JUGEMENT DE FÉNELON
SIR lîN POKTE DE SON TEMPS.
Le parti en est pris , je me ferai enlever par M. Destouches , dès qu'il voudra bien se charger de moi , et j'irai me livrer aux enchantemens de Cambrai. Vous voulez bien m'y promettre de la liberté et de l'amitié. Je profiterai si bien de l'une et de l'autre , que je vous en serai peut-être incommode. Je vous engagerai à parler de toutes les choses que j'ai intérêt d'apprenilre ; et je ne rougirai point de vous découvrir toute mon ignorance, puisque l'amitié vous intéresse à m'instruire. Pour l'allàire d'Homère, il me seml)le, Monseigneur, qu'elle est pres- ([ue vidée entre vous et moi. J'ai prétendu seulement que l'absurdité du paganisme , la grossièreté de son siècle , et le défaut de philosophie , lui avoient fait faire bien des fautes; vous en convenez, et je conviens aussi avec vous que ces fautes sont celles de son temps, et non pas les siennes. Vous adoptez encore le jugement que saint Augustin porte d'Homère. Il dit de ce poète, qu'il est très-agréablement frivole : le frivole tondje sur les choses, l'agréable tombe
J'ai lu , Monsieur , avec un grand plaisir l'ouvrage de poésie * que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer. Je ne parlerois pas à un autre aussi librement qu'à vous ; et je ne vous dirai même ma pensée qu'à condition que vous n'en expliquerez à l'auteur que ce qui peut lui faire plaisir, sans m'exposer à lui faire la moindre peine. Ses vers sont pleins, ce me semble, d'une poésie noble et hardie ; il pense hautement ; il peint bien et avec force; il met du sentiment dans ses peintures, chose qu'on ne trouve guère en plusieurs poètes de notre nation. Mais je vous avoue que, selon mon foible jugement, il pourroit avoir plus de douceur et de clarté. Je voudrois un je ne sais quoi, qui est une facilité à laquelle il est très-diflicile d'atteindre. Quand on est hardi et rapide, on conrt risque d'être moins clair et moins harmonieux. Les beaux vers de Malherbe sont clairs et faciles comme la prose la plus simple, et ils sont nombreux comme s'il n'avoit songé qu'à la seule harmonie. Je sais bien. Monsieur, que
^ VldRAT. SCDII lil).
Ed. M, \. -27 cl iH.
Sal. VI , -. 65-74.
- ViR(;iL.
' (relui I , a fc (lue J.-B. RoussE.vr.
i rciyoïis , les Poésies clmisies de
Prth'SIKS.
cet assetnbla^'C ilo tant di* ilit.sos (jiii mmiiIiIimI «lit ijut' lis ouvrages des <uot*s étui<'iil arliovi-s,
np|)(»s»'t's. fst [(nscjnc inipossililc ilaiis mic \ci- o/v lodniilu. Il lu' l'aiil |in'ii(lri' . si je no me
siliialioii aussi gc^uaulf que la niMn*. l>i^ la \iiul lionipi'. (jue la llfur ilc oliaijUf nhjci. et ne Idu-
quu Mallit'rlic, ijui a t'ait «luehiues vers si lieaux rlicr jamais t|ue ce «ju'oti |M'ut cmlu'llir. Plus
et si parfaits suivant le laUj.M-.'e de son temps, noli •• Ncisilicalion est gt^nantf , moins il faut
en a lait tant d'autres oii l'on le méconuoil. hasarder ce qui ne coule pas assez facilement.
Nous avons \n aussi plusieurs poètes de nuire l>'ailli'urs la poésie forte et nerveuse de cet
nation, (pii. vnulant imiter Tessord»' l'indare, auteur m'a fait tant de plaisir, rjue j'ai une
ont eu quelque chose de dur et de rahoteuv. espèce d'amhilion pour lui, et (]ue je voudrois
Uousard a heaucoup <le cette diU'eté avec des iK's choses (|ui sont peut-être impossibles en
traits hardis. Votre ami est intiniment plus doux notre langue. Kncoro une fois, je vous demande
et |dus régulier, (le qu'il peut y avoir d'inégal le secret, et je vous su|)plie de m'excuser sur ce
en lui n'est eu rien comparahie aux inégalités que des eaux que je prends, et «jui m'end)ar-
de Mallierhe ; et j'avoue que ma crili(pie. trop cassent un peu la léle . m'empêchent d'écrire
rignureupe, n'a pres(jue rien à lui reprocher, de ma main. Il n'eu est pasdemémedu cieur ;
et est forcée de le louer presque partout. Ce (jui car je ne puis rien ajouter. Monsieur, aux
me rend si difficile, est que je voudrois (pj'im senfimens très-vifs d'estime avec lesquels je suis
court ouvrage do poésie fût fait comme Horace votre, etc.