‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 50 sur 271 · POIR LE JOI'R DE LA PURIFICATION · texte numérisé non relu

POIR LE JOI'R DE LA PURIFICATION

0 Jésus, vous êtes offert aujourd'hui dans le temple; et la règle, qui n'est faite que pour les enfans des hommes, est accomplie par le Fils de Dieu.

0 divin enfant, souffrez que je me présente avec vous. Je veux être, comme vous, dans les mains pures de Marie et de Joseph ; je ne veux plus être qu'un même enfant avec vous, qu'une même victime. Mais que vois-je ? on vous rachète comme on rachetoit les enfants des pauvres; deux colombes sont le prix de Jésus. 0 Roi immortel de tous les siècles ! bientôt vous n'aurez pas même de lieu où vous puissiez re-

> Philip. IV. 13.

MANUKL 1)K l'Il-TK.

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poser votre tète. \'ous enrichirez le momie de \otre pauvreté, et déjà vous paroisscz au tcm- |)le en qualité de pauxre. Heureux tiuieonc]!!»se lait j)auvre avee vous! Heureux (|ui n'a plus rien et (jui ne veut plus rien avoir! Heureux qui a pei'du en \ous et au |>ied de voire croix toute possession . ([ui ne possède pins nicine son propre eo'ur . (jui n'a jjIus de volonté propre , qui . loin d'avoir (piehine chose , n'est plus à soi-iuènie ! O riche et hienheureiise |)aMvrelé! ô trésor inconnu aux faux sages? a nudité qui est au-tlessus de tous les hiens les plus éhlouissans! (Jràce à vous, enfant Jésus, je veux tout perdre , jusqu'à mon propre cœur , jusqu'au moindre désir propre , jusqu'aux derniers restes de ma volonté. Je cours après vous, mi et enfant connue vous l'êtes vous-même.

Je comprends assez par l'horreur que j'ai de moi-même, combien je suis une victime impure et indiiine de votre Père. Je n'ose donc nj'oUVir qu'autant que je ne suis plus moimême et que je ne fais plus (ju'mfb mênu' chose avec vous. 0 qui le comprendra? .Mais il est pourtant vrai qu'on n'est digne de Dieu qu'autant qu'on est hors de soi et perdu en lui. Arrachez-moi donc à moi-même. Plus de retours damour-i)ropre , plus de désirs inquiets, plus de crainte ni d'espérance pour mon propre intérêt. Le moi, à qui je rapportois tout autrefois, doit être anéanti pour jamais. Qu'on me mette haut , qu'on me mette bas, qu'on se souvienne de moi , qu'on m'oublie , qu'on me loue , qu'on me blâme , qu'on se lie à moi ou qu'on me soupçonne même injustement, qu'on me laisse en paix ou qu'on me traverse, qu'importe? ce n'est plus mon affaire. Je ne suis plus à moi pour m'intéresser à tout ce qu'on me fait; je suis à celui qui fait faire toutes ces choses selon son |)laisir : sa volonlé se fait , et c'est assez. S'il y avoit encore un reste du moi pour se plaindre et pour murmurer , mon sacrifice seioit im[>arfait. <^etle destruction de la victime , qui doit anéantir tout être jjnjpre, répond à toutes les révoltes de la nature.

Mais ce traitement qu'on me fait est injuste ; mais celte accusation est fausse et inaligne: mais cet ami est infidèle et ingrat ; mais cette perte de biens m'accable; mais cette privation de toute consolation sensibh; est trop amère ; mais cette épi-euve où l)ieu me met est In-p violente ; mais les gens de bien . de qui j'atlendois du secours , n'ont pour moi que de la sécheresse et de rindifléreuce ; mais Hieu luimême me rejette et se retire de moi. Hé bien ! ame foible , ame lâche , amc de peu de f«ji , ne

veux-tu pas tout ce que Dieu veut? Es-tu à lui ou à toi? Si tu es encore à loi . tu as raison de le plaindre et de chercher ce (jui le comienl. Mais si lu ne veux plus être à toi, pourquoi donc l'écouler encore loi-même? (Jue le restel-il encore à dire (mi faveur de ce malheureux mai . auquel tu as renoncé sans réserve et pour toujours? (Ju'il périsse, que toute ressource lui soit arrachée , tant mieux ; c'est là le sacrilire de vérité; toul le reste n'en est que l'ombre, (l'est par là que la victime est consommée et Dieu dignement adoré. 0 Jésus, avec qui je m'olfre , donnez-moi le courage de ne me plus compter pour rien et de ne laisser en moi rien de moj-tuême !

\ ous fûtes racheté par deux colombes ; mais ce rachat ne vous délivroit pas du sacrilice de la croix où vous deviez mourir : au contraire , votre présentation au temple étoit le commencement et les prémices de votre offrande au Calvaire. Ainsi, Seigneur, toutes les choses extérieures que je vous donne ne pouvant me racheter , il faut que je me donne moi-même toul entier et que je meure sur la croix. Perdre le repos, la réputation, les biens, la vie , ce n'est encore rien ; il faut se perdre soimême , ne se plus aimer, se livrer sans pitié à votre justice , devenir étranger à soi-même, et n'avoir plus d'antre intérêt que celui de Dieu à qui on appartient.

POIR LE CARÊME.

Mon Dieu , voici un temps d'abstinence et de privation. Ce n'est rien de jeûner des viandes grossières qui nourrissent le corps, si on ne jeûne aussi de tout ce qui sert d'aliment à l'amonr-propre. Donnez-moi donc, o époux des aines , celte virginité intérieure . cette pureté du cu'ur , cette séparation de toute créature . cette sobriété dont parle votre apôtre , par laquelle on n'use d'aucune créature que jiour le seul besoin , connue les personnes sobi-es usent des viandes poui- la nécessité. (» bienheiii-eux jeûne, où l'ame jeûne tout entière et lient tous les sens dans la privation du superllu! 0 sainte abstinence , où l'ame. rassasiée de la volonté de Dieu , ne se nourrit jamais de sa volonté pro|)re ! l'^lle a , connue Jésus-Chrisl . une autre viande dont elle se nourrit. Donnez-le m(»i , Seigneur, ce pain qui

MANUEL DE PIÉTÉ

est au-dessus de toute substance ; ce pain qui apaisera à jamais la faim de mon cœur ; ce pain qui éteint tous les désirs; ce pain qui est la vraie manne et qui lient lieu de tout,

0 mon l>iou , que les créatures se taisent donc pour moi, et que je me taise pour elles {:u ce saint temps! Que mon ame se nourrisse dans le silence en jeûnant de tous les \ains discours ! Que je me nourrisse de vous seul et de la croix de votre lils Jésus!

Mais quoi , mon Dieu! l'audra-t-ii donc que je sois dans une crainte continuelle de rompre ce jeûne intérieur par les consolations que je goûterai au dehors! Non, non, mon Dieu, vous ne voulez point cette gène et celte inquiétude. Votre esprit est l'esprit d'amour et de liberté , et non celui de crainte et de servitude. Je renoncerai donc à tout ce qui n'est point de votre ordre pour mon état , à tout ce que j'éprouve qui me dissipe trop , à tout ce que les personnes qui me conduisent à vous jugent que je dois retrancher ; enlin à tout ce que vous retrancherez vous-même par les événemens de votre providence. Je porterai paisiblement toutes ces privations. Voici encore ce que j'ajouterai : c'est que , dans les conversations innocentes et nécessaires , je retrancherai ce que vous me ferez sentir intérieurement qui n'est qu'une recherche de moi-même. Quand je me sentirai porté à faire là-dessus quelque sacrifice , je le ferai gaîment. Mais d'ailleurs , ô mon Dieu , je sais que vous voulez qu'un cœur qui vous aime soit au large. J'agirai avec confiance comme un enfant qui joue entre les bras de sa mère ; je me réjouirai devant le Seigneur ; je tâcherai de réjouir les autres ; j'épancherai mon cœur sans crainte dans l'assemblée des enfans de Dieu, Je ne veux que candeur , innocence , joie du Saint-Esprit, Loin, loin, ô mon Dieu , cette sagesse triste et craintive qui se ronge toujours elle-même , qui tient toujours la balance en main pour peser des atomes , de peur de rompre ce jeûne intérieur ! C'est vous laire injure que de n'agir pas avec vous avec plus de simplicité : cette rigueur est indigne de vos entrailles paternelles. Vous voulez qu'on vous aime uniquement; voilà sur quoi tombe votre jalousie : mais quand on vous aime, vous laissez agir librement l'amour , et vous voyez bien ce qui vient véritablement de lui.

Je jeûnerai donc , ô mon Dieu , de taute volonté qui n'est pas la vôtre ; mais je jeûnerai par amour , dans la liberté et dans l'abondance de mon cœur. Malheur à l'ame rétrécie et desséchée eu elle-même , qui i;raiut tout et qui , à

force de craindre , n'a pas le temps d'aimer et de courir généreusement après l'Epoux !

0 (|ue le jeûne que vous faites faire à l'ame sans la gêner est un jeûne exact ! Il ne reste rien au co'ur que le bien-aimé , et encore il cache souvent le bien-aimé, pour laisser l'ame défaillante et prête à expirer faute de soutien. Voilà le gi'and jeûne où l'homme voit sa pauvreté toute nue , où il sent un vide alï'reux qui le dévore et où Dieu même semble lui manquer , pour lui arracher jusqu'aux moindres restes de vie en lui-même, 0 grand jeûne de la pure foi , qui vous comprendra? Où est l'ame assez courageuse pour vous accomplir? 0 privation universelle ! ô renoncement à soi comme aux choses les plus vaines du dehors! 0 fidélité d'une ame qui se laisse poursuivre sans relâche par l'amour jaloux, et qui souifre que tout lui soit ôté ! Voilà , Seigneur , le sacrifice de ceux qui vous adorent en esprit et en vérité ; c'est par ces épreuves qu'on devient digne de vous. Faites, Seigneur; rendez mon ame vide, affamée , défaillante ; faites selon votre bon plaisir. Je me tais , j'adore , je dis sans cesse : Que votre volonté se fasse , et non la mienne ' .

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