SUR LES CONVERSIONS LACHES
Les gens qui étoient éloignés de Dieu se croient bien près de lui , dès qu'ils commencent à faire quelques pas pour s'en rapprocher. Les gens les plus polis et les plus éclairés ont là-dessus la même grossièreté qu'un paysan, qui croiroit être bien à la cour, parce qu'il auroit vu le roi. On abandonne les vices qui font horreur, on se retranche dans une vie lâche , mondaine et dissipée. On en juge , non par l'Évangile, qui est l'unique règle, mais par la comparaison qu'on fait de cette vie avec celle qu'on a menée autrefois, ou qu'on voit mener à tant d'autres. Il n'en faut pas davantage pour se canoniser soi-même, et pour s'endormir d'un profond sonnneil sur tout ce qui resteroit à faire par rapport au salut.
Cependant cet état est peut-être plus funeste qu'un désordre scandaleux. Ce désordre troubleroit la conscience , réveilleroit la foi , et engageroit à faire quelque grand effort : au lieu que ce changement ne sert qu'à étouffer les remords salutaires , qu'à établir une fausse paix dans le cœur, et qu'à rendre les maux irrémédiables en persuadant qu'on se porte bien. Le salut n'est pas seulement attaché à la cessation du mal; il faut encore y ajouter la pratique du bien. Le royaume du ciel est d'un trop grand prix pour être donné à une crainte d'esclave, qui ne s'abstient du mal qu'à cause qu'il n'ose
' On a vu plus haut, parmi les Réflexions pour tous les jours du mois, un extrait de cette instruction. Nous la publions ici tout entière d'après le manuscrit original. {Kdit. de Fers.)
ET LA PERFFXTION CHRÉTIENNE. 87
le faire. Dieu voiil îles enfans qui aiiiionl sa f't j y prie Dieu d'assez bon cœur ; j'évite tous
bonté, et non des esclaves qui ne le servent que les grands pécliés. D'ailleurs je ne me sens point
par la crainte de sa puissance. 11 faut donc l'ai- assez touché pour quitter le monde, et pour ne
mer, et, par conséquent, faire tout ci? qu'ins- parder plus de mesure avec lui. La religion est
pire le véritable atmnir. Peut-on aimer Dieu de bonne foi, et aimer avec passion le monde son ennemi , auquel il a donné dans l'Évangile une si rigoureuse malédiction? Peut-on aimer Dieu, et craindre de le tropconnoître. de peur d'avoir trop de choses à faire pour lui? Peut-on aimer
bien rigoureuse si elle rejette de si honnêtes lenqiéramens. Tous ces raflinemcnsde dévoticm vont trop loin, et sont plus propres à décourager, qu'à faire aimer le bien. Voilà ce que disent des gens qui paroissenl d'ailleurs bien intentionnés ; mais il est facile de les détromper,
Dieu , et se contenter de ne l'outrager pas, sans s'ils veulent examiner les choses de bonne foi.
se mettre jamais en peine de li'i plaire, de le Leur erreur vient de ce qu'ils ne counoissent
glorilier, et de lui témoigner courageusement ni Dieu ni eux-mêmes. Ils sont jaloux de leur
son amour? L'arbre qui ne porte aucun fruit liberté, et ils craignent de la perdre, en se
doit être coupé et jeté au feu, selon .lésus-Christ livrant trop à la piété. Mais ils doivent considé-
dans l'Évangile', comme s'il éloil mort. En rcr qu'ils ne sont |)oint à eux-mêmes ; ils sont à
elfet, quiconque ne porte point les fruits de Dieu, qui, les ayant faits uniquement pour lui,
l'amour divin est mort et desséché jusqu'à la et non pour eux-mêmes, les doit mener comme
racine. jj lui plait, avec un empire absolu. lisse doi-
Y a-t-il de vile créature sur la terre qui se vent tout entiers à lui sans condition et sans ré-
contenlât d'être aimée comme on n'a point de serve. Nous n'avons pas même, à proj)rement
honte de vouloir aimer Dieu? On veut l'aimer parler, le droit de nous donner à Dieu; car
à condition de ne lui donner que des paroles et nous n'avons aucun droit sur nous mêmes. Mais
des cérémonies, et encore des cérémonies cour- si nous ne nous laissions pas à Dieu, comme
tes , dont on est bientôt lassé et ennuyé ; à con- une chose qui est de sa nature toute à lui , nous
ditionde ne lui sacrifier aucune passion vive , ferions un larcin sacrilège, qui renverseroit
aucun intérêt effectif, aucune des commodités d'une vie molle. On veut l'aimer à condition qu'on aimera avec lui , et plus que lui , tout ce qu'il n'aime point , et qu'il condamne , dans les vanités mondaines. On veut bien l'aimer à condition de ne diminuer en rien cet aveugle amour de nous-mêmes , qui va jusqu'à l'idolâtrie, et qui fait qu'au lieu de nous rapporter à Dieu
l'ordre de la nature , et qui violeroit la loi essentielle de la créature. Ce n'est donc pas à nous à raisonner sur la loi que Dieu nous impose; c'est à nous à la recevoir, à l'adorer, à la suivre aveuglément. Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Si nous faisions l'Evangile, peut-être serions-nous tentés de l'adoucir, pour l'accommoder à notre lâcheté : mais Dieu ne nous a
comme à celui pour qui nous sommes faits, ou pas consultés en le faisant; il nous l'a donné
veut au contraire rapporter Dieu à soi , et ne le chercher que comme un pis-aller, alin qu'il nous serve et qu'il nous console, quand les créatures nous manqueront. ¥^n vérité, est-ce aimer Dieu? N'est-ce pas plutôt l'irriter?
Ce n'est pas tout. On veut encore aimer Dieu, à condition qu'on aura honte de son amour,
tout fait, et ne nous a laissé aucune espérance de salut que par l'accomplissement de celte souveraine loi, qui est égale pour toutes les conditions. Le ciel et la terre paisse roiit , et cette parole de vie ou de mort 7ie passera jamais : on ne peut en retrancher ni un mot ni la moindre lettre. Malheur aux prêtres qui oseroient en
qu'on le cachera coinme une foiblesse: qu'on diminuer la force, pour nous l'adoucir! Ce
rougira de lui comme d'un ami indigne d'être n'est pas eux qui ont fait cette loi; ils n'en sont
aimé; qu'on ne lui donnera que quelques appa- que les simples dépositaires. Il ne faut donc pas
renées de religion , pour éviter le scandale de s'en prendre à eux si l'Évangile est une loi sé-
l'impiélé, et qu'on vivra à la merci du monde, vère. Cette loi est autant redoutable pour eux
pour n'oser rien donner à Dieu qu'avec sa per- que pour le reste des honnnes, et plus encore
mission? Voilà l'amour avec lequel on prétend pour eux que pour les autres, puisqu'ils répon-
mériter les récompenses éternelli s. dent et des autres et d'eux-mêmes , pour l'oh-
Je me suis confessé, dira-t-on, fort exacte- servation de cette loi. Malheur à l'aveugle qui
ment des péchés de ma vie passée; je fais quel- en couduif un autre; ils tomberont tous deux ,
ques lectures; j'entends la messe modestement, dit le Fds de Dieu ', dans le précipice ! Malheur
' MaUll. VII. 19.
i M.iuii. w, n.
INSTRUCTIONS SUR I.A MORALE
au prêtre ignoraul, ou lâche el llalteur, qui veut élargir la voie étroite! La voie large est celle (jui coiuUiil à la perdition. Que l'orgueil (le riuMiiiiie se taise donc ! Il croit être libre, et il ne lest pas. C'est à lui à porter le joug de la loi, et à espérerque Dieu lui donnera des forces proportionnées à la pesanteur de ce joug.
En efl'et, celui qui a ce souverain empire sur sa créature pour lui coiiunander, lui donne, par sa grâce intéiieui-e , de vouloir et de l'aire ce qu'il commande. 11 l'ait aimer son joug ; il l'adoucit par le charme intérieur de la justice et delà vérité. Il répand ses chastes délices sur les vertus et dégoûte des faux plaisirs. Il soutient l'homme contre lui-même , l'arrache à sa corruption et le rend fort n)algré sa foihlesse. 0 homme de peu de foi , que craignez-vous donc? laissez faire Dieu .: abandonnez-vous à lui : vous souiîrirez ; mais vous soufl'rirez avec amour , paix et consolation. Vous cond^attrez ; mais vous remporterez la victoire, et Dieu luimême , après avoir combattu avec vous , vous couronnera de sa propre main. Vous pleurerez ; mais vos larmes seront douces , et Dieu luimême viendra avec complaisance les essuyer. Vous ne serez plus libre pour vous abandonner à vos passions tyranniques ; mais vous sacritierez librement votre liberté , et vous entrerez dans une liberté nouvelle et inconnue au monde, où vous ne ferez rien que par amour.
De plus considérez quel est votre esclavage dans le monde. Que n'avez-vous point à souffrir pour ménager l'estime de ces hommes que vous méprisez? Que ne vous en coûte-t-il pas pour réprimer vos passions emportées , quand elles vont trop loin ; pour contenter celles auxquelles vous voulez céder ; pour cacher vos peines ; pour soutenir les bienséances importunes? Est-ce donc là cette liberté que vous vantez tant, et que vous avez tant de peine de sacrifier à Dieu ? Où est-elle , où est-elle ? montrez-lamoi. Je ne vois partout que gêne , que servitude baSîB et indigne, que nécessité déplorable de se déguiser depuis le matin jusqu'au soir. On se refuse à Dieu , qui ne nous veut que pour nous sauver : on sehvre au monde, qui ne nous veut que pour nous tyranniser et pour nous perdre. On s'imagine qu'on ne fait dans le monde que ce qu'on veut , parce qu'on sent le goût de ses passions par lesquelles on est entraîné : mais compte-t-on les dégoûts aiïreux , les ennuis mortels , les mécomptes inséparables des plaisirs , les humiliations qu'on a à essuyer dans les places les plus élevées? Au dehors tout est riant ; au dedans tout est plein de chagrins
et d'inquiétudes, Ou ( roi! rire libre quand on ne dépend jdus que de ses passions : folle erreur ! Y a-t-il au monde un état où l'on ne dépende pas encore davantage des fantaisies d'autrui que des siennes? Tout le commerce de la vie est gêné par les bienséances et par la nécessité de complaire aux autres.
D'ailleurs nos passions sont le plus rude de tous les tyrans : si on ne les suit (ju'à demi , il faut à toute lieiu'c être aux prises contre elles et ne respirer jamais un seul moment en sûreté. Elles trahissent, elles déchirent le cœur; elles foulent aux pieds la raison et l'honneur; elles ne disent jamais : C'est assez. Quand même on seroitsûrde les vaincre toujours , quelle affreuse victoire ! Si au contraire, on s'abandonne au torrent, où vous entraînera-t-il? j'ai horreur de le penser : vous n'oseriez le penser vous-même.
O mon Dieu ! préservez-moi de ce funeste esclavage, que l'insolence humaine n'a point de boute de nommer une liberté. C'est en vous qu'on est libre; c'est votre vérité qui nous délivrera. Vous servir , c'est régner.
Mais quel aveuglement de craindre d'aller trop avant dana l'amour de Dieu ! plongeonsnous-y : plus on l'aime , plus on aime aussi tout ce qu'il nous fait faire. C'est cet amour qui nous console de nos pertes . qui nous adoucit nos croix, qui nous détache de tout ce qu'il est dangereux d'aimer , qui nous préserve de mille poisons, qui nous montre une miséricorde bienfaisante , au travers de tous les maux (jue nous souffrons, qui nous découvre dans la mort même une gloire et une félicité éternelle. C'est cet amour qui change tous nos maux en biens ; comment pouvons- nous craindre de nous remplir trop de lui ? Craignons-nous d'être trop heureux , trop délivrés de nousmêmes , des caprices de notre orgueil , de la violence de nos passions et de la tyrannie du monde trompeur? Que tardons-nous à nous jeter avec une pleine confiance entre les bras du Père des miséricordes et du Dieu de toute consolation? Il nous aimera; nous l'aimerons. Son amour croissant nous tiendra lieu de tout le reste. Il remplira lui seul notre cœur, que le monde a enivfé , agité , troublé , sans le pouvoir jamais remplir. Il ne nous fera mépriser que le monde que nous méprisons déjà. Il ne nous ôtera que ce qui nous rend malheureux. Il ne nous fera faire que ce que nous faisons tous les jours : des actions simples et raisonnables , que nous faisons mal , faute de les faire pour lui; il nous les fera faire bien, en
KT LA PKRFKf.TKiN CIllJl-.TIi: NNH.
nous inspiraiil de les faire pour lui olvii-. Tout, jusqu'aux moindres actions d'une vie simple et commune, se tournera en consolation , en mérite et en récomp^u^e. Nous verrons en paiv \euirla mort : elle sera l'Iian^'ée pour nous eu un commencement (le \\c immortelle. Hieu loin de nous dépouiller , elle nous re\èlira de tout, comme dit saint Paul. O que la religion est aitnahle î
SIR L IMITATION DE JESIS-CHRI.ST.
II. faut imiter Jésus : c'est vivre comme il a vécu , penser ciniime il a pensé , et se conformer à son image , qui est le sceau de notre sanctilication.
Quelle dillérence de conduite ! Le néant se croit quelque chose et le Tout-Puissant s'anéantit. Je m'anéantirai avec vous , Seigneur; je vous ferai un sacrilicc entier de mon orgueil et de la vanité qui ma possédé jusqu'à présent. Aidez ma bonne volonté ; éloignez de moi les occasions où je lomberois ; détournez mes tjeux afin que Je ne regarde point la vanité ' ; que je ne voie que vous et que je me voie devant vous : ce sera alors que je connoîtrai ce que je suis et ce que vous êtes.
Jésus-Christ naît dans une étable ; il est contraint de fuir en Egypte ; il passe trente ans de sa vie dans la boutique d'un artisan ; il souffre la faim , la soif, la lassitude ; il est pauvre , méprisé et abject ; il enseigne la doctrine du ciel et personne ne l'écoute : tous les grands et les sages le poursuivent . le prennent . lui font souffrir des tourmens effroyables, le traitent comme un esclave , le font mourir entre deux voleurs après avoir préféré à lui un voleur. Voilà la vie que Jésus-Christ a choisie ; et nous, nous avons en horreur toutes sortes d'humiliations, les moindres mépris nous sont insupportables.
Comparons notre vie à celle de Jésus-Christ ; souvenons-nous qu'il est le maître et que nous soramcs les esclaves; qu'il est tout-puissant et que nous ne sommes que foiblessc ; il s'abaisse et nous nous élevons. Accoutumons-nous à [»cnser si souvent à notre misère , que nous n'ayons de mépris que pour nous. Pouvonsnous avec justice mépriser les autres et consi-
' P». cxviu. 37.
dcrtM- li'urà défauts , qu.iiid nous en sommes nous-mêmes remplis? Connnençons à marcher par le chemin que Jésus-» Mirist nous a tracé , |)uis(iue c'est le seul qui nous puisse conduire à lui.
l-^t cniiiiiicnl |iou\()iis-nous trouver Jesus- Christ , si nous ne le cliercli(jns dans les états de sa vie mortelle, c'est-à-dire dans la solitude, dans le silence , dans la pauvreté el la souffrance, dans les persécutions et les mépris, dans la croix et les anéanlissemens? Les saints le Irouvent dans le ciel , dans les splendeurs de la gloire et dans les plaisirs inellables; mais c'est après être demeurés avec lui en terre dans les opprobres , les douleurs et les humiliations. Ktre chrétiens, c'est être imitateurs de Jésus- Christ. En quoi pouvons-nous l'imiter que dans ses humiliations? Kien autre chose ne nous peut approcher de lui. Comme tout-puissant , nous devons l'adorer ; conmie juste, nous devons le craindre; comme bon et miséricordieux . nous devons l'aimer de toutes nos forces ; comme humble, soumis , abject et mortilié, nous devons l'imiter.
Ne prétendons pas de pouvoir arriver par nos propres forces à cet état ; tout ce qui est en nous y résiste : mais consolons-nous dans la présence de Dieu. Jésus-Christ a voulu sentir tonttis nos foiblesses; il est un pontife compatissant , qui a voulu être tenté comnie nous ; prenons donc toute notre force en lui , devenu volontairement foible pour nous fortifier ; enrichissons-nous par sa pauvreté , et disons avec conliance : Je puis tout en celui qui me fortifie '.
Je veux suivre , ô Jésus, le chemin que vous avez pris; je vous veux imiter, je ne le puis que par votre grâce. 0 Sauveur abject et humble . donnez-moi la science des véritables Chrétiens elle goût du mépris de moi-même: et que j'apprenne la leçon incompréhensible à l'esprit humain, qui est de mourir à soi-même par la mortification et la véritable humilité!
Mettons la main à l'anvre. et changeons ce cœur si dur et si rebelle au cœur de Jésus- Christ. Approchons-nous du co'ur sacré de .lésus; qu'il anime le nôtre , qu'il détruise toutes nos répugnances. 0 bon Jésus , qui avez souffert pour l'amour de moi tant d'opprobres et d'humiliations, imi)riinez-en puissammenr l'estime et l'amour dans mon conir , et faites-m'en désirer les [iraliques.
< Philip. IV. M
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
TE l lUMIIITE .
Tous les saints sont tonvainciis cjiu' riiiimililc sincère est le fonJeineiit de tontes les ver-fus ; c'est parce que riiuniilité est la lillc île la {uire charité; et l'iuiniililé n"ei>t autre chose que la vérité. Il n'y a que deux vérités au monde , celle du tout de Dieu et du rien de la créature : afin queriiuniililé soit véritable , il faut qu'elle nous tasse rendre un honiinaire continuel à Dieu par notre bassesse , denu-urer dans notre place, qui est d'aimer à n'être rien. Jésus-Christ dit qu'il faut être doux et humble de eu iir. La douceur est tille de l'humilité , comme la colère est fille de l'orgueil. 11 n'y a que Jésus- <'hrisf qui nous puisse donner cette véritable liumilité du cœur qui vient de lui : elle naif de l'onction de sa grâce; elle ne consiste point . comme on s'imagine, à faire des actes extérieurs d'humilité, quoique cela soit bon; mais à demeurer à sa place. Celui qui s'estime quelque chose n'est pas véritablement humble; celui qui veut quelque chose pour soi-même ne l'est pas non plus : mais celui qui s'oublie si fort soi-même qu'il ne pense jamais à soi , qui n'a pas un retour sur lui-même ; qui au-dedans n'est que bassesse , et n'est blessé de rien , sans affecter la patience au dehors , qui parle de soi comme il parleroit d'un autre, qui n'afrectc point de s'oublier soi-même lorsqu'il en est tout plein, qui se livre pour la charité sans faire attention si c'est humilité ou orgueil d'en user de la sorte , qui est très-content de passer pour être sans humilité ; enfin celui qui est plein de charité, est véritablement humble. Celui qui ne cherche point son intérêt, mais le seul intérêt de Dieu pour le temps et l'éternité, est humble. Plus on aime purement , plus l'humilité est parfaite. Ne mesurons donc point l'humilité sur l'extérieur composé; ne la faisons point dépendre d'une action ou d'une autre, mais de la pure charité. La pure charité dépouille l'homme de lui-même; elle le revêt de Jésus-Christ : c'est en quoi consiste la vraie humilité , qui fait que nous ne vivons plus en nous-mêmes, mais que Jésus-Christ vit en nous.
* C'-t arlitic parnlt ici pour la preniioro fois, d'uprt's uiio copie tres-aiicieiHie des Divers Sentiiueiis et .■ivis chrétiens. 11 faut appliquer à cet article l'obseivation que nous avons faite plub liaut, a l'occasion de l'article viii. (Edil.dc Fers )
Nous tendons toujours à être quelque chose; nous faisons souvent du bruit dans la dévotion, après en avoir fait dans les choses que nous avons quittées ; et pourquoi ? C'est que l'on veut être distingué en toutes sortes d'états. Mais celui qui est hund)le ne cherche rien ; il lui est égal d'être loue ou méprisé , parce qu'il ne prend rien pour soi-même , et qu'il laisse faire de lui tout ce qu'on veut. En quelque lieu qu'on le mette, il s'y tient ; il ne conq)rend pas même qu'il lui en l'aille un autre. Il y a bien des personnes qui pratiquent l'humilité extérieure, et qui cependant sont bien éloignées de cette humilité de cœur dont je viens de parler; carl'humilité extérieure, et (jui n'a pas sa source dans la pure charité , est une fausse humilité. IMuson croit s'abaisser, plus on est persuadé • de son élévation. Celui qui s'aperçoit qu'il s'abaisse, n'est point encore en sa place , qui est au dessous de tout abaissement. Ces personnes qui croient s'abaisser ont beaucoup d'élévation : aussi dans le fond, cetie manière d'humilité est souvent une recherche s-ubtiie d'élévation. Ces sortes d'humilités n'entreront point dans le ciel , qu'elles ne soient réduites à la pure charité , source de la véritable humilité , seule digne de Dieu , et qu'il prend plaisir de remplir de lui-même. Ceux qui en sont remplis ne peuvent s'humilier ni s'abaisser , à ce qui leurparolt, se trouvant au-dessous de tout abaissement. S'ils vouloient s'abaisser , il faudroit qu'ils s'élevassent auparavant et sortissent par là de l'état qui leur est propre : aussi sontils si persuadés que pour s'humilier il faut se mettre au-dessous de ce que l'on est, et sortir de sa place, qu'ils ne croient pas jamais le pouvoir faire. Ils ne se trouvent point humiliés par tous les mépris et toutes les condamnations des hommes ; ils ne font que rester en leur place : de même ils ne prennent aucune part à l'applaudissement qu'on pourroit leur donner; ils ne méritent rien, ils n'attendent rien, ils ne prennent part à rien. Ils comprennent qu'il n'y a quele Verbe de Dieu, qui, en s'incarnant , s'est abaissé au-dessous de cequ'il étoit; c'est pourquoi l'Ecriture dit qu'il s'est anéanti : ce qu'elle ne dit de nulle créature.
Plusieurs se méprennent en ce point: soutenant leur humilité par leur propre volonté , et manquant à la résignation et au parfait renoncement d'eux-mêmes, ils offensent la charité divine , croyant favoriser l'humilité , qui néanmoins n'est pas humilité si elle ne s'accom- » mode pas avec la charité. Si l'on avoit de la lu- 1 mière pour la discerner, on verroit clairement
ET LA PERFECTION CH RETIENNE
que par où l'on croit s'humilior on s'élève; qu'en pensant s'arnlvintir , on cIumcIic sa propre subsistance; ni qu'oiilinon ^'oùle et on posscile la gloire de rhuniililé , comme une vertu insigne, dans liîs actes de l'hunianilé que l'on [tratique. Lo \rai lunublf ne l'ail rien , et ne s'oppose à rien; il se laisse conduire et mener où l'on veut; il croit ijue Dieu peut tout l'aire (le lui, ainsi qu'il pourroit tout l'aire d'une paille : et il y a plus d'iiumilité à faire ct.'s choses et à s'y rendre, qu'à s'op|)oser sous prétexte d'humilité aux desseins de Dieu, (kdui qui préfère le mépris, par son choix, à l'éléxalion , n'est point encore véritahlement hundd
Stn LA VIOLENCE Qt 'un CHKKTIEN SE DOIT FAIRE CONTINLELLEME.NT.
A qui croyez-vous que parle saint Paul , quand il dit • : IVous soiyimes fous à cause de Jé!<us-t'/irist , et vous êtes /jrudens en Jàsus- ('/irif!f y C'est à vous, c'est à moi , et ce n'est point aux gens qui ont toute honte levée et qui ne connoissent point Dieu; oui , c'est à nous quoiqu'il ait le goût <le l'humilité. Enlin celui qui croyons travaillera notre salut , et qui ne (|ui se laisse placer et mener où l'on veut , laissons pas de fuir la folie de la croix , et de
haut et bas, qui ne sent pas cette dilVérence , (jui n'aiiercoit pas si on le loue ou si on le blâme, ni si ce qu'on dit de lui est à son avautaire ou s'il lui est désavantaii:eux, estvéritable-
chercherles moyens de paroîtrc sages aux yeux du monde ; c'est à nous qui ne tremblons point dans la vue de notre foiblesse. Où saint Paul se trouve lui-même foible . nous nous trouvons
ment humble, quoiqu'il ne le paroisse pas aux forts; et nous ne pouvons disconvenir qu'avec
yeux des hommes, qui ne jugent pas de la véritable vertu parce qu'elle est en elle-même, mais bien par les idées qu'ils s'en sont faites. Le véritable humble est parfaitement obéissant, parce qu'il a renoncé à sa propre volonté; il se laisse conduire comme l'on veut le mettre, d'une façon ou d'une autre. 11 plie à tout . et ne résiste à rien , parce qu'il ne seroit [)as humble s'il avoit un choix et une volonté ou un raisonnement sur ce qu'on lui ordonne.
de bonnes intentions nous ne soyons quasi opposés à ce grand ap»jtre. Cet état ne doit pas nous paroitre bon : faisons-y donc réflexion ; et après nous être bien examinés , voyons en (juoi nous différons des véritables serviteurs de Dieu.
Soyons imitateurs de Jésus-Christ en devenant les imitateurs de saint Paul * , qui se donne pour modèle après le premier modèle : plus de complaisance pour le monde,
Il n'a pas de penchant propre pour aucune plus de complaisance pour nous, plus d'inchose, mais il se laisse pencher de quelque côté dulgence pour nos passions , pour nos sens que l'on veut. Il ne veut rien , il ne demande et pour notre langueur spirituelle. Ce n'est rien . non par pratique de ne rien demander , point en paroles que consiste la pratique mais parce qu'il est dans un si profond oubli de la vertu ; elles ne suffisent pas pour de soi, et si fort séparé de lui-même , qu'il ne arriver au rovaume de Dieu : c'est dans la sait pas ce qu'il lui convient le mieux. Le véri- force et le courage , et dans la violence que table humble est un de ces enfans dont Jésus- l'on se fait ; violence en toutes rencontres lors- Christ a dit que le royaume; des cieux leur ap- qu'il faut résister au torrent du monde, qui partenoit. Lu enl'ant ne sait pas ce qu'il lui faut; nous empêche de faire le bien, après nous il ne peut rien, il ne pense à rien, mais il se laisse avoir tant de temps fait commettre le mal; conduire. Abandonnons-nous donc avec cou- violence quand il faut renoncer à une partie du rage: si Dieu ne fait rien de nous, il nousren- nécessaire pour ne pas se tromper en croyant (Ira justice, puisque nous ne sommes bons à avoir renoncé au superflu; violence quand il rien ; et s'il fait de grandes choses, ce sera sa t'aut se mortitier dans l'esprit après s'être morgloire : nous dirons avec Marie cju'il a fait de lijiê dans le corps , sans croire que Dieu nous grandes choses en nous. [)arce (ju'il a regardé en doit de reste ; violence pour augmenter les notre bassesse. heures de prières , de lectures et de retraite ;
violence pour se trouver toujours parfaitement bien dans l'état où l'on est, sans souhaiter ni
plus de commodili-, ni plus d'honneur, ni plus
de santé, ni d'autre compagnie , pas même de
iNf=îTRrnTioNs sri{ i.v >îorale
gens de bion ; ciitin \ii)lt-iii"o pour arrivorà cf flcjjré (l'iiulin'oronco ahsuliiniciil lu'wssaire au clirélii'ii, (jui n'a tic vuloulô que celle de Dieu son créaleur : qui lui roiuet les succès de toutes sesailaires, quoiqu'il ne laisse pas d'y travailler ; qui agit selon sa condition , mais qui agi! sans se troubler ; qui prend |)laisir à reirartler Dieu et qui ne craint point d'en être ret^ardé; (jui espère que ce rej^ard sera jiour corriger ses détauts, et qui demeure paisible en se voyant à sa merci pour la puiiilion de ses pécbés. Voilà où je vous laisse, et où je vous prie de vous tenir, alin que nous puissions et vous et moi , dans le trouble et le tracas de la Aie du monde, nous conserver en paix, (irand Dieu, pouvonsnous penser que l'on connaisse en nous quelque cliose de la vie de Jésus-Cbrist? Plus nous craignons de souH'rir , plus nous en avons besoin.
SLR l'histoire DL PHARISIEN ET DV PLBLICAIN : CARACTÈRES PE LA JLSTICE PHARISAÏOI^E.
Les Fublicains ou receveurs d'impôts étoient fort odieux au peuple juif, jaloux de sa liberté, et accoutumé à n'avoir pour roi que Dieu même ou que des princes de la nation. Du temps de Jésus-Cbrist, ils étoient assujettis à la domination romaine, qu'ils supportoienl impatiemment. Quand Jésus-Cbrist représente un Publicain, il met devant les yeux de ceux qu'il instruit ce qu'il y avoit de plus j)rofane et de plus scandaleux. De là vient que Jésus-Cbrist met ensemble les femmes de mauvaise vie et les Publicains.
Pour les Pharisiens, c'étoit une secte d'hommes réformés , qui pratiquoient scrupuleusement jusques aux moindres circonstances marquées par la lettre de la loi. Leur vie étoit exemplaire , et éclatante en vertus extérieures ; mais ils étoient superbes , hautains , jaloux des premiers rangs et de l'autorité , pleins d'euxmêmes et de leurs bonnes œuvres , dédaigneux et critiques pour autrui , en un mot , aveuglés par la confiance eu leur propre justice.
Jésus-Christ fait une histoire qui représente ces deux caractères • , pour montrer combien le Pharisien est plus loin du vrai royaume de Dieu, que le Publicain qui est chargé d'iniqui-
' Luc. xviii. JO, H , etc.
tés. Le Publicain iI('plort> ses vices; le Pharisien raconte ses vertus, l.v Publicain n'ose demandei- des grâces ; le l'bai'isien vante avec complaisance c(dles qu'il a reçues. Dieu se déclare j>our le Publicain : il aime nneux le pécheur Innnble et confondu à la vue de sa misère . <pit' le juste (|ui se complaît dans sa justice, et (pii tire sa pro|)re gloire des dons de Dieu. S'approprier les dons de Dieu, c'est les tourner contre Dieu même pour llatter son propre orgueil. <) dons de Dieu , (pie vous êtes redoutables à une ame qui se cherche eu elle-même! Elle tourne en poison l'aliment de vie éternelle : tout ce qui devroit la faire mourir à la vie d'Adam ne sert qu'à entretenir celle vie. On nourrit l'ainour-propre de bonnes œuvres et d'austérités; on se raconte à soi-même secrètement ses mortiiications , ses victoires sur son goût , ses actions dejuslice, de patience, d'humilité, de désinléressemeul : ou croit chercher dans toutes ces choses une consolation spirituelle ; et on v cherche un apj)ui pour se conlier en soi-même, et pour se rendre un témoignage avantageux de sa propre justice, on veut toujours être en état de se représenter à soi-même ce qu'on fait de bien. Quand ce témoignage intérieur échappe , on est désolé, troublé, consterné ; on croit avoir tout perdu. Ce témoignage sensible est l'appui des commençans ; c'est le lait des âmes tendres et naissantes. Il faut qu'elles le sucent longtemps; ilseroit dangereux de les en sevrer. C'est à Dieu seul à retirer peu à peu ce goût , et à y substituer le pain des forts. Mais quand une ame, depuis long-temps instruite et exercée dans le don de la foi, commence à ne sentir plus ce témoignage si doux et si consolant , elle doit demeurer tranquille dans l'épreuve , et ne se point tourmenter pour rappeler ce que Dieu éloigne d'elle. Alors il faut qu'elle s'endurcisse contre elle-même, et qu'elle soit contente, comme le Publicain , de montrer sa misère à Dieu, osant à peine lever les yeux vers lui. C'est dans cet état que Dieu puriOe d'autant plus l'ame qu'il lui dérobe la vue de sa pureté.
L'ame est si infectée de l'amour-propre , qu'elle se salit toujours un peu par la vue de sa vertu; elle en prend toujours quelque chose pour elle-même : elle rend grâces à Dieu ; mais elle se sait bon gré d'être plutôt qu'une autre la personne sur qui découlent les dons célestes. Celte manière de s'approprier les grâces est très-subtile et très-imperceptible dans certaines âmes qui paroisscnt droites et simples : elles n'aperçoivent pas elles-mêmes le larcin qu'elles font. Ce lar-
ET LA PKHFECTK>N r.HHl'TIENNE.
cin est il'autant plusinauvais. que c'oshlôroher If bien U* plus pui-, el (|ui evoiti' pur coasâpit'iil davantage la jalousie de Dieu. Ces ariics ne cessent de s'approprier leurs vertus que quand elles cessent de les voir , et que tout send)le leur éiliapper. Alors elles s'écrient , connue saint Pierre (piand il s'enfonçoit dans les eaux : Snuvez-iious, Seigneur, nuus périssons. Elles ne trouvent plus rien en elles; tout manque. Il n'y a plus dans leur fonds que sujet de condamnation, d'Iiorieur. de haine de soi-même, de sacrilice et d'abandon. En perdant ainsi cette propre justice pharisienne , on entre dans la vraie justice de Jésus-Chiist, qu'on n'a garde de considérer comme la sienne propre.
Cette justice pharisienne est bien plus commune qu'on ne s'imagine. Le premier défaut de cette justice consistoit en ce que le Pharisien la meltoit toute dans les œuvres , s'attachant superstitieusement à la rigueur de la lettre de la loi, pour l'observer de point en point sans en chercher l'esprit. Voilà précisément ce que font tant de Chrétiens. On jeune , on donne l'aumône . on fréquente les sacremens , on va à l'oflice de l'église, on prie même, sans amour pour Dieu, sans détachement du monde , sans charité, sans humilité , sans renoncement à Soi-même: on est content, pourvu qu'on ait devant soi un certain nombre de bonnes œu- \res régulièrement faites. C'est être phaiisien.
Le second défaut de la justice pharisienne est celai que nous avons déjà remarqué ; c'est qu'on veut s'appuyer sur cette justice comme bursa propre force. Ce qui fait qu'elle console tant, c'est qu'elle donne un grand soutien à la nature. On prend un grand plaisir à se voir juste, à se sentir fort, à se mirer dans sa vertu, comme une femme vaine se plaît à considérer sa beauté dans un miroir. L'attachement à cette \ ne de nos vertus les salit, nourrit noire amourpropre . et nous empêche de nous détacher de nous-mêmes. De là vient que tant d'ames, d'ailleurs droites et plemes de bons désirs, ne font que tournoyer autour d'elles-mêmes sans avancer jamais vers Dieu. Sous prétexte de vouloir conserver ce témoignage intérieur, elles s'occupent toujours d'elles-mêmes avec complaisance; elles craignent autant de se perdre de \ue , que d'autres craindroienl de s'écarter de Dieu; elles veulent toujours voir un certain arrangement de vertus comj>osées à leur mode ; elles \eulenl toujours goûter le plaisir d'être agréable^ à Dieu. Ainsi elles ne se nourrissent que d'un plaisir qui les amollit, et d'une superficie de vertus qui les remplit d'elles-mêmes. Il faudroit
les vider , et non pas les remplir ; les endurcir contre elles-mêmes, et non pas les accoutumer à cette tendresse sensible qui n'a souvent rien de solide. Cette tendresse est pour elles ce que seroit le lait d'une nourrice pour un homme robuste de trente ans. Cette nourriture alfoiblit et a[)j)etisse l'aine , au lieu de la l'ortilier. De |)lus, c'est que ces âmes, trop dépendantes du goût sensible et du calme intérieur, sont en danger de perdre tout au premier orage qui s'élèvera: elles ne tiennent qu'au don sensible ; dès que le don sensible se retire, tout tombe sans ressource. Elles se découragent aussitôt que Dieu les éprouve; elles n'ont mis aucune différence entre le goût sensible et Dieu : de là vient que, quand ce goût échappe, elles concluent que Dieu les abandonne. Aveugles, qui quittent l'oraison , comme dit sainte Thérèse, quand l'oraison commence à se purilier pai' l'épreuve, et à devenir plus fructueuse! Une ame qui vit du pain sec de la tribulation, qui se trouve vide de tout bien , qui voit sans cesse sa pauvreté, son indignité et sa corruption , qui ne se lasse jamais de chercher Dieu , quoique Dieu la repousse, qui le cherche lui seul pour l'amour de lui-même sans se chercher soi-même en Dieu, est bien au-dessus d'une ame qui veut voir sa perfection, qui se trouble dès qu'elle la perd de vue, et qui veut toujours que Dieu la prévienne par de nouvelles caresses.
Suivons Dieu par la route obscure de la pure foi ; perdons de vue tout ce qu'il voudra nous cacher ; marchons, comme Abraham , sans savoir où tendent nos pas ; ne comptons que sur notre misère et sur la miséricorde de Dieu. Seulement allons droit ; soyons simples , fidèles , n'hésitant jamais de sacrifier tout à Dieu. Mais gardons-nous bien de nous appuyer sur nos œuvres, ou sur nos sentimens , ou sur nos vertus. Allons toujours à Dieu, sans nous arrêter un moment pour retourner sur nous-mêmes avec complaisance ou avec inquiétude. Abandonnons-lui tout ce qui nous regarde , et songeons à le glorifier sans relâche daiih tous les moments de notre vie.
IlEMàcES f.OMHK LA UISSlfATlON Kl CO.NTUK 1. A TRISTESSK.
Il me semble que vous êtes en peine sur di-u\ choses : l'une d'éviter la dissipation . et
INSTRUCTIONS SUR UA MORALE
l'autre de vous soutenir conlro la tristesse. Pour la dissipation , vous ne vous en guérirez point par des réflexions Ibrcécs. N'espérez pas de faire l'ouvrage de la grftcc par les ressorts et les industries de la nature. Contentez-vous de donner votre volonté à Dion sans réser\e , et de n'envisager jamais aucun étal douloureux que vous n'acceptiez par l'abandon i\ la divine Providence. Gardez-vous bien d'aller jamais au devant de ces pensées de croix ; mais quand Dieu pi-rmel qu'elles nous viemient , sans que Aous les ayez cherchées . ne les laissez jamais passer sans tVuit.
Acceptez, malgré les répugnances et les horreurs de la nature, tout ce que Dieu présente i\ votre esprit, comme une épreuve par laquelle il veut exercer votre foi. Ne vous mettez point en peine de savoir si vous aurez, dans l'occasion, la force d'exécuter ce que vous désirez faire de loin : l'occasion présente aura sa grâce ; mais la grâce du moment auquel vous envisagez ces croix, est de les accepter de bon cœur au temps que Dieu vous les donnera. Le fondement d'abandon posé , marcliez tranquillement et en confiance. Pourvu que cette disposition de votre volonté ne soit point changée par des atlachemens volontaires à quelque cliose contre l'ordre de Dieu, elle subsistera toujours.
Votre imagination sera errante sur mille vains objets ; elle sera même plus ou moins agitée, suivant les lieux où vous serez, et suivant qu'elle aura été plus ou moins ébranlée par des ohjets plus vifs ou plus languissaiis. Mais qu'importe? L'imagination . comme dit sainte Thérèse, esl la folle de la maison ; elle ne cesse de faire du bruit et d"étourdir ; l'esprit même est entraîné par elle ; il ne peut s'empêcher de voir les images qu'elle lui présente. Son attention à ces images est iné\itable, et cette attention est une distraction Aéritable : mais, poui'vu qu'elle soit involontaire, elle ne sépare jamais de Dieu ; il n'y a que la distraction de la volonté qui fait tout le mal.
Si vous ne voulez jamais la distraction, \ous ne serez jamais distraite, et il sera vrai de dire que votre oraison n'aura point défailli. Chaque fois que vous apercevrez votre distraction, vous la laisserez tomber sans la combattre, et vous vous retournerez doucement du côté de Dieu sans aucune contention d'esprit. Quand vous ne vous apercevrez point de votre distraction, elle ne sera pas une distraction du cœur. Dès que vous l'apercevrez, aous lèverez les yeux vers Dieu. La fidélité que vous aurez à rentrer en sa présence ^ toutes les fois que vous vous
apercevrez de votre état, vous méritera la grâce d'une présence plus fréquente ; et c'est, si je ne me trompe , le moyen de rendre bientôt celte présence familière.
Cette fidélité à se détourner promptemenl des auti'es objets, toutes les fois qu'on remarque les distractions , ne sera pas long-temps dans une ûme sans le don d'un recueillement fréquent et facile. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'on puisse entrei' dans cet état par ses propres efforts ; celle contention vous rendroit gênée, scrupuleuse, inquiète dans les affaires et dans les conversalions où vous avez besoin d'être libre. Vous seriez toujours en crainte que la présence de Dieu ne vous échappe, toujours à courir pour la rattraper ; vous vous envelopperiez dans tous les fantômes de votre imagination. Ainsi la présence de Dieu , qui doit, par sa douceur et par sa lumière, faciliter l'application à tous les autres objets que nous avons besoin de considérer dans l'ordre de Dieu, vous rendroit au contraire toujours agitée et presque incapable des fonctions extérieures de votre état.
Ne soyez donc jamais inquiète de ce que cette présence sensible de Dieu vous aura échappé ; mais surtout gardez-vous bien de vouloir une présence de Dieu raisonnée, et soutenue par beaucoup de réflexions. Contentezvous , dans le cours de la journée et dans le détail de vos occupations , d'une vue confuse de Dieu ; en sorte que, si on vous demandoit alors quelle esl la disposition de votre cœur, il fût vrai de dire qu'il tend à Dieu, quoique vous fussiez alors attentive à quelque autre objet. Ne NOUS mettez point en peine des égaremens de votre esprit que vous ne pouvez retenir. On se distrait souvent par la crainte des distractions , et puis par le regret de les avoir eues.
Que diriez-vous d'un homme qui, dans un voyage, au lieu de marcher toujours sans s'arrêter, passeroit son temps à prévoir les chutes qu'il pourroit faire, et, quand il en auroit fait quelqu'une, à retourner voir le lieu où il seroit tombé ? Marchez, marchez toujours, lui diriezvous. Je vous dis de même : Marchez sans regarder derrière vous , et sans vous arrêter. Marchez, dit l'Apôtre ', afin que vous soyez toujours dans une plus grande abondance. L'abondance de l'amour de Dieu, il est vrai, vous corrigera plus que vos inquiétudes et vos retours empressés sur vous-même.
» I Thcss. IV. \.
ET LA PERFECTION CHRÉTIENNE
Cette règle est simple : mais la nature, ai coulumée à faire tout par sentiment ol par léflexion. la trouve simple jusqu'à l'excès. On voudroit s'aider soi-même, et se donner plus de mouvement : mais c'est en quoi cette rè^le est bonne, de ce qu'elle lient dans un état de l>ure foi, où l'on ne s'appuie que sur Uicu à qui l'on s'abandonne, et où l'on meurt à soimùue en supprimant tout ce qui est de soi. Par h\ on ne mullij)lie point les pratiques extérieures, qui pourroient gêner les personnes fort occupées, ou nuire à la santé; on les tourne toutes à aimer, mais à aimer simplement ; ensuite on ne fait que ce que l'amour fait faire : ainsi on n'est jamais surchargé ; car on ne porte que ce qu'on aime. Cette règle , bien prise, suftit aussi pour guérir la tristesse.
Souvent la tristesse vient de ce que . clierchaut Dieu , on ne le sent |)as assez pour se contenter. Vouloir le sentir n'est pas vouloir le posséder; mais c'est vouloir s'assurer, pour l'amour de soi-même, qu'on le possède, alin de se consoler. La nature abattue et découragée a impatience de se voir dans la pure foi ; elle fait tous ses elforts pour s'en tirer , pai'ce que là tout appui lui manque : elle y est connue en l'air; elle voudroit sentir son avancemeiit. A la vue de ses fautes , l'orgueil se dépite, et l'on [irend ce dépit de l'orgueil pour un sentiment de pénitence. On voudroit , par amourpropre , avoir le plaisir de se voir parfait ; on se gronde de ne lêlre pas ; on est impatient, hautain et de mauvaise humeur contre soi et contre les autres. Erreur déplorable ! Comme si l'œuvre de Dieu pouvoit s'accomplir par notre chagrin ! Comme si on pouvoit s'unir au Dieu de paix en perdant la paix inléi-ieure ! Marthe, Marthe , jjourqwji vous troubler sur tant de choses pour le service de Jésus-Christ ? Une seule est nécessaire ', qui est de l'aimer et de se tenir immobile à ses pieds.
Quand on es! bien abandonné à Dieu, tout ce que l'on fait est bien fait , sans faiie beaucoup de choses : on s'abandonne avec conliance pour l'avenir ; on veut sans réserve tout ce que Dieu voudra , et l'on ferme les yeux pour ne rien prévoir de Tavenir. Cependant on s'applique dans le jjrér^enl à accomplir sa volonté ; à chaque jour suffit son bien et sou mal. Ce journalier accomplissement de la volonté de Dieu est l'avènement de son règne au dedans de nous, et tout ensemble notre pain ([uolidien. <-iii seroit infidèle , et coupable d'une défiance
* Luc. i. Al et 42.
païenne, si on vouloit pénétrer dans cet avenir du leujps (jue Dieu nous dérobe : on le lui laisse ; c'e<i à lui de le faire doux ou amer, court ou long : qu'il fasse ce qui est bon à ses yeux. La plus parfaite prépaialion à cet avenir , (juci qu'il soit , est de mourir à toute volonté propre , pour se livrer totalement à celle de Dieu. Connue la manne avoit tous les goûts, cette disposition générale renferme toutes les grâces et tous les senlimens convenables à tous les états où Dieu pourra nous metire dans la suite.
Quand on est ainsi prêt à tout, c'est dans le fond de l'abîme que l'on commence à prendre pied ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l'avenir. On suppose de soi tout le pis qu'on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s'oublie, on se perd ; et c'est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même : car toute la conversion ne consiste qu'à se renoncer j)our s'occu{)cr de Dieu. Cet oubli est le martvre de l'amour-propre ; on aimeroit cent fois mieux se contieflire , se condamner, se tourmenter le corps et l'esprit, que de s'oublier. Cet oubli est un anéantissement de l'amour-propre , où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s'élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s'accabloit ; on est étonné de vou' combien la voie est droite et simple. On croyoit qu'il falloit une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu'il y a peu à faire ; qu'il suffit , sans trop raisonner ni sur l'avenir ni sur le passé, de regarder Dieu avec confiance comme un père qui nous mène dans le moment présent comme par la main. Si quelque di':tractiou le fait j)erdre de vue, sans s'ariètei- à la distraction , on bC retourne vers Dieu , et il fait sentir ce qu'il veut. Si on fait des fautes, on en fait une pénitence qui est une douleur toute d'amour. On se retourne vers celui de qui on s'étoil déloiniié. Le péché paroit hideux : mais l'humilialion qui en revient, et pour laquelle Dieu l'a jjernùs, paroît bonne. Autant que les réllexions de l'orgueil sur nos propres fautes sont amères , inquiètes et chagrines , autant le retour de l'Ame vers Dieu après ses fautes est-il lecileilli , paisible et soutenu par la conliance.
Vous sentirez par expérience combien ce retour simj)le et paisible vous facilitera votre correction . plus (jue tous les dépits sur les défauts qui vous dominent. Soyez seulement tidèleà vous tourner simplement vers Dieu, dès
INSTRUCTIONS SIU LA r>IORALE
le moment que vous apercevrez votre faute. Vous aurez beau chicaner avec vous-même ; ce n'est point avec vous que vous devez prendre vos mesures. Quand vous vous grondez sur \os misères, je ne vois dans votre conseil que vous seul avec vous-même. Pauvre conseil, où Dieu n'est pas !
Qui vous tendra la main pour sortir du houibier? Sera-ce vous'.' lié! c'est vous-même qui vous y êtes entoncé . cl qui ne pouvez en sortir. De plus, ce bourbier c'est vous-même ; tout le fond de votre mal est de ne pouvoir sortir de vous. Espérez-vous d'en sortir en vous entretenant toujours avec vous-même , et en nourrissant \otre sensibilité par la vue de vos foiblesses ? Vous ne faites que vous attendrir sur vous-même par tous ces retours. Mais le moindre regard de Dieu calmeroit bien mieux votre cœur troublé par cette occupation de vous-même. Sa présence opère toujours la soi'lie de soi-même, et c'est ce qu'il vous faut. Sortez donc de vous-même, et vous serez en paix. Mais commeqt en sortir ? Il ne faut que se tourner doucement du côté de Dieu , et en former peu à peu l'habitude par la fidélité à y revenir toutes les fois qu'on s'aperçoit de sa distraction.
Pour la tristesse naturelle qui vient de la mélancolie, elle ne vient que du corps; ainsi les remèdes et le régime la diminuent. Il est vrai qu'elle revient toujours, maiselle n'est pas volontaire. Quand Dieu la donne, on la supporte en paix , comme la lièvre et les autres maux corporels. L'imagination est dans une noirceur profonde . elle est toute tendue de deuil ; mais la volonté, qui ne se nourrit que de pure foi, veut bien éprouver toutes ces impressions ; on est en paix, parce qu'on est d'accord avec soi-même, et soumis à Dieu. Il n'est pas question de ce que l'on sent, mais de ce que l'on veut. On veut tout ce qu'on a, on ne veut rien de ce qu'on n'a pas. On ne voudroit pas soi-même se délivrer de ce qu'on souffre, parce qu'il n'appartient qu'à Dieu de distribuer les croix et les consolations. On est dans la joie au milieu des tribulations, comme dit l'Apôtre ' ; ce n'est pas une joie des sens, c'est une joie de pure volonté.
Les impies, au nwlieu des plaisirs, ont une joie contrainte, parce qu'ils ne sont jamais contens de leur état ; ils voudroient repousser certains dégoûts et goûter encore certaines douceurs qui leur manquent.
» II Cor. vil. 4.
Au contraire, l'ùme tldcle a une volonté qui n'est contrainte en rien ; elle accepte librement tout ce que Dieu lui donne de douloureux ; elle le veut, elle l'aime, elle l'embrasse; elle ne voudroit [wis le quitter (juand même il ne lui en coùteroit qu'un seul désir, parce que ce désir seroit un désir propre , et contraire à son al>andon :\ la Providence, qu'elle ne veut jamais prévenir en rien.
Si quelque chose est capable de mettre un cœur au large et en liberté, c'est cet abandon. Il répand dans le cœur v\nc paix plus abondante que les fleures, et une justice qui est comme les abîmes de la mer; c'est l'expression d'Isaïe'. Si quehjue chose peut rendre un esprit serein, dissiper ses scrupules et ses craintes noires, adoucir la peine par l'onction de l'amour, donner une certaine vigueur dans toutes les actions, et épancher la joie du Saint-Esprit jusque sur le visage et dans les paroles , c'est cette conduite simple , libre et enfantine entre les bras de Dieu. Mais on raisonne trop , et on se gâte à foi'ce de raisonner. Il y a une tentation de raisonnement, qu'il faut craindre comme les autres tentations. Il y a une occupation de soimême, sensible, inquiète, défiante, qui est une tentation d'autant plus subtile , qu'on ne la regarde point comme une tentation , et qu'au contraire on s'y enfonce de plus en plus, parce qu'on la prend pour la vigilance recommandée dans l'Evangile. La vigilance que Jésus-Christ ordonne est une fidèle attention à aimer toujours , et à accomplir la volonté de Dieu dans le moment présent , suivant les signes qu'on en a : mais elle ne consiste pas à se troubler, à se mettre à la torture , à s'occuper sans cesse de soi-même , plutôt que de lever les yeux vers Dieu, notre unique secours contre nousmêmes.
Pourquoi, sous prétexte de vigilance, s'opiniàtrer à découvrir en nous-mêmes ce que Dieu ne veut pas que nous y découvrions pendant cette vie? Pourquoi perdre par là le fruit de la foi pure et de la vie intérieure? Pourquoi se détourner de la présence de Dieu , qu'il veut nous rendre continuelle ? Il n'a pas dit : Soyez toujours vous-même l'objet devant lequel vous marchiez ; mais il a dit : Marchez devant moi, et soi/ez parfait ''.
David, plein de son esprit, a dit : Je croyais toujows Dieu devant moi * ,' et encore : Mes yeux sont toujours élevés vers le Seigneur, afui qu' il garantisse mes pieds des filets tendus'*. Le
^ Is. XLViii. 18. — - Gea. xvii. \. — * Ps * Ibid. xxiv. 13.
xv. 8. —
ET LA PERFECTION CHRÉTIENNE
(langer cslà ses pieds ; tO|>t'n(l;inl ses yeux soiil l'ii haut : il est iiitiins utile de »;oiisi(léi'er notre ilaiiizei- (jiie le secoui's de Dieu. De j)lus ou voit tout réuni en Dieu ; on y voit la misère luiniainc et la bon t»' divine; un seul coup-d'oil d'tuie Ame droite et pure , si simple (|u'il soit, apereoit tout dans celle lumièi'e iulinii'. Mais tpie pouvons-nous voir dans nos propres ténè- Ifies, sinon nos ténèhres mêmes ?
0 mon l)ieu ! poMr\u ipie je \h' cesse de vous voir, je ne cesserai j)oint de me voir dans toutes mes misères, et je me verrai bien mieux en NOUS (ju'en moi-nième. La vraie vijiilance est de voir en vous votre volonté poui" l'accomplir, et non de raisonner à l'iulini sur l'état de la mienne. Quand les occupations extérieures m'empêcheront de vous voir seul, en fermant dans l'oraison les avenues de tous mes sens, alors je vous verrai. Sei^'uenr, Taisant tout en tons. Je verrai [)arlout avec joie votre volonté .s'accomplir et au dedans et au dehors de moi ; je dirai sans cesse Amen , conune les bienheureux ; je chanterai toujours dans mon cœur le canticjue de la céleste Sien. Je vous bénirai même dans les méchans, (|ui, par leur volonté mauvaise , ne laissent pas d'accomplir mal^^'é eux la vôtre toute juste, toute sainte, toute puissante. Dans la cliaste liberté de l'esprit que vous donnez à vos enlans, j'agirai et je parlerai simplement, gaîmenl et avec conliance : (Junn/l iiii-ine je passerais au travers des uinbns de la mort, je ne craindrais rien, parce que vous êtes toujours avec utoi ', Je ne chercherai jamais aucun péril ; je n'entrerai jamais dans aucun engagement qu'avec des signes de votre providence, qui y soient ma force et ma consolation. Dans les états mêmes où votre vocation me soutiendra, je donnerai au recueillement, à l'oraison, à la retraite , tous les jours, toutes les heures, tous les momens que vous me laisserez lil)res : je ne quittciai jamais ce bienheureux étal , (ju'autaut que vous m appellerez vousmême à quelque fonction extérieure. Abjrsje sortirai en ai)parence de vous, mais vous sortirez avec moi ; et, dans cette sortie apparente, vous me poi'lerez dans votre sein ; je ne me rhercherai point moi-même dans le connnerce des créatures ; je ne craindrai point que le lecueillement diminue mon agrément auprès d'elles, et dessèche ma convei'sation ; car je ne \eux plaire aux hommes (pi'autant (|u'il le faut pour \(jus plaire.
.Si vous^ voulez vous servir de moi pour \otr»'
' P>. XJlll. *.
FÉNELO.N. iOllE VI.
o'uvre sur eux, je me livre; et, sans rédexion SIM' moi , je ré|)andrai «implement sur eux loul ce (|ue vous avez fait découler de vos dons SIM- moi. -je ne marcherai |)oinl à t;\tons, eu ivlondiaut toujours sur moi-même : quelque |)érilleuse et dissipante que soit cette fonction, je me conqiorlerai siuq)lement devant vous avi'cune droite iuU'ulion. sachant quelle est la bonté du père devant (jui je marche; il ne veut poiii! (le subtilité dans les siens.
Si, au contraire, vous ne voulez pas vous servir de moi pour les autres , je ne m'offrirai point ; je n'irai au-devant de rien ; je ferai en paix les antres choses auxquelles vous me bornerez : car, selon l'attrait d'abandon que vous me donnez, je ne désire ni ne refuse rien, je me |)rêle à tout, et consens d'être inutile à tout. Cherché , rebuté , connu , ignoré , applaudi , contredit, (|uc n)importe ? C'est vous, et non pas moi ; c'est vous , et non pas vos dons distingués de vous et de votre amour que je cherche. Tous lesétalsqui sont bons me sont indifférens. Amen.
REMÈDES t.ONTIlE LA TRISTESSE.
l'ocR ce qui regarde une certaine tristesse qui resserre le cœur et qui l'abat, voici deux règles qu'il nie paroit important d'observer. La première est de remédier à cette tristesse par les moyens que la Providence nous fournit ; par exemple, ne se point surcharger d'affaires pénibles, pour ne succomber point sous un fardeau dispiopoi'tionné ; ménager non-seulement les forces de son corps, mais encore celles de son esprit, en ne prenant point sur soi des choses où l'on compleroit lro[) sur son courage ; se réserver des heures pour prier , pour lire, pour s'encourager par de bonnes convei'sations ; même s'égayer, pour délasser loul ensemble l'esprit avec le corps, suivant le besoin.
Il faut encore (pielque personne sûre et discrète, à (jui on |)uisse décharger son cieur pom* tout ce (pii n'est point du secret d'autrui ; car cette décharge soidage et élaigil le cceur oppressé. Souvent des peines trop long -temps retenues grossissent jusqu'à crever le cœur. Si elles |)ou\oieul s'exhaler, ou verroit qu'elles ne MK'rileul point toule l'amertume qu'elles ont rausé»'. Uieu ne tire tau! \'\\\w d'une certaine noirceur proloude, que la simplicité et la
INSTRrCTIONi=î Sin LA MORALE
petitesse avec laquelle elle expose son tléconi-ag-einent aux tlépens île sa |.4oire , ilciuaiulaut lumière et cousolatiiMi dans la communication qui doit être entre les cnlans de Dieu.
La seconde règle est de porter paisiblement toutes les impressions involontaires de tristesse que nous soullVons . mal^né les secours et les ])ivcautions (jue nous venons d'expliquer. Les dccoui'agcmens intéi-iem-s nous l'ont aller plus vile que tout le reste , dans la \oic de la foi, pourvu qu'ils ne nous arrêtent poini, cl que la lâcheté involontaire de l'Aine ne la livre point à cette liistesse qui s'empare, cdnnne par force, de tout l'intérieur, lu jias fait en cet élat est toujours nn pas de géant : il \aut mieux que mille, faits dans une disposition plus douce et plus consolante. Il n'y a donc qu'à mépriser notre découragement , et qu'à aller foujours, pour rendre cet état de foihlesse plus utile et plus grand (pic celui du courage et de la force la |)lus héroïque.
0 que ce courage sensible, qui rend tout aisé , qtii fait et qui soufl're tout , qui se sait bon gré de n'hésiter jamais, est trompeur ! 0 qu'il nourrit la confiance propre et une certaine élévation de conu" ! Ce courage, qui édifie quelquefois merveilleusement le public, nourrit au dedans une certaine satisfaction et un témoignage qu'on se rend à soi-même, qui est un poison subtil. On a le goût de sa propre vertu, on s'y complaît, on veut la posséder : on se sait bon gré de sa force.
L'ne àme affoiblie et humiliée, qui ne trouxe plus de ressource en elle , qui craint, qui est troublée, qui est triste jusqu'à la mort, comme Jésus-Christ lorsqu'il étoit dans le jardin, qui s'écrie enfin connue lui sur la croix : 0 Dieu, ô mon Dieu, pourquoi nt'avez-vous délaissé? est bien plus purifiée, plus déprise d'elle-même, plus anéantie et plus morte à tout désir propre, que ces âmes fortes qui jouissent en paix des fruits de leur vertu.
Heureuse l'âme que Dieu abat , que Dieu écrase, à qui Dieu ôte toute force en elle-même pour ne se plus soutenir qu'en lui ; qui voit sa pauvreté, qui en est contente ; qui porte, outre les croix du dehors , la grande croix intérieure du découragement , sans laquelle toutes les autres ne péseroient rien !
Sra LA PF.NSKF. DF. LA MORT.
On ne peut trop déplorer l'aveuglement des hommes de ne pas vouloir penser à la mort, et de se détourner d'une chose inévitable que l'on peut rendre heureuse en y pensant sou\ent. La mort ne li-ouble cjue les personnes charnelles : le parfaif autour c/iasse la crainte ^. Ce n'est pas par se croire juste qu'on cesse de craindre : c'est par aimer simplement , et s'abandonner sans retour sur soi à celui qu'on aime. Voilà ce qui rend la mort douce et précieuse. Quand ou est mort à soi-même , la mort du corps n'est ipliis que la consommation de l'œuvre de la grâce.
On évite la [)enséc de la mort pour ue se pas attrister ; elle ne sera triste que pour ceux qui n'y auront pas pensé. Elle arrivera enfin cette mort , et éclairera celui qui n'aura pas voulu être éclairé pendant sa \ie. On aura à la mort une lumière très- distincte de tout ce que nous aurons fait et de tout ce que nous aurions du faire ; nous verrons clairement l'usage que nous aurions du faire des grâces reçues , des talens, des biens , de la santé , du temps et de tous-les avantages ou malheurs de notre vie.
La pensée de la mort est la meilleure règle que nous puissions prendre pour toutes nos actions et nos projets. Tl faut la désirer ; mais il la faut aussi attendre avec la même soumission que nous devons avoir à la volonté de Dieu dans tout le reste. On doit la désirer, puisqu'elle est la consommation de notre pénitence, l'entrée de notre bonheur et notre éternelle récompense.
Il ne faut point dire que l'on veut vivre pour faire pénitence , puisque la mort est la meilleure que nous puissions faire. Nos péchés seront purgés plus purement , et expiés plus efficacement par notre nTort , que par toutes nos pénitences. Elle sera aussi douce pour les gens de bien , qu'elle sera amère pour les méchans. Nous la demandons tous les jours dans le Pater ; il faut que tous demandent que le royaume de Dieu leur arrive. Il faut donc la désirer, puisque la prière n'est que le désir du cœur, et que ce royaume ue peut venir pour nous que par no-
^ I Joan, IV, 4 8.
ET LA PERFECTION CHRÉTIENNE
tre mort. Saint Paul recommande aux Cln-étions de se consoler ensemble ' flans la ponséo do la mort.
WII.
NÉCESSITÉ DE CONNOITaE DIEU : CETTE CONNOISSANCE EST l'aMP. ET LE FOMiEMKNT DK LA SOLIDE PIKTÉ.
Ce qui manque le plus aux hommes , c'est la connoissance de Dieu. Ils savent, quand ils ont beaucoup lu, une certaine suite de miracles et de marques de providence par les faits de l'histoire ; ils ont fait des réflexions sérieuses sur la corruption et sur la fragilité du monde ; ils se sont même con\aincus de certaines maximes utiles pour la réformation de leurs mœurs par rapport au salut : mais tout cet édifice man(iuede fondement; ce corps de piété et de christianisme est sans ame. Ce qui doit animer le véritable lidèle, c'est l'idée de Dieu, qui est tout, qui fait tout et à qui tout est dû. II est infini en tout, en sagesse, en puissance , en amour. Il ne faut donc pas s'étonner si tout ce qui vient de lui lient de ce caractère d'infini, et surpasse la raison humaine. Quand il pré|)are et arrange quelque chose , ses conseils et ses voies sont, comme dit l'Ecriture , autant audessus de nos conseils et de nos voies , que le ciel est au-dessus de la terre. Quand il veut exécuter ce qu'il a résolu, sa puissance ne se montre par aucuns elîorts , car il n'y a aucim effet, quelque grand qu'il puisse être , qui lui soit moins fa'^ileque les pluscommuns : il ne lui a pas plus coûté pour tirer du néant le ciel et la terre , tels que nous les voyons , que pour faire couler une rivière dans sa pente ualurelle, ou pour laisser tomber une pierre de haut en bas. Sa puissance se trouve tout entière dans sa volonté : il n'a qu'à vouloir, et les choses sont d'abord faites. Si l'Ecriture le représente parlant dans la création , ce n'est pas qu'il ait eu besoin d'une parole qui soit sortie de lui pour faire entendre sa volonté à toute la nature qu'il vouloit [jroduire. Cette parole, que l'Ecriture nous représente , est toute simple et tout intérieure ; c'est la pensée qu'il a eue de faire les choses, et la résolution qu'il en a formée au fond de lui-même. Cette pensée a élé féconde ; et, sans sortir de lui , elle a tiré de lui , comme une source de tous les êtres , tous ceux qui
« ! Tho.s. iv. 17 — « U. l: 6.
composent l'univers. Sa miséricorde, tout de même, n'est autre chose que sa pure volonté : il nous a aimés avant la création du monde ; il nous a vus. il nous a préparé ses biens; il nous a aimés et clioisis des l'éternité. Quand il nous arrive quelque bien nouveau, il découle de celte ancienne source : iJieu n'a jamais de volonté nouvelle sur nous : il ne change p< int ; c'est nous qui changeons. Quand nous sommes justes et bons, nous lui s nnincs conformes et agréables; quand nous quittons la justice , et que nous cessons d'être bons, nous cessons de lui être conformes et de lui plaire. C'est une règle immuable, de laquelle la créature changeante s'approche et s'écarte successivement. Sa justice contre les méchans et son amour pour les bons ne sont que la même chose : c'est la même bf)nté qui s'unit avec tout ce qui e,st bon, et qui est incompatible avec tout ce qui est mauvais. Pour la miséricorde, c'est la bonté de Dieu qui. nous trouvant mauvais, veut nous rendre bons. Celte miséricorde , qui se fiiit sentir à nous dans le temps , est dans sa source un amour éternel de Dieu pour sa créature. Lui seul donne la vraie bonté. Malheur h l'ame présomptueuse qui espère de la trouver en soi-même! C'est l'amour que Dieu a pour nous qui nous donne tout.
Mais le plus grand don qu'il nous puisse faire , c'est de nous donner l'amour que nous devons avoir pour lui. Quand Dieu nous aime jusqu'à faire que nous l'aimions, il règne en nous; il y fait notre vie, et notre paix, et notre bonheur, et nous commençons déjà à vivre de sa vie bienheureuse. Cet amom* qu'il a pour nous porte son caractère infini : il n'aime point, comme nous, d'un amour borné et rétréci: quand il aime, toutes les démarches de sou amour sont infinies. Il descend du ciel sur la terre pour chercher la créature de boue qu'il aime; il se fait homme et boue avec elle ; il lui donne sa chair à manger. C'est par de tels prodiges d'arnou'- que l'infini surpasse toutes les affections dont les hommes sont capables. Il aime en Dieu; et cet amour n'a rien qui ne soit incompréhensible. Le comble de la folie est de vouloir lUi^surcr l'amour infini à une sagesse bornée. Dien loin de perdre quelque chose de sa grandeur dans ces excès d'amour, il y grave le caractère de sa grandeur, en y marquant les saillies et les transports d'un amour infini. 0 qu'il est grand el aimable dans ses mystères! Mais nous n'avons point d'veux pour les voir, et nous m;mquons de sentiment pour apercevoii" Dieu en tout.
iOO
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
0 mon Dii'ii ! ;i\;uU que vous fissiez le ciel
cl la lei-re il n'y a\oit que vous. Vous éûez ,
car vous n'avez jamais commencé ii être :
mais vous L'fioz seul. Hors vous il n'y avoit
rien : vous jouissiez île vous-même , et vous
n'aviez besoin de trouver rien hors devons,
puisque c'est vous qui donnez, bien loin de
recevoii-, à loul ce qui n'est pas vous-même.
Il ne faut point s'étonner (pie les hommes l^af V'^ti't^ l'i>i-(.le loute-i)uissanle, c'est-à-dire
fassent si peu [.our Dieu , et (jue le peu qu'ils pi^i' ^o'''*^" sinq)le volonté , à qui lien ne coûte ,
font pour lui leur coule tant : il ne leconnois- f' qn' ''li' t^ut ce qu'elle vent par son pur
xvin.
SUIE ne MÊME SUJET. DIEi: n'eST POINT AIME
PARCE qu'il n'est PAS CONNU.
senl point; à peine croient-ils qu'il est. La croyance qu'ils en ont est plutôt une déférence aveugle à l'autorité d'un scntimcnl public , qu'une conviction \i\c cl distincte de lu divinité. On la suppo.se , parce qu'on n'oseroit l'examiner, et parce qu'on est là-dessus dans une distraction d'indilférence qui vient de ce
vouloir sans succession de temps , et sans aucun travail extérieur, vous files que ce monde qui n'étoitpas, commencAl à être. Vous ne fîtes point comme les ouvriers d'ici-bas, qui trouNcnl les matériaux de leurs ouvrages, qui ne font (pie les rassembler, el dont l'art consiste à ranger peu à peu, avec beaucoup de peine.
qu'on est entraîné par ses passions vers d'au- ces matériaux qu'ils n'ont pas faits. Yous^ ne
1res objets. Mais on ne connoît Uien (pie comme je ne sais quoi de merveilleux, d'obsciu' . et d'éloigné de nous : on le regarde comme un être puissant et sévère , qui demande beaucoup de nous, qui gêne nos inclinations, qui nous menace de grands maux , et contre le jugement terrible duquel il faut se précautionner. Voilà ce que pensent ceux qui font des réflexions sérieuses sur la religion; encore sou(-ils en bien petit nombre. On dit : C'est une personne qui craint Dieu : en effet , elle ne fait que le craindre sans l'aimer, comme des enfans craignent le maître qui donne le fouet , comme un mauvais valet craint les coups de celui qu'il sert, quand il le sert par crainte et sans se soucier de ses intérêts. Voudroit-on être traité
trouvâtes rien de fait, et vous fîtes vous-même tous les matéi'iaux de votre ouvrage. C'est sur le néant que \ous travaillâtes. Vous dîtes : Que le monde soit, et il fut. ^'ous n'eûtes qu'à dire, et tout fut fait.
Mais pourquoi fites-vous toutes ces choses? Elles furent toutes faites pour l'homme, el l'homme fut fait pour vous. Voilà l'ordre que vous établîtes : malheur à l'ame qui le renverse , qui veut que tout soil pour elle , et qui se renferme en soi! C'est violer la loi fondamentale de la création. Non , mon Dieu , vous ne pouvez céder vos droits essentiels de créateur ; ce scroit vous dégrader vous-même. Vous pouvez pardonner à l'ame coupable qui vous a outragé , parce que vous pouvez la remplir de
par un fils ou même par un domestique, comme votre pur amour ; mais vous ne pouvez cesser
on traite Dieu ? C'est qu'on ne le comioîl pas ; à'èive contraire à l'ame qui rapporte vos dons
car si on le connoissoit , on l'aimeroit. /Jieu est à elle-même , et qui refuse de se rapporter elle-
amour, comme dit saint Jean » ; celui qui ne m^^me par un sincère et désintéressé amour à
l'aime point ne le connoît point , car comment son créateur. Ne faire que vous craindre , ce
connoitre l'amour sans l'aimer? Il faut donc n'est pas se rapportera vous , c'est au contraire
conclure que tous ces gens qui ne font encore "e penser à vous que par rapport à soi. Vous
que craindre Dieu , ne le connoisscnt point. aimer dans la seule vue de jouir des avantages
Mais qui est-ce, ù mon Dieu , qui vous cou- qu'on trouve en vous, c'est vous rapporter à
noîlra? Celui qui ne connoitra {)lus que vous, qui ne se connoîtra plus lui-même, el à qui tout ce qui n'est point vous sera comme s'il n'étoit pas. Le monde seroit surpris d'entendre parler ainsi , parce que le monde est plein de lui-même , delà vanité, du mensonge, el vide de Dieu. Mais j'espère qu'il y aura toujours des âmes qui auront faim de Dieu , el qui goûteront les vérités que je vais dire.
1 I Juan. IV. 8 el 16.
soi , au lieu de se rapporter à vous. Que fautil donc pour se rapporter entièrement au Créateur? 11 faut se renoncer, s'oublier, se perdre , entrer dans vos intérêts , o mon Dieu , contre les siens propres ; n'avoir plus ni volonté , ni gloire , ni paix que la vôtre, en un mot , c'est vous aimer sans s'aimer soi-même.
O combien d'ames , qui , sortant de cette vie chargin^s de \ertus el de bonnes œuvres , n'auront point cette pureté entière , sans laquelle on ne peut voir Dieu : et qui, faute d'êlre trou-
ET LA PERFEOTIUN CHRÉTIENNE
mt
vées dans ce rap|tnil simple ol tnl;il de la civiilure à son créakMir, amont l)fsi)in (rèlic |>uriliécs par ce t'oji jaloux (jui ne laisse , dans l'autre vie, rien à lame de tout ce (jui rallatlie à elle-même! l-^lles n'entreront en hieu,tes aines , qu'après être pleinement sorties d'ellesmêmes dans cette épreuve d'une inexorable justice. Tout ce qui est encore à soi est du domaine du puri.'aloire. Hélas! cond^en d'ames qui se reposent sui- lenis vertus, et (pii ne veulent point entendre ce renoncement sans réserse! Cette parole leur est dure et les scandalise : mais qu'il leur en coûtera pour l'avoir né{.Migée ! Elles paieront an centnjde les retours sur elles-mêmes et les vaines consolations dont elles n'auront pas eu le courage de se dé|)rendie.
Iknenons donc. Telle est la grandeur de Dieu, qu'il ne peut rien faire que pour luimême et pour sa jtropre gloire. C'est cette gloire incommnniraltle dont il est nécessairement jaloux, et qu'il ne peut donner à personne, comme il le dit lui-même '. Au contraire , telle est la bassesse et la dépendance de îa créature, qu'elle ne peut , sans s'ériger en fausse divinité , et sans violer la loi immuable de sa création , rien faire, rien dire, rien jicnser, rien vouloir poui- elle-même et pour sa propre gloire.
0 néant , tu veux le glorilier ! Tu n'es qu'à condition de n'être jamais rien à tes propres yeux : tu n'es (|ue pour celui qui te l'ait être. 11 se doit tout à lui-même; lu te dois tout à lui : il ne l'eut t'en rien relâcher; tout ce qu'il te laisseroit à toi-nième sortiroit des règles inviolables de sa sagesse et de sa bonté. Un seul instant , un seul soupir de ta vie donné à Ion intérêt i)ropre, blesscioit essentiellement la tin du Créateur dans la création. Il n'a besoin de rien ; mais il veut tout , parce que tout lui est dû , et que tout n'est pas trop pour lui. Il n'a besoin de rien . tant il est grand : mais cette même grandeur fait qu'il ne |)eut rien produire hors de lui qui ne soit tout pour lui-même : c'est son bon plaisir qu'il veut dans sa créature. Il a fait pour moi le ciel et la terre; mais il ne peut soufl'rir que je fasse volontairement et par choix un seul pas [)ourune autre lin que celli- d'accomplir sa volonté. A\ant(iu'il eût produit des créatures , il n'y avoit point d'autre \olonté (pie la sienne. Croirons-nous qu'il ait créé des créatures raisonnables ()our vouloir autrement (pie lui? Non , non ; c'est sa raison s<tuveraine (pii doit les éclairer et étr<' leur raison; <'e>t sa vo-
' I» \Lii. s.
lonlé . règle de tout bien , (|ni doit vouloir en nous : joutes ces volontés n'en doivent faire (pTune seule parla sienne; c'est pourquoi nous lui disons ■ Ouf l'itti-p r'pfiiic rieiuie ; qtie votre ciidiulr se fm^Af.
l'oiir iiiiciiN coiiipreiidre toul ceci , il laut se repré.M'nler (|ue Dieu . qui nous a faits de rien , uous refait encore . pour ainsi dire, à cluKiue instant. De ce que nous étions hier, il ne s'ensuit pas (pie nous devions être encore aujoiird'lmi : nous pourrions cesser d'être , et nous reloiiiberionsell'ectivemcnt dans le néant d'oii nous sommes sortis , si la môme main loute-pnissante qui nous en a tirés ne nous emprclioil d'y être re|)longés. Nous ne sommes rien par nous-mêmes : nous ne sommes que ce (|iit> Dieu nous fait être , et seulement pour le temps qu'il lui plaît : il n'a qu'à retirer sa main (pii nous porte , pour nous renfoncer dans labîme de notre néant ; comme une pierre, qu'on tient en l'air, tombe de son propre poids dès qu'on ne la tient plus. Nous n'avons donc l'être et la vie que par le don de Dieu.
De plus, il y a d'autres biens, qui étant d'un ordre encore plus pur et plus élevé , viennent encore plus (îelui. La bonne vie vaut encore mieux que la vie; la vertu est d'un plus grand prix que la santé ; la droiture du co-nr et l'amour de Dieu sont plus au-dessus des dons temporels que le ciel ne l'est au-dessus de la terre. Si Jonc nous sonmies incapables de posséder un seul moment ces dons vils et grossiers sans le secours de Dieu , à combien plus forte raison faut-il qu'il nous donne cesautres dons sublimes de son amour, du détachement de nous-mêmes, et de toutes les vertus.
C'est donc, ô mon Dieu , ne vous point connoître que de vous regarder hors de nous, comme un Etre tout-puissant qui donne des lois à toute la nature , et qui a fait tout ce que nous voyons. C'est ne counoître encore qu'une [)artie de ce que vous êtes; c'est ignorer ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus touchant jiour vos créatures raisonnables. Ce qui m'enlève et qui m'attendrit, c'est que vous êtes le Dieu de mon co.Mir. Vous y faites tout ce qu'il vous plaît. Quand je suis bon, c'est vous qui me rende/ tel : non-seulement vous tournez mon cceur conune il vous plaît, mais encore vous me donnez un co'ur selon le vtîlie. C'est vonsipii vous aime/, vous-même en moi; c'est vous (pii animez mon ame , comme 'ihmi aine anime mon cor[>s ; vous m'êtes jdus présent et plus intime que je le suisà moi-même ; ce miii. auquel je suis si sensible et (pie j'ai tant
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
aimé , me doit être étranger en coniparaison do vous : c'est vous qui nio l'avez donné; sans vous il no seroil rien : vtjilàjiouKjuoi mius voulez que je vous aime plus que lui.
0 puissance inconipréliensiblo do mon Créateur ! 0 droit du Créateur sur sa créature, que jamais la créature nt> comprendra assez ! 0 [irodige d'amour, que Dieu seul [leut faire! Dieu se met , pour ainsi ilire , enti-e n\o\ et moi ; il me sépare d'avec moi-même; il veut être plus près de moi par le pur amour que je ne le suis de moi-même ; il veut que je regarde ce moi comme je regarderois un être étranger; que je sorte des bornes étroites de ce )noi , que je le sacritie sans retour, et que je le rapporte tout entier et sans condition au Créateur de qui je le tiens. Ce que je suis me doit être bien moins cber que celui par qui je suis. Il m'a fait, pour lui, et non pour moi-même ; c'est-à-dire pour l'aimer, pour vouloir ce qu'il veut, et non pour m'aimer en cherchant ma propre volonté. Si quelqu'un sent son cœur révolté contre ce sacritice entier du moi h celui qui nous a créés , je déplore son aveuglement, j'ai compassion de le voir esclave de lui-même, et je prie Dieu de l'en délivrer, en lui enseignant à aimer sans intérêt propre !
0 mon Dieu ! je vois dans ces personnes scandalisées de votre pur amour, les ténèbres et la rébellion causées par le péché originel. Vous n'aviez point fait le cœur de l'homme avec cette pente de propriété si monstiueuse. Cette rectitude, où l'Ecriture nous apprend que vous l'aviez créé, ne consistoit qu'à n'être pointa soi, mais à celui qui nous a faits pour lui. 0 Père! vos enfans sont défigurés; ils ne vous ressemblent plus. Ils s'irritent , ils se découragent , quand on leur parle d'être à vous comme vous êtes à vous-même. En renversant cet ordre si juste, ils veulent follement s'ériger en divinités : ils veulent être à eux-mêmes , faire tout pour eux , ou du moins ne se donner à vous qu'avec des réserves , à certaines conditions, et pour leur pro[)re intérêt. 0 monstrueuse propriété! ô droits do Dieu inconnus! ô ingratitude et insolence de la créature ! Misérable néant! qu'as-tu à garder pour toi? qu'astu qui t'appartienne? qu'as-tu qui ne vienne d'en haut , et qui ne doive y retourner? Tout , jusqu'à ce 7noi si injuste , qui veut partager avec Dieu ses dons, est un don de Dieu qui n'est fait que pour lui : tout ce qui est en loi crie contre toi pour le Créateur. Tais-toi donc, créature, qui te dérobes à ton Créateur, et rends-toi à lui.
.Mais hélas , ô mon Dieu ! quelle consolation de penser que tout est votre ouvrage, autant au dedans de moi-même qu'au dehors! Vous êtes toujours avec moi, quand je fais mal : vous êtes au dedans de moi , me reprochant le mal que je fais, m'iiispirant le regret du bien que j'abandonne , cl me moulrant une miséricorde qui me tend les bras. Quand je fais bien , c'est vous qui m'en insph-ez le désir, qui le faites en moi et par moi : c'est vous qui aimez le bien , qui haïssez le mal dans mon cœur, qui priez, qui éditiez le prochain , (jui faites l'aumône. ,1c fais toutes ces choses , mais c'est par vous ; vous me les faites faire ; vous les mettez en moi. Ces bonnes œuvres , qui sont vos dons, deviennent mes œuvres ; mais elles sont toujours vos dons; elles cessent d'être bonnes œuvres dès que je les regarde comme miennes, etque votre don, qui en fait tout le prix, échappe à ma vue.
Vous êtes donc, et je suis ravi de le pouvoir penser, sans cesse opérant au fond de moimême : vous y travaillez invisiblement, comme un ouvrier qui travaille aux mines dans les entrailles de la terre . vous faites tout, et le monde ne vous voit pas ; il ne vous attribue rien : moi-même je m'égarois en vous cherchant par de vains efforts bien loin de moi. Je rassemblois dans mon esprit toutes les merveilles de la nature , pour me former quelque image de votre grandeur ; j'allois vous demander à toutes vos créatures ; et je ne songeois pas à vous trouver au fond de mon cœur, où vous ne cessez d'être. Non , mon Dieu , il ne faut point creuser au fond de la terre, il ne faut point passer au-delà des mers , il ne faut point voler jusque dans les cieux, comme disent vos saints oracles ^ , pour vous trouver : vous êtes plus près de nous que nous-mêmes.
0 Dieu si grand et tout familier tout ensemble, si élevé au-dessus des cieux , et si proportionné à la bassesse de sa créature ; si immense et si intimement renfermé dans le fond de mon cœur; si terrible et si aimable; si jaloux et si facile pour ceux qui vous traitent avec la familiarité du pur amour, quand est-ce que vos propres enfans cesseront de vous ignorer ? Qui me donnera une voix assez forte pour reprocher au monde entier son aveuglement, et pour lui annoncer avec autorité tout ce que vous êtes?
Quand on dit aux hommes de vous chercher dans leur propre cœur, c'est leur proposer de
' Deul. XXX. 12. Roui. x. 6.
ET LA PERFIÎCTION CHRÉTIENNE
vous aller chercher plus loin que les tiircs les plus inconnues. Qu'y a-l-il de plus élo:|,'nr , et de plus inconnu , pour la pluparl des liuuinies vains et dissipés, que le l'ouil dr K>ur propre cœur? Savent-ils ce que c'est (jue de rentrer jamais en eux-mêmes? En ont-ils jamais tente le chemin? Peuvent-ils même s'imaginer ce que c'est que ce sanctuaire intérieur, ce tond impénétrable de l'ame où vous voulez être adoré en esprit et en vérité? Ils sont toujours hors d'eux-mêmes, dans les objets de leur ambition ou de leur amusement, lîélas! comment entendroienl-ils les vérités célestes , puisque les vérités même terrestres , comme dit Jé><us- Christ ' , ne peuvent se faire senlir à eux ? Ils ne peuvent concevoir ce que c'est que de rentrer en soi par de sérieuses réflexions : que diroient-ilssi on leur proposoit d'en sortir pour se perdre en Dieu ?
Pour moi, ô mon Créateur, les yeux fermés à tous les objets extérieurs, qui ne sont que vanité et qu'affliction d'esprit', je veux trouver dans le plus secret de mon cœur une intime familiarité avec vous par Jésus votre fils, qui est votre sagesse et votre raison éternelle, devenue enfant , pour rabaisser par son enfance et par la folie de sa croix notre vaine et folle sagesse. C'est là que je veux , quoi qu'il m'en coûte , malgré mes prévoyances et mes réflexions, devenir petit , insensé, encore plus méprisable à mes propres yeux qu'à ceux de tous les faux sages. C'est là que je veux m'enivrer du Saint-Esprit, comme lesapôtres, etconsentir, comme eux, à être le jouet du monde. Mais qui suis-je pour penser ces choses? Ce n'est plus moi , vile et fragile créature, amede boue et de péché; c'est vous, ô Jésus, vérité de Dieu, qui les pensez en moi , et qCii les accomplirez, pour faire mieux triompher votre grâce par un plus indigne instrument.
0 Dieu! on ne vous connoit point; on ne sait qui vous êtes. La lumière luit ou milieu des ténèbres, et les ténèbres ne peuvent la comprendre*. C'est par vous qu'on vit , qu'on respire, qu'on pense, qu'on goûte les plaisirs; et on oublie celui par qui on fait toutes ces choses! On ne voit rien que par \ous, lumière universelle, soleil des âmes, qui luisez encore |)lus clairement que celui des corps; et, ne voyant rien que par vous, on ne vous voit point! C'est vous qui donnez tout : aux astres leur lumière, aux fontaines leurs eaux et leur cours, à la terre ses plantes, aux fiuits leur saveur, aux
' Joan. m. 12. — - IZrtlcs. i. I i. — 3 Joai). i. 5.
fli'urs K'Uls parfums , à luule la nature sa rii liesse et sa beauté; aux hommes la santé, la raison, la \ertu : vous donnez tout; vous faites tout; vous réglez tout. Je ne vois que vous; tout le reste dis|)aroit connue une ombre aux yeu\ de celui qui vous a vu une fois : et le monde ne vous vr)it point ! .Mais hélas! celui qui ne vous voit pdini n'a jamais rien vu et a passé sa vie dans l'illusion d'un songe; il est comme s'il n'étoit pas, plus malheureux encore, car il eût mieux valu pour lui , comme je l'apprends de votre parole , qu'il ne fût jamais né.
l'our moi, mon Dieu, je vous trouve partout : au dedans de moi-même, c'est vous qui faites tout ce que je fais de bon. J'ai senti mille fois que je ne pouvois par moi-môme , ni vaincre mon humeur, ni détruire mes habitudes, ni modérer mon orgueil , ni suivre ma raison , ni C'Xitinuer de vouloir le bien que j'avois une fois voulu. C'est vous qui donnez cette volonté ; c'est vous qui la conservez pure : sans vous je ne suis qu'un roseau agité par le moindre vent. Vous m'avez donné le courage , la droiture , et tous les bons sentimens que j'ai : vous m'avez formé un coeur nouveau qui désire votre justice et qui est altéré de votre vérité éternelle. En me le donnant , vous avez arraché ce cœur du vieil homme, pétri de boue et de corruption, jaloux, vain, ambitieux, inquiet , injuste, ardent pour les plaisirs. Quelque misère qui me reste, hélas ! aurois-je pu jamais espérer de me tourner ainsi vers vous , et de secouer le joug de mes passions tyranniques?
Mais voici la merveille qui efface tout le reste. Quel autre que vous pouvoit m'arracher à moimême , tourner toute ma haine et tout mon mépris contre moi? Ce n'est point moi qui ai fait cet ouvrage; car ce n'est point par soimême qu'on sort de soi : il a donc tallu un soutien étranger sur lequel je pusse m'appuyer hors de mon propre cœur pour en condamner la misère. Il falloit que ce secours fût étranger; car je ne pouvois le trouver en moi , qu'il falloit combattre : mais il falloit aussi qu'il fût intime, pour arracher le wo/ des derniers replis de mon cœur. C'est vous. Seigneur, qui , portant votre lumière ^ans ce fond de mon ame , impénétrable à tout autre, m'y avez montré toute ma laideur. Je sais bien qu'en la voyant je ne l'ai pas changée, et que je suis encore difforme à vos yeux; je sais bien que les miens n'ont pu découvrir toute ma diirormité ; mais du moins j'en vois une jiarlie, et je voudrois découvrir le tout. Je me vois horrible, et je suis en paix; car ]e ne veux ni flatter mes vices, ni
loi
iNSTiur,Tin>s sn; i.a morale
(|iic iiR's \ic't.'Si)U' (Iccduia^onl. Je les vois (loiii', et je [)orte sans nu- trouMoi' cet oi^jirohn'. Je suis pour vous contre moi . o mon Dieu! Il n \ a que vous qui ayez pu me (li\isei' ainsi d'avec nioi-niènie. Voilà ce que \ous ;i\e7, l'ail au dedans, et vous continue/, diaque jdiir de le l'aire. pour ni'oler tous les restes de la \i(> maliLiue d'Adam, et pouraelieverla forinalion de l'iinninie nouveau. C'est cette seconde ciéaliou de riionnne intérieur qui se renouvelle de jour en jour.
Je me laisse, o mou l>ieu , dans vos mains . tournez, retourne/, celle houe, doime/.-lui une forme ; hrise/.-la ensuite; elle est à vous, elle n'a rien à dire : il me sullit qu'elle serve à tous vos desseins , et que rien ne résiste à votre bon j)laisir , pour lequel jt> suis fait. Demandez, oidonnez , défendez : que voulez-vous que je fasse? que voulez-vous que je ne fasse |)as ? Elevé , abaissé , consolé, soulfrant , appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai toujours également , en sacrifiant toute volonté propre à la vôtre : il ne me reste qu'à dire eu tout comme Marie ' : Ou' il me soif fuit selon votre pcn'ole !
Mais pendant que vous faites tout ainsi au dedans , vous n'agissez pas moins au dehors. .le découvre partout , jusque dans les moindres atomes, cette grande main (jui porte le ciel et la terre , et qui semble se jouer en conduisant tout l'univers. L'unique chose qui m'a embarrassé, est de comprendre comment vous laissez tant de maux mêlés avec les biens. Vous ne pouvez faire le mal ; tout ce que vous faites est bon ; d'où vient donc que la face de la terre est couverte de crimes et de misères? Il semble que le mal prévale partout sur le bien. Vous n'avez fait le monde que pour votre gloire, et on est tenté de croire qu'il se tourne à votre déshonneur. Le nombre des médians surpasse inliniment celui des bons , au dedans même de votre Eglise . toute chair a corrompu sa voie; les bons mêmes ne sont bons qu'à demi, et me font jiresque autant gémir que les autres. Tout souffre, tout est dans un état violent; la misère égale la corruption. Que tardez-vous, Seigneur, à séparer les biens'et les maux? Hàtez- \ous ; donnez gloire à votre nom ; apprenez à ceui qui le blasphèment combien il est grand. Vous vous devez à vous-même de rappeler toutes choses à l'ordre. J'entends l'impie qui dit sourdement que vous avez les yeux fermés à tout ce qui se passe ici-bas ^ . Elevez-vous, élevcz-
» Luc. I. 3e
' Efech. vin. 12.
VOUS, Seigneur: louiez aux pieds tous vos enuemis.
Mais, ô uion Dieu, (|ue vosjugemens sont profonds ! vos voies sont plus élevées au-de.ssus des nôtres, que les cieux ne le sont au-dessu.s de la lerre '. Nous sommes impatiens, parce (|ue noire vie entière n'est que comme un moment; au eonlraire, votre longue patience est fondée stu' voire élernilé , devant qui mille ans sont connue le jour d'hier déjà écoulé '. Vous tenez les momens en votre puissance * , et les honuues ne les ronnoisseul pas : ils s'inq)atieuteul; ils se scandalisenl ; ils vous regardeni connue si vous succombiez sons l'ell'orl de l'iniquité ; mais vous riez de leur aveuglement et de leur faux zèle.
Vous me faites entendre qu'il y a deux genres de maux : les uns, que leshonnnes onlfaits, contre votre loi et sans vous, par le mauvais usage de leur liberté; les autres, que vousavez faits " et qui sont des biens véritables, si on les considère par rapport à la punition et à la correction des médians , à laquelle vous les destinez. Le péché est le mal qui vient de l'homme ; la mort , les maladies , les douleurs , la honte et toutes les autres misères, sont des maux que vous tournez en biens , les faisant servir à la réparation du péché. Pour le péché, Seigneur , vous le soufirez, pour laisser l'homme libre et en la main de son conseil , selon le terme de vos Ecritures '\ Mais , sans être auteur du péché, quelles merveilles n'en faites-vous pas pour manifester votre gloire ! Vous vous servez des médians pour corriger les bons, et pour les perfectionner en les humiliant : vous vous servez encore des médians contre eux-mêmes , en les punissant les uns par les autres. Mais, ce qui est touchant et aimable , vous faites servir l'injustice et la persécution des uns à convertir les autres. Combien y a-t-il de personnes qui vivoient dans l'oubli de vos grâces et dans le mépris de votre loi , et que vous avez ramenées à vous en les détachant du monde par les injustices qu'elles y ont souffertes !
Mais j'aperçois, ô mon Dieu, une autre merveille; c'est que vous soulfrez un mélange de bien et de mal jusque dans le ca^ur de ceux qui sont le plus à vous : ces imperfections qui restent dans ces bonnes âmes , servent à les humilier, à les détacher d'elles-mêmes , à leur faire sentir leur impuissance, à les faire recourir plus ardemment à vous, et à leur faire comprendre
1 Is. LV. 9. — MI Pctr. 111. 8. — * Acl. 1.7.—* Ainos. m. 0. — ■** Ecdi. XV. U.
KT I.A F'KUFF.r.TloN f.IlUKTIENNE.
que l'oraison est la sonicc tic Uiuic \ciitaMi' \oilii. 0 (|iiolli' altondaiioo do biens \oiis lire/, des maux que \ous aw/. permis! Vous ne .-oiiffiez donc les maux que pour en tirer de plus irrands biens, el pour faire éilaler voire bonté lnute-j)uissante par l'art avn' U^piel \ous usez de ces maux. Vous arrangez ces maux ?-ni\ant vos desseins. Vous ne faites pas l'initiuili'- de l'homme; mais, étant inca|ial)le de la produire, vous la tournez seulement d'un côté plutôt que d'un autre . selon qu'il vous plaît, pour exécuter vos profonds ccmseils ou de justice <iu de miséricorde.
J'entends la raison humaine qui veut entirr eu-jugement avec vous, qui veut pénétrer votre secret éternel, et qui dit : Dieu n'avoit pas besoin de tirer le bien du mal: il n'avoit tout d'un coup qu'à ne |iermeltre aucun mal , el qu'à rendre tous les honmies bons : il le pouvoit; il n'avoit qu'à faire pour tous les hommes ce qu'il a fait pour quelques-uns, qu'il a enlevés hors d'eux-mêmes par le charme de sa grâce ; pourquoi ne l'a-t-il pas fait?
0 mon Dieu , je le sais par votre parole : ]'ou3 ne haïssez )-ien de ce que vous avez fait * ; vous ne voulez la perte d'aucun * ; vous êtes le Sauveur de tous ' : mais vous l'êtes des uns plus que des autres. Quand vous ju jurerez la ferre, vous serez victorieux dans vos jugemcns ; la créature condanmée ne verra qu'équité dans sa condamnation : vous lui montrerez clairement que vous avez fait pour la culture de votre NÎgne tout ce que vous deviez. Ce n'est point vous qui lui manquez ; c'est elle qui se manque et qui se perl elle-même. Maintenant l'homme ne voit point ce détail , car il ne connoît point son propre cœur ; il ne discerne ni les grâces qui s'oiïrent à lui, ni ses propres senlimens, ni sa résistance intérieure. Dans votre jugement vous le développerez tout entier à ses [•ropres yeux : il se verra; il aura horreur de se voir; il ne pourra s'em[)êchcr de voir dans un éternel désespoir ce que vous aurez fait pour lui, et ce qu'il aura fait contre lui-même.
Voilà ce que Ihomme n'entend point en cette vie : mais, ô mon Dieu, dès qu'il vous connoît , il doit croire cette vérité sans la comprendre. Il ne peut douter que vous ne soyez, NOUS par qui toutes choses sont ; il nu peut douter que \uus ne soyez la bonté souveraine : donc, il ne lui reste qu'à conclure, malgré toutes les ténèbres qui l'enviromuMit-, qu'en faisant grâce aux uns vous faites justice à tous.
Bien pins, \(ius faites grâce même à ceux qui ressentiront élernellement la rigueur de votre justice. Il est vrai tjue vous ne leur faites pas tonjom's d'aussi grandes grâces qu'aux autres; mais enlin vous leur faites d<'s grâces, et des grâces qui les rendront inexcusables quand vous les jugerez, ou ]>liilô|(|iiand ils se jugeront euxmê-mes , et (|ue la vérité imprimée au dedans d'eux-mêmes prononcera leur condamnation.
Il est vrai que vous auriez pu faire davantage pour eux ; il est vrai que vous ne l'avez pas voulu : mais vous avez voulu tout ce qu'il falloit |»oiir n'être point chargé de leur perte ; vous l'avez permise, et vous ne l'avez point faite. S'ils ont été méchans, ce n'est pas que vous ne leur eussiez donné de quoi être bons : ils ne l'ont pas voulu ; vous les avez laissés dans leur liberté. Qui peut se plaindre de ce que vous ne leur avez paylonné une surabondance de grâce? Le maître qui olVre à tous ses serviteurs la juste récompense de leurs travaux, n'est-il pas en droit de faire à quelques-uns un excès de libérable? Ce qu'il dotuie à ceux-là par-dessus la mesure donne-t-il aux autres le moindre fonden)ent de se plaindre de lui. Par là , Seigneur, vous montrez que toutes vos voies, comme dit votre Ecriture ' , sont vérité et jugement. Vous êtes bon à tous , mais bon à divers degrés; et les miséricordes que vous répandez avec une extraordinaire profusion sur les uns, ne sont point une loi rigoureuse que vous vous imposiez pour devoir faire la même largesse à tous les autres.
Tais-toi donc, ô créature ingrate et révoltée ! Toi qui penses dans ce moment aux dons de Dieu , souviens-toi que cette pensée est un don de Dieu même : dans le moment où tu veux nuirnnu'er de la privation de la grâce, c'est la grâce elle-même qui te rend attentive à la vue des dons de Dieu. Loin de murmurer contre l'auteur de tous les biens, hâte-toi de proliter de ceux qu'il te fait dans ce moment : ouvre ton cœur , humilie ton foible esprit , sacritie ta vaine et présomptueuse raison. Vase de boue! celui qui t'a fait est en droit de te briser; et. loin de te briser , le voilà qui craint d'être obligé de le rnmpre : il te menace [»ar miséricorde.
.le veux donc pour toujours, ô mon Dieu, étoulVer dans mon co'ur tous ces raisonncmens qui me tentent de douter de \otre bonté, .le sais (|ue \ous ne p(»uvez jamais être que bon : je sais que vous a\ez fait votre ouvrage semblable à
' Sap. XI. 25. — ' M P'tr. m. 9. — ' I Tim. i\. «0.
• Ps, XXI. 1", '1 ex. 7.
INSTra'CTIONS SLT» LA MORALE
vous, droit, juste et bon comme vous l'ctcs . mais vous n'avez pas '.oulu lui nier le clioix du bien et du maL Vous lui oflVez le bien , c'est assez; j'en suis sûr, sua» savoir invcisémeiil par quels moyens : mais l'idée immuable et infaillible que j'ai de vous ne me permet pas d'en douter ; je ne saurois avoir de raison aussi forte pour vous croire en demeure à l'éirard d'aucun homme, dont je ne connois point riiitérieur, et dont l'intérieur est inconnu à lui-même , que j en ai d'inébranlables pour massurer que vous ne condanmcrez aucun homme dans votre juj^ement , sans le rendre inexcusable à ses propres yeux. En ^oilà assez pour me mettre en paix : après cela , si je jiéris, c'est que je me perdrai moi-même: c'est que je résisterai, connue les Juifs, au Saint-Esprit, qui est la grâce intérieure.
0 Père des miséricordes ! je ne pense plus à philosopher sur la grâce, mais à m'abandonner à elle en silence. Elle fait tout dans l'homme ; mais elle fait tout avec lui et par lui : c'est donc a\ec elle qu'il faut que j'agisse et que je m'abstienne, que je soull're, que j'attende, que je résiste, que je croie, que j'espère, que j'aime, suivant toutes ses impressions. Elle fera tout en moi: je ferai tout par elle : c'est elle qui ment le cœur ; mais enfin le cœur est mù , et vous ne sauvez point l'homme sans faire agir l'homme. C'est donc à moi à travailler , sans perdre un moment, pour ne retarder point la grâce qui me pousse sans cesse. Tout le bien vient d'elle; tout le mal vient de moi. Quand je fais bien , c'est elle qui m'anime ; quand je fais mal , c'est que je lui résiste. A Dieu ne plaise que j'en veuille savoir davantage ! tout le resie ne serviroit qu'à nourrir en moi une curiosité pi'ésomptueuse. 0 mon Dieu , tenezmoi toujours au rang de ces petits à qui vous révélez vos mystères , pendant que vous les cachez aux sages et aux prudens du siècle.
Maintenant, ô grand Dieu , je ne m'arrête plus à cette diftîcullé qui a souvent frappé mon esprit : D'où vient que Dieu si bon a fait tant d'honmies qu'il laisse perdie? d'où vient qu'il a fait naître et mourir son propre Fils, en sorte que sa naissance et sa mort sont utiles à un si petit nombre d'hommes? Je comprends, ôEtre tout-puissant . que tout ce que vous faites ne vous coûte rien. Les choses que nous admirons et qui nous surpassent le plus vous sont aussi faciles et aussi familières que celles que nous admirons moins à force d'y être accoutumés. Vous n'avez pas besoin de proportionner le fruit de votre travail an travail que l'ouvrage
vous coule; parce que nul ouvrage ne vous coûte jamais niolfort ni travail, et que l'unique fruit que vous pouvez tirer de tous vos ouvrages est raccomjilisscmcut de votre bon plaisir. Vous Ji'avez besoin de rien; il n'y a rien que vous puissiez acquérir : vous portez tout au dedans de vous-même; ce que vous faites au deliors n'y .sjoute rien ni pour votre bonheur ni [xiur votre gloire. Votre gloire ne seroit donc pas ijioindre quand même aucun homme ne recevroit le fruit de la mort, du Sauveur. Vous auriez pu le faire naître pour un seul prédestiné; un seul eût suffi, si vous n'en eussiez voulu qu'un seul ; car tout ce que vous faites, vous le faites non pour le besoin que vous av.ez des choses, ou pour leur mérite à votre égard, njais pour accomplir votre volonté toute gratuite, qui n'a nulle autre règle qu'elle-même et votre bon plaisir. Au reste, si tant d'hommes périssent, quoique lavés dans le sang de votre Fils , c'est , encore ime fois, que vous les laissez dans l'usage de leur liberté : vous trouvez votre gloire en eux par votre justice, comme vous la trouvez dans les bons par votre miséricorde ; vous ne punissez les méchans qu'à cause qu'ils sont méchans malgré vous, quoiqu'ils aient eu de quoi être bons: et vous ne couronnez les bons qu'à cause qu'ils sont devenus tels par votre grâce : ainsi je vois qu'en vous tout est justice et bonté.
Pour tous les maux extérieurs, j'ai déjà remarqué , ô Sagesse éternelle , ce qui fait que vous les soutfrez. Votre providence en tire les plus grands biens. Les hommes foibles et ignorans de vos voies en sont scandalisés; ils gémissent pour vous , comme si votre cause éloit abandonnée. Peu s'en faut qu'ils ne croient que vous succombez, et que l'impiété triomphe de vous : ils sont tentés de croire que vous ne voyez pas ce qui se passe, ou que vous y êtes insensible. Mais qu'ils attendent encore un peu, ces hommes aveugles et impatiens. L'impie qui triomphe ne triomphe guère; il se flétrit comme l'herbe des champs ' , qui fleurit le matin , et qui le soir est foulée aux pieds : la mort ramène tout à l'ordre. Rien ne vous presse pour accabler vos ennemis . vous êtes patient , comme dit saint Augustin , parce que vous êtes éternel; vous êtes sûr du coup qui les écrasera; vous tenez long-temps votre bras levé , parce que vous êtes père, que vous ne frappez qu'à regret, à l'extrémité, et que vous n'ignorez point la pesanteur de votre bras. Que les hom-
1 Ps x\\vi. 2.
KT I.A PERFFCTIn.N CHHKTIKNNR.
mes impatiens se scandalisent donc ; itouinini, je reganlo les siècles coninie une niiiuite ; car je sais que les siècles sonlnmins (juiine niinnlo devant \ous. Celte snile de siècles, qnon nomme la dnrée du inonde, n'est qu'une décoration qui va disparoiire , qu'une ligure qui passe et qui s'évanouit. Encore un peu, o homme qui ne voyez rien: encore un peu , et vous \ errez ce que Dieu prépare : vous le \errcz lui-même tenant sous ses pieds tous ses ennemis. (Juoi , vous trouvez cette horrible attente trop éloignée ! Hélas ! elle n'est que trop prochaine pour tant de malheureux. Alors les biciisel les maux seront séparés à jamais; et ce sera, comme dit l'Ecriture ' , le temps de chaque chose.
Cependant tout ce qui nous arrive, c'est Dieu qui le fait , et qui le l'ait alin qu'il tourne à bien pour nous. Nous verrons à sa lumière , dans i'élernité , que ce que nous désirions nous eût été funeste , et que ce que nous voulions éviter étoit essentiel à notre bonheur.
0 biens trompeurs, je ne vous nommerai jamais biens, puisque vous ne serviez qu'à me rendre méchant et malheureux! 0 croix dont Dieu me char^'e, et dont la nature lâche se croit accablée, vous que le monde aveugle appelle des maux, vous ne serez jamais des maux pour moi ! Plutôt ne parler jamais, que de parler ce langage maudit des enfans du siècle ! Vous êtes mes vrais biens : c'est vous qui m'humiliez, quimedétachez, qui me faites sentir ma misère, et la vanité de tout ce que je voulois aimer icibas. Béni soyez-vous à jamais, ô Dieu de vérité, qui m'avez attaché à la croix avec votre Fils , pour me rendre senddable à l'objet éternel de vos complaisances !
Qu'on ne me dise point que Dieu n'observe pas de si près ce qui se passe parmi les hommes. 0 aveugles, qui parlez ainsi , vous ne savez pas même ce que c'est que Dieu! Comme tout ce qui est n'est que par la communication de son être infini , tout ce (|ui a de linlelligence ne l'a que par un écoulement de sa laison souveraine, et tout ce qui agit n'agit que par l'impression de sa suprême activité. C'est lui qui fait tout en tout ; c'est lui qui, dans chaque moment de notre vie , est la respiration de notie cour, le mou\ementde uns membr< s. la lumière de nos yeux, lintelligence de notre esprit, lame de notre ame : tout ce qui est en nous, vie , actions, pensée, volonté, se fait par l'actuelle injpresssion de cette puissance et de cette vie, de cette pensée et de cette volonté éternelle.
('.oninii'ii! doui- , ô mon Dieu, pourricz-vous igiiorerennousce(jue vous y faites vous-même? Coiiunenl poiirrie/.-\ous être indillcrent sur les maux i|iii ne se conunettent(|u'en vous résistant intérieurement, et sm- les biens que nous ne faisons qu'autant que \ous prenez plaisir à les faire vous-même en nous? Cette attention ne vous coûte rien : si vous cessiez de l'avoir, tout périroil; il n'y auroil plus de Créature qui pùl ni \uuloir, ni |)enser, ni exister. U condiien s'en faut-il que les hommes ne connoissent leur impuissance et leur néant , votre puissance et votre action sans bornes, quand ils s'imaginent }ue vous seriez fatigué d'être attentif et opérant en tant d'endroits! Le feu brv'de [lartout on il est; il faudroil l'éteindre et l'anéantir pour le faire cesser de brûler, tant il est actif et dévorant par sa nature : ainsi en Dieu tout est action , vie et mouvement; c'est un feu consumant \ comme il le dit lui-même : partout où il est il fait tout; et, comme il est partout, il fait toutes choses dans tous le* lieux. Il fait, comme nous l'avons vu , une création perpétuelle et sans cesse renouvelée pour tous les corps : il ne crée pas inoius à cha(|ue instant toutes les créature libres et intelligentes; c'est lui qui leur donne la laison , la volonté, la bonne volonté, et les divers degrés de volonté conforme à la sienne ; car il donne, comme dit saint Paul ' , le vouloir et le faire.
Voilà donc ce que vous êtes, ô mon Dieu, ou du moins ce que vous faites dans vos ouvrages; car nul ne peut approcher de cette source de gloire qui éblouit nos yeux , pour comprendre tout ce que vous êtes en vous-même. Mais enfin je conçois clairement que vous faites tout , et que vous vous servez même des maux et des imperfections des créatures pour faire les biens que vous avez résolus. Vous vous cachez sous l'importun pour importuner le tidèle impatient et jaloux de sa liberté dans ses occupations, et qui, par con?é{[uent , a besoin d'être importuné, poiu' UKJurir an plaisir d'être libre et arrangé dans ses bonnes oeuvres. C'est vous, mon Dieu , qui vous servez des langues médisantes pour déchirer la réputation des innocens, qui ont besoin d'ajouter à leur innocence le sacritice de leur réputation qui leur étoit tro[) chère. C'est vous qui , parles mauvais offices et les subtilités malignes des envieux, renversez la fortune et la prospérité de vos serviteurs qui tiennent encore à cette vaine prospérité. C'est vous (jui précipitez dans le tombeau les per-
' Ecdci. III. 17.
> Ucbr. XII. 29. — ' Pliilip. II. «3.
ins
INSTRUCTIONS se 15 I.A MORALE
sonnes à qui la \io csl un (lan|j:fi' (-(Uiliinu'l , v[ la i))orl une ^Màce (|ui les met en sùrelé. C'est vous qui faites de la mort do ecs personnes un remède , très-amer à la véiité , mais Irès-siiliitairejiour eeu.\ (jui lenoicnt à ces persoimes [unune amitié trop vive et trop tendre. Ainsi le même coup qui enlève l'un pour le sauver, délaclie l'autre . et le prépare à sa moi't parcelle des personnes (pii lui étoieut les plus chères. ^ ous répandez ainsi miséi'icordieusement . o mon Dieu, de l'amertiinie sur tout ce ipii n'est l»oint vous , a(in que nuire cd-nr , formé pour vous aimer tl pour vivre de votre amour, soit comme conti'jtiut de rexenii'à vous, senlaul (pie tout appui lui mancpie dans le reste.
(Vest , mon Hieu , que vous êtes tout amour, et par conséquent tout jalousie. O Dieu jaloux! (car c'est ainsi qne vous vous noumiez vousinème*). un conir parlatzé vous irrite; un connégaré vous fait conqiassion. Vous êtes infini en tout ; inlini en amour, conmie on sagesse et en puissance. Vous aimez en Dieu ; quand vous aimez , vous remuez le ciel et la terre pour sauver ce qui vous est cher. Vous vous faites homme, enfant, le dernier des hommes, rassasié d'opprobres, mourant dans l'infamie et dans les douleurs de la croix ; ce n'est pas trop pour l'amour qui aime inliniment. Un amour fini et une sagesse bornée ne peuvent le comprendre. Mais comment le Uni pourroît-il comprendre l'infini? il n'a ni des yeux pour le voir, ni un co'ur proportionné pour le sentir : le conir bas et resserre de l'homme, sa vaine sagesse en sont scandalisés , et méconnoissent Dieu dans cet excès d'amour. Pour moi , je le reconnois à ce caractère d'infini : c'est cet amour qui fait tout, même les maux que nous soufl'rons : c'est par ces maux qu'il nous prépare les vrais biens.
Mais quand rendrons - nous amour pour amour? Quand chercherons-nous celui qui nous cherche , et qui nous porte entre ses bras? C'est dans son sein tendre et paternel que nous l'oublions; c'est par la douceur de ses dons que nous cessons de penser à lui : ce qu'il nous donne à tout moment , au lieu de nous attendrir, nous amuse. Il est la source de tous les plaisirs; les créatures n'en sont que les canaux grossiers : le canal nous fait compter pour rien la source. Cet amour immense nous poursuit en tout , et nous ne cessons d'échapper à ses [)onrsuites. Il est partout, et nous ne le voyons en aucun endroit. Nous croyons être seul quand nous n'avons que lui : il fait tout, et nous ne comptons sur lui
' Exod. xx. -. XXXIV. M.
vu rien : nous ci'oyons tout désespéré dans les alVaires , (piand nous n'avons [)lus d'autre lessource (pie celle de sa providence; connue si lainniir infiui et (oui-puissant ne pouvoit rien! (I égariMueul iuonslrueux! ô renversement de tout riiomnie! Non, je ne veux plus parler; la créature égarée irrite ce qui Jioiis reste de raison ; on ne [leul la souIVrir.
O amour, vous la souiVrez pourtant; vous l'alleiidez avec une patience sans lin; et vous paroissez même , [»ar votre excès de patience , llatter ses ingratitudes! Ceux mêmes qui désirent vous aimer ne vous aiment que pour eux , pour leur consolation ou pour leur sûreté. Où sonl-ils ceux (jui vous aiment pour vous seul ? Où sont-ils ceux qui vous aiment parce qu'ils ne sont faits que pour vous aimer? où sont-ils? Je ne les vois poinl. Y en a-t-il sur la terre? S'il n'y en a point , faites-en. A quoi sert le monde entier si on ne vous aime, mais si on ne v(nis aime pour se j)erdre en vous? C/est ce que vous avez voulu en produisant hors de vous ce qui n'est pas vous-même. Vous avez voulu faire des êtres qui, tenant tout de vous, se rapportassent uniquement à vous.
( > mon Dieu ! o amour ! aimez vous-même en moi; par là vous serez aimé suivant que vous êtes aimable. Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous, comme une lampe brûle sans cesse devant vos autels. Je ne suis point })Our moi ; il n'y a que vous qui êtes pour vousmême : rien pour moi, tout pour vous; ce n'est pas trop. Je suis jaloux de moi pour vous contre moi-même. Plutôt périr que de sontîrir que l'amour qui doit tendre à vous retourne jamais sur moi ! Aimez , ô amour ! aimez dans votre foiblc créature , aimez votre souveraine beauté. 0 beauté! ô bonté infinie! ô amour infini! brûlez, consumez, transportez, anéantissez mon cœui"; faites-en l'holocauste parfait.
Je ne m'étonne point que les hommes ne vous connoissent pas; plus je vous connois, plus je vous trouve incompréhensible , et trop éloigné de leurs frivoles pensées pour pouvoir être connu dans votre nature infinie. Ce qui fait l'imperfection des hommes fait votre perfection souveraine. Vous ne choisissez jamais personne pour le bien que vous y trouvez ; car vous ne trouvez en chaque chose que le bien que vous y avez mis vous-même. Vous ne choisissez pas les honnncs, parce qu'ils sont bons; mais ils deviennent bons, parce que vous les avez choisis. Vous êtes si grand que vous n'avez besoin d'aucune raison pour vous déterminer : votre bon plaisir est la raison souveraine; vous faites tout
KT I.A IM-.Ill-KCTIoN ( .llUKTn-:NNK.
pour votre ploiro . vous rapporloz finil à \oiis soiil. ^(t||s èlts jaloux tl'uiu' jaldusio iiiiplaral'Ii'. qui Ut' jieul soiilVrir la nioiudre ivscrxc «1 iMi CM'ur que vous voulez loul eutier |>our vous. Vous, (jui (lélendcz la vcn^jeauce, vdus vous la réservez, el vous |nuiissez éleruellciiieul. Vous uiéuatrez avec une coutlosçenilanct' ol uue patit'iKe iuerovaMe les amos làrlies qui viveul parla^'ées eutre vous el le uionde; peuilanl (|iie vous poussez à bout les aines généreuses qui se donnent à vous jusqu'à ne se ionij)ter plus pour rien elles- mêmes. Votre amour est tyrannique: il ne dit jamais : ('/est assez: plus on lui donne, [dus il demande. Il l'ail même à lame liilèle une espèce de trahisou : d'abord il l'attire par ses douceurs; puis il lui devient rigoureux : et enlin il se cache pour lui domier le coup de la mort, en lui ôlant tout appui a|)ercu. () Dieu iticompréliensiltle. je vous adore! Vous m'avez lait uuiquemenl pour vous; je suis à vous, et point à moi.
ï-lK LE PIR AMOIH : SA POSSIBILITK , SES MOm'S.
Dn:i a fait toutes c/tuses pour lui-)nèine , comme dit l'Ecriture'; il se dijit à lui-même tout ce (pi'il fait; el en cela il ne peut jamais rien relàclier de ses droits. La créature intelligente et libre n'est pas moins à lui que la créature ^ans intelligence et sans liberté. Il ra|>porte essentiellement et totalement à lui S(;ul tout ce qui est dans la créature sans intelligence, et il veut que la créalnre intelligente se rapporte de même toute entière el sans réser\e à lui seul. Il est \ rai (ju'il \eut notre bonheur ; mais notre bordii'ur n'est ni la lin princi|)ale de son ouvrage. ni une lin égale à celle de sa gloire. C'est [)0Ui' sa gloire même qu'il veut notre bonheur : notre bouhenr n'est qu'une fin subaltei-ne , qu'il rapporte à la lin dernière el essentielle, qui est sa gloire. Il est lui-même sa lin unique et essentielle eu toutes choses.
Pour entrer dans cette lin essentielle de notre création , il faut jtrélérer Dieu ù nous : et ne vouloir plus notre béatitude que pour sa gloire ; autreiuent nous renverserions sou ordre. Ce n'est pas l'iulérèt pmpre de notre béalitude (jui doit nous l'aire désirer sa gloire . c'est au coii- Iraire le désir de sa ^doiic qui doit nous l'aii'e
' Prov. wii. 4.
désirer notre béatitu(\e . couune une chose qu'il lui a plu de rap[»orter à sa gloire. Il esl vrai que toutes les âmes justes ne sont |)as capables de celle |irél'érence si explicite de Dieu à elles : mais la |»rérérence inqilicile e^l au moins nécessaire : et l'explicite, qui est la plus iiarl'aite, ne c(iu\ieMl ipiaux âmes à (|ui Dieu douue la lumière et la force de le |)rélérer tellement à elles, qu'elles ue \cideut plus leur béatitude que pour sa gloire.
Ce qui lait (|ue les honnucs ont lanl de répugnance il eutendre cette vérité, et que celte parole leur est si dure . c'est qu'ils s'aiment et veulent s'aimer par intérêt pro[)re. Ils comprennent eu général et superliciellemcnt qu'il Tant aimer Dieu [dus que toutes les créatures ; mais ils n'entendent poiut ce que vent dire aimer Dieu plus (jue soi-même, et ne s'aimer plus soi-même (jue pour lui. Ils |)rononcenl ces grandes |)aroles sans peine, parce qu'ils le font sans en pénélrei- toute la force; mais ils frémissent dès qu'on leur explique qu'il faut préférer Dieu et sa gloire à nous et à notre béatitude , en sorte que nous aimions sa gloire plus que noire béatitude , et que nous ra])portions sincèrement l'une à l'autre, couune latin subalterne à la principale.
Il seroit étonnant que les hommes eussent tant de peine à entendre une règle si claire , si juste , si essentielle à la créalnre : mais, depuis que l'homme s'est arrètr en lui-uième , comme parle saint Angustiu, il ne voit plus rien que dans ces bornes étroites de l'amour-propre où il s'est renfermé : il perd de vue à lout moment qu'il est créature, qu'il ne se doit rien , puis- (ju'il n'est pas lui-même à lui-même, et qu'il se doit sans réserve au bon plaisir de celui par qui seul il esl. Dites-lui celle vérité accablante, il n'ose la nier; mais elle lui échappe, et il veut toujours insensiblement revenir à compter avec Dieu j)our y trouver son intérêt.
On allègue (pie Dieu nous a douné une incliiKilion naturelle p(tur la béatitude , (pu est luimême. \\n cela il peut avoir voulu faciliter notre union avec lui . el avoir mis en nous une penle pour notre bonheur, connue il en a mis une pour les alimeus dont nous avons besoiu |)our vixre ; mais il faut soigueusemenl distinguer la déleclaliou (pie Dieu a mise eu nous à la vue de lui-mêiue, (pii est notre Ix'-atitude, d'avec la pente violente que la révolte du premier homme a mis(; dans nos co'urs pour nous faire iXMilre lie nous-mêmes, et pour faij-e dépendre noire amour [lour Dieu de la biMlilude (pie nous chcrchuus dans cet amour. D'ailleurs, ce n'est d'au-
INSTRUCTIONS SI'H LA MOUALE
cime inclination nalurolle, nôcossaire cl indôlibérée , qu'il s'ai;it ici. Pout-on craindre que los lioniines tombent dans rillusion en se dispensant de ce qui est nécessaire e( indélibéiv? Ces désirs indélibéiés, qui sont moins des désirs que des inclinalions nécessaires, ne peuvent non plus manquer dans les lionunes (jne la pesanteur dans les pierres. Il n'est (juestion qu(> de nos actes volontaires et délibérés, que nous pouvons l'aire ou ne faire pas. A l'égard de ces actes libres. le motif de notie propre béatitude n'est pas défendu : Dieu veut bien nous faire ti'ouver notre propre intérêt dans notre union avec lui ; mais il faut que ce motif ne soit que le moindre, et le moins voulu par la créature : il faut vouloir la gloire de Dieu plus que notre béatitude : il ne faut vouloir celte béalilude que pour la rapporter à sa irloire . comme la cliose qu'on veut le moins à celle qu'on veut le plus. Il faut que notre intérêt nous toucbe incomparablement moins que sa gloire. Voilà ce que la créature , atlacbée à elle-même depuis le pécbé . a iant de peine à comprendre. Voilà une vérité qui est dans l'essence même de la créature, qui devroit soumettre tous les cœurs, el qui les scandalise néanmoins quand on l'approfondit. Mais qu'on se fasse justice, et qu'on la fasse à Dieu. Nous sommes-nous faits nous-mêmes?
Sommes-nous à Dieu ou à nous? Nous a-t-il faits pour nous ou pour lui ? A qui nous devonsnous? Est-ce pour notre béatitude propre ou pour sa gloire que Dieu nous a créés? Si c'est pour sa gloire , il faut donc nous conformer à l'ordre essentiel de notre création ; il faut vouloir sa gloire plus que notre béatitude , en sorte que nous rapportions toute notre béatitude à sa propre gloire.
Il n'est donc pas question d'une inclination naturelle et indélibérée de l'homme pour la béatitude. Combien y a-t-il de pentes ou inclinations naturelles dans les bommes, qu'ils ne peuvent jamais ni détruire ni diminuer, et qu'ils ne suivent pourtant pas toujours! Par exemple, l'inclination de conserver notre vie est une des plus fortes et des plus naturelles; celle qu'on a pour être heureux ne peut être plus invincible que celle qu'on a pour être. La béatitude n'est que le mieux être , comme parle saint Augustin, L'inclination pour être heureux n'est donc qu'une suite de l'inclination qu'on a pour conserver sou être et sa vie. Cependant on peut ne pas suivre cette pente dans les actes délibérés. Combien de Grecs et de Romains se sont-ils dévoués librement à une mort certaine? Combien en voyons-nous qui se la sont donnée
eux-mêmes, malgré celle inclinalion violente du fond de la natiu'e?
Encore une fois, il ne s'agit que de nos actes libres d'amour de Dieu , et des motifs qui peuvent y entrer pour la béatitude. Nous venons de Miir (jue le molif de notre intérêt propre pour la béalilude n'est permis qu'autant qu'il est le moins voulu par nous, et qu'il n'est voulu que par i-appori au motif principal , qu'il faut vouloir d'une \olonlé dominante, je veux dire la gloiie de Dieu. Il n'est plus question que de comparer deux divei'ses manières de j)référer ainsi Dieu à nous : la première est de l'aimer tout ensemble et connue parfait en lui-même et comme béatifiant pour nous ; en sorte que le molif de notre liéalitmle, quoi([ue moins fort, soutienne néanmoins l'amour que nous avons l»)ur la [)erfection divine, et que nous .limerions un peu moins Dieu s'il n'étoit pas béatiliant pour nous. La seconde manière est d'aimer Dieu, qu'on connoît béatifiant pour nous, et duquel on \eut recevoir la béalilude parce qu'il l'a promise, mais de ne l'aimer point parle motif du propre intérêt de cette béatitude qu'on en attend , et de l'aimer uniquement pour luimême à cause de sa perfection; en sorle qu'on l'aimeroit autant, quand même (par supposition impossible) il ne voudroit jamais être béatifiant pour nous. Il est manifeste que le dernier de ces deux amours, qui est le désintéressé, accomplit plus parfaitement le rapport total et unique de la créature à sa fin, qu'il ne laisse rien à la créature, qu'il donne tout à Dieu seul, et par conséquent qu'il est [dus parfait que cet autre amour mélangé de noire intérêt avec celui de Dieu.
Ce n'est pas que l'homme qui aime sans intérêt n'aime la récompense ; il l'aime en tant qu'elle est Dieu même , et non en tant qu'elle est son intérêt propre ; il la veut parce que Dieu veut qu'il la veuille : c'est l'ordre, et non pas son intérêt qu'il y cherche : il s'aime, mais il ne s'aime que pour l'amour de Dieu, comme un étranger, et pour aimer ce que Dieu a fait.
Ce qui est évident , c'est que Dieu , infiniment parfait en lui-même , ne suffit pas pour soutenir l'amour de celui qui a besoin d'être animé par le motif de sa propre béatitude , qu'il trouve en Dieu. L'autre n'a pas besoin do ce motif: il ne lui faut, pour aimer ce qui est parfait en soi, qu'en connoître la perfection. Celui qui a besoin du motif de sa béatitude n'est si attaché à ce motif , qu'à cause qu'il sent que son amour seroit moins fort si on lui ôloit cet appui. Le malade qui ne peut marcher sau»
RT I.A IM-.UFEnTION T.URl'TIRNNR.
bâton no peut consentir qu'on lui (Mo ; il sent s.i toibicsso . il craint dt' totnlicr, et il a raison; mais il ne doit pas se scandaliser de voir un liomme sain et vigoureux qui n'a pas besoin du uK^nie soutien. L'iiomuie sain marche plus lii>remenl sans bâton : mais il ne ibtit jamais mk'-jiriser celui qui ne peut s'et) passer, nueriiouime cpii a encoie besoin d'ajouter le motif de sa propre béatitude à celui de la suprême perfection de Dieu pour l'aimer , reconnoisse humblement qu'il y a dans les trésors de la crrAce de Dieu une perfection au-dessus de la sienne , et qu'il remle gloire ;\ l>ieu sur les dons qui sont en autrui , sans en être jaloux ; (pi'en même temps celui qui est attiré à aimer sans intérêt suive cet attrait : mais qu'il ne juge ni lui ni les autres; qu'il ne s'attribue rien; qu'il soit piêt à croire qu'il n'est pas dans l'état où il paroit être ; ([u'il soit docile, soiunis, déliant de luimême, etétlitiéde tout ce qu'il voit de vertueux dans son prochain qui a encore besoin d'un amour mélangé d'intérêt propre. Mais enfin l'amour sans aucun motif d'intérêt propre pour la béatitude est manifestement plus parfait que celui qui est mélangé de ce motif d'intérêt propre.
Si quelqu'un s'imagine que cet amour parfait est impossible et chimérique , et que c'est une vaine subtilité qui peut devenir une source d'illusion, je n'ai que deux mots à lui répondre: Rien n'est impossible à Dieu ; il se nomme luimême le Dieu jaloux : il ne nous tient dans le pèlerinage de cette vie que poumons conduire à la perfection. Traiter cet amour de subtilité chimérique et dangereuse , c'est accuser témérairement d'illusion les plus grands saints de tous les siècles , qui ont admis cet amour , et qui en ont fait le plus haut degré de la vie spirituelle.
Mais si mon lecteur refuse encore de reconnoître la perfection de cet amour, je le conjui'e de me répondre exactement sur les questions que je vais lui faire. La vie éternelle n'csl-elle pas une pure grâce, et le comble de toutes les grâces? S"esl-il pas de foi que le royaume du ciel ne nous est dii que sur la promesse purement gratuite et sur l'application également gratuite des mérites de Jésus-Christ? Le bienfait ne sauroit être moins gratuit cpie la promesse sur laquelle il est fondé : c'est ce que nous ne cessons de dire tous les jours à nos frères errans ; nous nous justifions vers eux sur le terme de mérite, dont l'Eglise se sert, en protestant que tous nos mérites ne sont point fondés sur un droit rigoureux, mais seulement
sur une promesse faite par pure miséricorde. Ainsi la vie éternelle, qui est la fin du décret de Dieu, est ce (pi'il y a de plus gratuit ; toutes les autres grâces sont données par rapport à celle-là. Celte grâce , qui renferme tontes les autres, n'est fi>ndée sur aucun litre que sur la promesse purement gratuite , et suivie de l'application aussi gratuite des mérites de Jésus- Christ. La promesse elle-même, qui est le fondement de tout, n'est appuyée que sur la pure miséricorde de Dieu, sur son bon plaisir et sur le bon j)iopos de sa volonté. Dans cet ordre des grâces, tout se réduit évidiMumenl à une volonté souverainement fibre et gratuite.
Ces principes indubitables étant posés, je fais une supposition. Je suppose que Dieu voulût anéantir mon ame au moment où elle se détachera de mon corps. Celle supposition n'est impossible qu'à cause de la promesse purement gratuite. Dieu auroit donc pu excepter mon ame eu particulier de sa promesse générale pour les autres. Qui osera nier que Dieu n'eut pu anéantir mon ame, suivant ma supposition? La créature , qui n'est poiiit par soi, n'est qu'autant que la volonté arbitraire du Créateur la fait exister : afin qu'elle ne tombe pas dans son néant, il faut que le Créateur renouvelle sans cesse le bienfait de sa création, en la conservant par la même puissance qui l'a créée. Je suppose donc une chose très-possible , puisque je ne suppose qu'une simple exception à une règle puiement gratuite et arbitraire. Je suppose que Dieu, qui rend toutes les autres âmes immortelles, finira la durée de la mienne au moment de ma mort : je suppose encore que Dieu m'a révélé son dessein. Personne n'oseroit dire que Dieu ne le peut.
Ces suppositions lrès-[)0ssibles étant admises, il n'y a plus de promesse, ni de récompense, ni de béatitude, ni d'espérance de la vie future pour moi. Je ne puis plus espérer ni de posséder Dieu , ni de voir sa face , ni de l'aimer éternellement , ni d'çtre aimé de lui au-delà de cette vie. Je suppose que je vais mourir ; il ne me reste plus qu'un seul moment à vivre, qui doit être suivi d'une extinction entière et éternelle. Ce moment, à (pioi l'emploierai-je ? je conjure mon lecteur de me répondre dans la plus exacte précision. Dans ce dernier instant, me dispenserai-je d'aimer Dieu, faute de pouvoir le regarder comme une récompense ? Renoncerai-je à lui dès qu'il ne sera plus béatifiant pour moi? .\baudonnerai-je la lin essentielle de ma création ? Dieu , en m'excluaut de la bienheureuse éternité, qu'il ne me devoit pas,
INSTRUCTIONS SUR LA MORALE
a-l-il pu se ili'pouilloi- de le cju'il se cloil esseuticlloiiiont à lui-iuèiue ? A-l-il cessé de faire son ouvrage [)om- sa pure j2;loire? A-t-il perdu le droit de créateur en me créant ? M a-t-il dispensé des devoirs de la créature, qui (It)il essentiellement tout ce qu'elle est à celui par qui seul elle est? N'est-il pas é\idenl que dans ectte supposilitMi très-p()ssil>le je ditis aimer Dii-u uniquement pour lui-même, sans allendre aucune récompense de mon autour, et avec nue exclusion certaine de toute béatitude, en sorte que ce dernier instant de ma vie, qui sera suivi d'un anéantissement éternel , doit être néceswairemeut renqili [tar un acte d'amour pur et |ik-inement désintéressé ?
Mais si celui à qui Dieu ue doimc rien pour l'éternité doit tant à Dieu , qu'est-ce que lui doit celui à qui il se donne tout entier luimême sans lin ? Je vais être anéanti tout à l'heure ; jamais je ne verrai Dieu ; il me refuse son rovaume qu'il donne aux autres; il ne veut ni m' aimer ni être aimé de moi éternellement : je suis obligé néanmoins, en expirant, de l'aimer encore de tout mon cœur et de toutes mes forces; si j'y manque, je suis un monstre et une créature dénaturée. Et vous, mon lecteur, à qui Dieu prépare, sans vous le devoir, la possession éternelle de lui-même, craindrezvous comme un raffinement chimérique cet amour dont je dois vous donner l'exemple ? Aimerez- vous Dieu moins que moi, parce qu'il vous aime davantage? La récompense ne servira-t-elle qu'à vous rendre intéressé dans votre amour? Si Dieu vous aimoit moins qu'il ne vous aime, il faudroit que vous l'aimassiez sans aucun motif d'intérêt. Est-ce donc là le fruit des promesses et du sang de Jésus-Christ, que d'éloigner les hommes d'un amour généreux et sans intérêt pour Dieu? A cause qu'il vous ofire la pleine béatitude en lui-même, ne l'aimerez-vons qu'autant que vous serez soutenu par cet intérêt infmi? Le royaume du ciel qui vous est offert , pendant^ que j'ensuis exclus, vous est-il un bon titre pour ne vouloir point aimer Dieu sans y chercher le motif de votre propre gloire et de votre propre félicité ? • Ne dites pasque cette félicité est Dieu même. Dieu pourroit, s'il le vouloit , n'être pas plus héatifiant pour vous que pour moi. 11 faut que je l'aime, quoiqu'il ne le soit point pour moi ; pourquoi faut-il que vous ne puissiez vous résoudre à l'aimer , sans être soutenu par ce motif, qu'il est béatitiant pour vous? Pourquoi frémissez-vous au seul nom d'un amour qui ne donne plus ce soutien d'intérêt.
Si la béatitude éternelle nous étoit due de plein droit, et (jue Dieu, en créant les hommes, fût à leur égard un débiteur forcé pour la vie éUMikHc, ou pouridit nier ma supposition. Mais ou ne pourroit la nier sans une impiété manil'esle . la plus grande des grâces, qui est la vie éternelle, ne seroit plus grâce : la récompense nous seroit due iiidépendannnent de la promesse : Dieu de\roil l'existence éternelle -et la félitilé à sa créature ; il ne pourroit plusse passer d'elle ; elle deviendroit un être nécescairc. Celte doctrine est monstrueuse. D'un autre coté, ma supposition met en évidence les droits de Dieu, et fait voir des cas possibles, où l'amour sans intérêt seroit nécessaii'c. S'il ne l'est jtas dans les cas de l'ordre établi par la promesse gratuite, c'est que Dieu ne nous juge pas dignes de ces grandes épreuves, c'est qu'il se contente d'une préférence implicite de lui et de sa gloire à novis et à notre béatitude, qui est connue le germe du pur amour dans les cu'urs de tous les justes. Mais enfin ma supposition , en comparant l'homme prêt à être anéanti avec celui qui a reçu la promesse de la vie éternelle , fait sentir combien l'amour mélangé d'intérêt est au-dessous du désintéressé .
Témoignages des Païens.
Mais en attendant que les Chrétiens soient capables de bien conqn-endre les droits infinis de Dieu sur sa créature, je veux tâcher du moins de les faire rentrer dans leur propre cœur, pour y consulter l'idée de ce qu'ils appellent entre eux amitié.
Chacun veut, dans la société de ses amis, être aimé sans motif d'intérêt, cl uniquement pour lui-même. Hélas ! si l'honnne indigne de tout amour ne peut souffrir d'être aimé par intérêt, comment osons-nous croire que Dieu n'aura pas la même délicatesse ? On est pénétrant jusqu'à l'inlini pour démêler jusqu'aux plus subtils motifs d'intérêt, de bienséance, de plaisir ou d'honneur, qui attachent nos amis à nous ; ou est au désespoir de n'être aimé d'eux que par reconnoissance, à plus forte raison par d'autres motifs plus choquans : on veut l'être par pure inclination, par estime, par admiration. L'amitié est si jalouse et si délicate , qu'un atome qui s'y mêle la blesse ; elle ne peut soulfrir dans l'ami que le don simple et sans réserve du fond de son amour. Celui qui aime ne vent, dans le transport de sa passion, qu'être aimé pour lui seul , que l'être au-dessus de
ET LA rEUlECnuN CilllETlENNE.
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tout et uniquement , que l'être en sorte que le monde entier lui soit sacrillé, que l'être en sorte qu'on s'oublie et qu'on se compte pour rien, atin (l'èlre tout à lui : telle est la jalousie forcenée et l'injustice exlra\a^Mnte des amours passionnés ; cette jalousie n'est tju'une tyrannie de l'amour-propre.
Il n'y a qu'à se sonder soi-même pour y trouver ce fond d'idol;\trie ; et quiconciue ne l'y démêle pas, ne se connaît |)oint encore assez soi-même. Ce qui est en nous l'injustice la plus ridicule et la plus odieuse , est la souveraine justice en Dieu. Hien n'est si ordinaire et si honteux aux hommes que d'être jaloux : mais Dieu, qui ne peut céder sa gloire à un autre, se nomme lui-même le Dieu jaloux, et sa jalousie est essentielle à sa perfection. Consultez donc, ô vous qui lisez ceci, la corruption de votre cœur, et que votre jalousie sur l'amitié serve à vous faire entendre les délicatesses infinies de l'amour divin. Huand vous trouvez ces délicatesses dans votre cœur i)our l'amitié que vous exigez de vos amis, vous ne les regardez jamais comme des raffinemeus chimériques ; au contraire , vous seriez choqué de la grossièreté des amis qui n'auroient point ces délicatesses sur l'amitié. Il n'y a que Dieu à qui vous voulez les défendre : vous ne voulez pas qu'il cherche à être aimé comme vous prétendez que vos amis vous aiment : vous ne pouvez croire que sa grâce puisse lui former en cette vie des adorateurs qui l'aiment comme vous n'avez point de honte de vouloir être aimé : jugez-vous vous-même, et rendez enlin gloire à Dieu.
J'avoue que les hommes profanes , qui ont cette idée de l'amitié pure, ne la sui\ent pas , et que toutes leurs amitiés sans grâce ne sont qu'un amour-propre subtilement déguisé : mais entin ils ont cette idée de l'amitié pure. Faut-il qu'ils l'aient quand il ne s'agit que d'aimer la créature vile et corrompue, et que nous soyons les seuls à la méconnoître dès (ju'il s'agit d'aimer Dieu ?
Les Païens mêmes ont eu cette pure idée de l'amitié ; et nous n'avons qu'à les lire pour être étonnés que les Chrétiens ne veuillent pas qu'on puisse aimer Dieu par sii grâce , c<jmme les Païens ont cru qu'il falloit s'aimer les uns les autres pour niériter le nom d'amis.
Ecoutons Cicéron : « Etre inqiatient, dit-il, » pour les choses qu'on soull're dans l'amitié, » c'est s'aimer soi-même, et non pas son ami. ' »
Il ajoute, dans la suite, que a l'amitié ne peut » être qu'entre les bons », c'est-à-dire entre ceux (pii, suivant ses principes, préfèrent toujours liiomièle à ce que le vulgaire nomme utile ; « autrement, dil-il , l'intérêt étant la » règle et le motif de l'amitié , les moins ver- » tueux , qui ont plus de besoins et de désirs » que les autres , seroient les plus propres à » se lier d'amitié avec autrui, puisqu'ils sont » les j)lus a\ides [lour aimer ce qui leur est » utile. »
« Nous croyons donc (c'est encore Cicéron » qui parle) qu'il faut rechercher l'amitié, non » par l'espérance des avantages qu'on en tire, » mais parce (jue tout le fruit de l'amitié est
» dans l'amitié même Les hoimnes inté-
» ressés sont privés de celle excellente et très- D naturelle amitié qui doit être cherchée par » elle-même et pour elle-même : ils ne profi- » tent point de leurs propres exemples pour » apprendre jusqu'où va la force de l'amitié ; » car chacun s'aime, non pour tirer de soi quel- » que récompense de son amour, mais parce » que chacun est par soi cher à soi-même.... » Que si l'on ne transporte cette même règle » dans l'amitié, on ne trouvera jamais d'ami » véritable : celui-là est notre véritable ami qui
» est connue un autre nous-même Mais la
» plupart des hommes prétendent injustement, » pour ne pas dire avec impudence, un ami » tel qu'ils ne voudroient pas être eux-mêmes, » et en exigent ce qu'ils ne voudroient pas lui » donner. »
Cicéron ne peut pousser plus loin le désintéressement de l'amitié , qu'en voulant que notre ami nous soit cher par lui seul, sans aucun motif, comme nous nous sommes chers à nous-mêmes sans aucune espérance qui nous excite à cet amour. L'amour-propre est sans doute en ce sens le parfait modèle de l'amitié désintéressée.
Horace, quoique épicurien, n'a pas laissé de raisonner sur ce principe pour l'union des amis entre eux , lorsque , parlant des conversations philoso|)hi(|ues qui roccu|)oienl à la campagne, il dit ' qu'on examinoit si les hommes sont heureux par les richesses ou par la vertu ; si c'est l'utilité propre ou la perfection en elle-même qui est le motif de l'amitié :
l'trùiniK'
Divitiis liomincs , au siat virtiilo beali?
Quidve ad amicitias, usus rcctuinve, traliat nos?
' De Amie, rap. v cl soq.
FKNELON. rOMK VI.
' Scnn. lib. ii, Su', m.
iNSTiuirrroNs ?rii i.v mohalk
Voilà ce qnOnl poiisô les Païens, elles Païens énicui'ieiis . sur rainilié porn- des créalures iiidi^Mies dètre aimées. C'est sur celle idée daniiliê pure que les lliéoln^ic>ns dislinjxuenl. à l'égard de Dieu , l'amour (|u'ils noiniueiil d'amitié, des autres amours, el les amis de Dieu de ses ser\iteuis.
Cette idée si |>Mre <li' l'amiiié nesl pas seulement (eomme nous l'avons \u) dans Cicéron ; il l'avfnt |>uisée dans la doctrine de Socrale. o.vidiquée dans les lixres de Platon. Ces deux grands pliilosoplies, dont l'un rapporte les discours de l'autre dans ses Dialogues . veulent qu'on s'attache à ce qu'ils appt-llt'tit ti zaXiv. (jui siguili(> tout euseudde /r hcau rt h Ixni, c'est-à-dire A' jiurfiât . |)ar le seul amour du beau, du lion, du vrai, du paifail en lui-même C'est poiu'tiuoi ils disent souvent qu'il ne laul compter pour rien vi' (jni se f'Uf , ro i'.v'ju.=v-.v, c'est-à-dire /'('trc /jassoijrr , poiu' simir à re qui est. c'est-à-dire /'rfre parfait el innnualde. qu'ils appellent to iv , c'esl-à-dire ce qui es/. De là vient que Cicéron, qui u'a fait que répéter leurs maximes, dit que a si nous pouvions » voir de nos propres yeux la beauté de la » vertu , nous serions ravis d'amour par son » excellence ' . »
Platon fait dire à vSocrate , dans son Festin, « qu'il \ a quelque chose de plus divin » dans celui qui aime que dans celui qui est » aimé. » Voilà toute la délicatesse de l'amour le plus pur. Olui qui est aimé , et qui veut l'être, est occupé de soi ; celui qui aime sans songer à être aimé, a ce que l'amour renferme de plus divin, je veux dire le transport, l'oubli de soi. le désintéressement. « Ce beau, dit ce » philosophe, ne consiste en aucune des choses » particulières, telles que les animaux, la terre » ou le ciel ; mais le beau est lui-même par » lui-même, étant toujours uniforme avec soi. » Toutes les autres choses belles participent de » ce beau , en sorte que si elles naissent ou » périssent, elles ne lui ôtent et ne lui ajoutent » rien, et qu'il n'eu souiTre aucune perle : si » donc quelqu'un s'élève dans la lionne amitié. » il commence à voir le beau, il louche |)resque » au terme. »
Il est aisé de voir que Platon parle d'un amour du beau en lui-même, sans aucun retouid'intérêt. C'est ce heau universel qui enlève le cœur , et qui fait oublier toute beauté particulière. Ce philosophe assure , dans le même Dialogue, que l'amour divinise l'homme, qu'il
1 De Ojffic. lib. i.
l'inspire, (|u'il le (ransporte. « ïl n'y a per- » sonne, dit-il. ([ui soil lellemeut mauvais, que » l'amoiu' n'en l'assse mi dieu par la vei'tu, en « sorte (]n'il devient semhlahle au beau par » natui'c ; cl ciMume Homère dit (ju'un dieu a » inspiri' (piehpu's héros, c'est ce que l'amour )i donne aux amans formés par lui : ceux qui )' aiment , veulent seuls mourir pour un autre. » b>usuiie Platon cile re\enq)le d'Alccste, morte pdur l'aire vivre sou époux. Voilà, suivant Platon, ce (pii l'ail de l'homme un dieu , c'est de préférer par amoui- autrui à soi-même, jusqu'à s'oublier, se sacrilier , se compter pour rien. Cet amour est, selon lui, une inspiration divine ; c'est le beau immuable (jui l'avit l'homme à l'houmie même , et qui le riMid semblable à lui par la mm-Iu.
Telle étoil l'idée de l'amitié chez les Païens. Pythias et Datuon, chez Deuys le tyran, vouloient mourir l'un pour l'autre; et le tyran étouné soiq»ira lorsfju'il vit ces deux amis si désinléressi's. Celle idée du parfait désintéressement régnoit dans la politique de tous les anciens législateurs. 11 felloit préférer à soi les lois, la pairie, parce que la justice le vouloit, et qu'on devoit préférei' à soi-même ce qui est appelé le heau. le bon. le juste, le parfait. C'est cet ordre auquel on croyoil devoir rapporter tout, et soi-même autant que tout le reste. Il ne s'agissoit pas de se rendre heureux en se conformant à cet ordre. Il falloit au contraire, pour l'amour de cet ordre, se dévouer, périr, et ne se laisser aucune ressource. C'estainsique Socrale . dans le Criton de Platon , aime mieux mourir que s'enfuir , de peur de désobéir aux lois qui le retiennent en prison : c'est ainsi que le même Socrate , dans le Dialogue intitulé Gorfjias, dépeint un homme qui s'accuse luimême, et qui se dévoue à la mort plutôt que d'éluder par son silence les lois rigoureuses et l'autorité des magistrats. Tous les législateurs et tous les philosophes qui ont raisonné sur les lois, ont supposé comme un principe fondamental de la société dans la patrie , qu'il faut préférer le public à soi, non par espérance de quelque intérêt, mais par le seul amour désintéressé de l'ordre, qui est la beauté , la justice et la vertu même. C'étoit pour celte idée d'ordre et de justice qu'il falloil mourir, c'est-àdiie, suivant les Païens, perdre tout ce qu'on avoit de réel . être réduit à une ombre vaine, et ne savoir pas même si cette ombre n'étoit pas une fable ridicule des poètes. Les Chrétiens refuseront-ils de donner autant au Dieu infiniment parfait (juils connoissenl, que ces Païeiib
ET LA PKRFRCTInN CHRI^TIENNE.
11 ri
croyoienl Jovoir donner à uni' iiii'o abslraito et confuse de l'onliv , de la jusl'uo el de la vertu ?
Platon dit si>u\onl que l'amour du heau est titul le hien de llioniine ; que l'iioinnie ne peut èlre heureux eu soi. et que c«' qu'il y a de plus divin pour lui , t'est de sortir de soi par l'amour ; et eu eflet le plaisir qu'on épnuive dans le transport des passions n'est qu'un elVet de la pente de l'àme pour sortir de ses bornes étroites, et pour aimer hors d'elle le beau inlini. Quand vc transport se termine au beau passaj:er el Imnipeur qui reluit dans les créatures , c'est l'amour di\in qui s'égare et qui est déplacé : c'est un Irait divin en lui-même, mais qui porte à faux : ce qui est divin en soi, devient illusion et folie quand il tombe sur une vaine imape du liien parfait . telle que l'être créé, qui n'est qu'une ombre de l'Etre suprême : mais enliu cet amour qui préfère le parfait inlini à soi, est un mouvement divin et inspiré , comme parle Platon. Celte impression est donnée à l'honnne dés son origine. Sa perfection est tellement de sortir de soi par l'amour, qu'il veut sans cesse persuader el aux autres et à soi-même qu'il aime sans retour sur soi les amis auxquels il s'attache. Cette idée est si forte , malgré l'amour-propre . qu'on auroil honte d'avouer qu'on n'aime personne sans y mêler quelque motif intéressé. On ne déguise si subtilement tous les motifs d'amour-propre dans les amitiés, que pour s'épargner la honte de paroître se rechercher soi-même dans les autres. Rien n'est si odieux que celte idée d'un cœur toujours occupé de soi : rien ne nous tlatte tant que certaines actions généreuses qui persuadent au monde el à nous que nous avons fait le bien pour l'amour du bien en lui-même sans nous y chercher. 1/amour-propre même rend homniage à cette vertu désintéressée, par les subtilités avec lesquelles il veut en prendre les a})parences ; tant il est vrai que l'homme . qui n'est point par lui-même, n'est pas fait pour se chercher , mais pour être uniquement à celui qui l'a fait ! Sa gloire el sa perfection sont de sirlir de soi, de s'oublier, de se perdre, de s'abimer dans l'amoui' simple du beau inlini.
(^elle pensée ellraie l'honune amoureux de hii-rnônie et accoutumé à se faire le centre de tout. Cette pensée suffit seule pour faire frémir l'amour-propre , el pour révolter un orgueil SKrret et intinu- . qui rap|)orle loujoins in>ensiblemenlà soi la fin à Lujuelle nous dt'vous nous rapporter. Mai» celle iilée qui nous étonne est le fondement de tonte auiitié et de toute ju-sti.e.
Nous ne |)Ouvons ni accorder l'amour-propre a\ec cette idée , ni I abandonnei ; elle est ce qu'il V a de jUus divin en nous. On ne peut point dire que cette pensée n'est qu'une imagination creuse. (Juand les honmies inventent des ( liiméres, ils les inventent à plaisir et pour se llalti'r. Rien n'est moins naturel à l'homme injuste, vain, enivré d'orgueil , que de penser ainsi contre .son amour-|)ropre. Non-seulemenl la pratique de celle pensée est un prodige de veitu au-dessus de l'honune. mais encore celte seule pen>ée e»l une merveille que nous devons être étonné» de li'ouver en nous. Ce ne peut elle qu'un principe inliniment supérieur à nous qui ait pu nous enseigner à nous élever ainsi entièrement au-dessus de nous-mêmes. Qui est-ce qui peut avoir donné à l'honnne malade d'un excès d'amom-jtropre el didolàlrie de soimême, celle haute pensée de se compter pour rien , de devenir étranger à soi-même, et de ne s'aimer plus que par charité, comme le prochain ? Qui est-ce qui peut lui avoir appris à être jaloux de lui-même contre lui-même , pour un autre objet invisible qui doit à jamais efracer le moi, el n'en laisser aucune trace ? (xUlc seule idée rend l'homme divin, elle l'irispire, elle met Vinfi^ti en lui.
J'avoue que les Pa'iens, qui ont tant loué la vertu désintéressée, la ()rali(iuoient mal. Personne ne croit plus (jue moi que tout amour sans grâce, et bois de LMeu, ne peut jamais être qu'un amour-propre déguisé. H n'y a que l'Etre infiniment parfait q'ii j)uisse, comme objet par son intinie perfection, et connue cause par son intinie puissance, nous enlever hors de nousmêmes , et nous faire préférer ce qui n'est pas nous à notre pro[)re être. Je conviens que l'amour-propre se gloriÛoit vainement des appalencesd'un pur amour chez les Païens ; mais enlin il s'en glorilioil : ceux même que leur orgueil dominoil le plus , éloienl charmés de celle belle idée de la vertu el de l'amitié sans intérêt : ils la portoienl au dedans d'eux-mêmes, et ils ne pouvoienl ni l'efl'acer ni l'obscurcir ; ils ne pouvoienl ni la suivre ni la contreéi|'e. I>es Chrétiens la conlre<lironl-ils '? Ne se conte iileronl-ils pas. connue les Païens, de l'admiier sans la suivre lidèlemenl ? La vanité même des Pa'ienssur celte vertu montre coinbien elle est excellente. Par exemple, la louange (|ue toute l'anliquilé a donnée à Alcesle eût porté à faux, et seroil ridicule, s'il n'eût pas été rcellement beau et vertueux à .Mcesle de moul'ir pour son éj)Oux ; sans ce principe fondaiiieiital son action eût été mie fureui- exlrava-
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INSTRUCTIONS Sl'U LA MORALE
gante, un tltWspoii" alVrcux. L'antiquité pa'iVnuo toute entière décide autrenicnl : elle dit avec Platon , que ce qu'il y a de plus divin est de s'oublier pour ce qu'on nimc.
Alocste est l'adiuinilion des honuiu's , pour av(ùr voulu mourir et n'ètie plus (pi'iuie \aine oud)re, alin de i'aiie vivre celui (pi'elle ainu-. Cet oubli de soi , ce sacrifice total de son être, cette perte de tout soi-même pour jamais, est aux yeux de tous les Païens ce qu'il y a de plus divin dans l'iiounue ; c'est ce (jui en l'ait un dieu ; c'est ce cpii le l'ait presque arriver au terme.
Voilà l'idée de la vertu et de i'amilié pure, imprimée dans le cœur des hommes qui n'ont jamais connu la création , que l'amour-propre aveugloil , et qui étoient aliénés de la vie de Oieu.
l'oibli de soi-même n'empêche pas la reconnoissa^xe des bienfaits de dieu.
L'oLBLi de soi-même, dont on parle souvent, pour les âmes qui veulent chercher Dieu généreusement, n'empêche pas la reconnoissance de ses bienfaits. En voici la raison : c'est que cet oubli ne consiste pas à ne voir jamais rien en soi, mais seulement à ne demeurer jamais renfermé en soi-même, occupé de ses biens ou de ses maux par une vue de propriété ou d'intérêt. C'est cette occupation de nous-mêmes qui nous éloigne de l'amour pur et simple , qui rétrécit notre cœur, et qui nous éloigne de notre vraie perfection, à force de nous la faire chercher avec empressement, avec trouble et avec inquiétude; pour l'amour de nous-mêmes.
Mais quoiqu'on s'oublie , c'est-à-dire qu'on ne recherche plus volontairement son propre intérêt , on ne laisse pas de se voir en bien des occasions. Ou ne se regarde pas pour l'amour de soi-même ; mais la vue de Dieu qu'on cherche nous donne souvent , comme par contre-coup , certaine vue de nous-mêmes. C'est comme un homme qui en regarde un autre derrière lequel est un grand miroir ; en considérant l'autre il se voit, et se trouve sans se chercher. Ainsi est-ce dans la pure lumière de Dieu que nous nous voyons parfaitement nous-mêmes. La présence de Dieu, quand elle est pure, simple, et soutenue par une vraie fidélité de l'ame et la plus exacte v igilance sur nous-mêmes , est ce
grand miroir où nous découvrons jusqu'à la moindre tache de notre ame.
Un paysan renfermé dans son village n'en conuoîl (primparfailemeul la misère : mais failes-lui voir de riclies [)alais , une (k)ur su- |)ei-be , il conçoit toute la [lauvreté de son village et ne peut soullrir ses haillons à la vue de tant de maguilicence. C'est ainsi qu'on voit sa laideur et son néant dans la beauté et dans l'inliuie grandeur de Dieu.
INIais montrez faut qu'il vous plaira la vanité et le néant de la créature jtar les défauts des créatiues ; faites remarquer la brièveté et l'incertitude de la vie, l'inconstance de la fortune, l'inlidélité des amis , l'illusion des grandes places, les amertumes (jui y sont inévitables, le mécompte des j)lus belles espérances, le vide de tous les biens qu'on possède , la réalité de tous les maux qu'on soutire : toutes ces morales, quelque vraies et sensibles qu'elles soient , ne font qu'effleurer le cteur : elles ne passent point la superficie ; le fond de l'honnne n'en est point cbangé. 11 soupire de se voir esclave de la vanité, et ne sort point de cet esclavage. Mais si le rayon de la lumière divine l'éclairé intérieurement , il voit dans l'abîme du bien , qui est Dieu, l'abîme du néant et du mal , qui est la créature corrompue ; il se méprise , il se hait, il se quitte , il se fuit , il se craint , il se renonce soi-même j il s'abandonne à Dieu , il se perd en lui. Heureuse perte ! car alors il se trouve sans se chercher. Il n'a plus d'intérêt propre , et tout lui profite : car tout se tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu. Il voit les miséricordes qui viennent dans cet abîme de foiblesse, de néant et de péché ; il voit, et il se complaît dans cette vue.
Remarquez que ceux qui ne sont pas encore fort avancés dans le renoncement à eux-mêmes regardent encore ce cours de miséricordes divines par rapport à leur propre avantage spirituel , à proportion qu'ils tiennent encore plus ou moins à eux-mêmes. Or , comme l'entière désapropriation de la volonté est très-rare en cette vie, il n'y a aussi guère d'ames qui ne regardent encore les miséricordes reçues par rapport aux fruits qu'elles en reçoivent pour leur salut ; de façon que ces âmes, quoiqu'elles tendent à n'avoir plus aucun intérêt propre , ne laissent pas d'être encore très-sensibles à ce grand intérêt. Elles sont i-avies de voir une main toute puissante qui les a arrachées à ellesmêmes , qui les a délivrées de leurs propres désirs, qui a rompu leurs liens lorsqu'elles ne songeoieut qu'à s'enfoncer dans leur esclavage ,