POUR LE VENDREDI SAINT
Le mystère de la passion de Jésus-Christ est incompréhensible aux hommes. Il a paru un scandale aux Juifs, et une folie aux Gentils '. Les Juifs étoient zélés pour la gloire de leur religion; ils ne pouvoicnl souiVrir 1 opprobre de Jésus-Clnist. Les Gentils, pleins de leur philosophie, étoient sages , et leur sagesse se révoltoit à la vue d'un Dieu crucilié : c'étoit renverser la raison humaine, que de prêcher ce Dieu sur la croix. Cependant cette croix, prêchée dans tout l'univers, surmonte le zèle superbe desJuifs et la sagesse hautaine des (u'ulils. NOilà donc à quoi abowlil le mystère de la passion de Jésus-Christ, à confondre non-seulement la sagesse profane des gens du monde, qui , comme les Gentils, regardent la piété conmie une folie, si elle n'est toujours revêtue d'un certain éclat ; mais
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MAiNUEL DE PIÉTÉ.
encore le zèle superbe de certaines personnes pieuses . qui ne veulent rien \oir dans la relitrion qui ne soil conl'ornu' à leurs fausses idées.
0 mon Dieu ! je suis du nondtre de ci^s .liiirs scandalisés, il e^^t \ lai . ô Jésus . tiiie je nous adore sur la croix ; mais celle adoratinu nesl qu'eu cérémonie . elle n'est point en vérité. La véritable adoration de Jésus-Christ crucilié consiste à sesacritier avec lui, à perdre sa raison dans la folie de la croix , à en a\aler tout l'opprobre , à vouloir être, si Dieu le \cut, un spectacle d'horreur à tous les sages de la terre , à consentir de passer pour insensé comme Jésus- Christ.
Voilà ce qu'on dit volontiers de bouche ; mais voilà ce que le cieur ne dit point. ()n s'excuse par de vains prétextes ; on frémit , on recule lâchement dès qu'il faut paroilre nu et rassasié d'o|)probresavec l'Honnne de douleurs. 0 mon Dieu, mon amour, on vous aime pour se consoler; maison ne vous aime point pour vous suivie jusqu'à la mort de la croix. Tous vous fuient , tous vous abandonnent , tous vous méconnoissent , tous vous renient. Tant que la raison trouve sou compte et son bonheur à vous suivre, on court avec empressement, et l'on se vante comme saint Pierre ; mais il ne faut qu'une question d'une servante pour tout renverser. On veut borner la religion à la courte mesure de son esprit , et dès qu'elle surpasse notre foible raison, elle se tourne en scandale.
Cependant la religion doit être dans la pratique ce qu'elle est dans la spéculation, c'eslà-dn-e qu'il faut qu'elle aille réellement jusqu'à faire perdre pied à notre raison, et à nous livrer à la folie du Sauveur crucifié. 0 qu'il est aisé d'être chrétien à condition d'être sage, maître de soi, courageux, grand, régulier et merveilleux en tout ! Mais être chrétien pour être petit, foible, méprisable elinsenséaux yeux deshommes, c'est ce qu'on ne peut entendre sans en avoir horreur. Aussi l'on n'est chrétien qu'à demi. Non-seulement on s'abandonne à son vain raisonnement comme les Gentils , mais encore on se fait un honneur de suivre son zèle comme les Juifs. C'est avilir la religion , dit-on , c'est la tourner en petitesse d'esprit : il faut montrer combien elle est grande. Hélas ! elle ne le sera en nous, «lu'autanl qu'elle nous rendra humbles, dociles , petits et détachés de nousmêmes.
Dn voudroit un Sauveur qui vint pour nous rendre parfaits, pour nous remplir de notre propre excellence , et pour remplir toutes les vues les plus tlatteuses de notre sagesse : au
contraire , Dieu nous a donné un Sauveur qui renverse notre sagesse , qui nous met avec lui nu sur inie infàu)e cioix. O Jésus , c'est là que tout le monde vous abandonne. Il ne faut pas, (lil-Du , pousser leschosessi loin, c'est outrer les \érilés chrétiennes , et les rendre odieuses aux yeux du inonde. Hé quoi! ne savons-nous j>as(iiie les |irol'au<'s seront scandalisés, puisque (jnelipies gens de bien même le sont?
Conunent le myslère de la croix ne paroîtroil-il pas excessif à ces sages Centils, puis(]u'il scandalise les Juifs pieux et zélés? 0 mon Sauveur, boive qui voudra votre calice d'amertume ; pour moi , je le xeux boire jus<ju'à la lie la plus amère. Je suis prêt à soulVrii' la douleur, l'ignominie, la dérision, l'insulte des hommes au dehors, et au dedans la tentation et le délaissement du Père céleste; je dirai, connue vous l'avez dit pour mon instruction : Que ce i-(i/ice passe , et s'é/oic/ne de moi ; mais , malgré l'horreur de la nature , que votre volonté se fasse, et non la mienne ^. Ces vérités sont trop fortes pour les mondains qui ne vous connoissent qu'à demi , et qui ne peuvent vous suivre que dans les consolations du Thabor. Poui" moi, je maiiquerois à l'attrait de votre amour si je reculois. Allons à Jésus ; allons au Cal\aire : mon ame est triste jusqu'à la mort ; mais qu'iraporte , pourvu que je meure percé des mêmes clous et sur la même croix que vous , ô mon Sauveur !
xni.