II
POtn LE JOIR PF NOEI.
Je vous adore , entant Jésus , nu . pleurant et étendu dans la crèche. Je n'aime plus que votre enfance et votre pauvreté. 0 qui me donnera d'être aussi pauvre et aussi enfant que vous? 0 sagesse éternelle , réduite à l'enfance! ùtez-moi ma sagesse \ainc et présomptueuse , faites-moi enfant avec vous. Taisez-vous, sages de la terre; je ne veux rien être, je ne veux rien savoir , je veux tout croire , je veux tout souffrir, je veux tout perdre jusqu'à mon proprejugemont.
Bienheureux les pauvres, mais les [jauvrcs d'esprit , que Jésus a faits semblables à lui dans sa crèche , et qu'il a dépouillés de leur propre raison! 0 hommes qui êtes sages dans vos pensées , prévoyans dans vos desseins , composés dans vos discours, je vous crains : votre grandeur m'intimide, comme les cnfans ont peur des grandes personnes. Il ne me faut [)lus que des enfans de la sainte enfance. Le Verbe fait chair, la parole toute puissante du Père se lait, bégaie, pleure, pousse des cris enfantins; et moi je me piqueiai d'être sage , et je me complairai dans lesarrangemens que faitmon esprit, et je craindrai que le monde n'ait point une assez haute idée de ma capacité! Non , non , je serai de ces heureux enfans qui perdent tout pour tout gagner, qui ne se soucient plus de rien pour eux-mêmes , qui comptent pour rien qu'on les méprise, et qu'on ne daigne point se fier à leur discernement. Le monde sera grand tant qu'il lui plaira ; les gens de bien même , à bonne intention et par le zèle des bonnes œuvres, croîtront clia(|ue jour en prudence, en prévoyance, en mesures, en éclat de vertu : pour moi , tout mon plaisir sera de décroître, de m'apetisser , de m'avilir, de m'obscurcir, de me taire , de consentir à être imbécile et à passer pour tel , de joimlre à l'opprobre de Jésus crucifié l'impuissance cl le bégaiement de Jésus enfant, (Jn ainieroil mieux mourir avec lui dans les douleurs, que de se voir a\cc lui emmailloté dans le berceau. La petitesse fait plus d'horreur que la mort, parce que la mort peut être soufl'erle par un priiicipe de courage et de grandeur ; mais n'être plus compté pour
rien , comme les enfans, et ne pouvoir plus se compter soi-même; retomber dans l'enfance connue certains vieillards décrépits dont les enfans dénaturés se jouent , et voir, d'une vue claire et |)éuélranle, toute la dérision de cet état : c'est le plus insupportable suj)plice pour une ame grande et courageuse, qui se consoleroit de tout le reste par son courage et par sa sagesse.
0 sagesse, o courage, i** rais(»n , ô vertu propre! vous êtes la dernière chose dont lame mourante à elle-même a plus de peine à se dépouiller. Tout le reste qu'on quitte ne tient presque point; ce sont des habits qui se lèvent du bout du doigt , et qui ne tiemient point à nous : mais nous ôter celte sagesse propre, qui fait la vie la plus intime de l'ame , c'est arracher la peau, c'est nous écorcher tout vifs, c'est nous déchirer jusque dans la moelle des os. Hélas! j'enlendsma raison qui me dit : Quoi donc! faut-il cesser d'être laisonnable ? faut-il de\enir comme les fous qu'on est contraint de renfermer? Dieu n'est-il pas la sagesse même? La nôtre ne vientelle pas de la sienne, et par conséquent ne fautil pas que nous la suivions ? Mais il y a une extrême difîérence entre être raisonnans et être raisonnables. Nous ne serons jamais si raisonnables que quand nous cesserons d'être si raisonnans. En nous livrant à la pure raison de Dieu , que la nôtre foible et vaincue peut comprendre , nous serons délivrés de notre sagesse, égarée depuis le péché , incertaine , courte et présomptueuse; ou plutôt nous serons délivrés de nos erreurs , de nos indiscrétions , de nos entêtemens. Plus une personne est morte à ellemême par l'esprit de Dieu , plus elle est discrète sans songera l'être ; car on ne tombe dans l'indiscrétion , que par vivre encore à son propre esprit , à ses vues et à ses inclinations naturelles ; c'est qu'on veut , qu'on pense et qu'on parle encore à sa mode. La mort totale de notre propre sens feroit en nous la vraie et la consonmiée sagesse du Verbe de Dieu. Ce n'est l)oint par un elfort de raison au dedans de nous, que nous nous élèverons au-dessus de nousmêmes; c'est au contraire par l'anéantissement de notie propre être , et surtout de notre propre raison , qui est la partie la plus chère à
1 homujc, que nous entrerons daus cet être nouveau , où , conin)e dit saint Paul , Jésus-Christ est fait notre vie, notre justice et notre sagesse. Nous ne nous égarons qu'à force de nous conduire par nous-mêmes. Donc nous ne serons à l'abri de l'égarement qu'à force de nous lais.ser ( ouduire , d'être petits , simples , livrés à l'Esprit de Dieu , souples et prêts à toute sorte de
rîG
MANUET. DE PTÉTÉ.
iiKuni'nieiis . n'aNanl aiicmio ronsisl.iiici' \)vopro , ne résistant à rien, n'ayant pins do vulonlé , pins de jngcinent , disant naïvenienf ce» qni nons vient , et n'aimant (pi'à cimUm- . après l'avoir dit. C'est ainsi qn'nn |iclil ciilaiit se laisse porter . reporter, lever , couilicr ; il n'a rien de caché , rien de pro[)ro. Alors nous ne serons pins sages , mais Dien sera sage en nons et pour nous. Jésus-Christ parlera eu nons , ]>endant que nous croirons encore bégayer. O .lésns enfant , il n'y a que les enfans qui puissent régner avec vous.
rOlR I.F, JOVR 1>K SAINT IK.VN I, KVANC.F.l.lSTK.
0 Jésus, je désire me reposer avec Jean sur votre poitrine , et me nourrir d'amour en mettant mon cœur sur le vôtre. Je veux être , connue le disciple bien-aimé , instruit par votre amour, il disoit , ce disciple , pour l'avoir éprouvé , que l'onction enseigne toutes choses '. Cette onction intérieure de votre esprit instruit dans le silence. On aime , et on sait tout ce qu'il faut savoir; on goûte , et on n'a besoin de rien entendre. Toute parole humaine est à charge et ne fait que distraire , parce qu'on a au dedans la parole substantielle qui nourrit le fond de l'ame. On trouve en elle toute vérité. On ne voit plus qu'une seule chose, qui est la vérité simple et universelle; c'est Dieu . devant qui la créature, ce rien trompein-, disparoît et ne laisse aucune trace de son mensonge.
0 amour, vrai docteur des âmes , on ne veut point vous écouter : on écoute de beaux discours, on écoute sa propre raison ; mais le vrai maître, qui enseigne sans raisonnemens et sans paroles, n'est point écouté. On craint de lui ouvrir son cœur ; on ne le lui offre qu'avec réserve; on craint qu'il ne parle et ne demande trop. On voudroil bien le laisser dire, mais à condition de ne prendre ce qu'il diroit que suivant la mesure réglée par notre sagesse : ainsi ce seroit notre sagesse qui jugeroit celui qui doit la juger.
0 amour, vous voulez des anies livrées à vos transports , des âmes qui ne craignent point , non plus que les apôtres , d'être insensées aux yeux du monde. 11 ne suftit pas, ô divin Esprit , de se remplir de vous , il faut en être enivré.
* Joan. M. 27.
Hue n'ap|treiuir(ii(-on point sans raisonnement, sans science , si on ne consultoit ])lus que le pur amour, qui veut tout pour lui , (jui ne laisse rien à la créatun' . cl qui nu-t seul la vérité du règne de Hien dans le fond de l'ame ! L'amour décide dans tous les cas. et ne s'y tronqie point; car il ne donne rien à l'hounne, et rapporte tout à [>ieu seul. C'(>st un feu consumant, qui embrase tout, qui dévore tout, (|ni anéantit tout , (pii fait de sa victime le parfait holocauste. 0 qu'il fait bien connoître Dieu ! car il ne laisse plus voir (pic lui, mais d'une vue bien dilférente de celle des liounues, (pii ne le considèrent que dans une froide et sèche spéculation. Alors on aime tout ce qu'on voit, et c'est l'amour qui donne des yeux perçans pour le voir. Un moment de paix et de silence fait voir plus de mervedles , que les profondes réflexions de tous les sa van s.
Mais encore, ô amour, comment est-ce que vous enseignez toutes choses , vous qui n'en pouvez souffrir qu'une seule , et qui fermez les yeux à tout le reste , pour les attacher immuablement à un seul objet? 0 j'entends ce secret! c'est que la vraie manière de bien savoir tout le reste, pendant cette vie, est de l'ignorer par mépris. On sait de Dieu ce qu'on en peut savoir, en sachant qu'il est tout : on sait de la créature entière tout ce qu'il en faut savoir, en sachant qu'elle n'est rien. Voilà donc la toute-science , inconnue aux savansdu siècle, et réservée aux pauvres d'esprit , instruits par l'onction du pur amour : ils pénètrent au fond tout ce qui est créé , en ne daignant pas même y faire attention, ni ouvrir les yeux pour le voir. Qu'importe qu'ils ne sachent point raisonner sur Dieu? Ils savent l'aimer, c'est assez. Bienheureuse science, qui éteint toute curiosité, qui rassasie l'ame de la vérité pure , qui non-seulement lui montre toute la vérité en l'occupant de Dieu , mais (jni porte cette vérité simple et unique dans le fond de cette ame, pour n'être plus qu'une même chose avec elle !
Hélas! combien de grands docteurs qui ne voient goutte croyant tout savoir ! Ils ne veulent rien ignorer, ni sur la nature des divers êtres, ni sur leurs propriétés, ni sur l'ordre de runi\ers , ni sur l'histoire du genre humain , ni sur les ouvrages des hommes , ni sur les arts qu'ils ont inventés, ni sur leurs diverses langues, ni sur les règles de conduite qu'ils ont entre eux. 0 qu'ils seroient dégoûtés de toutes ces recherches curieuses, s'ils connoissoient bien l'homme! S'amuse-l-on à un ver de terre? et le néant même n'est-il pas encore plus indigne
MANUEL ni-: PIITK.
(\c nous occu|uM? lié! (Hif piMil-oii a|t|)rcnilrc fit' ce qui n'est rien? Il n'y a qu'une seule vérité iutinic. qui absorbe tout . et qui ne laisse aucune ctu'iosité liors il'ellc : tout le reste n'est (juc néant, et par conséiiuent uiensi>n<îe. Hu'on s'instruise j»our le besoin des eotidilions , e'est bien lait : mais qu'on eroie savoir quelque eliosc quand on ne sait que ce n'en; qu'on espère en orner son esprit, qu'on elierclieà le nourrir et à le satisfaire en l'occupant de la créature vaine et creuse : 6 folie! ô ijrnorance de ceux (|ni veulent tout savoir !
(• Jésus, je n ai plus daulre docleui- (jue vous, plus d'autre livre que votre poitrine. Là j'apprends tout en ignorant tout, et en m'anéaulissant moi-niènie. Là je vis de la même \i(' dont vous vivez dans le sein de votre Père, .le vis d'amour ; l'amour fait tout en moi. Ce n'est ([ue pour l'amoiu- que je suis créé; et je ne fais ce que Dieu a prétendu que je fisse en me créant, qu'autant que j'aime. Je sais donc tout , et je ne veux plus savoir que vous. Taisez-vous, monde curieux et sage: j'ai trouvé sur la poitrine de Jésus l'ignorance et la folie de sa croix, en comparaison de laquelle tous vos talens ne sont qu'ordure : méprisez-moi autant que je vous méprise.
POUR LE .lOLR PE LA CIRCONCISION.
0 Jésus, je vous adore sous le couteau de la rirconcision. Que je vous aime dans cette abjection et dans cette foiblesse ! Je vous vois tout couvert de honte , mis au rang des pécheurs , assujetti à une loi humiliante, soufl'raul de vives douleurs, et répandant déjà, dès les premiers jours de votre enfance, les prémices de ce sang qui sera sur la croix le prix du monde entier.
Vous n'entrez donc dans le monde que pour souffrir. Vous y prenez d'abord le nom de Jésus, qui signilie S;iuveur; et c'est pour sauver les pécheurs que vous vous mettez an nombre des pécheurs soulfrans. Avec quelle consolation, ô enfant Jésus , vois-je couler vos larmes et votre sang ! C'est ici le commencement du mystère de douleur et d'ignominie. <> [)récieuse victime! vous croîtrez; mais vous ne croîtrez (pie pour faire croiln; avec vous les marques de votre amour. Vous ne retardez votre sacrilice que pour le rendre plus grand et plus rigoureux.
Mais hélas , ô Jésus ! que vois-je dans vos
douleurs? Lsl-ce un objft qui doive exciter eu moi un(> c(un|»assion tendre? Non, car c'est sur moi , et non sur vous, que je dois pleurer, .le ne puis considérer vos humiliations et vos souffrances, sans .iitercexoir aussilùt que vous ne vous humiliez et ne souffrez que pour mes besoins. C'est pour expier mes pérliés d'orgueil «t de mollesse. (:'(>sl pour m'euseigiier à soulfrir et à porter la confusion qneje mérite. La nature vaine et lâche frémit à la vue de son Sauveur qui est .luéauti et soulfrant; elle se sent écrasée jiar l'autorité de cet e\em|)le : «die demeure sans excuse.
Il f.iut donc préparer son cœur à la confusion et à l'amertume. Oui, je le veux, ô Jésus! .le prends la croix pour marcher après vous. Qu'on me méprise, ou aura raison ; le mépris que j'ai [)our moi n'est sincère (pi'autaut (pi'il méfait consentir à être méprisé par les autres. Quelle injustice de vouloir que ce qui nous paroît bas et indigne éblouisse notre prochain ! Je me livre donc , ô Jésus , à tout opprobre que vous m'enverrez , je n'en refuse aucun , et il n'y en a aucun que je ne mérite. O ver de terre , est-ce à toi que l'honneur est dû? U ame pécheresse, qu'as-lu mérité, sinon d'être la balayure du monde? Puis-je jamais être mis trop bas, moi (|ui ne suis par ma nature que néant , et par ma jiroprc volonté que péché? Ame vaine, et ingrate à ton Dieu , porte donc sans murmurer la confusion qui est ton partage. Plus d'honneur, plus de bienséance, plus de réputation. Tous ces beaux noms doivent être sacritiés à un Sauveur rassasié d'opprobres. Qu'as-tu en toi qui ne demande l'humiliation? Kst-ce ton orgueil? Hé ! c'est ton orgueil même qui te rend encore plus misérable et plus indigne de tout honneur.
Mais hélas, ô Jésus, qu'il y a loin entre les seulimens généraux d'humiliation, et la pratique ! On salue la croix de loin , mais de près ou eu a horreur. Je vous promets maintemant de mai'cher sur les traces sanglantes que vous me laissez : mais, quand l'opprobre et la douleur de la croix paroîtront, tout mon courage m'abandonnera. Aloi's (piels vains prétextes de biensé.inces ! (juelles délicatesses honteuses î (jnelles jalousies diaboliques! Mon Dieu, je parle magniliquemeul de la croix, et je n'en veux ronnoître que le nom ! je la crains , je la fuis, sa vue seule me désole. Qn'avez-vous , ^ mi>n ame? h'nù vient (jue vous murmurez, (pie vous lr»mbez d.ins le découragement , que vous allez mendier chez tous vos amis im peu de cons()lati(tn? Ah! c'est que Dieu m'humilie et me charge de croix. Hé! n'est-ce pas ce que
MANFEl. DE !MI':TÊ.
vous lui avez promis d'aiuior? Qu'avo/, - vous donc? qu'est-ce qui vous trouble? Le Chrétien doit-il être hors de lui quand il a ce qu'il a voulu, et qu'il est fait scnihlahle à Jésus souf- Irant? 0 Jésus enfant ! donnoz-iiioi la simplicité de votre enfance dans la douleur. Si je pleure, si je gémis , qu'au moins je ne résiste jamais à votre inain cruciliante. Coupez jusqu'au vif; brûlez, brillez : plus je crains de soulTrir, plus j'en ai besoin.
rOLR LE JOIR DE L EPIPHAME.
Mon Dieu , je viens à vous , et je ne me lasse point d'y venir; je n'ai rien en moi, et je trouve tout en vous seul. 0 que je suis pauvre! ô que vous êtes riche ! Mais qu'ai-je besoin d'être riche, puisque vous l'êtes pour moi? J'adore vos richesses éternelles; j'aime ma pauvreté; je me complais à n'élre rien devant vous. Donnezmoi aujourd'hui votre Esprit pour contempler votre saint fils Jésus adoré par les Mages. Je l'adore avec eux.
Ces Mages suivent l'étoile sans raisonner; eux qui sont si sages , ils cessent de l'être pour se soumettre à une lumière qui surpasse la leur. Ils comptent pour rien leurs commodités , leurs affaires, les discours du peuple. Que peut-on penser d'eux? Ils vont sans savoir où. Qu'est devenue la sagesse de ces hommes qui gouvernoient les autres? Quelle crédulité ! quelle indiscrétion! quel zèle aveugle et fanatique! C'est ainsi qu'on devoit parler contre eux en les voyant partir. Mais ils ne comptent pour rien, ni le mépris des hommes, lA leur réputation foulée aux pieds , ni même le témoignage de leur propre sagesse qui leur échappe. Ils veulent bien passer pour fous , et n'avoir pas même à leurs propres yeux de quoi se justifier. Ils entreprennent un long et pénible voyage sans savoir ce qu'ils trouveront. Il est vrai qu'ils voient une étoile extraordinaire ; mais combien y a-t-il d'autres hommes instruits du cours des astres à qui cette étoile ne paroît avoir rien de surnaturel! Eux seuls sont éclairés et touchés par le fond du cœur. Une lumière intérieure de pure foi les mène plus siàrement que celle de l'étoile. Après cela, il ne faut plus s'étonner s'ils adorent sans peine un pauvre enfant dans une crèche. 0 qu'ils sont devenus petits , ces grands de la terre ! Que leur sagesse est confondue et
anéantie! Est-ce donc là, ô Mages, ce que vous êtes venus adorer du fond de l'Orient? Quoi , un enfant qui tctle et qui pleure! Il me semble que je les entends répondre : C'est la sagesse de Dieu i]\\\ aveugle la nôtre. Plus l'objet seuddc méprisable, plus il est digne de Dieu de nous abaisser jusqu'à l'adorer. 0 Mages, il faut que vous soyez devenus vous-mêmes bien enfans pour li(iu\er le vrai Dieu dans l'enfant Jésus !
Mais qui me donnera celle sainte enfance, cette divine folie des Mages? Loin de moi la sagesse impie et maudite d'Hérode et de la ville de Jérusalem! On raisonne, on se complaît dans sa sagesse , on se rend juge des conseils de Dieu, on craint même de voir ce qu'on ne peut pas connoîlre» 0 sagesse banlaine et profane, je te crains , je t'abhorre; je ne veux plus t'écouler. Il n'y a plus que l'enfance de Jésus que je prétends suivre. Que le monde insensé en dise tout ce qu'il voudra, qu'il s'en scandalise même; malheur au monde à cause de ses scandales ! C'est l'opprobre et la folie du Sauveur que j'aime. Je ne tiens plus à rien. Nul respect humain , nulle crainte des railleries et de la censure des faux sages; les gens de bien mêmes , qui sont encore trop humainement enfoncés par sagesse en eux-mêmes , ne m'arrêteront pas. Quand je verrai l'étoile , je leur dirai , comme saint Paul aux fidèles encore trop attachés aux bienséances mondaines et à leur raison . Vous êtes sages en Jésus-Christ, et nous, nous sommes insensés en lui ^ .
Heureux dessein! mais comment l'accomplir? 0 vous. Seigneur qui l'inspirez, faites que je le suive ; vous qui m'en donnez le désir, donnez-moi aussi le courage de l'exécuter. Plus d'autre lumière que celle d'en haut, plus d'autre raison que celle de sacrifier tous mes raisonneraens. Tais-toi , raison présomptueuse , je ne te puis souffrir. 0 Dieu , vérité éternelle , souveraine et pure raison , venez être l'unique raison qui m'éclaire dans les ténèbres de la foi.
SUR LA CONVERSION DE SAINT PAtTL.
Je viens à vos pieds, ô Seigneur Jésus, plus abattu que Saul ne le fut aux portes de Damas.
t I Cor, IV. \o.
M AM r.L DK rii'Ti^:.
C'est votre main tjui me renverse; j'adore ectlc main, c'est elle qui fait tout. 0 toute-puissante main , ma joie est de me voir à votre discrétion. Frappez , renversez, érrasez. .le viens, o mon Dieu , sous cetle main terril>le et miséricordieuse. En me ren\ersant, éclairez-moi, touchez-moi, convertissez-moi comme Saul. Mon premier cri dans cette chute, c'est de dire : Seigneur, que routez-vous que je fasse ^? U que j'aime ce cri ! Il comprend tout . il renferme lui seul toutes les plus parfaites prières et toutes les plus hautes vertus. Avec le maître, point de conditions ni de bornes : Que voulez-vous que je fasse? Je suis prêt à tout faire et à ne rien faire , à ne vouloir rien et à vouloir tout , à souffrir s;ins consolations et à goûter les consolations les plus douces. Je ne vous dis point : 0 mon Dieu . je ferai de grandes austérités , des renoncemens difticiles , des changemens étounans dans ma conduite. Ce iicsl point à moi à décider ce que je ferai. Ce que je ferai , c'est de vous écouler et d'attendre la loi de vous. U n'est plus question de ma volonté; elle est perdue dans la vôtre. Dites seulement ce que vous voulez; car je veux tout ce qu'il vous plaît de vouloir. Non -seulement pénitences corporelles, mais humiliations de l'esprit, sacrilices de santé, de repos, d'amitié, de réputation, de consolation intérieure , de paix sensible , de vie temporelle, et même de ce soutien intérieur qui est un avant-goùt de l'éternité , tout cela est entre vos mains. Donnez, ôlez, qu'importe? faites, Seigneur, et ne me consultez jamais. Ne me montrez que vos ordres , et ne me laissez qu'à obéir.
Qu'en quelque épreuve amère et douloureuse où vous me mettiez, il ne me reste que cette seule parole : Que voulez-vous ? Renversez-moi, comme Saul, dans la poussière, à la vue de tout le genre humain ; mais ren\ersez-moi en sorte que je ne puisse me relever, .\veuglez-moi comme lui, reprochez-moi mes infidélités ; je veux bien qu'on les sache et je dirai volontiers, comme Saul. à la face de toutes les églises : J'ai été infidèle, impie, blasphémateur, persécuteur de Jésus-Christ. Il m'a converti pour ranimer l'espérance des pécheurs les |)lus endurcis, et |)our donner un e\em|)le touchant de la patience avec la(piell«' il attend les âmes les plus égarées. \ enez donc me voir, ô vous tous qui oubliez Dieu, qui violez sa loi, qui insultez à la vertu; venez et voyez cette main charitable qui m'aveugle pour m'éclairer, et qui
me renverse pour me relcNcr. Venez admirer avec moi cette miséricorde qui se plaît à éclater dans l'abîmi? de mes misères. Seigneur, loin de uuninurer dans ma chute, je baise et j'adore la main (jui me frappe. Voulez -vous me faire tondier encore plus bas '? je le veux si vous le \oulez : Que voulez-vous que je fasse ?
Je sens, ô mon Dieu, la vérité et la force de cette i)arol(' : // est dur de regimber contre laiguillou. () qu'il est dur de résister à l'attrait intérieur de votre grâce ! Qui est-ce qui vous a jamais résisté, et qui a pu trouver la paix dan.% cette résistance ^? Non-seulement l'impie et le mondain ne goûtent aucune paix, jusqu'à ce qu'ils se tournent vers vous; mais l'ame que vous avez délivrée des liens du péché ne peut jouir de la paix, si elle résiste encore, par quelque réserve ou quelque retardement, à cet aiguillon perçant de votre Esprit qui la pousse au dépouillement, à l'enfance, à la mort intérieure. La prudence résiste ; elle assemble mille raisons ; elle regai'de comme un égaretnent la bienheureuse folie de la croix. Elle aimeroit mieux les plus aflreuses aust.érités, que cette simplicité et cette petitesse des enfans de Dieu , qui aiment mieux être enfans dans son sein que grands et sages en eux-mêmes. 0 que ce combat est rude ! qu'il agite l'ame ! Qu'il lui en coûte pour sacrifier sa raison et tous ses beaux prétextes ! ■Mais sans ce sacrifice, nulle paix, nul avancement; il ne reste que le trouble d'une ame que Dieu presse, et qui craint de voir jusqu'où Dieu la veut mener pour lui arracher tout appui d'amour-propre. 0 Dieu, je ne veux plus vous résister. Je n'hésiterai plus, je craindrai toujours plus de ne pas faire assez (jue de faire trop. Je A eux être Saul converti. Après ce que vous avez fait pour ce persécuteur, il n'y a rien que vous ne puissiez faire d'une ame pécheresse. C'est parce que je suis indigne de tout, que vous prendrez plaisir à faire en moi les plus grandes choses. Mais, grandes ou petites, tout m'est égal, pourvu que je remplisse vos desseins. Je suis souple à tout entre les mains de votre providence. Je finis par où j'ai commencé : Que voulez-vous que je fasse ? Point d'autre volonté. Gardez-la, 6 Dieu d'Israël, cette volonté que vous formez en moi.
< Job. IX. t.
> Act, IX. 6.
MANUEL DE PIÉTÉ
Vllf.
SIK LA MKMK FETK.
Mon DiiMi, je vous rends idîIIo piàoos d';i\oir Miis (Itnant mes yeux Saul iioiséi'uteur que vous convertissez, et qui devieul l'aijôtre des nations. <rest pour la liloire de \olre grâce que vous l"a^e/. l'ail. NOiis \ous d(>vicz à vous-niènie un si grand exemple pouf consoler tons les pécheurs. Hélas ! quels chàtimens n"ai-je point mérités de votre justice ! Je vous ai oublié, ô vous qui m'avez fait, et à qui je dois tout ce que je suis : à l'ingratitude j'ai joint l'endurcissement ; j'ai méprisé vos grâces ; j'ai été insensible à vos promesses ; j'ai abusé de vos miséricordes ; j'ai centriste votre Esprit saint ; j'ai résisté à ses mouvements salutaires; j'ai dit dans num ccviii" rebelle : Non, je ne porterai point le joug du Seigneur. J'ai fuiquand vous me jxtursniviez; j'ai cherché des prétextes pour m'éloigner de vous. J'ai craint de voir trop clair et de connoître certaines vérités que je ne voulois pas suivre. Je me suis irrité contre les croix qui servent à me détacher de la vie. J'ai critiqué la vertu, la supportant impatiemment comme étant ma condanmation. J'ai eu honte de paroître bon, et j'ai t'ait gloire d'être ingrat. J'ai marché dans mes propres voies, au gré de mes passions et de mon orgueil.
0 mon Dieu, que me resteroit-il à la vue de tant d'infidélités, sinon d'être saisi d'horreur pour moi-même '.' Non, je ne pourrois plus me souftrir ni espérer eu vous, si je ne voyois Saui incrédule, blasphémateur, persécutant vos saints, dont vous faites un vase d'élection. Il tombe impie persécuteur, et il se relève l'homme de Dieu. 0 Père des miséricordes, que vous êtes bon ! La malice de l'homme ne peut égaler votre bonté paternelle. Il est donc vrai que vous avez encore des trésors de grâce et de patience pour moi, pauvre pécheur, qui ai tant de fois foulé aux pieds le sang de votre Fils. Vous n'êtes pas encore lassé de m'attendre, ô Dieu patient, ô Dieu qui craignez de punir trop tôt, ô Dieu qui ne pouvez vous résoudre à frappei* ce vase d'argile formé de vos mains. Cette patience qui llattoit mon impatience et ma làchelé m'attendrit. Hélas ! serai-je donc toujours méchant parce que vous êtes lion ? Est-ce à cause que vous m'aimez tant que je me croirois dispensé de vous aimer ? Non, non, Seigneur, votre patience m'excite : je ne puis plus me voir un seul moment contraire à celui qui me rend le bien pour le mal; je déteste jusqu'aux moindres im-
perfections; je n'en réserve l'icn : périsse tout ce qui retarde mon sacrifice ! ce n'est plus ce demain d'une ame lâche qui fuit toujours sa conversion; (luJoiDrr/n/i, ovjonrd' liai ; ce qui me reste de vie n'est |»as trop long poiu' pleurer tant d'aimées pei'dues : je dis connue Saul : Seif/)icN)\ (/ur roidez-vous que Je fasse ?
Il me semble que je vous entends me répon- (!i't' : Je veux (pie lu m'aimcs, et que tu sois heureux en m'aimaut : Ximc et fais ce que tu roKc/ras ; car, en aimant véritablement, tu ne feras tjue ce que le pur amour fait faire aux âmes détachées d'elles-mêmes ; lu m'aimeras, tu me feras aimer, tu n'auras plus d'autre volonté que la mienne. Par là s'accomplira mon règne ; par là je serai adoré en esprit et en vérité ; par là tu me sacrifieras et les délices de la chair corronq)ue, et l'orgueil de l'espiit agité par de vains fantômes; le monde entier ne sera plus rien pour toi; tune voudras plus être rien, alin que je sois moi seul toutes choses. Voilà ce que je veux que tu fasses. Mais conmient le ferai-je, Seigneur ? Cette couvre est au-dessus de l'homme. Ah ! vous me répondez au fond de mon cœur: Homme dépende foi, regarde Saul, et ne doute de rien ; il te dira : Je puis tout en celui qui me fortifie *. Lui qui ne respiroit que sang et carnage contre les églises, il ne respire plus que l'amour de Jésus-Christ ; c'est Jésus- Christ qui vil triomphant dans son apôtre mort à toutes les choses humaines. Le voilà tel que Dieu l'a fait ; la même main te fera tel que tu dois être.