‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 247 sur 271 · L'ODYSSÉE. LIVRE IX · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE. LIVRE IX

ciisecloil violonlo, il s'agissoit de lu vie; aussi y a-f-il peu de ruses et de slralagèmcs qui ne me vinssent à l'espiit. ^'t)i^■i enliii le parti «pie je crus devoir prendre.

Il y avoil dans les lrouj»eau.\ du Cyelope des liéliei's ti'ts-iri'ands , bien nourris , eouverls d'une laiuc violelle t'orl lon^i^ue et fort épaisse. Je elioisis les plus iirands, je les liai trois à trois avec les branches d'osier (jui servoient de lit à ee monstre. Le bélier du milieu portoit un liounne , les deux antres lescortoient et servoient à mes compagnons de rempart contre I'oly[ilién)c. H y en avoit un d'une grandeur et d'une force extraordinaire, ilmarchoit toujours à la tète du troupeau ; je le réservai {tour moi. Je me glissai sous son ventre, et m'y tins collé comme mes autres compagnons, en empoignant avec les deux mains sou épaisse toison. Nous passâmes ainsi le resie delà nuit, non sans crainte et sans inquiétude. Enlîn, quand le jour parut , le Cyelo[)e lit sortir ses troupeaux pour les envoyer dans leurs pâturages accoutumés. Les brebis qu'on n'avoit pas eu le soin de traire, se sentant trop chargées de lait, remplissoienl l'air de leurs bèlemcns, et leur berger, malgré la douleur qu'il éprouvoit, passoit la main sur le dos de ses moutons à mesure qu'ils sortoient ; mais jamais il ne lui vint dans la pensée de la passer sous le ventre, jamais il ne soupçonna la ruse que j'avois imaginée pour me sauver avec mes compagnons. Le bélier sous lequel j'étois sortit le dernier, et vous pouvez croire que je n'étois pas sans alarme. Il le tàta comme les autres, et surpris de sa lenteur , il la lui reproche en ces termes : D'où vient tant de paresse, mon cher bélier ? pourquoi sors-tu le dernier de mon antre? n'est-ce point à toi à guider les autres? n"avois-tu pas coutume de marcher à leur tête ? ne les précédois-fu pas dans les vastes prairies et dans les eaux du fleuve ? le soir ne revenois-tu pas le premier dans ton éfable ? Aujourd'hui tous les autres t'ont devancé. Quelle est la cause de ce changement? Serois-tu sensible à la perte de mon œil ? un méchant nommé Personne me l'a crevé avec le secours de ses détestables compagnons. Le pertide avoit pris, avant, la précaution de m'enivrer. Ah! qu'ils en seroient tous bientôt jiunis si tu pouvois parler, et me diie où ils se cachent pour se dérober à jna fureur ! Je les écraserois contre ces rochers. Ah ! quel soulagement pour moi, si leur sang étoit répandu, si leur cervelle étoit dispersée dans mon antre, si je pouvois me venger des maux (jue m'a faits ce scélérat de Personne !

Après ce discours, qui me parut bien long, il laissa passer le bélier. Dès que nous fûmes assez éloignés de la caverne pour ne rien craindre, je me détachiii le jiremier de dessous le bélier, j'allai délier ensuite; mes conipagnons. et, sans [)erdi'e de tenq)s, nous choisîmes ce qu'il y avoit de meilleur dans les troupeaux, que nous conduisîmes avec nous jusqu'à noh'c vaisseau. (Jii nous vit reparoître avec joie, on y avoit presque perdu res[)érance de nous revoir; et quand on s'aperçut de ceux qui nous manquoient et qui avoient péri dans l'antre du Cyclope, on leur donna des larmes, on poussa des cris de regrets et de douleur. Je leur lis signe de les suspendre, de s'eird)ar(iucr sans délai avec notre proie, et de s'éloigner pronq)lement de ces tristes bords. Ils obéissent. Quand nous en fûmes à une certaine distance, mais cependant à la portée de la voix, j'élevai la mieime, etm'adressantà Polyphéme, je lui criai de toute ma force : As-tu raison de te plaindre, malheureux Cyclope? n'as-tu point abusé de tes avantages contre nous? Nous étions foibles, sans défense ; nous réclamions les droits de l'hospitalité. Tu n'as écouté ni ce que les dieux, ni ce que l'humanité devoit t'inspirer ; tu as dévoré six de mes compagnons. Jupiter s'est vengé par ma main . et cela n'étoit-il pas juste ?

Ces reproches, qu'il entendit, l'enflammèrent de colère. Il détache de la montagne une roche énorme et la lance avec fureur jusqu'au devant de notre vaisseau : il en fut repoussé vers le rivage par le mouvement violent que causa cette niasse prodigieuse en tombant dans la mer. Nous allions nous briser contre ces bords escarpés, si je n'avois paré ce malheur en me saisissant d'un aviron pour éviter ce choc furieux, et pour gagner la haute mer : mes matelots me secondent ; dociles à mes ordres, ils font force de rames. Mais quand nous fi'unes un peu avancés, je me mis à vomir encore des injures contre le Cyclope. Mes compagnons effrayés tâchent en vain de m'imposer silence. Cruel que vous êtes, me disent-ils, vous venez de nous exposer à périr ; quelle peine n'avonsnous pas eue à éviter le naufrage ? et vous provoquez encore la fureur de ce monstre! S'il entend votre voix et vos insultes , n'est-il pas à craindre qu'il ne nous écrase , nous et nos vaisseaux , en lançant de nouveau quelque énorme quartier de roche contre nous ? Leurs remontrances ne m'arrêtèrent point. J'étois moi-même trop irrité ; je lui criai donc encore : Cyclope Polyphême , si un jour quelqu'un te demande quel est le brave qui a osé

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l'arracher l'œil , tu peux ri'pniulic ciiu' c'est l'Iysse, roi (l'itliaqin', lils de Laërte, i-t le ilfs- Iructcur des villi.s.

•Jiiand il eiiti'iulit mon nom, il rethniltla ses cris. Les voilà donc ac(<iinplis ces ani'icns oracles ! dit en géniiss;inl le harltarc l'olyplii^inc . il y avoil autrefois pariui nous un uoiiuné Telémus, lils d'Hiuymus; il excolloit dans l'art de deviner, et il a passé sa Ioulmic vif à prnlin* *ce qui devoit nous arriver. Il ui'a\oil aniu)uri' que je serois doulonreusenienl privr delà vue par les mains dllysse. Sur celte prcdiclion je n)'allendois à voir arriver un jour dans mon antre uncliara{»ion di|,'ue, par sa taille et par sa vigueur, de se mesurer à moi ; et c'est un homme petit, l'oilde, de peu d'apparence, qui, à l'aide d un l»reuva|.'e séducteur, m'endort et me prive de la lumière. Ah ! viens, l lysse, viens que je te tasse les présens de l'hospitalité , et que je supplie Neptune avec toi de l'accorder un prompt letour dans ta patrie. Ce dieu est mon père, il ne m'a jamais désavoué pour son lils, il peut me ixuérir s'il le veut, et je n'attends ce bienfait d'aucun autre dieu ni d'aucun homme.

Non, lui répondis-je, non, Neptune ne le guérira j»as ; ne t'en llatte point, j'en suis sur: cl que ne le suis-je autant de t'arractier la vie cl de le précipiter dans le sombre royaume de Pluton! Polyphème, piqué de cette nouvelle insulte, lève les mains au ciel, et s'adressant à Neptune, il lui dit :

(irand dieu, qui ébranlez la mer juscjue dans ses fondemens, écoutez-moi favr)rablement ; si si je suis votre lils, si vous êtes mon père, vengez-moi d' l'Iysse , empèchez-le de retourner dans son palais ; cl si les deslins s'opposent au succès de nia prièi-e, faites du moins qu'il n'y arrive de long-temps, qu'il y parvieime alors en triste é(piipage, sur un vaisseau d'empriiiil, seul, et après avoir vu périr tous ses cunqiagnons, el qu'il trouve entin sa maison remplie de troubles et de désordres.

Il dit. Je n'ai (|ue trop é|)rou\é par la suite (jue Neptune l'avoit exaucé, l.r barliarc aiissilAt prend une roclir plus grand»; ipu- la première, la soulève el la lance contre nousà lour de bras. Klle tombe auprès de nous, feu s'en fallut qu'elle ne fracass;\l le gouvernail ; les Ilots, soulevés par la ihnte de cette masic énorme, nous pousx-reut vers l'ile où nous avions laissé notre Hotte très-iiupiièle de notre longue absence. Nous abordons entin , nous tirons notre vaisseau sur le sable , cl descendons sur la rivage. .Mon premier soin fut de partager les

moutons que nous avions enlevés au Cydope. Tous mes compagnons en eurent leur part, el voulurent, d'un conuuun acoird , me réserver et me donner à moi seul le bélier (pii m'avoil sauvé. .!«• l'immolai, sur le bord de la mer, au maître souverain des dieux et des liouunes. Il n'agréa pas sans doute; ce sacrilice, car j'éprouvai bientôt de nouveaux malheurs ; je perdis mes vaisseaux et ujcs compagnons.

Nous passâmes le reste du jour à faire bomu; clière et à boire de mon exicllent \\n. Hiiarid le sidcil fut couché, el (pie la nuit eut n''panilu ses sombres voiles sur la terre, nous nous endormîmes sur le rivage même : el le lendemain, au |»remier lever de l'aurore , je fais embar- (pier tout mon monde ; on délie les câbles, un se range sur les bancs, et, de nos avirons, nous fendons les Ilots écumeux. Notis voyons avec joie s'éloigner cette malheureuse contrée, el le souvenir des compagnons victimes de la fureur de l'olypbéme nous arrache encore des larmes el des reirrels.

Nors abordâmes bientôt et sans accident à l'ile d'Kidie, où régnoit le lilsd'llippotas, Kr)le, le favori des dieux. Son île est lloltante, bordée de rochers escarpés , el environnée d'une mer d'airain. Ce roi a douze enfans, six garçons et six liljos. Il a marii'' les frères avec les sfeurs, et tous passent leur vie auprès de leur père et de Iciu" mère , dans des plaisirs et des festins contiiuiels. Le jour , on ne respire que parfums exquis, ou n'entend que le son harmonieux des insirumens et que des cris de joie. La nuit, on se r('|)ose sur des tapis et dans des lils magnifiques, (^est dans ce superbe palais (|ue nous arrivâmes. J'y fus bien accueilli : ICole me retint, el me régala pendant un mois. 11 un- lit filusieurs questions sur le siège de Troie, sur la llolli' des (Irecs et sur leur retour. Je répondis à tout , el lui racontai , jiour le satisfaire, el flans le plus grand détail , nos trop célèbres aventures. Je me recommandai ensuite à lui poiu' mon retour, el le suppliai de m'en fournir les moyens et les facilités. Il ne me refusa point, et domia ses ordres pour me fournir tout ce (pii me seroil nécessaire. Mais la grande faveur (pi'il me lit, fut de me donner ime outre de peau de bieuf, dans bupu-lle il renferma les vents qui excitent les teuq)étes. Jupiter l'en a rendu le maître et 1»; dispensatem' ; il les fait

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