AVIS A INE PERSONNE DR LA COCR. DES CROIX
ATTAi.llÉES A IN ETAT UE GRANDEUR ET DR PROSl'KlUTÉ.
DiEc est ingénieux à nous faire des croix. Il eu fait de fer et de plomb, qui sont accablantes par elles-mêmes ; il en sait faire de paille, qui semblent ne peser rien , et qui ne sont pas moins difficiles à porter; il en fait d'or et de pierreries, qui éblouissent les s[)ectateurs , qui excitent l'envie du public, mais qui ne crucilient pas moins que les croix les plus méprisées. Il en fait de toules les choses qu'on aime le plus , et les tourne en amertume. La faveur attire la gêne et l'importunité ; elle donne ce qu'on ne voudroit point ; elle ôte ce qu'on vouilroil.
Un pauvre qui manque de pain a une croix de plomb dans son extrême pauvreté. Dieu sait assaisonner les plus gran(Jes prospérités de misères semblables. On est, dans celte prospérité, allamé de liberté et de consolation, comme ce pauvre l'est de pain : du moins il peut, dans son malheur , heurter à toutes les portes et exciter la compassion de tous les passans : mais les g(!ns en faveur sont des |)auvres houleux ; ils n'osent faire pitié, ni chercher qiiebpie soulageiiieiil. Il plaît souvent à Dieu de joindre riiiHrmité corporelle à cette servitude de l'es- [irit dans l'état de grandeur. Hien n'est plus utile que ces deux croix joint(^s ensemble ; elles criicilieiil riiomme depuis la tête jusques aux pieds : ou sent son impuissance et rinutililé de tout ce ipidii poss("'de. Le monde ne voit jioint votre croix: car il ne regarde qu'un peu d'assujellissemeut adouci par l'autorité, et qu'une légère indisposition (pi'il peut soupçonner de délicatesse ; en même lem|»s vous ne vovez
INSTRUCTIONS Sl'H LA MORALE
dans voti-c t'Ial que l'aintM-Innic. la sécheresse, rrmiiii . la capliviU' . le ilôcourageineiit . la (Icniloiii- . riiupatieiKO. Tout ce qui éblouit lie loin les spectateurs ilisparoîl au\ yux de la personne qui possède , et Uieu la ciiicilie réellenieiil pendant (jne l<uil le niiindc envie son bonheur.
Ainsi la ProNidence sait nous niellie à loiites sortes d'épi'enves dans tous les ('tais. Il ne nous faut point déeboir de cette f^M'aïulenr , el sans des chutes et des calamités on peut avaler le calice d'amertume; on Lavale jnsquà la lie la plus amère dans les cou[)CS d'or qui sont servies à la table des rois. Dieu prend plaisir à confondre ainsi la puissance humaine . qui n'est qu'ime impuissance déi;uisée. Heureux qui voit ces choses par les yeux illuminés du cœur, dont parle saint Paul ' ! La faveur , vous le voyez el vous ]o sentez, ne donne aucune véritable consolation : elle ne peut rien contre les maux ordinaires de la nature : elle en ajoute heaucoup de nouveaux et de très-cuisans, à ceux de la nature même déjà assez misérable. Les importunités de la faveur sont plus douloureuses qu'un rhumatisme ou qu'une migraine : mais la reli^^ion met à proiit toutes les charges de la grandeur ; elle ne la prend que comme un esclavage, et c'est dans l'amour de cet esclavage qu'elle trouve une liberté d'autant plus véritable qu'elle est plus inconnue aux hommes.
Il ne faut trouver dans la prospérité rien de bon que ce que le monde n'y peut connoitre, je veux dire la croix. L'état de faveur n'épargne aucune des peines de la nature : elle en ajoute de grandes : et elle fait encore qu'on ne peut prendre les soulagemens qu'on preudroil si on étoit dans la disgrâce. Au moins dans une disgrâce , pendant la maladie , on verroit qui on voudroit, on n'enlendroit aucun bruit : mais dans la haute faveur il faut que la croix soit complète ; il faut vivre pour autrui quand ou auroit besoin d'être tout à soi ; il faut n'avoir aucun besoin , ne rien sentir, ne rien vouloir, n'être incommodé de rien et être poussé à bout par les rigueurs d'une trop bonne fortune. C'est que Dieu veut rendre ridicule et affreux ce que le monde admire le plus. C'est qu'il traite sans pitié ceux qu'il élève sans mesure, pour les faire servir d'exemple. C'est qu'il veut rendre la croix complète, en la plaçant dans la plus éclatante faveur . pour déshonorer la fa- \eur mondaine. Encore une fois, heureux sont
ceux qui dans ce! état considèrent la main de Dieu qui les crucitie par miséricorde ! Qu'il est beau de faire son |)urgaloire dans le lieu où les autres cherchent leur paradis, sans pouvoir en es|H''rer d'autre a|)rès cette vie si courte et si misérable 1
Dans cet (■tal, il u y a presque rien à faire : Dieu n'a pas besoin que nous lui disions beaucoup de jiaiides . ni (|ue nous formions beaucoup de piMisées : il voit notre conu', et cela lui siil'lil ; il voit bien notre soull'rance et notre soumission. On n'a que faire de répéter de moment en moment à une personne qu'on aime : Je vous aime de tout mon cœur ; il arrive même souvent qu'on est long-temps sans penser qu'on l'aime, et on ne l'aime pas moins dans ce temps-là que dans ceux où on lui fait les plus tendres protestations. Le vrai amour repose dans le fond du cœur; il est simple, paisible et silencieux ; souvent on s'étourdit soi-même en uudli[ilianl les discours et les réllexions. Cet amour sensible n'est que dans une i m a gi n a t i 0 n éc h a u 1 Vée .
11 n'y a donc, dans la soniïrance, qu'à souffrir et à se taire devant Dieu, Je me suis tu, dit David ' , parce que c'est vous qui lavez fait. C'est Dieu qui envoie les vapeurs, les fluxions, les lourneiuens de tète , les défaillances , les épuisemens, les impoitunités, les sujétions ; c'est lui qui envoie la grandeur même avec tous ses supplices et tout son maudit attirail ; c'est lui qui fait naître au dedans la sécheresse, l'impatience, le découragement , pour nous humilier par la tentation , et pour nous montrer à nous-mêmes tels que nous sommes. C'est lui qui fait tout ; il n'y a qu'à le voir et qu'à l'adorer en tout.
11 ne faut point s'inquiéter pour se procurer une présence ai lificielle de Dieu et de ces vérités ; il suffit de demeurer simplement dans cette disposition de cœur, de vouloir être crucifié ; tout au plus une vue simple et sans effort, qu'on renouvellera tontes les fois qu'on en sera averti intérieurement par un certain souvenir, qui est une espèce de réveil du cœur.
Ainsi les peines de la faveur, les douleurs de la maladie , et les imperfections mêmes du dedans , pourvu qu'elles soient portées paisiblement et avec petitesse, sont le contre-poison d'un état qui est par lui-même si dangereux. Dans la prospérité apparente il n'y a rien de bon que la croix cachée. 0 croix ! ô bonne croix ! je t'embrasse ; j'adore en loi Jésus mourant, avec qui il faut que je meure.
» Ephes. 1. 18.
• Ps. xwviii. 10.
ET !.A PERFRnTKn- CIIRKTIKNNK.
AVIS A TNE PERSONNE DE LA COIR , Sfll LA PRATIQIE PE LA MORTIPIi:\TION ET Dl" RECIEILLEMEN T *.
Il ne l'aul point se taire une règle , ni de suivre toujours l'esprit de niortilicalion et de remieillement qui éloigne du commerce, ni de suivre toujours le zèle qu'on a de porter les âmes à Dieu. Que faut-il donc faire ? Se partager entre ces deux devoirs, pour n'aliandouner pas ses propres besoins en s'appliquaiil à ceux d'autrui, et pour ne négliger pas ceux d'aulnii en se renfermant dans les siens.
I.a règle pour trouver ce juste Miilieii dépend de l'état intérieur et extérieur de chaque personne, et on ne sauroit donner de règle générale sur ce qui dépend des circonstances où se trouve chaque personne en particulier. 11 faut se mesurer sur sa foiblesse, sur son besoin de se précaulionner , sur sou attrait intérieur, sur les marques de providence pour les choses extérieures , sur la dissipation qu'on y éprouve , et sur l'état de si santé. 11 est donc à propos de commencer par les besoins de l'esprit et du corps , et de réserver des heures suffiinintes pour l'un et pour l'autre, par l'avis d'ime personne pieuse et expérimentée. Pour le reste du temps, il faut encore bien examiner les devoirs de la place où l'on est, les biens solides qu'on y peut faire , et ce que Dieu donne pour y réussir, sans s'abandonnera un zèle aveugle.
\ fiions aux exemples. Il n'est point à propos de demeurer avec une personne à qui on ne sauroit être utile , pendant qu'on en pourroit entretenir d'autres avec fruit , à moins qu'on n'eût quelque devoir, comme de parenté, d'ancienne amitié ou de bienséance, qui obligeât de demeurer avec la première personne : autrement il faut s'en défaire , après avoir fait ce qui convient pour la traiter honnêtement. La raison de se mortifier ne doit point décider dans ces sortes de cas. On trouvera assez à se mortilier en entretenant contre son goût les personnes dont on ne peut se défaire , et en s'assnjeltissant à tous les véritables devoirs.
* L't-nsomblc vl la suilf tic ce» .4vis nuus fuiil «nu|içonuor qu'ils i-luirnl aiIrrssOs ù iniilaiiic ilc Miiiilonoti. On les Iroiivien jiarlie ilaiiï le ili.i|i. \ ilos Divers Si-iitiiiuiis vt .-/vif chrétiens , cJillun lie 173H i-l suiv. Nous k't iluiinoiis i-u i-nticr d'apr<.-t le m^inuscrit original. [Ldil, de fers.'
Quand on est à Saint-Cyr , il ne faut ni se commnni(juer. ni se retiivr |)ar des motifs d'amoiir-propre ; mais il sutlil de faire siiuplcniciil ce ([u'on croit le meilleur cl b- |)liis conforiiie aux desseins de Dieu, (jiioiqne l'amourpropre s'y mêle. Uuoi qu'on jxiisse faire, il se glissera partout. Il faut ne le compter pour rien, et aller toujours sans s'arrêter. Je croirois que, (juand vous êtes à Saiiit-Cvr, vous devez reposer \otre i-orps, soulager \otre esprit, et le recueillir devant Dieu le plus loni:-temj)s que NOUS pourrez. N'ous êtes si assujettie , si affligée et si fatiguée à Versailles, que vous avez grand besoin d'une solitude libre et nourrissante pour riiilérieui- à Saint-(]yr. Je ne voudrois pdui'iant |tas que vous y manquassiez aux besoins [)ie>saus de la maison. Mais n'y faites par vous-même que ce qu'il voils sera impossible de faire par autrui.
J'aime mieux que vous souffriez moins, et que vous aimiez davantage. Cherchez à l'église une posture qui n'incommode point votre délicate santé, et qui ne vous empêche point d'être recueillie, pourvu que cette posture n'ait rien d'immodeste, et que le public ne la voie point. Vous aurez toujours assez d'autres mortifications dans votre état. Ni Dieu ni les hommes ne vous en laisseront manquer. Soulagez-vous donc ; mettez-vous en liberté ; et ne songez qu'à nourrir votre cœur pour être mieux en état de souffrir dans la suite.
Je ne doute nullement que vous ne deviez éviter toutes les choses que vous avez éprouvé qui nuisent à votre santé, comme le soleil, le vent, certains alimens , etc. Cette attention à votre santé vous épargnera sans doute quelques soud'rances : mais cehi ne va qu'à vous soutenir, et non à vous llatler. D'ailleurs ce régime ne demande point les grandes délicatesses et l'usage de ce qui est délicieux ; au contraire, il demande une conduite sobre, simple, et par conséquent mortiliée dans tout le détail. Rien n'est plus faux et plus indiscret que de vouloir choisir toujours ce qui nous mortifie en toutes choses. Par cette règle on ruineroit bientôt sa santé, ses affaires, sa réputation, son commerce avec ses parens et amis , enfin toutes les bonnes o^ivres dont la Proxidence charge.
Le zèle devons mortifier ne doit jamais ni vous détourner de la solitude, ni vous arracher aux occupations extérieures. Il faut tour à tour et vous montrer et vous cacher , et parler et vous taire. Dieu ne vous a pas mise sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin que vou*
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
criairiez tous ceux qui sont dans la maison. Il taiil <l(>no luire aux yux du uitnido. quoique l'aniour-propre se complaise malyré vous dans cet éclat. Mais vous devez vous réservei' des heures pour lire, pour piier, pour reposer votre esprit et viUre cor|)s au|très de Dieu.
N'allé/, point au-de\ant des croix : \ons en clierclieriez peut-être cpie Dieu ue \oudroitpas vous donner, et qui seroiout iiicouqtalililes a\ec ses desseins sur vous. Mais end)rassez sans hésiter toutes celles que sa main \ous présentera on chaque moment. Il y a une providence pour les croix, comme jtour les choses nécessaires à la vie. (Vesl le pain (luotidieu (pii nourrit l'ame, et que Dieu ne uuuujue jamais de nous distrihucr. Si vous étiez dans un état plus lihrc, plus tranquille, plus déharrassé , vous auriez plus à craindre une vie trop douce ; mais la vôtre aura toujours ses amertumes . taudis (pie vous serez lidéle.
Je vous supplie instamment de demeurer en paix dans celte conduite droite et simple. En vous ôtant celte hherté , par un cortam empressement pour des mortilicalions recherchées , vous perdriez celles que Dieu est jaloux de vous fibéfrarer lui-même , et \ous vous nuiriez sous prétexte de vous avancer. Soyez lihrc , gaie , simple, enfant; mais enfant hardi, qui ne craint rien, qui dit tout ingénument, qui se laisse mener, qu'on porte entre leshras, en un mot , qui ne sait rieu, qui ne peut rien, qui ne prévoit et n'ajuste rien: mais qui a une liherté et une hardiesse iiilerditc aux grandes personnes. Cette enfance démonte les sages , et Dieu lui-même parle par la houche de tels enfans.
AVISA LNE PEKSONNE DV MOMiE. VOIR SES MISERES
.SANS TROLBLE ET SANS DÉCOURAGEMENT .* COM- MENT IL FAIT VEILLER SIR SOI-MEME. REMEDES CONTRE LES TENTATIONS.
Vois comprenez qu'il y aheaucoiip de fautes qui sont volontaires à divers degrés, quoiqu'on ne les fasse pas avec un propos délihéré de les faire pour manquer h Dieu. Souvent un ami reproche à son ami une faute dans laquelle cet ami n'a pas résolu expressément de le choquer, mais dans laquelle il s'est laissé aller quoiqu'il n'ignorât point qu'il le choqueroit. C'est ainsi que Dieu nous reproche ces sortes de fautes. Elles sont volontaires^ car encore qu'on ne les
fasse pas avec réflexion , on les fait néanmoins a\ec lihei'té , et avec une certaine lumière intime (le conscience qui sufliroit au moins |)our douter et pour suspendre l'action. Voilà les faules (pic l'ont sou\ent les homics âmes.
l'ouï' les l'aules de pro[U)s délihéi'é, il est hien evtriiordinaire (pi'ou y lomltc (piaud ou s'est ('uli(''rciuenl doimé à Dieu. Les petites fautes deviennent gi'.uides et monstrueuses à nos yeux à mesure (pie la [uire lumière de Dieu croît en nous : comme \ous vovez (pie le soleil, à mesure qu'il se lè\e, nous découvre la grandeur des ohjots (pie nous ne faisions (pientrevoir confusément [lendaut la nuit. Comptez que, dans l'accroissement de la lumière intérieure , vous verrez les imperfections que vous avez vues jusqu'ici, comme hien plus grandes et plus malignes dans leur fond (\\w vous ne les voyiez jusques à présent : et que de plus vous verrez sortir en foule de votre cœur heaucoup d'autres misères, que vous n'auriez jamais pu soupçonner d'y trouver. Vous y trouverez toutes les foihiesses dont voils aurez hcsoin pour perdre toute coniiance en votre force : mais celte ex- ])érience. loin de vous décourager , servira à vous arracher toute coniiance propre , et à démcdir, rez-pied, rez-terre , tout l'édifice de l'orgueil. Hien ne marquetant le solide avancement d'une ame. tpie cette vue de ses misères sans trouhlc et sans découragement.
Pour la manière de veiller sur soi, sans en être trop occupé , voici ce qui me paroîl de pratique. Le sage et diligent voyageur veille sur tous ses pas, et a toujours les yeux ouverts sur l'endroit du chemin (pii est immédiatement devant lui : mais il ne retourne point sans cesse en arrière pour compter tous ses pas, et pour examiner toutes ses traces ; il perdroit le temps d'avancer. Vne ame que Dieu mène véritahlement par la main ( car je ne parle point de celles qui apprennent encore à marcher , et qui sont encore à chercher le chemin), doit veiller sur sa voie , mais d'une vigilance simple , tranquille, hornée au jM'ésent , et sans inquiétude pour l'amour de soi. C'est une attention continuelle à la volonté de Dieu ]»our raccom])lir en chaque moment, et non pas un retour sur soi-même pour s'assurer de son étal , pendant que Dieu veut que nous en soyons incertains. C'est pourquoi le Psalmiste dit : Mes yeux sont levés vers le Seigneur , et c'est lui qui dêliirera mes pieds lies pièges tendus ' .
Remarquez que pour conduire ses pieds avec
' Ps. XXIV. 15.
ET LA PERFECTION CHRÉTIENNE
sûreté parmi des chemins semés de pièges . au lieu de baisser les yeux pour examiner tous ses pas , il lève au contraire les yeux vers le Seigneur. C'est que nous ne veillons jamais si hien sur nous, que quand nous marchons avec Dieu présent à nos yeux, comme Dieu lavoil ordonné à Abraham. Et en ell'el à quoi doit aboutir toute noire vigilance? A suivre pas à pas la volonté de Dieu. Qui s'y conlorme en tout , veille sur soi et se sanctifie en tout. Si donc nous ne perdions jamais la présence de Dieu , jamais nous ne cesserions de veiller sur nousmêmes , mais d'une vigilance simple , amoureuse , tranquille et désintéressée : au lieu que cette autre vigilance qu'on cherche pour s'assurer, est âpre, inquiète et pleine d'intérêt. Ce n'est pas à notre propre lumière, mais à celle de Dieu , qu'il nous taut marcher. Un ne peut voir la sainteté de Dieu sans avoir horreur de ses moindres intidélilés. On ne laisse pas d'ajouter à la présence de Dieu et au recueillement les examens de conscience, suivant le besoin qu'on en a , pour ne se relâcher point , et pour faciliter les confessions qu'on a à faire : mais ces examens se font de plus en plus d'une manière simple, facile, et éloignée de tout retour inquiet sur soi. On s'examine, non pour son intérêt propre, mais pour se conformer aux a\is qu'on prend, et pour accomplir la pure volonté de Dieu. Au surplus . on s'abandonne entre ses mains ; et on est aussi aise de se savoir dans les mains de Dieu , qu'on seroit fâché d'être dans les siennes propres. On ne veut rien voir de tout ce qu'il lui plaît de cacher. Comme on l'aime infiniment plus qu'on ne s'aime soi-même, on se sacrifie à son bon plaisir sans condition ; on ne songe qu'à l'aimer et qu'à s'oublier. Celui qui perd ainsi généreusement son ame , la retrou\era pour la vie éternelle.
Au reste, pour les tentations je ne sais que deux choses à faire : l'une, d'être fidèle à la lumière intérieure pour retrancher , sans quartier et sans retardement, tout ce que nous sommes libres de retrancher , et qui peut nourrir ou réveiller la tentation. Je dis tout ce que nous sommes libres de retiancher, parce qu'il ne dépend pas toujours de nous de fuir les occasions. Celles qui sont attachées à l'état où la Providence nous met, ne sont pas censées en notre pouvoir. La seconde règle est de se tourner du côté de Dieu dans la tentation, sans se troubler, sans s'inquiéter |)Our savoir si on n'y a point donné un demi-consentement, et sans interron)pre sa tendance directe à Dieu. On courroit risque de rentrer dans la tentation, eu
Ft.NELON. TOME VI.
voulant examiner de trop près si on n'y a commis nulle iulidélité. Le plus court cl le plus sur est de faire comme un petit enfant à la mamelle : on lui montre une bête horrible; il ne fait que se rejeter et s'enfoncer dans le sein de sa mère , pour ne rien voir.
La pratique de la présence de Dieu est le souverain remède : il soutient , il console , il calme. Il ne faut point s'étonner des tentations, même les plus honteuses. L'Ecriture dit : Que sait celui qui n'a fjoint été tenté ' '? et encore : Mon (ils , entrant dans la servitude de Dieu , jtrépare ton ame à la tentation *? Nous ne sommes ici-bas que pour être éprouvés par la tentation. C'est pourquoi l'ange disoit à Tobie ; Parce que vous étiez agréable à Dieu . il a été nécessaire que la tentation vous é/n'ouvât '.
Tout est tentation sur la terre. Les croix nous tentent en irritant notre orgueil , et les prospérités en le flattant. Notre vie est un combat continuel, mais un combat où Jésus-Christ combat avec nous. Il faut laisser la tentation gronder autour de nous, et ne cesser point de marcher, comme un voyageur, surpris par un grand vent dans une campagne , s'enveloppe dans son manteau , et va toujours malgré le mauvais temps.
Pour le passé , quand on a satisfait un sage confesseur qui défend d'y rentrer , il ne reste plus qu'à jeter toutes ses iniquités dans l'abîme des miséricordes. On a même une certaine joie de sentir qu'on n'est digne que d'une peine éternelle, et qu'on est à la merci des bontés de Dieu, à qui on devia tout, sans pouvoir jamais se devoir rien à soi-même j)our son salut éternel. Quand il vient un souvenir involontaire des misères passées , il n'y a qu'à demeurer confondu et anéanti de\ant Dieu . portant paisiblement devant sa face adorable toute la honte et toute l'ignominie de ses péchés, sans néanmoins chercher à entretenir ni à rappeler ce souvenir. Concluez que , pour faire tout ce que Dieu \eut . il y a bien peu à faire en un certain sens. Il est vrai qu'il y a prodigieusement à faire, parce qu'il ne faut jamais rien réser\er , ni résister un seul moment à cet amour jaloux , qui va poursuivant toujours sans relâche , dans les derniers replis de lame, jusques aux moindres allcclious propres, jusques aux moindres attachemens dont il n'est pas lui-même l'auteur. Mais aussi, d'un autre côté, ce n'est point la multitude des vues ni des pratiques dures, ce n'est point la gêne et la contention (jui font le
' K.-. h. \\xi\. y. — ' Ibid. II. t. — 3 ioli. Ml. 13.
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
véritable avanoenicnt. Au contraire, il n'est question que de ne rien vouloir, et de tout vouloir sans restriction et sans choix ; d'aller gaiement au jour la journée, coiiune la Providence nous mène; de ne clierclier rien, de ne rebuter rien : de trouver tout dans le moment présent; de laisser taire celui qui lait tout, et de laisser sa volonté sans mouvemenl dans la sienne. 0 qu'on est heureux en cet étal! et que le cœur est rassasié, lors même qu'il paroit vide de tout. Je prie notre Seijjneur qu'il vous ouvre toute l'étendue intinic de son cœur paternel pour y plonu^r le vôtre , pour l'y perdre, et jiour ne taire plus qu'un même cœur du sien et du vôtre. C'est ce que saint Paul souhaitoil aux fidèles, quand il les souhaitnil dans les entrailles de Jésus-Christ.