POUR LE JEL'DI SAINT
Jésus , sagesse éternelle , vous êtes caché dans le sacrement, et c'est là que je vous adore aujourd'hui. 0 que j'aime ce jour, où vous vous donnâtes vous-même tout entier aux apôtres! Que dis-je , aux apôtres? Vous ne vous êtes pas moins donné à nous qu'à eux. Précieux don , qui se renouvelle de jour en jour depuis tant de siècles, et qui durera sans interruption autant que le monde ! 0 gage des bontés du Père de miséricorde ! ô sacrement de l'amour! ô pain au-dessus de toute substance ! Gomme mon corps se nourrit du pain grossier et corruptible, ainsi mon ame doit se nourrir chaque jour de l'éternelle vérité , qui s'est faite non-seulement chair pour être vue , mais encore pain pour être mangée et pour nourrir les enfans de Dieu,
Hélas ! où êtes vous donc, ô sagesse profonde qui avez formé l'univers? Qui pourroit croire que vous fussiez sons cette vile apparence? On ne voit qu'un peu de pain, et on reçoit , avec
' Luc. XXII. 42.
MA M Kl. Iti: i'IKTl'.
la chair vivilUuilo du Sauveur, tous les trésors de là Divinité. 0 sagesse , ô amour intini ! pour qui taites-vous do si grandes choses? Pour des tioniines grossiers, aveugles, stupides, ingrats, insensibles , iucapahles dégoûter votre don. n{i sont les anies qui se nourrissent de votre pure vérité, qui vivent de vous seul , qui vous jaissoal vivre en elles , et qui se transforment en vous? Je le comprends, vous voulez l'aii-e en sorte que, par ce sacrement, nous n'ayons plus d'autre sagesse que la vôtre , ni d'autre volonté ijue votre volonté même qui doit vouloir en nous. Celte sagesse divine doit être cachée en nous, comme elle l'est sous les voiles du sacrement. Le dehors doit être simple , t'oihle . méprisable à l'orgueilleuse sagesse des honnnes ; le dedans doit être tout mort à soi , tout transformé , tout divin.
Jusqu'ici, ô mon Sauveur, je ne me suis point nourri de votre vérité : je me suis nourri des cérémonies de la religion , de l'éclat de certaines vertus qui élèvent le courage, de la bienséance et de la régularité des actions extérieures, de la victoire que j'avois besoin de remporter sur mon humeur pour ne montrer rien qui ne fût parfait. Voilà le voile grossier du sacrement : mais le fond du sacrement même . mais cette vérité substantielle et audessus de toute substance bornée et comprise , où est-elle ? Hélas! je ne l'ai point cherchée. J'ai songé à régler le dehors, sans changer le dedans. Cette adoration en esprit et en vérité , qui consiste dans la destruction de toute volonté propre pour laisser régner en moi celle de Dieu seul, m'est encore presque inconnue. Ma bouche a mangé ce qui est extérieur et sensible dans le sacrement ; mon cœur n'a point été nourri de cette vérité substantielle. Je vous sers , mon Dieu , mais à ma mode , et selon les vues de ma sagesse. Je vous aime, mais pour mon bien plus que |)our votre gloire. Je désire vous gloritier. mais avec un zèle qui n'est jHtiut abandonné sans réserve à toute l'étendue de vos desseins. Je veux vivre pour vous, mais renfermé en moi , et je crains de mourir à moimême. Quelquefois je crois être prêt à tous les plus grands sacrilices, et la moindre perte que vous exigez de moi un moment après, me trouble, me décourage et me scandalise.
O amour, ma misère et mon indignité ne vous rebutent point. C'est sous ce voile méprisable que vous voulez cacher la vertu et la grandeur de votre mystère. Vous voulez faire de moi un sacrement qui exerce la foi des autres et la mienne même. En cet état de foiblesse , je
me livre à vous: je ne puis rien , mais vous pouvez tout , et je ne crams point ma foiblesse, sentant si près de moi votre toute-puissance. ^ erbe de Dieu , soyez sous cette foible créature comme vous êtes sous l'espèci-dn pain. O parole souveraine et viviliante! parlez dans le silène»' de mon ame : faites taire mon ame même , et qu'elle ne se parle plus intérieurement , pour n'écouter que vous. U pain de vie! je ne mtveux plus nourrir que de vousseul : tout autre aliment me feroit vivre à moi-même . me donner(»it une force propre . cl me rempliroit de désirs.
(Jue nu m ame meure de la mort des justes , de celle bieidieureuse mort qui doit prévenir la mort cor|)orclle ; de cette mort intérieure qui divise l'ame d'avec elle-même, qui fait qu'elle ne se trouve ni ne se possède plus , qui éteint toute ardeur , qui détruit tout intérêt , qui anéantit tout retour sur soi ! 0 amour! vous tourmentez merveilleusement. Le même pain descendu du ciel fait mourir et fait vivre; il arrache lame à elle-même , et il la met en paix j il lui ôte tout et il lui donne tout ; il lui ôte tout en elle , et lui donne tout en Dieu , en qui seul les choses sont pures. 0 mon amour, ô ma vie , ô mon tout ! je n'ai plus que vous. 0 mon pain ! je vous mangerai tous les jours , et je ne craindrai que de perdre ma nourriture.