‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 246 sur 271 · L" ODYSSÉE. LIVRE IX · texte numérisé non relu

L" ODYSSÉE. LIVRE IX

approchor los agne;ui\ ilo leurs mères, [uirta^e son l.iil . iliiiit il verse une partie dans des cdiheillcs |iour en faire des fromages, et se rési'i've l'antre pour \c lioire à son souper. Tout ee ménage étant lini , il allume du feu, nous apereoit et s'éerie : l*ltrangers. qui ètes-vous? d'où venez-vous? Est-ce pour le négoce que vous voguez sur la mer? Errez-vous sur les ilôts à l'aventure piuir piller inhnuiaiueinent comme des jtirates l'I au péril de \olre honneur et de votre vie? Il dit : la crainte glaça notre cœur; son épouvanlalde voix, sa taille prodigieuse, ni)us tirent trembler. Cependant je iiw déterminai à lui répondre en ces termes : Nous sommes Grecs , nous revenons de Troie ; des vents contraires nous ont fait perdre la route de nt)tre patrie, après laquelle nous sou|)irons : ainsi l'a voulu Jupiter, le maître de la destinée des houuues. Couq^ignons d'Agameinnou , dont la gloire remplit la terre entière , nous l'avons aidé à ruiner cette ville superbe, et à détruire cet empire florissant. Traitez-nous comme vos hôtes; faites-nous les présens d'usage : nous nous jetons à vos genoux. Respectez les dieux, nous sommes vos supplians : souvenez-vous qu'il y a dans l'Olympe des vengeurs de ceux qui violent les droits de l'hospitalité : souvenezvous que le maître des dieux protège les étrangers et punit ceux qui les outragent.

INlalheurcux, répondit cet iuijiie , il faut que tu viennes d'un pays bien éloigné, et où l'on n'ait jamais entendu parler de nous, puisque tu m'exhortes à craindre les dieux et à traiter les hommes avec humanité. Les Cyclopes se mettent peu en peme de Jupiter et des autres immortels. Nous sommes plus forts et plus puissans qu'eux. La crainte de les irriter ne te mettra point à l'abri de ma colère non plus que tes compagnons, si mon cœur de lui-même ne se tourne à la pitié. Mais dis-moi où tu as laissé ton vaisseau : est-il près d'ici? est-il à l'extrémité de l'île? Je veux le savoir.

Ces paroles étoient un piège qu'il me tendoit. J'opposai la ruse à la ruse , et je ne balançai pas à répondre que Neptune , qui , de son trident , soulève et bouleverse les flots , avoit brisé mon vaisseau en le poussant contre des rochers qui sont à la pointe de l'île. Les vents , lui dis-je, et les flots en ont dispersé les débris , et ce n'est que par les plus grands efforts que moi et mes compagnons nous avons conservé la vie.

Le barbare ne me répond rien , mais il étend ses bras monstrueux et se saisit de deux de mes compagnons, les écrase contre une roche comme de jeunes faons. Leur cervelle rejaillit de tous

côtés, leur sang inonde la terre. Il les déchire eu plusieurs niorceaux , en prépare son souper, Us dévore connue un lion qui a couru les montagnes sans lr(>n\er de proie. Il mange nonseulemenl les chairs, mais les entrailles et les os. A cette vue nous élevons les mains au ciel , nous tombons dans un alfreux désespoir. Pour le Cyclope, coident de ce repas détestable et de plusieurs cruches de lait qu''I avale , il se couche dans son antre et s'endort paisiblement au milieu de ses trou[)eaux.

C.cnt fois je fus tenté de me jeter sur ce monstre et de lui percer le conu' de mon épée. Ce qui me retint , ce fut la crainte de périr dans cette caverne. En effet il nous eut été impossible de repousser l'énorme rocher qui en fermoil l'ouverture. Nous attendîmes donc dans l'inquiétude et dans la douleur le retour de l'aurore. Dès qu'elle parut , dès qu'elle commença à dorer la cime des montagnes , le Cyclope allume du feu , se met à traire ses brebis , approche d'elles leurs agneaux, fait son ouvrage oi'dinaire , et massacre deux autres de mes compagnons, dont il fait son dîner. Il ouvre ensuite sa caverne, fait sortir ses troupeaux , sort avec eux, referme la porte sur nous avec cet horrible rocher qu'il remue avec la même aisance que si c'eût été le couvercle d'un carquois. Ce géant s'éloigne et mène ses brebis paître sur des montagnes qu'il fait retentir de l'horrible son de son chalumeau.

Renfermé dans cet antre , je méditai , avec ce qui me rcstoit de compagnons , leî} moyens de nous venger, si Minerve vouloit m'aider et m'accorder la gloire de purger la terre de ce monstre. De tous les partis qui se présentèrent à mon esprit, voici celui qui me parut le meilleur. J'aperçus nne longue massue d'olivier encore vert , que le Cyclope avoit coupée pour la porter quand elle seroit sèche. Elle nous parut semblable au mat d'un vaisseau de vingt rames. Elle en avoit l'épaisseur et la hauteur. J'en coupai moi-même environ la longueur de quatre coudées , et je chargeai mes compagnons de la dégrossir et de l'aiguiser par le bout. Ils m'obéissent. Quand elle fut dans l'état où je la voulois , je la leur retirai , j'y mis la dernière main , et après en avoir fait durcir la pointe au feu, je la cachai dans l'un des grands tas de fumier dont nous étions environnés. Ensuite je lis tirer au sort , alin que la fortune choisît ceux de mes com])agnons qui auroient la hardiesse de m'aider à enfoncer le pieu dans l'œil du Cyclope quand il dormiroit. Le sort tomba sur les quatre plus intrépides. Je fus le cin-

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quij-me l't le clu-f df cftle ciilrciiiisi' (l;m|;ereuse.

Cepcndaiil, \»ms1i' com-lifr <lii snlcil, l'.ilvphî'ine revint. Il la:l t'iilrcr tous ses lriiii|ie;iu\ «laiis stin anlie. H n'en laisse anciiii à la |M»ile, soit ijuil apprélieiidàl qiiehine siii prise , suit (in'uii dieu le permit ainsi pmir iiuns sauver du plus grand des dan^'oi-s. Après qu'il eut fernjé la caverne , il s'asseoit, trait ses brel>is à son ordinaire, et quaml tout l'ut fait . se saisit encore de deux de mes compa;;nons dont il fait son souper.

Dans co moment je m'approche de lui et lui présente une coui>e , en lui disant : Prenez. Cyclo|)e , et buvez de ce vin ; vous devez en avoir besoin pourdiirérer la chair humaine que vous venez de manizcr. J'en avois sur iimn vaisseau une grande provision, et je destinois le peu que j'en ai sauvé à vous faire des libations comme à un dieu, si, touché deconqiassion pour moi, vous daigniez m'éparguer et me l'oui-nir les moyens de retourner dans ma patrie. Quelle cruauté vous venez d'exercer ! El (pii osera désormais aborder dans votre île, puisque vous Irailez les étrangers avec tant de barbarie ?

T-e monstre prend la coupe, la vide sans daigner me réj)oudre. et m'en demande un second coup : Verse, ajoule-t-il . sans l'épargner, et dis-moi ton nom. p<»ur que je te fosse un présent d'hospitalité en reconnoissance de ta délicieuse boisson. Notre terre porte de bon vin , mais il n'est pas comparable à celui que je viens fie boire. C'est ce qu'il y a de plus exquis dans le nectar et dans l'ambrosie. Ainsi parla le Cyclope. Je lui versai de celte licpieur jusqu'à trois fois, et trois fois il eut l'iuqirudence de vider son énorme coupe. Elle fit son effet, ses idées se brouillèrent. Je m'en aperçus ; et m'aj)prochaiil alors, je lui dis dune voix douce ; Vous m'avez demandé mon nom. il est assez connu dans le monde. Je vais vous l'appreuflre, et vous me ferez le |)résenf que vous m'avez promis. Je m'appelle Personne ; c'est ainsi que me nomment mon père . ma mère et tous mes amis, nh bien, réjdiipia-l-il avec brutalité, tous les com|)aguons seront dévoies avant loi, et F'ers.otme sera le d«'rnier (pie je mangerai. \'oil;i le pré-sent d'hospilalilé cpie je lui destine. Il dit et tondie à la renver>e ; le sounueil. qui douqite tout, s'enqiare de lui ; il vomit le vin et les morceaux de chair humaine (pi'il avoit avalés. Je lire aussitôt du fumier le pieu (pie j'y avois caché, je le fais chauffer el durcir dans le feu, je parle à mes compagnons pour les soutenir et les encourager. I.e pi(.'U s'éihaulfi- :

tout vert qu'il est. il alloit s'enflammer. Je le saisis et me fais suivre el escorter des (juatr(î (lue le sort m'avoit associés, l'ii dieu nous inspire une inlrépiditi'' surhiiiiiaiiie. Nous prenons le pieu, nous ra|)puv<ius par la poiuti> sur l'n-il du C.vclope ; je pesé dessus, je l'eiifuiiie el le lais Idurner. (!omme quand un charpentier perce une planche avec un vilebrequin, pour l'employer à la construction d'un vaisseau , il ju'-se sur î'instruuieiil |tar-dessus, el ses compagnons au-dessous le fout tourner en tous l(!S sens avec sa courroie : de même nous agitons la pointe embrasée de cet énorme pieu, en la faisant pénétrer jusqu'au fond de l'œil du Cyclope. Le sang sort en abondance : les sourcils, les paupières, la jiruuelle, devieiineni la [unie du feu ; on entend un sifllement horrible et semblable à celui dont retentit une forge lors- ([iie l'ouvrier plonge dans l'eau froid(; une hache ou nne scie ardente, pour les tremper et les endurcir. Ee tison siflle de même dans l'o'il de l'olyphéme. Ee monstre en est réveillé, et pousse un cri honilile (jiii fait mugir les voûtes de l'antre. Nous nous relirons épouvanté-s. Il arrache ce bois tout dégouttant de sang, il le jette loin de lui , et appelle à son secours les Cyclopes qui babiloienl sur les montagnes voisines. Ils accourent en foule à ré(»ouvaiilable son de sa voix, ils s'ap|>rochenl de sa caverne el lui demandent quelle est la cause de sa douleur. Hue vous est-il arrivé, Polyphéiue? pourquoi ces cris aIVreux? qui vous oblige à nous réveiller au milieu d(> la nuit, el à nous a|)|)(der à \ (lire secours? a-l-on attenté à votre vie? (piebpie léiiiéraire a-t-il essayé d'enlever vos lrou[)eaux? Hélas! mes amis, /'er.w«?;f, répondit l'olyphéme du fond de son antre. Plus il leur dit l*ersonnf, plus ils sont trom|)és par celte é(juivo(pie. Si ce n'est personne, lui ré|)ètcnf-ils, (jui vous a mis dans cet état? vus maux viennent sans doute de Ju[)iter ; et que pouvons-nous faire pour vous en délivrer ? Adressez-vous à Neptune ; c'est de lui, non de nous, (pi'il faut attendre du secours : ainsi nous Il MIS retirons. Je ne |)us m empêcher de rire en moi-même de l'erreur où lesavciit jeli's le nom que je m'étois donné. Ee Eyclop(M'n gémit, et, rugissant de rage et de douleur, il s'approche eu tàlonnanldela porte de sii caverne; il repousse le l'ocher (pii la boiichoil, s'asseoit au milieu de l'eiilive. et lient les bras étendus, dans l'esi»''riiic(*de nous saisir tous(piaud nous voudrions sortiravec ses troupeaux. Mais c'eût été s'exposer à une mort inévitable. Je me mis donc ;i penser au m"y«'M iri''thappei' à ce danger. Ea

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