‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 58 sur 271 · ESPRIT DE RÉSIGNATION LES ASSVJETTISSEMENS DE SON ÉTAT · texte numérisé non relu

ESPRIT DE RÉSIGNATION LES ASSVJETTISSEMENS DE SON ÉTAT

Les chaînes d'or ne sont pas moins chaînes (jue les chaînes de fer : on est exposé à l'envie, et l'on est digne de compassion. Votre captivité n'est en rien préférable à celle d'une personne qu'on tiendroit injustement en prison. L'unique chose qui doit vous donner une solide consolation, c'est que Dieu vous ôte votre liberté ; et c'est cette consolation-là même qui soutiendroit dans la prison la personne innocente dont je viens de parler. Ainsi vous n'avez rien au-dessus d'elle qu'un fantôme de gloire, qui, ne vous donnant aucun avantage effectif, vous met en danger d'être éblouie et troinpé(!.

Mais cette consolation de vous trouver, par vm ordre de la Providence , dans la situation où vous êtes , est une consolation inépuisable. Avec elle rien ne peut jamais nous man-

quer; |)ar elle les chaînes de fer se changent, je ne dis pas en chaînes d'or, car nous avons vil combi(Mi les chaînes d'or sont méiu'isables, mais en bonheur et en liberté. A ipioi nous sert cette liberté naturelle dont nous sommes jaloux ? A suivre nos inclinations mal réglées, même dans les choses innocentes ; à flatter notre orgueil qui s'enivre d'indé|)endance ; à faire notre propre volonté , ce qui est le plus mauvais usage (pie nous jniissions faire de iioii8-mêmes.

Heureux donc ceux ipie Dieu arrache à leur propre volonté pour les attacher à la sienne ! Autant que ceux qui s'enchaînent eux-mêmes par leurs passions son! misérables, autant ceux que Dien prend [ilaisir à enchaîner dt; ses pro- ])res mains sont-ils libres et heureux. Dans cette captivité apparente ils ne font plus ce qu'ils voudroieut : tant mieux ; ils font , depuis le malin jusqu'au soir , contre leur goût, ce que Dieu veut (pi'ils fassent; il les tient comme ])i('ds et mains liés dans les liens de sa volonté; il ne les laisse jamais un seul moment à euxmêmes; il est jaloux de ce moi tyrannique qui veut tout pour lui-même ; il mène sans relâche de sujétion en sujétion, d'importuuilé en importunité, et vous fait accomplir ses plus grands desseins par des états d'ennuis , de conversations puériles et d'inutilité dont on est honteux. Il presse l'âme fidèle, et ne la laisse plus respirer : à peine un importun s'en va, que Dieu en envoie un autre pour avancer son oeuvre. On voudroit être libre pour penser à Dieu ; mais on s'unit bien mieux à lui en sa volonté crucifiante, qu'en se consolant par des pensées douces et affectueuses de ses bontés. On voudroit être à soi pour cire plus à Dieu ; on ne songe point que rien n'est moins propre pour être à Dieu que de vouloir encore être à soi. Ce moi du vieil homme, dans lequel on veut rentrer pour s'unira Dieu, est mille fois plus loin de lui que la bagatelle la plus ridicule ; car il y a dans ce moi un venin subtil qui n'est point dans les amusemens de l'enfance.

Il est vrai que l'on doit profiter de tous les mumens qui sont libres pour se dégager ; il faut môme, par préférence à tout le reste, se réserver des heures pour se délasser l'esprit et le corps dans un état de recueillement ; mais ])our le reste de la journée, que le torrent emporle malgré nous, il faut se laisser entraîner sans aucun regret. Vous trouverez Dieu dans cet entraînement ; vous l'y trouverez d'une manière d'autant plus pure, que vous n'aurez jKis choisi cette manière de le chercher.

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