DU MEME
Sur le iiièiiit; sujcl.
Paris, 15 avril 17|/(.
Monseigneur ,
J'ai reçu, par la personne que j'avois osé vous recommander, de nouveaux témoignages de votre Inenveillance. J'y suis toujours aussi sensible , quoique j'en sois moins surpris; car je sais que la constance des sentiments est le propre d'une ame comme la vôtre; et ])uisque vous avez commencé de me vouloir du bien, vous ne sauriez discontinuer, à moins que je ne m'en rende indigne; ce qui me paroît impossible, si je n'ai à le craindre que par les fautes du cœur. Je vous dois un compte naïf du succès de mon Iliade. L'opinion invétérée du mérite infaillible d'Homère, a soulevé contre moi quelques commentateurs , que je respecte toujours par leurs bons endroits. Ils ne sauroient digérer les moindres remarques , où l'on ne se récrie pas comme eux , A la merveille ! et parce que je ne conviens pas qu'Homère soit toujours sensé, ils en concluent brusquement que je ne suis jamais raisonnable. Francliement , Monseigneur, vous les avez un peu gâtés. Un de vos ouvrages , où ils entrevoient quelque imitation d'Homère , fournit de nouvelles armes à leur préjugé. Ils croient que tout l'agrément, toute la perfection de cet ouvrage, viennent de quelques traits de ressemblance qu'il a avec le poème grec; au lieu que ces traits mêmes tirent leur perfection du choix que vous en faites , de la place où vous les employez , et de cette foule de beautés originales dont vous les accompagnez toujours. La preuve de ma pen-
(.nuuEsroNDANCi: I nri.p.AiiiF. wr.i: i.a mottr.
sée , Mnnspiiriieiir, car jo crois (|u'il t'sl à propos (le vous pnuivi'r à vous-mi^iiif volri' supi'-riorilé . l'i-st (juc , inal}rri' les iiiteurs aiicieiiues (|u'nii all('';jiie toujours coiiiuie la cause de nos tK'i^'oùls injustes , votre prélenilue iniilalion est lue tous les jours a\ec un non\eau plaisir par toutes sortes de |iersonnes; au lieu tjue l'iliaiie «le madame Dacier, (juoiipie éléf.Mnte , tondu' des mains mal};ré qu'on en ail. à moins qu'ime espèce d'idolAtrie poin- Homère ne ranime le Zi'le du lecteur. Je vais même jus(prà croire (pie vous-même, avec ce style enclianteur cpii n'a été dorme qu'à vous, ne rénssiriey. à la taire lire ([n'en lui prêtant beaucoup du vôtre. J'ai aussi mes partisans. Monseigneur. Vous saurez peut-être que le père Sanadon , dans sa liarantrue , m'a t'ait l'IioiuK-ur outié <le m'associera vos louaiiL'es. Le père Porée , son cfillè'.'ue , souscrit à son approhatioti ; et je vous nonnnerois encore bien d'autres savans , si je ne craignois que ma prétendue naïveté ne vous parût orgueil , connue en elVet elle pourroil bien 1 être. Mes critiques n'ont encore que parlé : ce qui m'est revenu de leurs discours ne m'a p ànt paru solide. Je ne sais s'ils me feront l'honneur d'écrire contre mes senlimens : mais je les attends sans crainte, bien résolu de me rendre avec plaisir à la raison , et de dét'en(ire aussi la vérité de toutes mes forces. N'est-ce pas grand donnnage, Monseigneur, (ju'il n'y ail presque ni fermeté ni candeur parmi les gens de lettres? Ils prennent servilement le ton les nus des autres; et plus amoureux de leur réputation que de la vérité , ils sont bien moins occupés de ce (piils dévoient dire, que île ce qu'on dira d'eux. Si quelquefois ils osent prendre des seotinicns contraires , c'est encore pis. On dispute, mais ce n'est pas pour rien éclaircir; c'est pour vaincre : et presrpie personne n'a le courage de céder aux bonnes raisons d'im autre. Pour nrji , Monseigneur, (pii ne suis rien dans les lettres, je me llatte d'avoir de m-illeures intentions, qui scroient bien mieux placées avec plus do capacité. Je me fais mie loi de dire surtout ce que je pense . après l'avoir médité sérieusement, et je tntî dédommagerai loujr)urs de m'être mépris, par l'Iionneur de convenir de mon tort , ipii (pn.' ce soit ipii me I»; montre. Voilà bien de la morale , Monseigneur, je vous en demande pardon : mais je ne la ilébile i«i (pie poui' m'en faiic devant vous un engagt.'Uienl \t\u> étroit di- la>ni\rc d.ms l'occasion.
Je suis, avec le plu*^ profond respect, et im allacbemcnt égal , etc.
\ll
m: I I.NKl.nN A I.A MnllK.
Sur la (iispitlt' îles aHricns il <\i-i (ii<itl<*tn«'S.
(lidiliiai . \ iiiui 171 (.
I.v lettre (pie \uu^ m'a\i'/. tait la ^'ràce de m'ècrire, Mnnsienr. est très-iibli|.'eanlc ; mais elle llatte trop mon amour-propre, et je vous conjure de m'épargner. De mon côté, j(! vais vous répondre sur l'ad'aire du t«'nq)s pn'sent , d'une manière (pii vous montrera , si je ne me trompe , ma sincérité.
Je n'admire point aveugléinent tout ce qui vient des anciens. Je les trouve fort inégaux entre eux. Il y en a d'excellens : ceux mêmexpii le sont, oui la manpie de rimmanilé. (pii est de n'être pas sansq\iel(pie reste d'inqterlèction. Je m'imagine même (jue si nous avions été de leurs tenq)s , la connoissance exacte des monirs. des i(Jées d(,'s divers siècles, et des dernières linesses de leurs langues , nous auroit fait sentir des fautes, que nous ne pouvons plus discorner avec certitude. Ladrèce, parmi tant d'auteurs qui ont en leurs beautés, ne nous montre audessus des autres . qu'un Homèie, (ju'un l'indare , qu'un Théocrite , qu'un Sophocle, qu'un Démosthène. Home, qui a eu tant d'i'vrivains très-estimables, ne nous présente (pi'un Viigile , (ju'un Horace, qu'un 'rérence, qu'un Catulle , (|u'un (>icéron. Nous pouvons croire Horace sur sa parole, (piand il avoue qu'Homère se néglige un peu en (piebpies endroits.
Je ne saurois douter (jue la religion et les mo'urs dt»s héros d'Homère n'eussent de grands défaiils. H est natm-el cpie ces défauts nous chixpient dans les peintures de ce |K,èle. Mais j'en excepte l'aimable sinq)licité du monde naissant : cette sinqdicité des mo-urs, si éloignée de notre luxe , n'est point un défaut , et c'est notre luxe qui en est un très-giand. H'ailleurs un poète e^t un peintr«' , ipii doit peindre d'après nature et observer tons les caractères.
Je crois que les honnnes <le Ions les siècles ont en à peu près le même fonds d'esprit et les nuMues talens, connm* les plantes ont en le mênie suc et la même \ertu. Mais je crois que lis Siciliens , par exem|)le . sont plus propres à être |>(M'tes (pie les Lapons. l)e plus, il y a en des pays où lesino'urs, la forme du gouverne-
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE AVEC LA MOTTE
ment et les éludes ont été plus convenables que celles des autres pays pour faciliter le progrès de la poésie. Par exemple , les mœurs des Grecs tbrmoient bien mieux des poètes que celles des (;^imbres et des Teutons. Nous sortons à peine d'une étonnante barbarie ; au contraire , les Grecs avoienl une très-longue tradition de politesse et d'étude des règles, tant sur les ouvrages d'esprit que sur les beaux-arts.
Les anciens ont évité l'écueil du bel-esprit, où les Italiens modernes sont tondiés , et dont la contagion s'est lait un [jcu sentir à plusieurs de nos écrivains, d'ailleurs très- distingués. Ceux d'entre les anciens qui ont excellé , ont peint avec force et grâce la simple nature. Ils ont gardé les caractères ; ils ont attrapé l'harmonie; ils ont su employer à propos le sentiment et la passion. C'est un mérite bien original.
Je suis charmé des progrès qu'un petit nombre d'auteurs a donnés à notre poésie; mais je n'ose entrer dans le détail , de peur de vous louer en face. Je croirois, .Monsieur, blesser votre délicatesse. Je suis d'autant plus touché de ce que nous avons d'exquis dans notre langue , qu'elle n'est ni harmonieuse , ni variée , ni libre , ni hardie , ni propre à donner de l'essor, et que notre scrupuleuse versification rend les beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage. En vous exposant mes pensées avec tant de liberté , je ne prétends ni reprendre ni contredire personne. Je dis historiquement quel est mon goût, comme un homme, dans un repas, dit naïvement qu'il aime mieux un ragoût que l'autre. Je ne blàmc le goût d'aucun homme, et je consens qu'on blâme le mien. Si la politesse et la discrétion nécessaires pour le repos de la société , demandent que les hommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent pour les choses les plus importantes à la vie humaine , à plus forte raison doivent-ils se tolérer sans peine dans la variété d'opinions sur ce qui importe très-peu à la sûreté du genre humain. Je vois bien qu'en rendant compte de mon goût, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres , je me livre à la critique des deux côtés.
Ma conclusion est qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour sin-passer les anciens. Une si noble émulation promet beaucoup. Elle nie paroîtroit dangereuse , si elle alloit jusqu'à mépriser et à cesser d'étudier ces grands originaux. Mais rien
n'est plus utile que de tâcher d'atteindre à ce (ju'ils ont de plus sid)lime et de \)\us louchant, sans tomber dans une imitation servile pour les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette liberté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère.
Je suis. Monsieur, avec l'estime la plus sincère et la plus forte , etc.
DE LA MOTTE A FÉNELON
Sui- la letlre du piiMnl à M. Oacior tdiicluuil les Kcciipatioiis (io l'Acadoiiiio IVaiicaise.
Paris , 3 novcniliio ilM.
MONSEIGNF.IR ,
C'est me priver trop long-temps de l'honneur de vous entretenir ; donnez-moi , je vous prie , un moment d'audience. J'ai lu plusieuis de vos ouvrages, et vous souHrirez, s'il vous plaît , que je vous rende compte de la manière dont j'en ai été touché. IM. Destouches m'a lu quantité de vos lettres, où j'ai senti combien il est doux d'être aimé de vous : le cœur y parle à chaque ligne ; l'esprit s'y confond toujours avec la naïveté et le sentiment. Les conseils y sont rians sans rien perdre de leur force ; ils plaisent autant qu'ils convainquent; et je donnerois volontiers les louanges les ])lus délicates pour des censures ainsi assaisonnées par l'amitié. M. Destouches a dû vous dire combien nous x^ous aimions en lisant vos lettres , et combien je l'aimois lui-même d'avoir mérité tant de part dans
votre cœur Je passe au discours que vous
avez envoyé à l'Académie française. Tout le 1 monde fut également charmé des idées justes i-qne vous y donnez de chaque chose ; il n'apî partient qu'à vous d'unir tant de solidité à tant de grâces. Mais je vous dirai que sur Homère, jles deux partisse flattoient de vous .avoir chacun de leur côté. Vous faites Homère un grand peintre; mais vous passez condamnation sur SCS dieux et sur ses héros. En vérité, si, de votre aveu , les uns ne valent pas nos fées , et les autres nos honnêtes gens, que devient un poème rempli de ces deux sortes de personnages? malgré le talent de peindre que je trouve avec vous dans Homère, la raison n'est-clle pas
CORRESPONOANCi: I.ITTr.UAIlU: AVi:r. I.A MOTri:.
lôvoltôo à chaque inslaiil par ilrs idi-os qu'elle ne saui'oil avouer, el (|ui , du côlé de l'esjjrit et du Cd'ur, Irouvcnt un double ohstaele à l'ajiprobaliitu? Je ne vous demande pas pardnn de ma fiaiR'liise , j'eu ai l'ail va-u a\ee nous pour le rest«' de ma Nie, el je suis sur (|ue vous m'en aimi'z uueux. .le vous envoie le discours (|ue j'ai l>rononLV à l'Acadénue le jour de la dislriliutidu des prix : j'étois direeleur. .l'ai cru devoir traiter une matière dont il sendde (|u'ou auroit du l»arler dès la pn'Uiière distribulinu : ou nu- 1 avoit pt)urlanl laissée depuis ciiupiaute années: je 'm'en suis saisi couune d'un bien abandonné, el qui appartenoilà la [)laie o{i j'étois. Le discours me parut généralement approuvé ; mais j'en ai>|ielle à votre juiromenl : c'est à vous de me maaiuer les fautes qui m'y peuvent être échappées.
Je suis a\ei- le respi-d le plus profniid . etc.
DE FKNKI.dN A I.A MoTTE.
Sur la ili<imlf des aiuii-ns et des modernes.
(Cambrai, 'J°J iioNoinbre l'I-i.
Cii.\r.tN se peint sans y penser. Monsieur, dans ce qu'il écrit. La lettre que j'ai reçue au retour d'un voyage ressemble à tout ce que j'enlends dire de votre personne. Aussi ce portrait est-il lait de bonne main. Il me donneroit im vrai désir de voir celui (ju'il représente. Votre conversation doit être encore plus aimable que vos écrits : mais Paris vous retient ; vos amis disputent à qui vous aura, et ils ont raison. Je ne pom-rois vous espérer à mon tour, que par un eulèsemenl de la main de .M. Destouclics.
Otnitle niirari heat.'c Fiiinmn. el ojus , plrcpiluniqin' Homa;. Plerumque grals divitii)U!; vices '.
Nous vous retiendrions ici conmie les preuv chevaliers éloienl retenus par euchantiMnent dans les vieux châteaux, «le (|ui est de n'^-l , est que vous seriez céans libnî rouune che/. vous , et aussi aimé (|ue vous l'êtes par vos anciens amis. Je serois charmé de vous entendre raisonner avec autant de jusicsre sui' b-s ques-
tions les plus épinedses de la tiiéolou'ie . que sur les ornemens les plus lleuris de la poésie. Vous savez, j'en ai la preu>een main , Iransformer le poète eu théologien, h'un c«Mé , vous avez réveillé' l'émulatinu pour b-s prix de l'.Académie , par uu discoms d'une très-judicieuse critique el d'mi liiur très -élégant ; de l'autre, vous rél'ulez en peu île mots, dans la lettre (|ue je garde , une Irès-fausse et très-dangereuse notion du libre arbitre , (|ui impose en nos jours à un grand noudwe de gens d'esprit.
.Vu reste. Monsieur, je m»; trouve plus heureux que je ne l'espérois. Esl-il possibb- que je contente les deux partis des anciens el des modernes , moi (|ui craignois tant de les l'ùcher tous deux? Me voilà tenté de croire que je ne suis pas éloigné du jusl»; milieu , puis(|ue chacin> des deux partis me l'ail riiouiieur de sup poser (jue j'entir dans son véritable sentiment. C'est ce que je puis désirer de mieux , étant fort éloigné de l'esprit de critique et dt; partialité. Encore une fois, j'abandorme sans peine les dieux el les héros d'Homèri'; mais ce poète ne les a pas faits, il a bien fallu (ju'il les pril tels qu'il les trouvoit; leurs défauts ne sont pas les siens. Le monde idolâtre et sans philosi>phie ne lui fournissoit (jue des dieu.x (pii déshonoroient la divinité, et que des héros qui n'étoient guère honnêtes gens. C'est ce défaut de religion solide et de pure morale qui a fait dire à saint Augustin * sur ce poète : Dnkissimi- vanus est Ilumnna ad deus trausferebat . .Mais enfin la poésie est, comme la peinture , une imitation. .Ainsi Homère atteint au vrai but de l'art, (juand il lepréseute les cd)jels avec grâce , force et vivacité. Le sage et savant l'ous.sin auroit peint le (îucsclin et Houcicaul siuq)les el couverts de fer, pendant (|ue .Mignard auroit peint les courtisans du dernier siècle avec des fraises, ou des c(dets montés, ou avec des canons , des plumes , de la broderie et d«'s cheveux fri>és. Il faut ohs«îrver le vrai , et peindre d"a|>rès natme. Les fables mêmes qui ressendtleut aux contes des fées . ont je ne s;iis (juoi qui plaît aux hommes les plus sérieux : ou redevient volontiers enfant, poiu' lire les aventures de lîaucis et de l'hilémon , «l'Orphée et d'Eurvdice. J'avoue qu'Agameumon a une arrogance grossière , et .\chille un naturel féroce ; mais ces caractères ne siiul (jue trop vrais et (jne trop fréijuens. Il faut les peindre p<uu' corriger les nio-urs. «»u pr«'iid plaisir à les voir peintes forleiuent par des trail> li.iidis. .Mais pour les héros des ro-
l|. n. M-. ;.i , o>i. \y.i\, \. «I-IJ.
( ..nj,