I:T I.A PKia-l-CTKtN CIIUKTIRNNI
oltjcLs étrangers qu'il nous ôlo : alors il nousarraohclc i)wi qui étoit le contre de notre amour. Nous n'aimions tout 1(> reste que pour ee ///o? ; et l'est ce inni (jue l>ieu poursuit inqulovahieuieut et sans relâche, (Mer à un homme ses liahits , c'est le traitei- mal ; mais ce n'est rien en comparaison de la rigueur qui i'écorcheroit et qui ne laisseroit aucune chair sur tous ses os. Coupez les hranches d'un arhre . hien loin de le faire mourir, vous forliliez sa sève , il rejtousse de tous côtés; mais atla(|ue7. le tronc , desséchez la racine, il se dépouille . il languit, il meurt. C'est ainsi que Dieu |>reud plaisir à nous faire mourir.
Pour la mortiticatiou extérieure des sens, il nous la fait faire par certains clVorts de courage contre nous-mêmes. Plus les sens sont amortis par ce courage de l'ame , plus l'ame voit sa vertu, et se soutient par son travail. Mais dans la suite Dieu se réserve à lui-même d'attaquer le fond de cette ame, et de lui arracher jusqu'au dernier soupir de toute vie propre. Alors ce n'est plus par la force de l'ame qu'il comhat les objets extérieurs ; c'est par la foiblesse de l'ame qu'il la tourne contre elle-même. Elle se voit ; elle a horreur de ce qu'elle voit. Elle demeure lidèle : mais elle ne voit plus salidélité. Tous les défauts qu'elle a eus jusqu'alors s'élèvent contre elle ; et souvent il en paroît de nouveaux dont elle ne s'étoit jamais déliée. Elle ne trouve plus cette ressource de ferveur et de courage qui la soutenoit autrefois. Elle tombe en défaillance ; elle est, comme Jésus-Christ , triste jusqu'à la mort. Tout ce qui lui reste , c'est la volonté de ne tenir à rien et de laisser faire Dieu sans réserve. Encore même n'a-telle pas la consolation d'apercevoir en elle cette volonté. Ce n'est plus une volonté sensible et réfléchie , mais une volonté simple , sans retour sur elle-même , et d'autant plus cachée qu'elle est plus intime et plus profonde dans lame. En cet état, Dieu prend soin de tout ce qui est nécessaire pour détaclicr cette personne d'elle-même. Il la dé]touille peu à peu . en lui étant l'un après l'autre tous les habits dont elle étoit revêtue. Les derniers dépouillemens , quoiqu'ils ne soient pas toujours les plus grands, sont néanmoins les plus rigoureux. Quoique la robe soit eu elle-même plus précieuse (|ue la chemisi; , ou seul bien plus la jx'rte de la chemise que celle de la robe. Dans les |>remiers dépouillemens , ce qui reste console de ce qu'on perd ; dans les derniers , il ne reste qu'amertume , nudité et confusion.
On demandera peut-être en quoi consistent
ces dépouillemens; mais je lie puis le dire. Ils sont aussi dillerens (jue les hommes sont diflérens entre eux. Chacun souffre les siens suivant ses besoins et les desseins de Dieu. Comment |)eut-ou savoir de (]uoi on seia dé[»ouillé , si on ne sait pas de quoi on est revêtu? Chacun tient à une infinité de choses qu'il ne devineroit jamais. Il ne sent qu'il y est attaché que quand on les lui Ate. .le ne sens mes cheveux que (piand on les arrache de ma tête. Dieu nous développe peu à peu notre fond qui nous étoit inconiui ; et nous sonimes tout étonnés de découvrir, dans nos vertus mêmes , des vices dont nous nous étions toujours crus incapables. C'est comme une grotte qui paroît sèche de tous côtés, et d'où l'eau rejaillit tout-à-coup par les endroits dont on se délioit le moins.
(^es dépouillemens que Dieu nous demande ne sont point d'ordinaire ce qu'on pourroil s'imaginer. Ce qui est attendu nous trouve préparés , et n'est guère propre à nous faire mourir. Dieu nous surprend par les choses les plus imprévues. Ce sont des riens , mais des riens qui désolent, etquifont lesupplice de i'amourpropre. Les grandes vertus éclatantes ne sont plus de saison : elles soutiendroient l'orgueil ; elles donueroient une certaine force et une assurance intérieure et contraire aux desseins de Dieu , qui est de nous faire perdre terre. Alors c'est une conduite simple et unie ; tout est commun. Les autres ne voient rien de grand , et la personne même ne trouve rien de soi que de naturel , de foible et de relâché : mais on aimeroit cent fois mieux jeûner toute sa vie au pain et à l'eau , et pratiquer les plus grandes austérités, que de souffrir tout ce qui se passe au dedans. Ce n'est pas qu'on ait un goût de ferveur pour les austérités ; non , cette ferveur s'est évanouie : mais ou trouve , dans la souplesse que Dieu demande pour une infinité de petites choses, plus de renoncemens et plus de mort à soi , qu'il n'y en auroit dans de grands sacrifices. Cependant Dieu ne laisse point l'ame eu repos, jusqu'à ce qu'il l'ail rendue souple et maniable en la pliant de tous côtés. Il faut parler trop ingénument . puis il faut se taire ; il faut être loué, puis blâmé , puis oublié, puis examiné de nouveau ; il faut être bas , il faut être haut ; il faut se laisser condamner sans dire un mot (pii justilieroit d'abord : une autn; fois il faut dire du bien de soi. Il faut consentir à se trouver foible , inquiet , irrésolu sur une bagatelle ; à montrer des dépits de petit enfant; à choquer ses amis par sécheresse ; à devenir jaloux et défiant , sans nulle raison ; même à
INSTIll t;nii.NS SI li |,,\ MdHALE
dire ses jalousiios les plus sulles à ceux mnli-o f|iii on les «'>pn>ii\i' : à parler avec patienrc cl Kigémiitcà coiMaiiies ;.MMis , contre leur <^in'\i cl contre le sien pi<»prc . sans tVnil : ;i paroilio. ai'tiljcienx et tlemanvaise foi ; cnlin à so Ironvcr soi-même sec, laH;jnissanl . tlcf^onlc de Dien . dissipé et si cloiync de tt>nl si-ntiment de irràcc, qn'on est tenté de titndter dans le désespoir. Voilà des exemples de ees dépouilleniens intcricuis, qni me viennent maintenant dans l'esprit ; mais il \ en a une inlinité d'autres <pic Dieu assaisoime à chacun selon ses desseins.
Qu'on ne me dise [loinl que ce sont des imaginations creuses. Peut-on douter que Dieu n'agisse immédiatement dans les âmes? Peuton douter qu'il n'\ agisse pour les faire mourir à elles-mêmes? Peut-on douter que Dieu, a|)rcs après avoir arraché les [)assions grossières , n'attaque au dedans tous les retours suhtils de l'amour-propre . surtout dans les aines qui se sont livrées généreusement et sans réserve à l'esprit de grâce ! Plus il veut les purifier, [dus il les éprouve intérieurement. Le monde n'a point d'yeux pour voir ces épreuves, ni d'oreilles pour les entendre : mais le monde est aveugle; sa sagesse n'est que mort; elle ne peut compatir avec l'esprit de vérité. Il n ij a que l' Esprit de Dieu , comme dit l'Apôtre ' , qui puisse pénétrer les profondeurs de Dieu même.
Dans les commeucemens , on n'est point encore accoutumé à cette conduite du dedans, qui va à nous dépouiller par le fond. On veut hien se taire , être recueilli , souffrir tout , se laisser mener au cours de la Providence , comme un homme qui se laisseroit porter par le courant d'un fleuve ; mais on n'ose encore se hasarder à écouter la voix intérieure pour les sacrifices que Dieu prépare. On est comme l'enfant Samuel, qui n'étoit point encore accoutumé aux communications du Seigneur. Le Seigneur l'appeloit, il croyoitque c'étoitHéli ^ Héli disoit : Mon enfant, vous avez rêvé , personne ne vous parle. Tout de même on ne sait si c'est quelque imagination qui nous pousseroit trop loin. Souvent le grand-prêtre Héli, c'està-dire les conducteurs nous disent que nous avons rêvé , et que nous demeurions en repos. Mais Dieu ne nous y laisse point, etnousréveille jusqu'à ce que nous prêtions l'oreille à ce qu'il veut dire. S'il s'agissoit de visions , d'apparitions , de révélations , de lumières extraordinaires , de miracles, de conduite contraire aux
* / Cor. u. 10 et 1 1. — - / /(<';/. 111. i, etc.
scnliiiicns de l'Eglise , ou anroil raison de ne s\ arrêter pas. Mais quand Dieu nous amenés jusqu'à Mil (crlain point de détachement, et (prciisiiilc iioiisa\ons une conviction inléiieure ipi'il veut ciicort" certaines choses innocentes, ipii ne \oul(ju'à de\enir plus simples, et qu'à niiiiirir pltis profoudênienl ;'i nous-mêmes, y al-il de l'ilhisiou à suivre ces mouvemens? Je suppose qu'on ne les suit pas sans un hou conseil. La répugnance que notre sagesse et notre amoui-propre ont à suivre ces mouvemens Miartpie assez (pi'ils sont de grâce; car alors on \oit hien tpi'on u'est reteim contre ces mouvemens, (|ue par (juelque scnsihilité et quelque retour sur-soi-mèine. Plus on craint de faire ces choses , plus on en a hcsoin ; car c'est une crainte (pji ne vient que de délicatesse , de défaut de souplesse, et d'attachement ou à ses goûts à ou ses vues. Or il faut mourir à tous ses senfimens de vie naturelle. Ainsi roiit prétexte de reculer est ôlé par la convicUon qui est au fond du co'iir, qu'elles aideront à nous faire mourir.
La souplesseet la proinj)tilude pour cédera ces mouvemens est ce qui avance le plus les amcs. Celles (jui ont assez de générosité pour n'hésiter jamais font hienlôt un progrès incroyahle. Les autres raisonnent, et ne manquent jamais de raisons pour se dispenber de faire ce qu'elles ont au ooHU' ; elles veulent et ne veulent pas; elles attendent des certitudes ; elles cherchent des conseils à leur point , qui les déchargent de ce qu'elles craignent de faire ; à chaque pas elles s'arrêtent et regardent en arrière; elles languissent dans l'irrésolution , et éloignent insensihlement l'Esprit de Dieu. D'abord elles le contristent par leurs hésitations ; puis elles l'irritent par des résistances formelles ; enfin elles l'éteignent par ces résistances réitérées.
Quand onrésiste, on trouve des prétextes pour couvrir sa résistance et pour l'autoriser ; mais insensiblement on se dessèche soi-même ; on perd la simplicité ; et, quelque effort qu'on fasse pour se tromper, on n'est point en paix; il y a toujours dans le fond de la conscience un je ne sais quoi qui reproche qu'on a manqué à Dieu. Mais, comme Dieu s'éloigne , parce qu'on s'est éloigné de lui , l'ame s'endurcit peu à peu. Elle n'est plus en paix; mais elle ne cherche point la vraie paix; au contraire, elle s'en éloigne de plus en [dus en la cherchant où elle n'est pas. C'est comme un os qui est déboîté . et qui fait toujours une douleur secrète ; mais quoiqu'il soit dans un état violent hors de
j;t i,a ri:i;ri:(;TiuN r.iim.iiKNM:.
sa plaro , il ne (oiiil (xtinl à \ rciilicr; tmit m\ ronlraire , il s'alVormil dans sa ciiaiivaisc situation. O qu'une anjc est digne do pitié lorsqu'elle eomnience à rejeter les inNilations seerèles de Dieu qui demande qu'elle meure à tout 1 D'abord ce n'est (|u'uu atome; mais eet alume dfvienl une montaj:ne, et l'oiine bientôt une espèce de cbaos impénétrable entre Dieu et elle. On l'ait le sourd quand Dieu demande une petite simplicité : on ci'aint de l'entendre : on voudroit bien pouvoir se dire à soi-même qu'un ne la pas entendu ; on se le dit mémo . mais on ne se le persuade pas. Ou s'embrouille , on doute de tout ce qu'on a éprouvé ; et les grâces qui avoicnt le plus' servi à nous rendre simples et petits dans la main de Dieu . commenceni à paroître conmie des illusions. On clierche au dehors des auloi-ilés de directeurs pour apaiser les troubles du dedans; on ne manque pas d'en trouver ; car il y en a tant qui ont peu d'expérienre, même avec beaucoup de savoir et fie piété! En cet état, pinson \eut «e iruérir, plus on se fait malade. On est comme un cerf, qui est bles>é, et qui [lorle dans ses flancs le trait dont il est percé ; |)lns il s'agite au travers des forêts pour s'en déli\rer, plus il l'enfonce dans son corps. Héhal rpd est relui qui a rcsisfé à Dieu et qui a eu la. paix '. Dieu, qui est lui seul la paix véritable . peut-il laisser tranquille un cœur qui s'oppose à ses desseins ? Alors on est comme les personnes qui ont une maladie inconnue. Tous les médecins emploient leur art à les soulager, et rien ne les soulage. Vous les voyez tristes, abattus, languissans : il n'y a ni aliment ni remède qui puisse leur faire ancun bien ; ils dépérissent chaque jour. Fautil s'étonner qu'en s'égarant de son vrai chemin (•n aille hors de toute route, s'égarant sans cesse de plus en plus ?
Mais , direz-vous , les commcncemens de tous ces malheurs ne sont rien : il est vrai , mais les suites en sont funestes. On ne vouloit rien réserver dans le sacrilice qu'on faisoit à Dieu ; c'est ainsi qu'on éloit disposé en regardant les choses de loin confusément : mais ensuite, quand Dieu nous prend au mot, et accepte en détail nos offres, on sent mille répugnances très-fortes dont on ne sedélloil pas. Le courage manque , les vains prétextes viennent flatter un cour foible et ébranb'; : d'abord du retarde, et on doute si on doit suivre; puis on ne fiiif que la moitié de ce (jue Dieti demande ; on y mêle avec l'opération divine un
' J'>h. IX. i.
ctN'lain moinement propre et des manières naturelles, poui" conserver quelque ressource à II" l'iind corronq^u qui ne veut point mourir. Dieu . jaloux, .se rermidil. 1,'aiiie crnumence à \(iiilnii- fermer les yeux , pour ne pas voir plus (ju (Ile n'a le courage de faire. Dieu la laisse à , sa foiblesse et à sa lâcheté, puis(|u'elle veut y être laissée. Mais comprenez combien sa faute est grande. Plus elle a reçu de Dieu , plus elle doit lui remlre. Elle a reçu un amour prévenant et îles grâces singulières ; elle a goùlé le don de l'amour pur el désintéressé, que tant dames, d'ailleurs très-pieuses, n'ont jamais senti. Dieu n'a rien ménagé pour la posséder toute entière. 11 est de\enu l'époux intérieur; il a pris soin de faire tout dans son épouse ; mais il est inliniment jaloux : mais ne vous étoiiiR-z pas des rigueurs de sa jalousie. De (|iiui est-il donc si jaloux? Est-ce des talens, des lumières, de la régularité des vertus extérieures ? Non ; il est condescendant et facile sur toutes ces choses. L'amour n'est jaloux que sur l'amour ; toute sa délicatesse ne tombe que sur la droiture de la volonté. il ne peut souffrir aucun partage du cœur de l'épouse , et il souffre encore moins tous les prétextes dont l'épouse cherche à se tromper pour excuser le partage de son cœur. Voilà ce qui allume le feu dévorant de sa jalousie. Tant que l'amour pur et ingénu vous conduira , ô épouse , l'époux supportera avec une patience sans bornes tout ce que vous ferez d'irrégulier, par mégarde ou par fragilité , sans préjudice de la droilnie de votre cceur : mais dès le moment que votre amour refusera quelque chose à Dieu , et que vous voudrez vous tromper vous-même dans ce refus . l'époux vous regardera comme une épouse infidèle qui veut couvrir son inlidélilé.
('ombien dames , après de grands sacrifices, tombent dans ces résistances 1 La fausse sagesse cause presque tous ces malheurs. Ce n'est pas tant pour n'avoir pas assez de courage, que pour avoir trop de raison humaine qu'on s'arrête dans celte course. Il est vrai que Dieu , quand il a ajtpelé les âmes à cet état de sacrifice sans réserve , les traite à proportion des dons ineffables dont il les a comblées. Il est insatiable de mort . de perte , de renoncement ; il est même jaloux de ses dons, parce que l'excellence de ses dons uourril en nous secrètement une certaine conliame propre. Il faut (|ui' tout soit détruit . (|ue tout périsse. Nous avons fout donné : Dieu veut nous ôtertout ; et en effet il ne nous laisse rien. S'il y a encore la moindre
ÎNSTIU CTKtNS srn I,A MOHALF.
chose à laquelle mnis tenions . si bonne qu'elle paroisse , e"est celle-là qu'il vient, le glaive eu main, couper jusqu'au dernier repli de notre cœur. Si nous craignons encore par quelque endroit, c'est cet endroit par on il vient nous prendre; car il nous |Hvn(l toujours par l'endroit le plus loible. 11 nous pousse sans nous laisser jamais respirer. Faut-il s'en étonner? Peut-on mourir tandis qu'on respire encore? Nous voulons que Dieu nous donne le coup de la mort; mais nous voudrions mourir sans douleur; nous voudrions mourir à toutes nos volontés par le choix de notre volonté même ; nous voudrions tout perdre et retenir tout. Hélas ! quelle agonie, quelles angoisses, (juand Dieu nous mène jusqu'au bout de nos forces ! On est entre ses mains comme un malade dans celles d'un chirurgien (|ui l'ait une oitéralion douloureuse; on tombe en défaillance. Mais celte comparaison n'est rien ; car, après tout, l'opération du chirugien est pour nous faire vivre, et celle de Dieu pour nous faire réellement mourir.
Pauvres âmes ! âmes foibles ! (jue ces derniers coups vous accablent ! L'attente seule vous fait frémir, et retourner en arrière. Combien y en a-t-il qui n'achèvent point de traverser l'affreux désert ! A peine deux ou trois verront la terre promise. Malheur à celles de qui Dieu attendoit tout , et qui ne remplissent point leur grâce ! Malheur à quiconiiue résiste intérieurement ! Fltrange péché , que celui de pécher contre le Saint-Esprit ! Ce péché, irrémissible en ce monde et en l'autre , n'est-il pas celui de résister à l'invitation intérieure? Celui qui y résiste pour sa conversion, sera puni en ce monde parle trouble, et en l'autre parles douleurs de l'enfer. Celui qui y résiste pour mourir sans réserve à lui-même , et pour se livrer à la grâce du pur amour, sera puni en ce monde par les remords , et en l'autre par le feu vengeur du purgatoire. Il faut faire son purgatoire en ce monde ou en l'autre , ou par le martyre intérieur du pur amour, ou par les tourmens de la justice divine après la mort. Heureux celui qui n'hésite jamais, qui ne craint que de ne suivre pas assez promptement , qui aime toujours mieux faire trop que trop peu contre lui-même ! Heureux celui qui présente hardiment toute l'étoife dès qu'on lui demande un échantillon , et qui laisse tailler Dieu en plein drap ! Heureux celui qui , ne se comptant pour lien , ne met jamais Dieu dans la nécessité de le ménager! Heureux celui que tout ceci n'effraie point.
On croit que cet état est horrible; on se trompe, on se tromj)e : c'est là (ju'on trouve la paix, la liberté , et (jue le cœur, détaché de tout, s'élargit sans bornes, en sorte qu'il de- \i(Mil immense ; rien ne le rétrécit ; et, selon la promesse, il dcvienl une même chose avec Dieu inrmc.
(> mon l>icu, nous seul pouvez donner la paix ({u'on éprouve en cet état-là. Plus i'amc se sacrifie sans ménagement et sans retour sur elle-même , plus elle est libre. Tandis qu'elle n'hésite |)oinf à tout perdre et à s'oublier, ellepossède tout. Il (>st \ rai que ce n'est point une possession rélléchie , en sorte qu'on se dise à soimême : Oui, je suis en paix, et je vis heureux ; car ce seroit trop retomber sur soi , et se chercher après s'être quitté : mais c'est une image de l'état des bienheureux , qui seront à jamais ravis en Dieu , sans avoir pendant toute l'éternité un instant pour penser à eux-mêmes et à leur bonheur. Ils sont si heureux dans ce transport , qu'ils seront heureux éternellement, sans se dire à eux-mêmes qu'ils jouissent de ce bonheur.
Vous faites, o Epoux des âmes, éprouver dès cette vie aux âmes qui ne vous résistent jamais,, un avant-goût de cette félicité. On ne veut rien, et on veut tout. Comme il n'y a que la créature qui borne le cœur , le cœur n'étant jamais resserré ni par l'attachement aux créatures, ni par le retour sur lui-même, il entre pour ainsi dire dans votre immensité. Rien ne l'arrête; il se perd toujours en vous de plus en plus : mais quoique sa capacité croisse à l'infini , vous le remplissez tout entier ; il est toujours rassasié. Il ne dit point : Je suis heureux ; car il ne se soucie point de l'être ; s'il s'en soucioit , il ne le seroit plus ; il s'aimeroit encore. Il ne possède point son bonheur , mais son bonheur le possède. En quelque moment qu'on le prenne, et qu'on lui demande : Voulez-vous soufl'rir ce que vous souffrez? voudriez-vous avoir ce que vous n'avez pas? il répondra sans hésiter, et sans se consulter soi-même : Je veux souffrir ce que je souffre, et n'avoir point ce que je n'ai pas; je veux tout , je ne veux rien.
Voilà, mon Dieu, la vraie et pure adoration en esprit et en vérité. Vous cherchez de tels adorateurs ; mais vous n'en trouvez guère. Presque tous se cherchent eux-mêmes dans vos dons, au lieu de vous chercher tout seul dans la croix et dans le dépouillement. On veut vous conduire , au lieu de se laisser conduire par vous. On se donne à v ous pour devenir grand ; mais on se refuse dès qu'il faut se laisser appetisser.
KT I.A l'I-KFPXTION CHIIKTIENNK.
On dit qu'on ne tient à rien; et un estellrayé par les moindres |>i'rles. On veut \ons posséder ; mais on ne veut point se perdre pour être possédé par vous. Ce n'est pas vous aimer; c'est vouloir être aitné par vous. 0 Dieu, la créature ne sait point pourquoi vous l'avez faite : apprenez-le-lui, et imprimez au fond de son C(eur que la boue doit se laisser donner sans résistance toutes les formes qu'il plaît à l'ouvrier.
VTILITK DES PEINES ET UES DELAISSEMENS INTE-
RIKIRS. n'aimer ses AMIS Vi'eN hlET KT
POIR DIEU.
DiEv , qui paroît si ritroureux aux ames, ne leur fait jamais rien souffrir par le plaisir de les faire souffrir. H ne les met en souffrance que pour les purifier. La rigueur de l'opération vient du mal qu'il faut arracher : il ne feroit aucune incision si tout étoit sain; il ne coupe que ce qui est mort et ulcéré. C'est donc notre amour-propre corrompu qui fait nos douleurs : la main de Dieu nous en fait le moins qu'elle peut. Jugeons combien nos plaies sont profondes et envenimées, puisque Dieu nous épargne tant, et qu'il nous fait néanmoins si violemment soufïrir.
De même qu'il ne nous fait jamais souffrir que pour notre guérison , il ne nous ôte aussi aucun de ses dons que pour nous le rendre au centuple. 11 nous ôte par amour tous les dons les plus purs que nous possédons impuremenl. Plus les dons sont purs, plus il est jaloux , afin que nous les conservions sans nous les approprier et sans nous les rapporter jamais à nousmêmes. Les grAces les plus éminentcs sont les plus dangereux poisons, si nous y prenons quelque appui et quelque complaisance. C'est le péché des mauvais anges. Ils ne firent que regarder leur état et s'y complaire; les voilà dans l'instant même précipités du ciel et éternels ennemis de Dieu.
Cet exemple fait \oir combien les hommes s'entendent peu en péchés. Celui-là est le plus grand de tous; cependant il est bien rare de trouver des ames assez pures pour posséder [•urement et sans propriété le don de Dieu. <Juand on pense aux grâces de Dieu . c'est toujours pour soi , et c'est l'amotir du 77*0/ qui fait presque toujours une certaine sensibilité (pi'cjii a pour les giàces. Un est contristé de se trouver
foible ; on est tout animé quand on se trouve fort; on ne i-egarde point sa perfection uniquement pour la gloire de Dieu, comme on regarderoit celle d'un autre. Un est contristé et découragé quand le goùl sensible et quand les grâces aperçues échappent : en un mot, c'est presque toujours de soi et non de Dieu qu'il est question.
De là \ieiit que toutes les vertus aperçues ont besoin d'être purifiées , parce qu'elles nourrissent la vie naturelle en nous. La nature corrompue se fait un aliiiitiiil lirs-sublil des grâces les plus contraires à la nalun; : l'amour-propre se nounit, non-seulement d'austérités et d'humiliations , non-seulement d'oraison fervente et de renoncement à soi, mais encore de l'abandon le plus pur et des sacrifices les plus extrêmes. C'est un soutien infini que de penser qu'on n'est plus soutenu de rien , et qu'on ne cesse point , dans cette épreuve horrible , de s'abandonner fidèlement et sans réserve. Pour consommer le sacrifice de purification en nous des dons de Dieu , il faut donc achever de détruire l'holocauste ; il faut tout perdre , même l'abandon aperçu par lequel on se voit livré à sa perte.
On ne trouve Dieu seul purement que dans cette perte apparente de tous ses dons, et dans ce réel sacrifice de tout soi-même , après avoir perdu toute ressource intérieure. La jalousie infinie de Dieu nous pousse jusque-là, et notre amour-propre le met, pour ainsi dire, dans cette nécessité, parce que nous ne nous perdons totalement en Dieu , que quand tout le reste nous manque. C'est comme un homme qui tombe dans un abîme; il n'achève de s'y laisser aller qu'après que tous les appuis du bord lui échappent des mains. L'amour-propre, que Dieu précipite , se prend dans son désespoir à toutes les ombres de grâce, comme un homme qui se noie se prend à toutes les ronces qu'il trouve en tombant dans l'eau.
Il faut donc bien comprendre la nécessité de cette soustraction qui se fait peu à peu en nous de tous les dons divins. Il n'y a pas un seul don, si émiuent qu'il soit, qui, a|)rès avoir été un moyen d'avancement , ne de\ iemie d'ordinaire pour la suite un piège et un obstacle par les retours de propriété qui salissent l'aine. De là vient (jue Dieu ôte ce qu'il avoit donné. Mais il ne l'ôte j)as pour en priver toujours ; il l'ôte pour le mieuv donner, et |)our le rendre sans rirn|Miieté di- cette iippropriation maligne que nous en faisons sans nous en apercevoir. La [)erte du don sert à en ùler la propriété; et, la
INSTRUCTIONS^ Srn K.V AIOHAI.K
propriété étant Atéo . lo don est rendu au centuple. Alors le don n'est pins don de Dieu ; il pst Dieu même à lame. C.e n'est plus don de I>ieu ; car on ne le rejiarde plus connue qnidque chose de distingué de lui et que l'anie peut posséder : c'est Dieu lui seul immédiatement qu'on regarde, et qui, sans être possédé par l'aiiu' . la possède selon tous s(>s lions plaisii's.
La conduite la [)lus ordinaire de Dieu siu' les âmes est donc de les attii-er d'abord à lui pour les détacher du inonde et des passions grossières, en leur faisant ponter l(tules les vertus les plus ferventes et la douceur du ircneillement. Dans ce premier attrait sensihK", toute l'amcic tourne à la mortitication et à l'oi-aisou. Klle se conh-arie sans cesse elle-n)éme en tout; elle se déprend de toutes les consolations extérieures ; et celles de l'amitié sont aussi retranchées, parce qu'elle y ressent riinjiurelé de lamour-propre qui rapporte les amis à soi. Il ne reste plus que les amis auxquels ou est lié par conforniité de seutiraens , ou ceux qu'on cultive par charité ou par devoir : tout le reste devient à charge ; et si on n'en a pas perdu le goût naturel , ou se défie encore davantage de leur amitié lorsqu'ils ne sont pas dans le même goùl de piété oii l'on est.
Il y a beaucoup d'ames qui ne passent jamais cet état de ferveur et d'abondance spirituelle : mais il y en a d'autres que Dieu mène plus loin, et qu'il dépouille par jalousie après les avoir revêtues et ornées. Celles-là tombent dans un état de dégoût, de sécheresse et de langueur où tout leur est à charge. Bien loin d'être sensibles à l'amitié, l'amitié des personnes qu'elles gontoient le plus autrefois leur devient importune. Une ame en cet état sent que Dieu et tous ses dons se retirent d'elle. C'est pour elle un état d'agonie et une espèce de désespoir : on ne peut se supporter soi-même ; tout se tourne à dégoût. Dieu arrache tout, et le goût des amitiés comme tout le reste. Faut-il s'en étonner? il ôte même le goût de son amour et de sa loi. On ne sait plus où l'on en est , le cœur est flétri et presque éteint : il ne sauroit rien aimer. L'amertume d'avoir perdu Dieu , qu'on avoit senti si doux dans sa ferveur, est une absinthe réjianduesur tout ce qu'on avoit aimé parmi les créatures. On est comme unmaladeqni sent sa défaillance faute de nourriture, et qui a horreur de tous les alimens les plus exquis. Alors ne parlez point d'amitié; le nom même en est affligeant, et feroit venir les larmes aux yeux : tout vous surmonte; vous ne savez ce que vous voulez. Vous avez des amitiés et des peines , comme un
enfant, dont vous ne sauriez dire de raison, et (]ui s'éxauouisseni comme un songe dans le moment que vous eu jiarlez. Ce que vous dites de votre disposition vous paroît toujours un mensonge , parce qu'il cesse d'être vrai dès que >ous commencez à le dire. Rien ne subsiste en \ous: vous ne pouvez répondre de rien, ni \oiis prometli'e rien, ni niêuie vous dé'peindre. Vous èles sur les seutimens intérieurs, comme les lilK's de la Visitation sur leurs cellules et sur leurs meubles : tout change; rien n'est à vous, et votre cœur moins que tout le reste. On ne sauroit croire condtieu cette inconstance puérile ap[)etisse et détruit une ame sage , ferme et hautaine dans sa vertu. l'ailer alors de bon naturel , de tendresse , de générosité , de constance , de reconnoissance pour ses amis, à une ame malade etagonisajite, c'est parler de danse et de nuisique à \m moribond. Le cœur est comme un arbie desséché jus(ju'à la racine.
Mais attendez que l'hiver soit passé , et que Dieu ait fait mourir tout ce qui doit mourir: alors le printemps ranime tout. Dieu rend l'amitié avec tous les autres dons jusques au centuple. On sent renaître au dedans de soi ses anciennes inclinations pour les vrais amis : on ne les aime plus en soi et pour soi; on les aime en Dieu et pour Dieu, mais d'un amour vif , fendre , accompagné de goût et de sensibilité; car Dieu sait bien rendre la sensibilité pure. Ce n'est pas la sensibilité , maisl'amour-propre, qui corrompt nos amitiés. Alors on se hvre sans scrupule à cette chaste amitié, parce que c'est Dieu qui l'imprime; on aime au travers de lui sans en être détourné; c'est lui qu'on aime dans ce qu'il fait aimer.
Dans cet ordre de providence, qui nous lie à certaines gens, Dieu nous donne du goût pour eux ; el nous ne craignons point de vouloir être aimés par ces personnes, parce que celui qui imprime ce désir l'imprime très-purement et sans aucun retour de propriété sur nous. On veuf être aimé comme on voudroit qu'un autre le fût, si c'étoit l'ordre de Dieu. On s'y cherche pour Dieu , sans complaisance el sans intérêt propre. Dans cette résurrection de l'amitié, comme tout est sans intérêt et sans réflexion sur soi, on voit tous les défauts de s(jn ami et de son amitié , sans se rebuter.
Avant que Dieu ait ainsi purifié les amitiés, les personnes les plus pieuses sont délicates , jalouses, épineuses pour leurs meilleurs amis; parce que l'amour-propre craint toujours de perdre, et veut toujours gagner dans le commerce même qui' paroil le plus généreux et le