous : mais j'ai élé contraint de vous reconnoître tout
* Cc'Uo Ictlrc iu> se Irouve point , coninio les pi-ccOdeiiles et les suivantes, ]iarnii les RcJIcxioiis sur la Criliquv , publiées eu 1715 par La Motte. Elle fait partie des Mémoires pour scn-ir à riiisloire de la vie et des oinr(i(jes de MM. de Fontcnelle et de La Motte, par l'abbé Trublet. (^1759, \ vol. in-! 2. Pa!ïe.512.)
CORRESPONOANCR LITTKF{\IF!i: AM-C I.A MOTTE.
r.rii
('nlior clans un '^cnvc de poésie prcsquo nouveau à votre éj.'arcl. Je ne puis néanmoins vous dissimuler ce que j'ai senli. Ma ivinaïque litiuhe sur iiolie versilication , i-l nullement .sur \(»lie pei-soiMic. (]'t'sl (jueli's \ Il s de nus odes, où les rimes sont entielacéi's, nnt une variété, une giAcc vl une harmonie (jue nos vers héroïques ne peuvent éj^'aler. (^eu\-ei tali^uent l'oreille par une uniiorinilé. Le latin a une iulinilé d'inversions <'l de eadenees. Au contraire, le iVaneais n'admet pres(jue aucune in\er>i<)n de phrase : il procède toujours mélhiidKpu'uient par nu uitminatif , par un verhe, et par son régime. La rime gène plus qu'elle n'orne les vers. Klleles charge d'éj)ithèles; elle rend souvent la diction forcée et d'iMie vaine jiaruri'. Ku allongeant les discours elle les alloihiil. Sou\ent on a recoursà un vers inutile pour en amener un hon. Il faut avouer que la sévérité de nos règles a rendu notre versilication presque impossihle. Les grands vers sont presque toujours ou languissans ou rahoteux. J'a\(tue ma mauvaise délicatesse; ce que je fais ici est j)lulôt ma confession , que la censure des vers français. Je dois me condamner quand je critique ce qu'il y a de meilleur,
La poésie lyrique est, ce me semble, celle qui a le plus de grâce dans noire laugue. Vous devez a[i|»rouver qu'on la vante, car elle vous fait grand honneur.
Totuni inuncris hoc tui est , Quod monslror digito pra-tcreuntium
Roinanœ fldiccii lyrx :
Quodspiro, et piacco , si placeo, tuuin est '.
Mais passons de la versification française à votre nouveau poème. On vous reproche d'avoir trop d'esprit. On dit qu'Homère en montroil heaucouj) moins; on vous accuse de briller sans cesse par des traits vifs et ingénieux. Voilà un défaut qu'un grand nombre d'auteurs vous envient : ne l'a pas qui veut. Votre parti contlut de cette accusation (jue \(»us avez sur- [lassé It? |ioèle grec. .\f'scio (/iiifi vKijnx uuscitnr lliailf. On dit que vous avez corrigé les endroits où il sommeille. Pour moi , qui entends de loin les cris des comhattans , je me borne à dire ,
Non noslrum intcr vos tanlas compnncre litos ; Elvilulâ tu dignus, et hic *.
dette guerre civile du Parnasse ne m'.darnie
point. L'émulation peut produire d'heureux efforts , p(un-vu (|u'on n'aille point jns(pr;i m<''priser le goût des anciens sur l'imitalion de la simple nature , sur l'ohM-rNaliori invi<dable des divers caractères , sur l'harmonie et sur le sentiment . qui est l'ame de la parole. Onoi (ju'il arrive entre les anciens et les modernes , votre rang est réglé dans le parti desderniei-s.
Vilis ut arttorilms decori est , ut vitiltus uva; , Il (.-'■"■gil'iis tauri, sepeles ut pinguibus arvis; T'i d' MHS oniiic luis '.
Au reste , je prends p.ut à lu ju^lL• marque d'estime que le roi vient de vous donner. C'est plus pour lui que pour vous (jue j'en ai de la joie. Lu pen.saut à vos besoins, il vous met dans l'obligation de travailler à sa gloire. Je souhaite que vous égaliez les anciens dans ce travail , et que vous soyez à portée de dire connue lloiace,
Noc . si pliira V'iiui , tu darc doncges *.
iTesl avec une sincère et grande cstinie que je serai le reste de ma vie . etc.
VF.
DI-: LA MOTTL A FÉXELON.
Sur le inèmc sujet, et sur la dispute des anciens et des inudernes.
Pari», 15 fOvri.r «71*.
M0NSEIG>ElR ,
Quoi! VOUS avez craint d'être partial en ma faveur, et vous voulez bien que je le croie ! Je goCile si parfaitement ce bonheiu'. qu'il ne fal- •oit pas moins (pie votre a|iprobation pour l'augmenter. Je ne désirerois plus, ce que je n'espère guère, (pie l'honnenr et le plaisir <le vous voir et de vous entendre. Qu'il me si-roit doux de vous exposer tous mes sentimens , d'é«"outer avidement les votr;'s, cl d'apjuvndre sous vos yeux à bien penser! Je sens même, tant vos bontés me mettent à l'aise avec vous, «pie je dis()Uterois (juelquefois, ettpi'à demi persuadé, je vous dunnerois encore par mes instances le
• Hi>fi\T. m». IV, Od. i\ , \. -iï-î*. — > Ni»'.. /.'/, III, ' ViR... A./. V, \. 32-34. — ' II..B\i. Iil'. m, iM.
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE AVEC LA MOTTE
jilaisir de me convaincre tout-;i-fait. Je ne sais pourquoi je m'imagine ce plaisir; carjeclclèrc absolument à tout ce que vous alléguez contre la vcrsilicalion française. J'avoue que la latine a de grands avantages sur elle : la liberté de ses inversions , ses mesures dilîérenies , l'absence même de la rinie lui donnent une variélé qui manque à la nôtre. Le malheur est qu'il n'y a point de remède , et qu'il ne nous reste plus qu'à vaincre , à force de travail , l'obstacle que la sévérité de nos règles met à la justesse et à la la précision. Il me sendde cependant (jue de cette dillicnlté même, quand elle est surmontée, naît un plaisir très-sensible ])our le lecteur. Quand il sent que la rime n'a point gêné le poète , que la mesure lyrannique du vers n'a point amené (ré[)ithètes inutiles, (|u'un vers n'est pas fait pour l'autre, qu'en un mot tout est utile et naturel, il se mêle alors au plaisir que cause la beauté de la pensée un étonnement agréable de ce que la contrainte ne lui a rien fait perdre. C'est presque en cela seul , à mon sens, que consiste tout le charme des vers ; et je crois par conséquent que les poètes ne peuvent être bien goûtés que par ceux qui ont comme eux le génie poétique. Comme ils sentent les diflicultés mieux que les autres , ils font plus de grâce aux imperfections qu'elles entraînent , et sont aussi plus sensibles à l'art qui les surmonte. Quant à la versification des odes, je conviens encore avec vous qu'elle est plus agréable et plus variée , mais je ne crois pas qu'elle fût propre peur la narration. Comme chaque stroplie doit linir par quelque chose de vif et d'ingénieux^ cela entraîneroit infailliblement de l'aU'ectation en plusieurs rencontres ; et d'ailleurs, dans un long poème, ces espèces de couplets, toujours cadencés et partagés également , dégénéreroient à la fin en une monotonie du moins aussi fatigante que celle de nos grands vers. Je m'en rapporte à vous, Monseigneur, car vous serez toujours mon juge , et je n'en veux pas d'autre dans la dispute que j'aurai peut-être à soutenir sur mon ouvrage. Cette guerre que vous prévoyez ne vous alarme point, pourvu, dites -vous, que l'on n'aille pas jusqu'à mépriser le goût des anciens. Penton jamais le mépriser, Monseigneur? Quoique nous fassions , ils seront toujours nos maîtres. C'est par l'exemple fréquent qu'ils nous ont donné du beau , que nous sommes à portée de reconnoître leurs défauts et de les éviter : à peu près comme les nouveaux philosophes doivent à la méthode de Descartes l'art de le combatlie lui - même. Qu'on nous permette un
examen respectueux et une émulation modeste, nous n'en demandons pas davantage. Je passe sur les louanges que vous daignez me donner. Je me contente d'y admirer l'usage que vous laites des traits des anciens , plus ingénieux (pie les traits mêmes. C'est encore un nouveau motif d'énndation pour moi; et si je fais dans la suite quelque chose qui vous plaise, soyez sûr. Monseigneur, que ce motif y aura eu bonne part. Je suis pour toute ma vie, avec un attachement très-respeclueux , etc.