L'ODYSSÉE. LIVRE VIII
d'essayer vos forces et votre adresse contre nous. Pcul-on, sans être injuste, méconnoitre votre mérite et vos talens ? Mais écoutez-moi, je vous en prie, afin qu'un jour , retiré dans vos Etals et conversant à lal)le a\cc votre tennue, vos eiilans et les liôlcs ijue vous y admettrez, vous puissiez leur raconter ce que vous avez vu chez les Phéaciens, la vie qu'ils mènent, leurs occupations, leurs anuiseiuens, et les exercices dans lesquels ils ont conslannuent excellé. Nous ne sonuues pas les meilleurs lutteuisdu monde, ni ceux qui se servent le mieuv du cesie ; mais nul peuple ne court ni n'entend la navigation comme nous. Nous aimons les festins, la musique et la danse ; nous prenons plaisir à changer souvent d'hahits, à prendre le Lain chaud ; nous sonuues jaloux de tout ce qui rend la ^ie atrréable et counnode.
Allons donc, jeunes Phéaciens, vous surtout qui vous distinguez dans la danse, montrez à cet illustre étranger tout ce que vous savez, afin qu'à son retour il apprenne aussi à ses amis combien nous surpassons les autres peuples à la course, à la danse, dans la nmsique et dans l'art de conduire des vaisseaux. Que quelqu'un aille promptement chercher la lyre de Démodocus, qu'on a laissée suspendue à une colonne dans mon palais.
Ainsi parla le divin Alcinoùs : un héraut se détache aussitôt pour aller prendre cet instrument. Neuf juges furent choisis au sort pour présider aux jeux et régler tout ce qui étoit nécessaire. Ils se pressent de faire aplanir le lieu où l'on devoit danser. Le héraut arrive ; il donne la lyre à Démodocus , qui se place dans le centre. Les jeunes gens se rangent autour de lui j ils commencent , ils frappent la terre de leur pied léger. Ulysse les regarde en applaudissant à l'agilité, à la justesse de leurs mouvemens. Démodocus chantoit sur sa lyre les amours de Mars et de Venus, le début de cette intrigue , les présens que le dieu de la guerre fit à la déesse de la beauté, l'accueil qu'elle lui fit. Phébusen fut témoin, il en avertit Vulcain. A cette nouvelle le dieu vole dans son atelier j il redresse son enclume, et, pour se venger, il forge des filets qu'on ne pouvoit ni rompre ni relâcher. Sa fureur contre Mars lui fait imaginer cette espèce de piège. Quand il l'eut mis en état de servir son ressentiment , il entre dans son appartement, il l'entoure de ses liens indissobles : ils étoient comme des Ids de toiles d'araignée; nul homme, nul dieu même ne pouvoit les apercevoir, tant le travail en étoit fin et délicat. Vulcain , après avoir dressé le piège où
devoit se pieudre les deux amans, ainionca qu'il partoil pour Leunios , qu'il préfère à toutes les autres contrées où on l'honore. Mars, qui l'épioit, crut légèrement qu'il s'absentoit, et court aussitôt chez la belle Cythérée Les mauvaises actions sont rarement inipunit;s , s'écria un des dieux présens à cette honteuse scène. La lenteur a surpassé la vitesse : le tardif Vulcain a attrapé Mars, le plus léger de tous les dieux... Démodocus chantoit toutes ces aventures. Ulysse et les Phéaciens étoient ravis de l'entendre. Aleinoiis commanda à ses deux fils , Halius et Laodamas, de danser seuls, car nul autre n'osoit se mesurer à ces deux princes. Pour montrer leur adresse, ils se saisissent d'abord d'un ballon couleur de pourpre, brodé par les mains habiles de Polybe. L'un d'eux , se pliant et se renversant en arrière, le pousse jusqu'aux nues ; l'autre le reprend en sautant, et le repousse avant qu'il tombe à leurs pieds. Après s'être ainsi essayés, ils se mirent à danser avec une grâce et une justesse merveiUeuses. Les jeunes gens qui étoient debout autour de l'enceinte battoient des mains , et tout retentissoit de leurs applaudissemens. Alors Ulysse dit à Alcinoùs : Vous aviez grande raison de me promettre d'excellens danseurs : vous tenez bien votre parole. Je ne puis vous exprimer le plaisir qu'ils me font et l'admiration qu'ils me causent.
Alcinoùs parut touché de cet éloge ; et s'adressant aux Phéaciens , il leur dit : Cet étranger me semble un homme sage et d'une rare prudeuce ; faisons-lui, selon l'usage pratiqué pour les hôtes d'un grand mérite , faisons-lui des présens convenables. Vous êtes ici douze princes de la nafion, qui la gouvernez sous moi qui suis le treizième. Que chacun de nous lui oilVe un manteau, une tunique bien lavée, et un talent d'or. Apportons-les au plus vite, afin que, touché de notre générosité, ce soir il se mette à table avec plus de joie. J'exhorte aussi Euryale à l'apaiser par des excuses et par des présens, car il a manqué à la justice et aux égards qu'il lui devoit.
Il dit : tous les princes approuvent Alcinoùs, et chacun d'eux commande aussitôt à son héraut d'aller prendre les présens. Euryale lui-même, s'adressant à Alcinoùs , promet de donner à Ulysse la satisfaction qu'on exige. Il lui présente une épée d'un acier très-fin, dont la poignée est d'argent et le fourreau couvert d'un ivoire merveiUeusement travaillé. J'espère , dit-il à Ulysse, que vous ne trouverez pas cette arme indigne de vous : acceptez-la, ô mon
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jM're; el s'il m'est échappé quelques ivprocljcs tpie vous ne inrritrz |»as. tjii»' les \eiils les eniporlerit. el qu'ils snrteul pour toujours de voire inénioiri'. Fassfut les dieux que \ousa\e/. Iiicnlôl la «iMisolatiou (le revoir voire Icinuie el votre pairie ! N'y a-t-il pas assez loufr-letups que le malheur \ous pcrséoule el vous lient éloifjiu'î «le tout ce qui vous aime ? ('lier Flury aie , repartit riysse. je prie les dieux de vous cotnhlcr de joio et de prospérité. l'uissie/-\ous ne suulii" jamais le besoin de celle épée ! Tout ce (jue vous m'avez dit est réparé par le don ma}:iiilique que v<tus me faites , et par les douces paroles (|ui l'aceompaLMienl. En achevant ces mots, le roi d'Ilaque met à son coté celle riche éj)ée. Le soleil alloit se coucher : les autres présens arrivent, portés par des hérauts. On les dépose aux pieds d'Alcinoiis : ses cnfans les pivnnenl et les portent eux-mêmes chez la lè'iiie. I.e I{oi marclioit à leur lèle. Lorsqu'ils turent arrivés dans l'apparlement d'Areté , et qu'on eut placé el tait asseoir les chefs des IMicacicns, Alcinoiis dit à la Reine : Ma fenune, faites apporter ici la plus belle de mes cassettes, mellez-y un beau manteau et une tunique neuve, (h'doimez à vos esclaves de faire chaulfer de l'eau ; il faut faire baigner notre hôte, étaler ensuite et ranger proprement nos présens. J'espère que ce beau coup d'œil lui donnera une joie secrète, et le préparera à goûler mieux le plaisir de la table et de la musique. Pour moi , je le prie d'accepter une belle coupe d'or, alin (pi'il se souvienne de moi, et qu'il fasse tous les jours des liii:iiiniis H Jupiter et aux autres dieux.
La Heine > ouuuaude aussitôt à sesfenuncsdc inetlre un trépied sur le feu : elles obéissent , [tnrtent un grand vaisseau d'airain, le remplissent d'eau, niellent dessous beaucoup de bois. Dans un moment la llamme s'élève et l'eau commence à frémir.
Cependant .\reté se fait apporter une belle cassette [lour l lysse : elle y dépose les babils, l'or, tous les présens des IMiéaciens : elle y ajoute pour elle-même une tunique et un manteau magnifique. Oiiand tout fut rangé avec beaucoup d'ordre, la Heine lui dit : Oinsidérez tout ce que cette cassette renferme, mellez-y votre sceau, alin que dans le N(»yage on n'en dérobe rien |H-ndant que vous dormirez dans \oln,' vaisseau.
Le fils de Laërte , après avoir ailmiré tous «es riches jirésens , après en avoir marqué sa reconnoissanc»' , baissti le couvercle de la cassette, et la scelle d'un no-ud mi'rveilleux dont
Circé lui avoit donné le secret, (tu l'aNertit ensuite d'entrer dans le bain : il le tidu\e chaud : il en I arr)it raxi.car il n'en avoil point usé depui> «pi'il étoil sorti de la grotte de Calvpso. Alcinoiis ne lui laisse rien à désirer, el après que les femmes d'.Xrelé l'ont fait baigner, après (pi'elles lui ont prodigué les parfums les plus ex(piis, elles lui jetleiil de magniliqiies babils. IInssc quitte la salle des bains et se rend dans celle (\fr^ festins. Naiisieaa. dont l.i beauté égaloit celle des déesses mêmes, étoil à l'entrée de la salle. Dès qu'elle aperçut llysse . elle fut frappée d'étonnemenl , el lui dit : F^tranger, je vous salue. Quand vous serez arrivé dans votre patrie, ne m'oubliez pas ; <ar je suis la première (jiii vous ai secoiuni , et c'est à nuji (jiie vous devez la vie.
I lysse lui ré|)ondit : Belle Nausicaa, tille du grand Alcinoiis , que Jupiter me conduise auprès de ma feninie et de mes amis, et je vous promets de me souvenir sans cesse de vous, cl de vous adresser tous les jours des vo-ux comme à une déesse tutélaire à qui je dois la vie et mon h mheur.
Apres ce remerciement fait à Nausicaa, Ulysse s'asseoit auprès d'Alcinoiis. Tin sert les viandes découpées, on mêle le vin dans les urnes : un héraut amène j»ar la main Démodocus ; il le place au milieu des convives et contre une colonne qui lui servoit d'appui. Alors le fils de Laërte, s'adressant au héraut , prend la meilleure partie du morceau qu'on lui avoit servi par honneur . et le charge de le porter de sa part à Démodocus . et de lui dire que la tristesse qui flétrit son ame ne le rend point insensible à ses chants divins. Les chantres comme lui , ajoute llysse, doivent être chéris et honorés de tous les honunes. Ce sont les .Muses qui les inspirent, et ils en sont les principaux favoiis.
II dit, et le héi'aul s'acquitte de sa commission. Démodocus est touché de cette attention. Les convives s(.' livrent au [daisir de la bonne chère ; et tpiand l'abondance eut chassé la faim, riysse adresse la pande à Démoduciis. Il n'y a point d'hommes, hii dit-il, qui méritent plus de louanges que vous. Vous îltes instruit par les Muses, ou plutôt par Apollon lui-même. Hiiand vous auriez été au siège de Troie, (piaiid rlw iiinius (pielipies-uus de ceiix (jiii s'y sont le plus distingués NOUS en auroiont parlé, vous m» pourriez pas chanter d'une manière plus louchante les travaux des (îrecs et tout ce qu'ils v ont fait el soulVerl. Mais continuez, et raconlezn<»us, je vous prie, l'aventure du ehe\al «le Injis
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que construisit Ki)('us avec le secours de Minerve : (le quelle !niniièie l lysse le lit conduire dans la citadelle, après l'avoir reiiq)li des gueri-iers qui dévoient saccager llion. Si vous réussissez à nous dépeindre ce merveilleux stralagénie , je publierai partout que c'est Apollon qui vous a inspiré de si beaux chants.
Aussitôt Déniodocus , saisi d'ini di\iu enthousiasme, se meta chanter. H connuence au inonieut que les Grecs mirent le l'eu à leurs tentes, et tirent semblant de se retirer sur leurs vaisseaux. Llysse, avec j)lusieurs des piinci|)aux capitaines, étoit au milieu de la ville, caché dans les lianes du chtnal de bois, et les Troyens ont riuq)rudence de le traîner jusque dans la citadelle. Après l'y avoir placé, ils délibèrent autour de cette énorme machine , et il y eut trois avis : les nus vouloieut qu'on la mit en pièces, les autres conseilloient de la précipiter du haut des remparts dans les fossés, et les troisièmes de la conserver et de la consacrer aux dieux pour les apaiser. Cet avis devoit prévaloir. Le destin avoit résolu la ruine de Troie, jtuisqu'il avoit permis qu'on fit entrer dans son enceinte ce colosse immense avec les guerriers qui alloient y porter la désolation et la mort. Il chante ensuite comment les Grecs, sortis des flancs de ce cheval comme d'une vaste caverne, saccagèrent la ville ; il représente leurs plus braves héros portant partout le fer et la flanmie. 11 dépeint Ulysse semblable au dieu Mars, et courant avec Ménélas au ])alais de Déiphobus ; le combat furieux et long-temps incertain qu'ils y soutinrent , et la victoire qu'ils remportèrent par le secours de jMinerve. Ainsi cbantoit Déniodocus. Ulysse fondoit en larmes , et son visage en étoit couvert. L'attendrissement qu'il éprouvoil n'étoit pas moins touchant que celui d'une femme , qui , voyant tomber son mari combattant pour sa patrie et pour ses concitoyens, sort éj)erdue, et se jette en gémissant sur son corps expirant, le sei'rc entre ses bras , et semble braver les ennemis cruels qui redoublent leurs coups et préparent à cette infortunée une dure servitude, une longue suite de misères et de travaux. Uniquement occupée de sa perte |)-.'ésente, elle ne déplore qu'elle, elle se lamente, elle ne songe qu'à sa douleur actuelle.
Ainsi plenroit Ulysse. Les Phéacieus ne s'en aperçurent point: Alcinoiis, auprès de qui il étoit, fut le seul qui vit couler ses pleurs et qui entendit ses sanglots. Sensible à l'état oi^i il lui paroissoit, il pria les convives de trouver bon (ju'il fit cesser Démodocus. Ce qu'il chante , dit-il , ne fait pas la même impression de plaisir
sur tous les assistans. Depuis que nous sommes à taille, et (pie ce di\in nnisicien s'accompagne de la lyre, mon nouvel hôte n'a cessé de [)leurer et de gémir. Une profonde tristesse s'est empai'ée de lui ; écartons ce qui peut la causer : (pie Démodocus suspende ses chants, et (jue cet élrangei' partage gaiement avec, nous le plaisir (jue nous trouvons à le traiter. Cette Cèle n"esl (]ue pour lui ; c'est pour lui que nous équipons un vaisseau ; c'est à lui que nous adressons des présens: un étranger, un suppliant, doivent être regardés comme frères par tout luinmie qui a l'ame honnête et sensible. Mais, étranger, ne refusez pas de réj)ondi'e exacleiiienl à ce que je vais vous demander. Apprenez-moi le nom que votre père et votre mère vous ont donné, et sous lequel vous êtes connu de vos voisins ; car tout homme, quel qu'il soit, en reçoit un en naissant. Dites-nous quelle est votre patrie ; quelle est la ville que vous habitez, alin que nous vous y remenions sur nos vaisseaux qui sont doués d'intelligence. Car il faut que vous sachiez que les vaisseaux des Phéacieus n'ont besoin ni de pilotes ni de gouvernail pour les conduire : ils ont de la connoissance comme les hommes, et savent les chemins des villes et de tous les pays ; ils parcourent les plus longs espaces, toujours enveloppés d'épais nuages qui les empêchent d'être découverts par les pirates ou nos ennemis, et jamais il n'ont à craindre ni les orages ni les écueils.
Je me souviens seulemeni d'avoir entendu dire à mon père Nausithoùs, que Neptune entreroit en colère contre nous , parce que nous devions nous charger trop facilement de reconduire tous les hommes , sans distinction , qui reclameroient notre secours , et qu'il nous menaçoit qu'un jour, pour nous punir d'avoir remené dans sa patrie un étranger qu'il n'aimoit pas , il feroit périr notre vaisseau , et que notre ville seroit écrasée par la chute d'une montagne voisine. Voilà la prédiction de ce vénérable vieillard. Les dieux peuvent l'accomplir ou la laisser sans effet, selon leur volonté : racontez-nous à présent , sans déguisement et sans crainte, quelle tempête vous a fait perdre votre route ; dans quelles coutn^es , dans quelles villes vous avez été ; quels sont les peuples que vous avez trouvés cruels , sauvages , injustes; quels sont ceux qui vous ont paru humains et hospitaliers. Apprenez-nous pourquoi vous pleurez et vous soupirez quand vous entendez parler des Troyens et des Grecs. Les dieux , qui ])ermirent la chute de cette fameuse ville, nous font trouver dans cette catastrophe