‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 62 sur 271 · PANS LF.S PETITES CHOSES · texte numérisé non relu

PANS LF.S PETITES CHOSES

ToLS les hommes doivent savoir qu'ils sont indispensablement obligés d'aimer Dieu; il faut qu'ils s'instruisent encore quelle est la manière dont ils doivent l'aimer. Il faut aimer Dieu parce qu'il est notre créateur, el que nous n'avons rien qui ne vienne de sa main libérale. Tout ce qui est en nous, c'est autant de dons qu'il a faits à qui n'est rien , puisque nous ne sommes que néant par nous-mêmes. Non-seulement tout ce qui est en nous , nous le tenons de Dieu . mais tout ce qui nous environne vient de lui, el a été forme par lui. Nous devons l'aimer encore, jmrce qu'il nous a aimés, mais d'un amour tendre , comme un père qui a pitié de ses enfans , ])arce qu'il connoit la boue el l'aigile dont il les a formés ; il nous a ciieichés dans nos propres voies, qui sont celles du péché ; il a couru comme un pasteur qui se fatigue pour retrouver sa brebis égarée. Il ne s'est pas contenté de nous chercher, mais après nous avoir trouves, il s'est chargé de nous et de nos langueurs , en prenant la forme humaine. Il est dit qu'il a été obéissant jusqu'à la mort de la croix , et que la mesure de son obéissance a élé celle de son amour pour nous.

Après nous être convaincusdu devoir d'aimer Dieu, il faut examiiu'rconuiient ou doit l'aimer. Est-ce comme les amis lâches qui veulent partager leur cœur, en donner une partie à Dieu , el réserver l'autre pour le monde el pour \o> amuseinens ; qui veulent allier la \érilé el le mensonge. Dieu et le monde; (|ui veulent être à Dieu au pied des autels , el le laisseï- là |)()ur donner le reste de leur temps au inonde ; que Dieu ait la superllcie , el le monde ce qu'il y ,i de réfl dans leurs alfections? Mais Dieu rejette

La |>i'iMni('i'i' parlic île i.i'l urliilf, ju!»|u'u ci's niuU : •S. l'ritiiroh lie Siilcs, rU. , n paru pour la iiri-miorc fuiv <laiis rodilitiii lie ViTs.iilli'i, il'iiiM-i'!. uiir ropio In-s-aticifiiiii . Lf l'i'slf Si' liomo daii» les Itiifi's Sciithnciix ri .Iria cliri'lieiis, 11. XXIII. On roconiKilt uisiin. iil , au sljlo do ci-liipiocf, i|u'clle (>sl (lu noinliro ilo i.i-ll(t qui n'ont ])us él'* i'(>ili|;ùi-s par l\-iicluu lui-uu-iiio , iiiuis t|ui sont de simples i-ilrails (11' »cs Ii'Itrcs uu di' set iiislruilinii), r('di|{t-k par iiucli|u'uii do tos unii».

INSTRUCTIONS SUR LA MORALE

cette sorte d'amour : c'est un Dieu jaloux, qui ne veut point de réserve; tout n'est pas trop pour lui. Il ordonne de l'iiimer, et voici comme il s'explique : Tuaimeraa le Seigneur ion Dieu, (II- tout tuu cœur , de toute ton auie , de toutes tes forces, et de tout ton esprit. Nous ne pouvons, a[)rèsccla, ci'oire qu'il se contente d'une religion en cérén^onie . si ou ne lui donne tout, il ne veut rien.

En efl'et, n'est-ce pas une ingratitude de n'aimer qu'h demi celui qui nous a aimés de toute éternité? que dis-je ? celui qui nous a aimés jiisijue dans l'ahîme du péché? Le monde même, tout corrompu (ju'il est, se pique d'avoir horreur de l'ingratitude. Il ne peut souffrir (pTun llls n'ait pas pour son père la rcconnoissauce qu'il doit à celui qui lui a donne la vie. Mais de quelle vie est-on lUîdevahle à un père? D'une vie remplie de misères, d'amertumes, de toutes sortes de véritahles maux ; d'une vie (]iii tend à la mort, et qui est ainsi une mort coutinuelle. Cependant c'est un précepte absolu d'avoir pour nos pères et mères tous les respects imaginables. ¥A par le même principe, de quelle manière devons-nous être pour Dieu? Il nous a donné une vie qui doit durer autant que lui-même ; il nous a créés pour nous rendre parfaitement heureux : il est plus père, dit un Père de l'Eglise, que tous les pères ensemble. Il nous a aimés d'un amour éternel; et qu'a-t-il aimé en nous? car, quand on aime, c'est pour quelque chose bonne que l'on suppose ou que l'on trouve dans l'objet aimé ; et qu'a-t-il donc trouvé en nous digue de son amour? Le néant , quand nous n'étions pas; et le péché, quand nous avons été. 0 quel excès de bonté ! Est-il possible que nous n'aimions pas celui qu'i nous a fait tant de bien , qui nous soutient et qui nous conserve , en sorte que, s'il détournoit un moment sa face , nous retomberions dans le néant dont sa main toute-puissante nous a tirés? Pouvons-nous partager notre cœur, et mettre en comparaison Dieu qui nous promet des biens éternels, et le monde qui nous éblouit, et qui au moment de la mort nous laissera entre les mains d'un Dieu vengeur, d'un Dieu à qui rien ne peut résister, enlin d'un Dieu juste qui nous traitera comme on l'aura traité? Si nous avons servi le monde, il nous renverra à ce maître misérable . pour nous récompenser. La loi par laquelle Dieu nous ordonne de l'aimer , n'a été éci'ite , dit saint Augustin, que pour nous faire ressouvenir qu'il est monstrueux de l'avoir oublié.

(considérons la bonté do Dieu , qui , sachant

nos ingratitudes, et connoissant notre foiblesse, a voulu se servir de toutes sortes de moyens pour nous ramener à lui. Il nous promet des récompenses éternelles si nous l'aimons; il nous menace de cliàlimeus si nous ne l'aimons pas; et c'est même dans ces menaces terribles que nous voyous mieux l'excès de sa miséricorde et de sa clémence : car pourcjuoi menace-t il si souvent? C'est pour n'êti-e pas obligé de punir à toute extiémilé. Mais prenons garde d'abuser de ses grâces, de sa miséricorde et de sa clémence; profitons de ce teuqis ; craignons de l'irriter; ne faisons point connue ces âmes chancelantes; qui disent tous les jours : A demain , à demain. Prenons de fortes résolutions d'être tout à lui ; commençons dès aujourd'hui , dès ce moment. Quelle témérité de compter sur ce qui n'est pas en notre pouvoir ! L'avenir est un abîme que Dieu nous cadie ; et quand même il seroil à nous, comptons-nous de telle sorte sur nousmêmes , que nous prétendions faire l'œuvre de Dieu sans sa grâce? Prolitons de celle qu'il nous ollre ; c'est peut-être celle d'où dépend notre conversion : avec le temps les passions se fortifient de telle sorte qu'il est presque impossible de les assujettir. Faisons notre choix présentement , et écoulons Dieu , qui dit lui-même, par Elie. Jusquesà quand, mon peuple, serez-vous partagé entre Baal et moi ; décidez quel est le Dieu véritable. Si c'est moi , suivez-moi, et ne tenez plus vos cœurs en suspens : si c'est Baal , suivez -le; suivez le monde, abandonnez-vous à lui; et nous verrons au jour de la mort s'il vous délivrera de mes mains.

Mais il est difiicile , dit-on , de n'aimer que Dieu, de quitter absolument toute attache. Hé! quelle difficulté trouvez-vous à aimer celui qui vous a faits ce que vous êtes? C'est de la corruption de notre nature que vient cette répugnance que vous sentez à rendre à votre Créateur ce que vous lui devez. Trouvez-vous qu'il soit doux d'être partagé entre Dieu et le monde; d'être sans cesse entraîné par les passions , et en même temps déchiré par les reproches de sa conscience ; de ne pouvoir goûter de plaisir sans amertume, et d'être dans une continuelle vicissitude? C'est par cet injuste partage, qui fait souffrir sans relâche , qu'on veut adoucir la rigueur que la lâcheté fait trouver dans l'amour divin. Mais, encore une fois , on se trompe en cela grossièrement; car si quelqu'un peut être heureux , même dès cette vie , c'est celui qui aime Dieu. Si l'amour-propre pouvoit être le principe de quelque chose de bon , il devroit nous porter à renoncer à tout le reste , afin

ET LA rERFRCTION CHRl'TIENNE.

d'être à DiiMi iiMiquonuMil. (Jtiaiiil son amour est seul dans une auie, elle fioùle la |»ai\ d'une honnc ronscience; elle est cousiante el heureuse; il ne lui laul ni ^laudiur. ni ricliesse , ni réputation, ni enlin rien de tonl ce que le temps etnpurte sans en laisser aucunes traces. Elle ne veut (jue la volonté de son liien-ainié; c'est assez qu'elle sache que celle volonté s'accomplit, elle veille incessamment dans ralleiilide son époux. La prospérité ne la peut enllt r, ni l'adversité l'ahaltre ; c'est dans ce détachement de sa volonté pro[ire (|ue consiste la perfection chrétienne : elle n'est point dans la snhtilité du raisonnement. Coml)ien de docteurs vains et pleins d'eux-mêmes se sont égarés dans les choses de Dieu , et en qui se vérifie la parole de saint Paul : La science enpe; il n'y a que la charité qui édifie.

La vertu n'est point non plus dans les longues prières, puisque Jésus-Cdirisl dit lui-même : Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n'entreront pas au royaume des deux ; et nwn Pète leur dira : Je ne cous cannois point. Enfin, la dévotion ne consiste point aussi précisément dans les œuvres sans la charité. On ne j)eut aimer Dieu sans les œuvres, parce que la charité n'est point oisive. Quand elle est en nous, elle nous porte immanquablement à faire quelque chose pour Dieu; et si, par infirmité, nous sommes incapables d'agir, c'est faire quelque chose très-agréable à Dieu que de souffrir. Ce n'est pas encore tout ; après être parvenu à aimer Dieu sans partage , il faut s'élever à l'aimer purement pour l'amour de lui , sans vue d'aucun intérêt. Hé! n'en vaut - il pas bien la peine? Si quelque chose mérite d'être aimé ainsi, n'est-ce pas celui qui est infiniment aimable?

Saint François de Sales dit qu'il en est des grandes tertus et des petites fidélités comme du sel el du sucre : le sucre a un goût plus exquis, mais il n'est pas d'un si fréquent usage ; an contraire, le sel entre dans tous les alimens nécessaires à la vie. Les grandes vertus sont rares , l'occasion n'en vient guère : quand elle se présente, on y est préparé par tout ce qui précède, on s'y excite par la grandeur du sacrifice , on y est soutenu , ou par l'éclat de l'action que l'on l'ail aux yeux des autres, on par la complaisance qu'on a en soi-même dans un effort qu'on trouve extraordinaire. Les petites occasions sont imprévues, elles revifunent à tout moment, elles nous niellent sans cesse aux prises avec notre orgueil, notre paresse, notre hauteur, notre promptitude et notre chagrin ; elles vont à rom-

l>ri' nnliT volonté en loiil, et à ne nous laisser aucinie réserve. Si on veut y être lidrk' , la nature n'a jamais le tenqis de respirer, et il faut (|u'elle même à toutes ses inclinations. On aimeroit cent fois mieux faire à Dieu certains grands saci'ilîces , (juoi(jue violens el douloureux, à condition de se dédommager par la liberté de suivre ses goûts el ses luibitudes dans Ions les petits détails. Ce n'est pourtant que j)ar la lidélité dans les petites choses, que la grâce du véritable amour se soutient, et se distingue des faveurs passagères de la nature.

Il en est de la piété connue de l'économie pour les biens tem|)orels : si on n'y prend garde de près, on se ruine plus en faux frais qu'en gros articles de dépense. Quiconque sait mettre à profit , pour le spirituel comme pour le temporel, les petites choses, amasse de grands biens. Tontes les choses qui sont grandes, ne le sont que par l'assemblage des petites qu'on recueille soigneusement. Qui ne laisse rien peidre , s'enrichira bientôt.

D'ailleurs , considérez que Dieu ne cherche pas tant nos actions , que le motif d'amour qui les fait faire , et la souplesse qu'il exige de notre volonté. Les hommes ne jugent presque nos actions que par le dehors : Dieu compte pour rien dans nos actions tout ce qui éclate le plus aux yeux des hommes. Ce qu'il veut, c'est une intention pure , c'est une volonté prête à tout , et souple dans ses mains, c'est un sincère détachement de soi-même. Tout cela s'exerce plus fréquemment, avec moins de danger pour l'orgueil , et d'une manière qui nous éprouve plus rigoureusement dans les occasions coiinnunes que dans les extraordinaires. Quelquefois même on tient plus à une bagatelle qu'à un grand intérêt; on aura plus de répugnance à s'arracher un amusement , qu'à faire une aumône d'une très-grande somme.

On se trompe d'autant plus aisément sur les petites choses, qu'on les croit plus innocentes , et qu'on s'imagine y être moins attaché. Cependant , quand Dieu nous les ôtc , nous pouvons facilement leconnoilre , par la douleur de la privation, cond)ien rattachement et l'usage étoient excessifs el inexcusables. D'ailleurs , si on néglige les petites choses , on scandalise à toute heure sa famille , son domestique et tout le public. Les honmies ne peuvent s'imaginer que notre piété soit de bomie foi , (juand notre conduite [laroil en détail lâche el irrégulière. Quelle apparence de croire que nous fei-ions sans hésiter les plus grands sacrifices, pendant que nous succombons dès qu'il est question des plus petits?

INSTRUCTIO^'S SUR LA MORALE

Mais ce qu'il y a de plus dangereux, c'esl que l'amc . j)ar la ncplitîence des petites choses, s'accoutume à l'intidélité. Elle contriste le Saint- Esprit . elle se laisse à ellc-nièiue , elle compte [lour rien de manquer à Dieu, Au contraire , le vrai amour ne voit rien de petit; tout ce (|ui [»eut plaire ou déplaire ;\ Dieu lui paroi t toujours grand. Ce n'est pas que le vrai amour jette i'ame dans la gène et dans le scrupule, mais c'est qu'il ne met peint de bornes à sa lidélité. 11 agit simplenuMit avec Dieu; et comme il ne s'embarrasse point des choses que Dieu ne lui demande pas , il ne veut aussi jamais hésiter un seul instant sur celles que Dieu lui demande , soit grandes, soit petites. Ainsi ce n'est point par gène qu'on devient alors lidèle et exact dans les moindres clioses ; c'est par un sentinient d'amour, qui est exempt des réflexions et des craintes des âmes inquiètes et scrupuleuses. On est comme entraîné par l'amour de Dieu : on ne veut faire que ce qu'on fait, cl on ne veut rien de tout ce qu'on ne t'ait pas. En même temps que Dieu jaloux presse lame, la pousse sans relâche sur les moindres détails, et semble lui ôter toute liberté, elle se trouve au large, et elle jouit d'une profonde paix en lui. 0 qu'elle est heureuse ! Au reste, les personnes qui ont naturellement moins d'exactitude sont celles qui doivent se faire une loi plus inviolable sur les petites choses. On est tenté de les mépriser; on a l'habitude de les comptei^ pour rien ; on n'en considère point assez la conséquence ; on ne se représente point assez le progrès insensible que font les passions; on oublie même les expériences les plus funestes qu'on en a faites. On aime mieux se promettre de soi une fermeté imaginaire, et se fier à son courage, tant de fois trompeur, que de s'assujettir à une fidélité continuelle. C'est un rien, dit-on. Oui, c'est un rien, mais un rien qui est tout pour vous; un rien que vous aimez jusqu'à le refuser à Dieu ; un rien que vous méprisez en parole pour avoir un prétexte de le refuser : mais dans le fond c'est un rien que vous réservez contre Dieu, et qui vous perdra. Ce n'est point élévation d'esprit que de mépriser les petites choses; c'est au contraire par des vues trop bornées qu'on regarde comme petit ce qui a des conséquences si étendues. Plus on a de peine à se précautionner sur les petites choses , plus il faut y craindre la négligence, se délier de soi-même, et poser des barrières invincibles entre soi et le relâchement : Qui spernit morlica, paulatim decidet ^.

' Eccli. xiN. 1.

Enfin jugez-vous par vous-même. Vous acconwnoderiez-vous d'un ami qui vous devroit tout , et qui , voulant bien par devoir vous servir dans CCS occasions rares qu'on nomme grandes, ne voudroit s'assujettir h aN(»ir pour vous ni complaisance ni égard dans le commerce de la vie ?

Ne craignez point cette attention continuelle aux petites choses. D'abord il faut du courage ; mais c'est une pénitence que vous méritez, dont vous avez besoin, qui fera votre paix et votre sùielé; hors de là , rien que trouble et rechute. Dieu vous rendra peu à peu cet état doux et facile. Le vrai amour est attentif, sans gêne et sans contention d'esprit.

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