‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 67 sur 271 · T l.A l'KHFKC'IKiN (Iiiiétiknm · texte numérisé non relu

T l.A l'KHFKC'IKiN (Iiiiétiknm

plus ilésinlôrossô . s'il no tlit'iilie ni bioa ui honnt'ur ilans l'auii . du moins il y clicrclu' ratrrcMnciil (lu l'onujjorco . la consolation de la Ci)nlianoe. lo ropos du oirur , (|ui est la |)lus grande douceur de la vie , enlin le plaisir exquis d'aimer j.'éuéreusemeiil el sans iulérèl. Olez cette cnnsitlalion, Iroultlcz cette amitic qui semble si pure, rainnur-[ii'opre est désole; il se plaint ; il veut qu'on le plaigne ; il se dépite; il est hors de lui ; c'est pour soi qu'on est facile; ce qui marque (jue c'est soi-mC'me qu'on aimoit dans son ami. Mais quand c'est Dieu (pi'on y ainie. ou y tient t'orlement et sans réserve; et cependant si l'amitié se rompt par ordre de l>ieu, tout est paisible au fond de l'ame : elle n'a rien perdu : car elle n'a rien à perdre pour elle à force de s'être perdue elle-même. Si elle s'attriste, c'est poiu' la jtersonne qu'elle aiiunil, en cas que cette rupture lui soit nuisible. La douleur peut être vive et ainèie, puisque l'amitié étoit très-sensible, mais c'est une douleur paisible et exemple des chagrins cuisans d'un amour intéressé.

Il y a encore une seconde dilfcrence à remarquer dans ce changement des amitiés par la grâce. Tandis qu'on est encoi-e en soi , on n'aime rien que pour soi ; et l'homme renfermé en lui-même ne peut avoir qu'une amitié bornée suivant sa mesuie : c'est toujours un coMir rétréci dans toutes ses affections; el la plus grande générosité mondaine a toujours par quelque endroit des bornes étroites. Si la gloire de bien aimer mène loin , on s'arrêtera tout coiu't dès qu'il arrivera ou qu'on pourra s'imaginer que cette gloire sera blessée. Foui- les âmes qui sortenl d'elles-mêmes, el qui s'oublient véritablement en Dieu, leur amitié est immense comme celui en qui elles aiment. Il n'y a que le retour sur nous qui borne notre cœur; car Dieu lui a donné je ne sais (juoi d'intini par rapport à lui. C'est pourquoi l'ame qui ne s'occupe point d'elle-même, el qui se compte en tout pour rien, trouve dans ce rien rimmcnsité de Dieu même : elle aime sans mesure, sans fin, sans motif humain: elle aime, parce que Dieu, amour imm<-nse . aime en elle.

Vr)ilà r<''tat des apôtres, qui e>t si bien exprimé par saint Paul. Il si-nl tout avec une pureté el une vivacité infinie; il porte dans son cœur toutes les églises ; l'univers entier est trop borné pour ce cœur : il se réjouit ; il s'aflligc : il se met en colèi-e ; il s'alteridril: son c(pur est comme le siège de tontes les plus fortes pa.ssions. il se fait petit; il se fait grand; il a l'autorité d'un pète et la temlresse d'ime mère ; il

aune d'un amour de jalousie ; il veut être anallième jiour ses enfans : tous ces sentimens lui sont im|»rimés; el c'est auisi que Dieu fait aimer le^. autres <]uand on ne s'aime |)lus.

WIV.

CONTRK i/mORRECH NATLHELLR DES PHIVaTIONA El nKS KHI'OfU.LKMF.NS.

Pkhsoif. tous ceux qui songent à servir Dieu n'y songent cpie |(0ur eux-mêmes. Ils songent à gagner, et point à perdre; à se consoler, et point à soidfrir; à posséder, et non à être privés : à croître, el jamais à diminuer : cl au contraire tout l'ouvrage intérieur consiste à perdre, à sacrifier , à dimimier . à s'appetisser , et à se dépouillei' même des dons de Dieu , pour ne tenir plusqii'à lui seul. Ouest sans cesse comme les malades passionnés pour la santé, qui se talent le pouls trente fois par jour, et qui ont besoin qu'un médecin les rassure en leur ordonnant de fréquens remèdes, et en leur Sisant qu'ils se portent mieux. Voilà presque tout l'usage que l'on fait d'un directeur. On ne fait que tournoyer dans un pelil cercle de vertus communes, au-delà desquelles on ne passe jamais généreusement. Le directeur, comme le médecin, flatte, console, encourage, entretient la délicatesse et la sensibilité sur soi-même, il n'ordoime que de petits remèdes bénins et qui se tournent en habitude. Dèsqu'on se trouve jH'ivé des grâces sensibles, qui ne sont que le lait des enfans, on croit que tout est perdu. C'est une preuve manifeste qu'on tient trop aux moyens, qui ne sont pas la tin, et qu'on veut toujours tout pour soi. Les privations sont le j)ain des forts; c'est ce qui rend l'ame robuste, (jui l'arrache à elle-même, qui la sacrifie purement à Dieu; mais on se désole dès qu'elles commencent. On croit que tout se renvei-se quand tout commence à s'établir solidement et à se purifier. (>n veut bien que Dieu fasse de nous ce (pi'il voudra, pourvu qu'il en fasse toujr)urs quelque chose de graml et de parfait. Mais si on ne \eul point être détruit et anéanti , jamais on ne sera la victime d'holocauste dont il ne reste rien , el que l»! feu divin consume. Un voudioil entrer dans la |)ure foi, et garder toujours sa projire sagesse ; être enfant . et grand à si's propres yenx. niiellechimère de spiritualité !

INSTRUCTIONS SUU LA MORALE

CONTRE LATTACHKMEIST AIX LIMIKKKS ET MX COITS SENSIBLES.

Ceix qui ne sont atlacliés à Dion ([u'anlant qn'ils \ jîoùlent de plaisir et de consolation , ressemblent aux peuples qui suivoient Jésus- Christ , non pour sa doctrine, mais pour les pains qu'il nndtiplioit miraculeusement '. Ils disent comme saint Pierre : Sciyiicur , nous sommes bien ici. dressons-i/ trois tabernacles. Mais ils ne savent ce qu'ils disent -. Après s'être enivrés des douceurs du Thabor , ils niéconnoissent le Fils de Dieu, et refusent de le suivre sur le Calvaire. Non-seulement ils cherchent des goûts, mais ils veulent encore des lumières; c'est-à-dire que l'esprit est curieux de voir , pendant que le cœur veut être remué par les sentimens doux et llatteurs. Est-ce mourir à soi? Est-ce là \e juste de saint Paul ^ , dont la foi est la vie et la nourriture.

On voudroit avoir des lumières extraor dinaires qui marquassent des dons surnaturels et une communication intime de Dieu. Rien ne flatte tant l'amour-propre. Toutes les grandeurs du monde mises ensemble n'élèvent pas autant un cœur. C'est une vie secrète qu'on donne à la nature dans les dons surnaturels. C'est une ambition d'autant plus rat'linée qu'elle est toute spirituelle; on veut sentir, goûter, posséder Dieu et ses dons , voir sa lumière , pénétrer les cœurs, connoître l'avenir, être une ame tout extraordinaire; car le goût des lumières et des sentimens mène peu à peu une ame jusqu'à un désir secret et subtil de toutes ces choses.

L'Apôtre nous montre une voie plus excellente '*, pour laquelle il nous inspire une sainte émulation ; il s'agit de la charité , qui ne cherche point ce qui est à elle " : elle ne veut point être survêtue, pour parler comme l'Apôtre; mais elle se laisse dépouiller. Ce n'est point le plaisir qu'elle aime; c'est Dieu , dont elle veut faire la volonté. Si elle trouve du goût dans l'oraison, elle se sert de ce goût passager, sans s'y arrêter , pour ménager sa propre foiblesse , comme un malade qui relève de maladie se sert d'un bâton pour marcher; mais la convalescence est-elle parfaite , l'homme guéri marche

tout seul. Tout de même, l'ame encore tendre et enfantine , que Dieu nourrissoit de lait dans les commencemens, se laisse sevrer quand Dieu veut la nourrir du pain des forts.

One soroit-ce si nous étions toujours enfans, toujours poudaul à la mamelle des célestes consolations ? 11 faut évacuer, comme parle saint Paul ',ce qui est du petit enfant. Les premières douceurs étoient bonnes pour nous attirer, pour nous détacher des plaisirs grossiers et mondains par d'autivs plus [)ui's , enlin poui' nous accoutumer aune vie d'oraison et de recueillement : mais goûter un plaisir délicieux qui ôle le sentiment des croix, et jouir d'une ferveur qui fait qu'on vit comme si on voyoitle paradis ouvert, ce n'est point mourir sur la croix et s'anéantir.

CiCtte vie de lumières et de goûts sensibles, quand on s'y attache jusqu'à s'y borner, est un piège très-dangereux.

4" Quiconque n'a d'autre appui quittera l'oraison , et avec l'oraison Dieu même, dès que cette source de plaisir tarira. Vous savez que sainte Thérèse disoit qu'un grand nombre d'ames quittoient l'oraison quand l'oraison commençoit à être véritable. Combien d'ames, qui, pour avoir eu en Jésus-Christ une enfance trop tendre , trop délicate , trop dépendante d'un lait si doux, reculent en arrière , et abandonnent la vie intérieure dès que Dieu commence à les sevrer! Faut-il s'en étonner? Elles font le sanctuaire de ce qui n'est que le parvis du temple. Elles ne veulent qu'une mort extérieure des sens grossiers, pour vivre à elles-mêmes délicieusement dans leur intérieur. Delà viennent tant d'infidélités et de mécomptes parmi les âmes mêmes qui ont paru les plus ferventes et les plus détachées. Celles même qui ont le plus parlé de détachement, de mort à soi , de ténèbres de la foi , et de dépouillement , sont sou- Vent les plus surprises et les plus découragées , dès que l'épreuve vient, et que la consolation se retire. 0 qu'il est bon de suivre la voie marquée par le bienheureux Jean de la Croix , qui veut qu'on croie dans le non voir , et qu'on aime sans chercher à sentir !

2° De l'attachement aux goûts sensibles naissent toutes les illusions. Les âmes sont grossières en ce point, qu'elles cherchent le sensible pour trouver la sûreté. C'est tout le contraire ; c'est le sensible qui donne le change ; c'est un appât flatteur pour l'amour-propre. On ne craint point de manquer à Dieu tandis que le plaisir dure. On dit alors dans son abondance : Je ne

> Joan. VI. 26. — 2 Marc. ix. 4 et — '• I Cor. XII. 31. — !» Ibid. xiii. 3.

— 3 Hebr. x. 38.

* I Cor. xiii. II.

ET LA PEHFECTION CHRÉTIENNE

serai jonui in ébranlé ', mais on croit tout perdu dès (jue ri\r('sse est jKissée : ainsi on met son plaisir et son ima-rination en la place de l>ien. Il n'y a que la pure foi qui préserve de l'illusion. Quand on ne s'ap|)uie sur rien d'imaginé , de senli, de goûté, de lumineux et d'extraordinaire; quand on ne tient qu'à Dieu seul, en pure et nue t'oi, dans la simplicité de l'Evangile, recevant les consolations qui vieiment et ne s'arrètanl à aucune, ne jugeant point et obéissant lojijoui's , croyant l'acilemcnt qu'on peut se trom|)er et que les autres |)cuvcut nous redresser, enlin agissant à cliacpie momenlavec simj)licilé et l»oniie inlenlion, suivant la lumière de foi actuellement présente, ouest dans la voie la plus opposée à l'illusion.

La pratique fera voir mieux cpie toute autre chose condtien celte voie est plus sûre que celle des goûts et des lumières extraordinaires. Quiconque voudra l'essayer , reconnoitra bientôt que cette voie de pure foi, suivie en tout, est la plus profonde et la plus universelle mort à soi-même. Les goûts elles certitudes intérieures dédommagent l'amour-propre de tout ce qu'il peut sacrilier an dehors : c'est une possession subtile de soi-même qui donne une vie secrète et raflinée. Mais se laisser dépouiller au dehors et au dedans tout ensemble , au dehors par la Providence , et au dedans par la nudité de foi obscure , c'est le total martyre et par conséquent l'état le plus éloigné de l'illusion. On ne se trompe et on ne s'égare qu'en se flattant, qu'en s'épargnant, qu'en réservant quelque vie secrète à l'amour-propre, qu'en mettant quelque chose de déguisé en la place de Dieu. Quand vous laissez tomber toute lumière particulière et tout goût flatteur; quand vous ne voulez qu'aimer Dieu sans vous attacher à le sentir, et que croire la vérité de la foi sansvous attacher à voir, cette nudité si obscure ne laisse aucune prise à la volonté et au sens propre, qui sont les sources de toute illusion.

Ainsi ceux qui veulent se précautionner contre l'illusion , en cherchant à sentir des goûts et à se faire des certitudes, s'exposent par là même à l'illusion : au conti-aire , ceux qui suivent l'attrait de l'amour dénuant et de la foi pure, sans rechercher des lumières et des goûts pour s'appuyer, évitent ce qui peut causer l'illusion et l'égarement. Vous trouverez dans V Imitation de Jésus-Christ*, où l'auteur dit que si Dieu vous ote les douceurs intérieures, votie plaisir doit être de demeurer [)rivé de tout

* Pk. XXIX. 7. — * l.il'. 111.

FÉNELON. TOME VI

plaisir : (► (pi'une aiiie ainsi crucillée est agréable à Dieu , (|uaiid cl le ne clieiche pcjint à se détacher de la croix , et (pj'elle veut bien y ex[)irer avec Jésus-Chi'ist ! On cherche des prétextes, en disant (ju'on craint d'avoir perdu Dieu lorscju'on ne le sent plus. Mais dans la vérité c'est im|»atieiice dans l'épi-euve ; c'est in- (juiélude de la nature délicate et attendrie sur elle-même ; c'est recherche de quehpie appui pour l'amour-propre ; c'est une lassitude dans l'abandon, et une reprise secrète de soi-même après s'être livré à la grâce. Mon Dieu, où sont les âmes (|ui ne s'arrêtent |)oinl dans la voie dt; la mort ? (belles qui auront [)ersévéré jusqu'à la lin seront couronnées.

SLR LA .SÉCHERESSE ET LES DISTRACTIONS QUI ARRIVENT DANS l'oRAISON.

On est tenté de croire qu'on ne prie plus Dieu dès qu'on cesse de goûter un certain plaisir dans la prière. Pour se détromper, il faudroit considérer que la parfaite prière et l'amour de Dieu sont la même chose. La prière n'est donc pas une douce sensation, ni le charme d'une imagination enflammée, ni la lumière de l'esprit qui découvre facilement en Dieu des vérités sublimes, ni même une certaine consolation dans la vue de Dieu : toutes ces choses sont des dons extérieurs , sans lesquels l'amour peut subsister d'autant plus purement, qu'étant privé de toutes ces choses, qui ne sont que des dons de Dieu , on s'altachcra uniquement et immédiatement à lui-même. Voilà Vamour de pure foi , qui désole la nature , parce qu'il ne lui laisse aucun soutien : elle croit que tout est perdu, et c'est par là même que tout est gagné.

Le pur amour n'est que dans la seule volonté : ainsi ce n'est point un amour de sentiment , car l'imagination n'y a aucune part ; c'est un amour qui aime sans sentir, comme la pure foi croit sans voir. 11 ne faut pas craindre ()ue cet amour soit imaginaire ; car rieii ne l'est moins (pie la volonté détachée de toute imagination. Plus leso|iérations sont purement intellectuelles et spirituelles, plus elles ont, nonseulement la réalité, mais encore la perfection que Dieu demande : l'opération en est donc jdiis parfaite; en même temps la foi s'y exerce, et l'humilité s'v conserve. Alors l'amour est

INSTRUCTIONS SUR LA MORALE

chasle ; car c'est Dieu en lui-nièmc et pour lui-niènie : ce n'est plus ce (iii'il t'ait sentir à quoi on s'allache : on le suit, mais ce n'est pas à cause des pains niullipliés.

(Juoi. dira-t-on, toute la piété ne consi'?tei-at-elle (pie dans une volonté de s'unir à Dieu, qui sera peut-être iilutôt une pensée et une iiiia^'iuatitni, qu'une volonté elVective ? Si tx-ttc! volonté n'est soulouue par la litlélité dans los principales occasiitus, je croirai qu'elle n'est pas véritable ; car le bon arbre porte de bous fruits, et cette volonté doit rendre altentil' pour accomplir la volonté de Dieu : mais elle est conq)atible en cette vie avec de petites fragilités, que Dieu laisse à l'ame pour l'bumilier. Si donc on n'éprouve que de ces frayilités journalières, il faut en tirer le fruit de Ibumiliation, sans perdre courage.

Mais onliu la vraie vertu et le i>ur amour ne sont que dans la volonté seule. N'est-ce pas beaucoup que de vouloir toujours le souverain Lien dès qu'on l'apeiçoit ; de retourner son intention vers lui dès qu'on remarque qu'elle en est détournée ; de ne vouloir jamais rien par délibération que selon son ordre ; et entin de demeurer soumis en esprit de sacritîce et d'abandon à lui, lorsqu'on n'a plus de consolation sensible ? Conqjtez-vous pour rien de retrancher toutes les réflexions inquiètes de l'amourpropre ; de marcher toujours sans voir où l'on \a, et sans s'arrêter ; de ne penser jamais volontairement à soi-même , ou du moins de n'y penser jamais que comme on iicuseroit à une autre personne, [)0ur remplir un devoir de providence dans le moment présent, sans regarder plus loin ? N'est-ce pas là ce qui fait mourir le \ieil homme, plutôt que les belles réflexions où l'on s'occupe encore de soi par amour-propre, et plutôt que plusieurs œuvres extérieures sur lesquelles on se rendroit témoignage à soi-même de son avancement ?

C'est par une espèce d'intidélité contre l'attrait de la pure foi, qu'on veut toujours s'assurer qu'on fait bien : c'est vouloir savoir ce qu'on fait; ce qu'on ne saura jamais, et que Dieu veut qu'on ignore : c'est s'amuser dans

tiens quand elle n'en veut point avoir. Dès qu'on les remanpie, on les laisse tomber et on se retourne vers Dieu. Ainsi , pi'udant que les sens extérieurs de l'épouse sont endormis . son cieur veille , son amour ne se relâche |)oint. Un jtère tcMidre ne pense pas toujours distinclem<nit à sou iils ; mille objets entraînent son imaj^inatiouet son esprit : mais ces disfractioTis n'interronq)eut jamais l'amour i)ateruel ; à quebpie heure que sou Iils revienne dans son esprit, il l'aiuu', et il sent au fond de son cœur (pi'il n'a pas cessé un seul moment de l'aimer, quoiqu'il ait cessé de penser à lui. Tel doit êti-c notre amour |)our notre i)ère céleste ; un amour simple, sans déliance et sans inquiétude.

vSi l'imagination s'égare, si l'esprit est entraîné , ne nous troublons point : toutes ces puissances ne sont pas le vrai homme du cœur, l'homme caché, dont paile saint Pierre ', qui est daus rincorrti/jfi/Mliif' d'un esprit modeste et tranquille. Il n'y a qu'à faire un bon usage des pensées libres, en les tournant toujours vers la présence du bien-aimé , sans s'inquiéter sur les autres : c'est à Dieu à augmenter quand il lui plaira cette facilité sensible de conserver sa présence. Souvent il nous l'ôte pour nous avancer ; car cette facilité nous amuse par trop de réflexions : ces réflexions sont des distractions véritables, qui interrompent le regard simple et direct de Dieu, et qui par là nous retirent des ténèbres de la pure foi.

On cherche souvent dans ces réflexions le repos de l'amour-propre, et la consolation dans le témoignage qu'on veut se rendre à soi-même. Ainsi on se distrait par cette ferveur sensible ; et au contraire on ne prie jamais si purement que quand on est tenté de croire qu'on ne prie plus : alors on craint de prier mal ; mais on ne devroit craindre que de se laisser aller à la désolation de la nature lâche, à l'infidélité plnlosophique , qui veut toujours se démontrer à elle-même ses propres opérations dans la foi ; enfin aux désirs inq>atiens de voir et de sentir pour se consoler.

Il n'y a point de pénitence plus amère que cet état de pure foi sans soutien sensible : d'où

la voie pour raisonner sur la voie même. La je conclus que c'est la pénitence la plus effec-

voie la plus sûre et la plus courte est de se renoncer, de s'oublier, cle s'abandonner, et de ne plus penser à soi que par fidélité pour Dieu. Toute la religion ne consiste qu'à sortir de soi et de son amour-propre pour tendre à Dieu.

Pour les distractions involontaires, elles ne distraient point l'amour, puisqu'il est dans la volonté^ et que la volonté n'a jamais de distrac-

tive, la plus crucifiante, et la plus exempte de toute illusion. Etrange tentation! On cherche impatiemment la consolation sensible par la crainte de n'être pas assez pénitent ! Hé ! que ne prend-on pour pénitence le renoncement à la consolation qu'on est si tenté de chercher ?

' I Pelr. m. h.

i:t la perfection chrétienne.

Enfin il faut se ressouvenir de Jésus-Clirist, que son Père abandonne sur la croix : iJieu retire tout sentiment et toute réllexion pour se caclier à Jésus-Cdirist : ce tulle dernier KUip de la main de Uiou (jui frappoit l'iuiiume de douleurs; voilà ce cpii cousoumia le saci'ilice. Il ne faut jamais tant s'abandonner à Dieu que quand il semble nous abandonner. Prenons donc la lumière et la consolation (juand il la ré|)and , mais sans nous y attaclier : cpiand il nous enfonce dans la nuit de la pure foi, alnrs laissons-nous aller dans cette nuit, et souillons amoureusement cette agonie. Un moment en vaut mille dans cette tribulation : on est troublé et on est en paix : non -seulement Dieu se cacbe. mais il nous cacbe à nous-mêmes, afin que tout soit en foi. On se sent découra^'é ; et cej)endant on a une volonté immobile qui veut tout ce que Dieu veut de rude : on veut tout, on accepte tout, jusqu'au trouble même par lequel on est éprouvé. Ainsi on est secrètement en paix par cette volonté qui se conserve au fond de l'ame pour souffrir la guerre. Béni soit Dieu qui fait en nous de si grandes clioses malgré nos indignités.

AVIS A UNE DAME DE l.A COIK. NE POINT s'É-

TOX>ER NI SE DF.COVRAGER A l.A VIE DE SES DÉFAITS NI DES DEFAITS DAITULI.

On n'a point encore assez approfondi la misère des bommes en général, ni la sienne en particulier, quand on est encore surpris de la foiblesse et de la corruption des bommes. Si on n'attendoit aucun bien des bommes, aucun mal ne nons étonneroit. Notre étonnement vient donc du mécompte d'avoir compté l'Iiuinanité entière pour quelque cbose, au lieu qu'idle n'est rien, et pis que rien. L'arbre ne doit jjoiiit surprendre quand il porte ses fruits. Mais on doit admirer Jésus-Cbrist , en (jui nous sommes entrés, comme dit saint Paul, lorsque nous autres sauvageons nous portons en lui , à la place de nos fruits amers, les plus d(jux fruits de la vertu.

Désabusez-vous de l(jule vertu bumaine qui est enq)oisonnée de complaisance et ilc «confiance en soi-même. Ce qui est haut aux i/eux def /toiiiiiies , dit le Saint-Esprit ' , esl une abouii-

• Lw. XM. 4 5.

nation devant Dieu. C'est une idolâtrie iotérieuie dans tous les inomens de la vie. Cette idi)l;\trit', «pKiitpie couverte d(! l'éclat des vertus , l'st plus boiiible (pic beaucoup d'autres pécbés (jue l'im croit plus énormes. II n'y a ipi'une seule vérité et qu'une seule manière de bien juger, qui est de juger comme Dieu même. Devant Dieu les crimes monstrueux coimnis par ff)iblcsse, par emportement ou par ignorance, sont moins crimes (jiie les \ertus qu'une ame pleine d'elle-même exerce pour rapporter tout à sa propre excellence comme à sa seule divinité ; car c'est le renversement total de tout le dessein de Dieu dans la création. Cessons donc de juger des vertus et des vices par notre goût, que l'amour-propre a rendu dépravé, et l)ar nos fausses vues de grandeur. Il n'y a rien de grand que ce qui se fait bien petit devant l'unique et souveraine grandeur. Vous tendez au grand par la pente de votre cœur, et par riiabitude d'y tendre : mais Dieu veut vous rabaisser et vous rappetiscr dans sa main ; laissez-le faire.

Pour les gens qui cbercbent Dieu, ils sont pleins de misères : non que Dieu autorise leurs imperfections ; mais parce que leurs imperfections les arrêtent et les empêcbent d'aller à Dieu par le plus court cbcmiii. Ils ne peuvent aller vite ; car ils sont trop cbargés et d'euxmêmes et de tout ce grand attirail de choses superflues, qu'ils rapportent à eux avec tant d'empressement et de jalousie. Les uns croient aller droit , usant toujours de certains petits détours pour j)arvenir à leurs lins qui leur semblent permises. Les autres ignorent leur propre cœur , jusqu'à s'imaginer qu'ils ne tiennent plus à rien , quoiqu'ils tiennent encore à tout, et que le moindre intérêt ou la moindre prévention les surmonte. On se flatte sur ses raisons dans le temps qu'on croit peser celles d'autrui au poids du sanctuaire ; et par là on devient injuste, ne parlant que de justice et de bonne foi. On se prévient contre les gens dont on est jaloux ; la jalousie, cacliée dans les derniers replis du cteur , exagère les moindres défauts . f»n en esl plein, on ne peut s'en taire, on s'écbappe malgré soi à laisser entrevoir son dégoût et son mépiis. De là viennent les crili- (jues déguisées et les mauvais offices qu'on rend sans penser à les rendre. Le cour, rétréci par l'intérêt propi'e, se trompe lui-même pour se permettre ce ipii lui convient : il est foible, incertain , timide , prêt à ramper, à flatter, à encenser, pour obtenir. 11 esl si occupé de lui, (pi'il ne lui reste ni temps , ni pensée , ni sen-

INSTRUCTIONS Sl^R LA MORALE

liment pour lo prodiain. Do toinps en loiii[)s la irainlo de Ditni le Irtiiihle dans sa fausse |)ai\, et le force de se donnera autrui ; mais il ne s'y doime que par crainte et malgré lui. C'est une impulsion étrangère, passagère et violente : on retombe bientôt au fond de soi-même , où l'on redevient son tout et son dieu même; tout ])Our st)i ou pour ce qui s'y l'apporte, et le reste du monde entier n'est rien. On ne veut être ni and)itieux , ni avare , ni injusU^. ni Iraîlrc : mais ce n'est point l'amour qui rend permanentes et fixes tontes les vertus cnutraiics à ces vices ; c'est au contraire une crainte étrangère qui vient par accès inégaux, et qui suspend tous ces vices pro[)res à lame allacliée à elle-même.

Voilà de quoi je me plains tant ; voilà ce qui me fait tant désirer une piété de pure foi et de mort sans réserve , qui arrache l'amc à ellemême sans espérance d'aucun retour. Hn trouve cette perfection trop haute vA inqn'aticable. lié bien ! qu'on retombe donc dans cet amourpropre qui craint Dieu, et qui va toujours tombant et se relevant avec lâcheté jusqu'à la lin de la vie. Tandis qu'on s'aime tant, on ne peut être que plein de misères . on fait meilleure mine que les autres quand on est plus glorieux et plus délicat dans sa gloire ; mais ces dehors n'ont aucun véritable soutien. C'est cette dévotion mélangée d'amour-propre qui infecte ; c'est elle qui scandalise le monde, et que Dieu même vomit. Quand est-ce que nous la vomirons aussi, et que nous irons jusqu'à la source du mal ?

Quand on pousse la piété jusque-là, les gens sont effrayés, et trouvent qu'elle va trop loin. Quand elle ne va point jusque-là, elle est molle, jalouse, délicate, intéressée. Peu de personnes ont assez de courage et de lidélité pour se perdre , s'oublier et s'anéantir elles-mêmes ; par conséquent peu de personnes font à la piété tout l'honneur qu'on devroit lui faire.

Il y a des défauts de promptitude et de fragilité que vous comprenez bien, qui ne sont pas incompatibles avec une piété sincère : mais ■vous ne comprenez pas aussi clairement que d'autres défauts, qui viennent de foiblesse, d'illusion, d'amour-propre et d'habitude, conqiatissent avec une véritable intention de plaire à Dieu. A la vérité, cette intention n'est ni assez pure ni assez forte ; mais , quoique foible et imparfaite, elle est sincère dans ses bornes. On est avare ; mais on ne voit point son avarice ; elle est couverte de prétextes spécieux; elle s'appelle bon ordre, soin de ne rien perdre,

prévoyance des besoins. On est envieux ; mais on ne sent |)as en soi cette passion basse et maligne ([ui se cache; elle n'oseroit paroître, car elle donneroit trop de confusion ; elle se déguise , et quelquefois elle trompe bien plus !a ]tefsonnc qui en est tourmentée, que les autres (pii rcvaiiiincnt de près avec des yeux critiques. On est âpre, délicat, dilTicultueux, ombrageux sur les allaires . c'est l'intérêt (pii fait tout cela ; mais l'intérêt se pare de cent belles raisons. Iv-outez-le ; vous ne finirez point ; il faudra lui avouer (ju'il n'a point de tort. Je conclus (jue les gens de bien , et vous comme les autres, sont pleins d'imperfections mélangées avec leur bonne volonté , parce que leur volonté , (luoique bonne , est encore foible , partagée , et retenue par les secrets ressorts de ramour-pi'o|)re.

Votre ardeur même contre les défauts d'auli'ui est un grand défaut. Ce dédain des misères d'aulrui est une misère qui ne se connoît pas assez elle-même. C'est une hauteur qui s'élève au-dessus de la hassesse du genre humain ; au lieu que, pour la voir bien , il faudroit la voir de plain-pied. Mon Dieu ! quand n'aurez-vous plus rien à voir ni chez vous ni chez les autres? Dieu tout bien ; la créature tout mal. D'ailleurs les impressions passagères que vous prenez sont trop fortes. Vous les prenez vivement suivant les dilîérentes occasions ; au lieu que vous pourriez prendre de sang-froid certaines vues justes qui seroient fixes , qui conviendroient à tous les événemens particuliers, qui vous donneroient une clef générale de tous les détails , et qui ne seroient guère sujettes à changer.

Vous craignez de tomber dans le mépris de tout le genre humain. En un sens, je voudrois que vous le méprisassiez tout entier autant qu'il est méprisable. La seule lumière de Dieij peut, en croissant, vous donner cette pénétrafion de l'abîme du mal qui est dans tous les hommes. Mais, en connoissant à fond tout ce mal, il faut connoître aussi le bien que Dieu y mêle. C'est ce mélange de bien et de mal qu'on a de la peine à se persuader. C'est le bon et le mauvais grain que l'ennemi a mis ensemble *. Les serviteurs veulent les séparer ; mais le père de famille s'écrie ; Laissez-les croître ensemble jusquesaujour de la moisson.

Le principal est de ne se point décourager à la vue d'un si triste spectacle, et de ne pousser pas la défiance trop loin. Les gens naturelle-

' Mutlh. Mil. 25 , eu-.

ET I.A rRRFnCTKtN CURl'TIENNE.

incnt ouverts ci rontinns se n-sscrrcnt ft se délient plus que d'autres ciiiand ils se rebutent |)ar expérience d'avoir de la conlianec et de l'ouverture? ils sont conimc les poltrons désesjiérés , qui sont plus que vaillans. Vous avez beaucoup à vous précautionuer de ce côté-là : car, outre que la place »»ù vous êtes t'ait passer en revue devant vous les misères de tout le genre humain, d'ailleurs l'envie, la jalousie, la témérité des jugemens, et la maliguité des mau- ^aisol'lices, empoisonnent une iuliuité de choses inuoceiites, et exagèrent sans pitié heaucouj) de légères imperfections. Tout cela Aient eu l'oule attaquer votre patience, votre conliance et votre charité qui en sont fatiguées. Mais tenez bon : Dieu s'est réservé de vrais serviteurs ; s'ils ne font pas tout, ils font beaucoup par comparaison au reste du monde corrompu, et par rapport à leur naturel. Ils reconnoissent leurs imperfections , ils s'en humilient, ils les combattent ; ils s'en corrigent lentement à la vérité, mais enfin ils s'en corrigent. Ils louent Dieu de ce qu'ils font ; ils se condanment de ce qu'ils ne font pas. Dieu s'en contente : contentez-vous-en.

Si vous trouvez , comme je le trouve , que Dieu devroit être mieux servi, aspirez donc sans l)ornes et sans mesures à ce culte de vérité, où il ne reste plus rien à la créature pour elle, et où tout retour est banni comme une iniidélité et un intérêt propre. 0 si vous étiez dans ce bienheureux état, bien loin de supporter impatiemment ceux qui n'y seroient pas, l'étendue inunense de votre cœur vous rendroit indulgente et compatissante pour toutes les foi blesses qui rétrécissent les cœurs intéressés. fMus on est parfait, plus on s'apprivoise avec l'imperfection. Les Pharisiens ne pouvoient supporter les Fnblicains et les femmes pécheresses , avec qui Jésus-Christ étoit avec tant de douceur et de bonté, Quand ou ne tient plus à soi, on entre dans celte grandeur de Dieu que rien ne lasse ni ne rebute. Quand serez- vous dans celte lilterté et cet élargissement de cœur ? La délicatesse, la sensibilité, qu'on croit qui viennent d'un goût exquis de la vertu , vicimeut bien davanlagr' de défaul d'étendue et de resserretnenl eu soi-mêuH.'. Qui n'est plus à soi, est eu IHeu tout au |>rochain : qui est encore à soi, n'est ni à Dieu ni au prochain (pi'avi'c une mesure courte, et courte à prop(jrliou de rattachement (pii reste encore à soi-même. Que la paix, la \i-rilé, la siuq)licilé, la liberté, la foi pure, l'amour sans iiitérêl, fassent de vous Ibnlocauste !

XWill.

KN QIOI CONSISTE I. V VKAU: IIHKRTK DFS KNKANS I)K IlIKl . MOYENS HK l'aCOIKRIR.

Je crois (jue la liberté de l'esprit doit avoir de la siuq)licité. Quand on ne s'embarrasse point |tar des retours inquiets sur soi-même, on commence à de\enir libre de la véritable liberté. Au contraire, la fausse sagesse, qui est toujours leudue, toujours occupée d'elle-même, toujours jalouse de sa propre perfection , soulfre une douleur cuisante toutes les fois qu'elle aperçoit eu elle la moindre tache.

Ce n'est pas que l'homme sinqde cl détaché de soi-même ne travaille à sa i)erfection ; il y travaille d'autant plus qu'il s'oublie davantage, et qu'il ne songe aux vertus que pour accomplir la volonté de Dieu. Le défaut qui est en nous la source de tous les autres est l'amour de nous-mêmes , auquel nous rapportons to\it, au lieu de rapporter tout à Dieu. Quiconque travaille donc à se désoccuper de soi-même , à s'oublier , à se renoncer , suivant le précepte de Jésus-Christ , coupe d'un seul coup la racine à tous ses vices , et trouve dans ce simple renoncement à soi-même le germe de toutes les vertus.

Alors ou entend et on éprouve au dedans de soi la vérité profonde de celte parole de l'Ecriture : Là (jii est r esprit du Seifjneur, là est la liberté '. On ne néglige rien [)our faire régner Dieu au dedans de soi-même et au dehors ; mais on est en paix au milieu de l'humiliation causée par ses fautes. On aimeroit mieux moul'ir que <lc commettre la moindre faute volontairement ; maison ne craint pas le jugement des honunes [)our l' intérêt de sa propre répulation ; ou du moins si on les craint , c'est pour ne pas les scandaliser. D'ailleurs, on se dévoue à r()|)probre de Jésus-Chrisl, et on demeure en |)ai\ pour l'incertitude des évéueiiiens. Pour les jugemeus de Dieu , on s'y abandonne suivant les divei's degrés ou de conliance , ou de sacrilice , ou de désappropriation entière de soimême. Pinson s'abandonne, plus on trouve la paix ; et celte paix met tellement le cœur au large , qu'on est prêt à tout : ou veut tout el on Mc veiil lien : on est sim[)le connue de petits enl'an^.

1 // {.■, . ili. 17.

INSTRUCTU^NS ?ru LA MORALE

L;i luiuière de Uiou fait si'iilir jusqiios aux inoiiidros fautes , mais elle uo décourage poiut. On uKUiho devaul lui; mais si on hionclie ou se hâte de reprendre sa course, et on ne jieusc qu'à avancer toujours. 0 que cette siniidirilé est heureuse! mais qu'il y a peu d'amcs qui aient le courage de ne regarder jamais derrière elles! Senddaldesà la l'eunue de l.ol, elles attirent sur elles la malédiction de Dieu i)ar ces retours iiujuiots d'un amour-pi'opre jaloux et délicat.

11 faut nous perdre, si nous voulons nous retrouver en Dieu ; c'est aux petits que Jésus- Christ déclare qu'appartient sou royaume. Ne raisonner point trop , aller au bien par une intention droite dans les iltoses comnnmes, laisser tond)er mille réilexions par lesquelles on s'enveloppe et on s'enfonce en soi-même sous prétexte de se corriger : voilà en gros les principaux moyens d'être libre de la vraie liberté sans négliger ses devoirs.

OBLIGATION DE s' ABANDONNER A DIEU SANS RESERVE.

Le salut n'est pas seulement attaché à la cessation du mal : il faut encore y ajouter la pratique du bien. Le royaume du ciel est d'un trop grand prix pour être donné à une crainte d'esclave . qui ne s'abstient du mal qu'à cause qu'il n'ose le faire. Dieu veut des enfans qui aiment sa bonté, et non des esclaves qui ne le servent que par la crainte de sa puissance. Il faut donc l'aimer et par conséquent faire tout ce qu'inspire le véritaljle amour.

Bien des gens, qui paroissent d'ailleurs bien intentionnés , se trompent à ce sujet : mais il est facile de les détromper s'ils veulent examiner les choses de bonne foi. Leur erreur vient de ce qu'ils ne connoissent ni Dieu ni eux-mêmes. Ils sont jaloux de leur liberté, et ils craignent de la perdre en se livrant trop à la piété; mais ils doivent considérer qu'ils ne sont point à euxmêmes * ; ils sont à Dieu , qui , les ayant faits uniquement pour lui et non pour eux-mêmes , les doit mener comme il lui plaît, avec un empire absolu. Ils se doivent tout entiers à lui, sans condition et sans réserve. Nous n'avons pas même , à proprement parler , le droit de nous donner à Dieu ; car nous n'avons aucun droit sur nous-mêmes : mais si nous ne nous

» ICor. VI. 19.

laissions pas à Dieu comme une chose <jui est de sa nature tout à lui , nous ferions un larcin sacrilège (pii renverseroit l'ordre de la nature et (pii violeroil la loi esseiiliclle de la créature.

Ce n'est (hnic pas à nous à raisonner sur la loi que Dieu nous impose : c'est à nous à la recevoir, à l'adorer, à la suivre aveuglément. Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Si nous faisions l'Lvangile , peut-être serionsnous tentés de l'adoucir pour l'acconmiodcr à notre lâcheté : mais Dieu ne nous a pas consultés en le faisant ; il nous l'a donné tout fait , et ne nous a laissé aucune espérance de salut que par l'accomplissement de celte souveraine loi , qui est égale pour toutes les conditions : Le ciel et In terre passeront; cette parole de vie ou de \\wy\. ne passera jamais *. On ne peut en retrancher ni un mot ni la moindre lettre. Malheur aux prêtres qui oseroient en diminuer la force pour nous l'adoucir ! Ce n'est pas eux qui ont fait cette loi ; ils n'en sont que les simples dépositaires. Il ne faut donc pas s'en prendre à eux si l'Evangile est une loi sévère. Cette loi est autant redoutable pour eux que pour le reste des hommes , et plus encore pour eux que pour les autres , puisqu'ils répondront et des autres et d'eux-mêmes pour l'observation de cette loi. Malheur à l'aveugle qui en conduit un autre ! ils tomberont tous deux , dit le Fils de Dieu ^ , dans le précipice. Malheur au prêtre ignorant , ou lâche et flatteur , qui veut élargir la voie étroite ! La voie large est celle qui conduit à la perdition ".

Que l'orgueil de l'homme se taise donc. 11 croit être libre et il ne l'est pas. C'est à lui à porter le joug de la loi , et à espérer que Dieu lui donnera des forces proportionnées à la pesanteur de ce joug. En effet , celui qui a ce souverain empire sur sa créature pour lui commander , lui donne par sa grâce intérieure de vouloir et de faire ce qu'il commande.

BONHEUR DEl'aMEQUI SE DONNE ENTIEREMENT A DIEU.

COMBIEN l'aHOUR DE DIEU ADOUCIT TOUS LES

SACRIFICES. AVEUGLEMENT DES HOMMES QUI PRÉ- FÈRENT LES BIENS DU TEMPS A CEUX DE l'ÉTERNITÉ*

La perfection chrétienne n'a point les rieurs, les ennuis et les contraintes que l'on

gueu

1 Matth. XXIV. 35. — 2 Luc. VI. 30. — » Malth. vil. \ 3

ET LA PKHFI-r.TloN r.!uii':Tn:NM<:.

s'imagine. Elle demaiulo ([iie l'on soil ;i l>icu du l'ond (in Cd'ur; et drscju'on est ainsi à DiiMi. tout ee (ju'on lait \nn\v lui devient latile. <leux qui sont à Diiii simt toujours ioniens |oisi|u'ils ne sont point partagés ; ear ils ne muIcuI (jiie ce que Dieu veut , et veulent taire pnur lui tout ce qu'il \eiit. Ils se dépouillent de tout et trouvent le ei'ntu|de dans ee dé[)ouilleiuenl. I,a paix de la eonseienee , la liberté du eo-ur, la douceur de s'abandonner entre les mains de Dieu, la joie de voir toujours croître la lumière dans son cœur , enfui le dégagement des craintes et des désirs tyrainiiques du siècle, font ce centuple de bonheur ^\nc les véritables enl'ans de Dieu pi^ssèdent au milieu des croix, pouivn qu'ils soient tidèles.

Ils se sacrilient , mais à ce qu'ils aiment le plus ; ils soudrent , mais ils veulent soufl'iir , et ils prélèrent la soulVrance à toutes les fausses joies. Eeurs corps ont des maux cuisans , leur imagination est troublée , leur esprit tondje en langueur et en défaillance; mais leur volonté est ferme et tranquille dans le fond et le plus intime d'elle-même^ et elle dit sans cesse Amen à tous les coups dont Dieu la frappe pour la sacritier.

Ce que Dieu demande de nous, c'est une volonté qui ne soit plus partagée entre lui et aucune créature ; c'est une volonté souple dans ses mains , qui ne désire et ne rejette rien , qui veuille sans réserve tout ce qu'il veut, et qui ne veuille jamais, sous aucun prétexte, rien de ce qu'il ne veut pas. Quand on est dans cette disposition , tout est salutaire ; et les amusemens les plus inutiles se tournent en bonnes œuvres.

Heureux celui qui se donne à Dieu ! il est délivré de ses [)assions , des jugemens des hommes , de leur malignité, de la tyrannie de leurs maximes, de leur froides et misérables railleries , des malheurs que le monde attribue à la fortune, de l'inlidélité et de l'inconstance des amis , des artitices et des pièges des ennemis , de sa propre foiblesse , de la misère et de la brièveté delà vie, des liorreuis d'une mort profane , des cruels remords attachés aux plaisirs criminels , et enfin de l'éternelle condamnation de. Dieu. Il est délivré de cette multitude innondirable de maux, puisque, metlant sa volonté entre hîs mains de Dieu , il ne veut plus que ce (jue Dieu veut; et il trouve ainsi sa consolation dans la foi , et par conséquent l'espérance au milieu de toutes ses peines. Huelle i'oiblesse seroit-cc donc de craindre de se donner à Dieu , et de s'engager tro[» avant dans un état si désirable !

Heureux ceux qui se jellent tète baissée et les yeux fermés entre les bras f/u Prre des niisn ici)/ (1rs cl (lu /f/if( (le IdUtc coiisiiUUion , connue parle saint l'an! ' ! Aloi's on ne désire ricii tant (pie de connoître ce qm' l'nn doit à Dieu; et on ne craint rien davantage que de ne voir pas assez ce qu'il demande. Sitôt qu'on découvre une lumière nouvelle dans la foi , on est transporté de joie , comme \m avare qui a trouvé un trésor. Le vi'ai (Ihiélien, de qnebpie malheui- que la Providence l'accable, veut tout ce qui lui arrive, et ne veut rien de tout ce qui lui mancjue : plus il aime Dieu , et plus il est coulent ; et la plus haute perfection, loin de le siircliarger, lend son joug plus léger.

Huelie folie de craindre d'être trop à Dieu ! C'est craindre d'être trop heureux; c'est craindre d'aimer la volonté de Dieu en toutes choses; c'est craindre d'avoir trop de courage dans les croix inévitables , trop de consolation dans l'amour de Dieu , et trop de détachement pour les passions qui rendent misérables.

Méprisons donc les choses de la terre pour être tout à Dieu. Je ne dis pas que nous les quittions absolument ; car , quand on est déjà dans une vie honnête et réglée , il n'y a qu'à changer le fond de son CG'ur eu aimant, et nous ferons à peu près les mêmes choses que nous faisions : car Dieu ne renverse point les conditions des hommes, ni les fonctions qu'il y a lui-même attachées ; mais nous ferons pour servir Dieu ce que nous faisions pour servir et pour plaire au monde et pour nous contenter nous-mêmes. Il y aura seulement cette dillérence , qu'au lieu d'être dévorés par notre orgueil , par nos passions tyranniques et par la censure maligne du monde , nous agirons au contraire avec liberté , avec courage , avec espérance en Dieu : la conliance nous animera ; l'attente des biens éternels qui s'approchent , pendant que ceux d'ici-bas nous échappent , nous soutiendra au milieu des peines; l'amour de Dieu , (pii nous fera sentir celui qu'il a pour nous , nous donnera des ailes pour voler dans sa voie et pour nous élever au-dessus de toutes nos misères. Si nous avons de la peine à le crf)irc , l'expérience novis en convaincra : Venez , vojjcz et (/oiUcz , dit David *, combien le Sei(ji;eiir >'sf doux.

Jésus-Christ dit à tous les Chrétiens sans exception : Oui- celui qui cent être tnun disciple j/orte su rrni.r , vl (/u il me suive *. La voie large cmiduil à la perdition ; il faut suivre la

> ;; r..; , 1.3. — - Ps. xnmu. 9. — ^ Muiiu. xvi. 2*.

iN^THnrnoNs sir, i.a moiialk

\oie ôlroite où k' [lolil uoiiil)ic cuire. Il n'y a que ceux qui se t'ont violence qui emportent le royaume du ciel. Il faut renaître , se renoncer, se haïr, devenir entant . tMre pauvre d'esjiril , pleurer pour être consolé, et n'être point du monde , qui est maudit à cause de ses scandales. Ces vérités elîraicnt bien des gens , cl cela parce qu'ils connoissent simplement ce que la religion t'ait l'aire , sans connoîtrc ce qu'elle présente, et (ju'ils i^Miorent l'esprit d'amour qui rend tout lé^^-r. Ils ne savent pas qu'elle mène à la plus liante perfection , par un sentier de paix et d'amour, qui en adoucit tous les travaux.

Ceux qui sont à Dieu sans partat;e sont toujours heureux. Ils éprouvent que le jour/ du Seigneur est doux et léger ; qu'on trouve en lui le repos de l'anie , et qu'il soulage ceux qui sont chargés et fatigués, comme il l'a dit lui-même'. Mais malheur à ces âmes lâches et timides qui sont partagées entre Dieu et le monde ! Elles veulent et ne veulent pas ; elles sont déchirées tout à la fois par leurs passions et par leurs remords ; elles craignent les jugemens de Dieu et ceux des hommes ; elles ont horreur du mal et honte du bien ; elles ont les peines de la vertu sans en goûter les consolations. 0 qu'elles sont malheureuses ! Ah ! si elles avoient un peu de courage pour mépriser les vains discours, les froides railleries et les téméraires censures des hommes, quelle paix ne goûteroient-elles pas dans le sein de Dieu !

Qu'il est dangereux pour le salut, qu'il est indigne de Dieu et de nous, qu'il est pernicieux môme pour la paix de notre cœur, de vouloir toujours demeurer où l'on est ! La vie entière ne nous est donnée que pour nous avancer à grands pas vers notre patrie céleste. Le monde s'enfuit comme une ombre trompeuse ; l'éternité s'avance déjà pour nous recevoir. Que tardons-nous à nous avancer pendant que la lumière du Père des miséricordes nous éclaire? Hâtons-nous d'arriver an royaume de Dieu.

Le seul commandement suftil pour faire évanouir en un moment tous les prétextes qu'on pourroit prendre de faire des réserves avec Dieu : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre ame- , de toutes vos forces et de toutes vos pensées. Voyez combien de termes joints ensemble par le Saint- Esprit , pour prévenir toutes les réserves que l'homme pourroit vouloir faire au préjudice de cet amour jaloux et dominant. Tout n'est pas

trop pour lui ; il ne soull're point de partage ; et il ne permet plus d'aimer hors de Dieu , que ce que Dieu coinmaude lui-même d'aimer pour l'amour de lui. Il l'aiit l'aimer non-seulement de toute l'étendue et de toute la force de son cœur, mais encore de toute l'application de sa pensée. Commentdonc pourrait-on croire qu'on l'aime , si on ne peut se résoudre à penser à sa loi , et à s'a]q)liquer de suite à accomplir sa volonté?

Ceux qui craignent de voir trop clairement ce que cet amour demande, se moipient de croire qu'ils ont cet amour vigilant et appliqué. Il n'y a qu'une seule manière d'aimer Dieu , c'est de ne faire aucun marché avec lui , et de suivre avec un conir généreux tout ce qu'il inspire. Tous ceux qui vivent dans des retranchemens , mais qui voudroient bien être un peu du monde, courent grand risque d'être de ces tièdes dont il dit qu'il les vomira '. Dieu supporte impatiemment ces âmes lâches qui disent en elles-mêmes : J'irai jusque-là . et jamais plus loin. Appartient-il à la créature de faire la loi à son Créateur? Que diroitun roi d'un sujet, ou un maître de son domestique , qui ne voudroit le servir qu'à sa mode , qui craindroit de trop s'affectionner pour ses intérêts , et qui auroit honte , aux yeux du public , de s'attacher à lui? Mais plutôt que dira le Roi des rois, si nous faisons comme ces lâches serviteurs?

Il faut s'instruire non-seulement de la volonté de Dieu en général , mais encore quelle est sa volonté en chaque chose , avec ce qui lui plaît davantage et qui est le plus parfait. Nous ne sommes véritablement raisonnables qu'autant que nous consultons la volonté de Dieu , pour y conformer la nôtre ; c'est la véritable lumière que nous devons suivre, toute autre lumière est fausse : c'est une lueur trompeuse, et non une lumière véritable. Aveugles donc tous ceux qui se croient sages, et qui ne le sont pas de la sagesse de Jésus-Christ , seule digne du nom de sagesse ! Ils courent dans une profonde nuit après des fantômes ; ils sont comme ceux qui dans un songe pensent être éveillés, et qui s'imaginent que tous les objets du songe sont réels. Ainsi sont abusés tous les grands de la terre , les sages du siècle , tous les hommes enchantés par les faux plaisirs. Il n'y a que les enfans de Dieu qui marchent aux rayons de la pure vérité. Qu'est-ce que les hommes pleins de leurs pensées vaines et ambitieuses, ont devant eux? Souvent la disgrâce, toujours la

« Matth. XI. 29 et 30.

1 Jpoc, III. 16.

KT LA PHIiri'CTinN CIIHETIKNNE.

mort, le jiij:eincnt de Dieu et l'éternité. Voilà les ^'rands ohjets qui s'avancent et qui viennent au-devant deeeshnninies jirofanes : eepeiidaut ils ne les voient pas: leur polili(jue prévoit tout, excepté la chute et ranéantisseiiieul iné\ital»le de tout ce qu'ils dierclient. (> aveu^Mesl (|ii;iii(l ouvrirez-vous les yeux à la lumière de Jésus- Christ , qui NOUS découvriroit le néant de toutes les grandeurs d'ici-has?

Ils sentent qu'ils ne sont |)as heureux , et ils espèrent trou\er de quoi le devenir par les choses mêmes (}ui les rendent miséiahles : ce qu'ils n'ont pas les altlii-'e ; ce qu'ils ont ne les peut remplir. Leurs douleurs sont vcritahles ; leurs joies sont courtes, vaines et empoisonnées ; elles leur content plus qu'elles ne leur valent. Toute leur vie est une expérience sensible et continuelle de leur égarement : le jugement éternel pend déjà sur leur tète ; leurs fausses joies vont se changer en des pleurs et des huriemens qui ne tîniront jamais. Leur vie est coninte une omhre qui va disparoître , ou tout au plus connue une fleur qui s'épanouit le matin, mais qui est le soir ilétrie , desséchée et foulée aux pieds. Que sont-ils devenus ces insensés mondains? On les a vus , au moment de la mort, abattus, tremblans et découragés : ils avouent l'illusion dans laquelle ils ont vécu, et déplorent leur erreur. Ils passent même souvent d'une extrémité à l'autre , et , après avoir été sans respect pour la religion, ils deviennent lâches et superstitieux. N'est-il pas horrible que les hommes veuillent hasarder l'éternité, plutôt que de se gêner dans leurs mauvaises inclinations? cependant rien de plus ordinaire. Montrez-leur tout ce qu'il vous plaira , la vanité et le néant de la créature ; faites-leur remarquer la brièveté et l'incertitude de la vie , l'inconstance de la fortune, l'inlidélité des amis, l'illusion des grandes places , les amertumes qui y sont iné\itables, le mécontenleiiienl des grands, le mécomj)te de toutes les plusgrandes espérances , le vide de tous les biens qu'on possède, la réalité de tous les maux qu'on souffre; toutes ces morales , quebiuc \ raies qu'elles soient, iw font qu'eflleurer leur coMir ; elles |)assent par la superficie; le fond de l'Iioiume n'en est point changé : il soupire de se voir esclave de la vanité , et ne sort point de son esclavage.

Que faut-il donc rpi'il fasse [tour soilir de cet étal pitoNable? Il faut r|u'il prie, afin (pie l>ieu l'éclairé entièrement; et d'al)i)rd il cdnnaitra l'abîme du bien, qui est Dieu , et l'abîme du mal et du néant, qui est la créature

corrompue; alors il se mé[)risera et se haïra, il se (piitlera, il se craindra , il se renoncera sr)i-même, il s'abandonnera à Dieu, il se perdra en lui. Heureuse perte! puis'pi'il se trou- \era |»ar là sans se chercher: il n'aura plus d'intérêt propre, et ti)ul lui prolitera : car tout tourne à bien jtour ceux qui aiment Dieu et qui sont animés de son esprit : ceux qui n'ont pas ce bon esprit sont fort malheureux de ne le point avoir : celui qui en est privé, ou ne le demande plus, ou le demande mal. Ce n'est point par les lèvres ni par les actions extérieures , c'est par le désir du ca-ur, et [lar un profond abaissement de soi-même devant Dieu , qu'on attire au dedans de soi cet esprit de vie, sans le(|uel les meilleures actions sont mortes. Dieu est si bon, qu'il n'attend (jue notre désir pour jions combler de ce don (jui est lui-même. Le cri, dit-il dans l'Ecriture , ne sera pas encore formé dans votre bouche , que moi , qui le verrai avant que de naître dans votre cœur, je l'exaucerai avant (ju'il soit fait. C'est donc la prière du cœur que Dieu exauce ordinairement. On choisit quelque mystère ou quelque grande vérité de la religion , que l'on doit méditer en profond silence ; et , après s'en être convaincu , il faut s'en faire l'application à soi-même , former ses résolutions devant Dieu par rapport à ses devoirs et à ses défauts, lui demander qu'il nous animo pour nous faire accomplir ce qu'il nous donne le courage de lui promettre. Quand nous nous apercevons dans la prière que notre esprit s'égare, il n'y a qu'à le ramener doucement , sans nous décourager jamais de l'importunilc de ces distractions qui sont si opiniâtres. Tandis qu'elles sont involontaires, elles ne peuvent nous nuire ; au contraire elles nous serviront plus qu'une prière accompagnée d'une ferveur sensible: car elles nous humilieront , nous mortifieront, et nous accoutumeront à chercher Dieu purement pour luimême, sans mélange d'aucun plaisir.

Mais, outre ces prières, pour lequelles on doit se réserver des temps particuliers; car les occupations, quelque nécessaires (ju'elles soient, jie vont j;imais jusrpi'à ne nous pas laisser le tentps de manger le |)ain tpiotidien ; il faut, dis-je, outre ces prières réglées, s'accoutumer à faire de courtes , simples et fréquentes élévations du cdMU'à Dieu. Lu mot d'un Psaume, ou de ri-'.vangile. ou de l'Hcriture. (piiest jjropreà nous toucliei-, sullil pour cela. Hti peut faire ces élévations-là au milieu des gens qui sont avec nous, sans que prrsonne s'en aperçoive. Elles font ordinairement plus de bien que les

INSTRUCTIONS SUR LA I\ÏORAUE

applications suivies ;\ nn sujet |Kirti(iilitM'. Il est lion , par cxoinplr, do pivudi'e la ivsoliition défaire, tant le matin (pic l'apiès-dîner, ces élévations; de penser à Dieu toutes les fois (ju'on verra certaines choses on certaines gens ; de prévoir les actions que l'on fera, les repasser; c'est le vrai moyen d'agir en la présence de Dieu , et de se la rendre faniilirre : et cette présence est un vrai moyen de ])arvenir au mépris du monde.

Car c'est en voyant l>ieu qu'on voit le néant du monde , qui s'évanouira dans piMi connue la fumée. Toutes les grandeurs et leur attirail s'enfuiront connue un songe; toute lianleur sera aplanie , toute puissance sera écrasée , tonte tète superbe sera courbée sous le poids de l'éternelle majesté de Dieu. Dans ce jour où il jugera les honuucs, d'un seul regard il ell'acera tout ce qui brille dans la nuit présente , connue le soleil en se levant ell'ace toutes les étoiles. On ne verra que Dieu partout, tant il sera grand ; on chercbera en vain, on ne trouver plus que lui, tant il remplira tout. Que sont-ils devenus , dira-t-on , ces objets (pii avoient enchanté notre cœur? qu'en reste-t-il ? où étoient leurs places? Hélas ! il ne reste pas même les marques du lieu où ils ont été ! Ils ont passé comme une ombre que le soleil dissipe; à peine est-il vrai de dire qu'ils ont été ; tant il est vrai de dire qu'ils n'ont fait que paroître , et qu'ils ne sont plus.

Mais quand le monde ne devroit point linir, il vous laissera , quoi que vous fassiez : un peu plus tôt ou un peu plus tard; qu'importe? Encore un petit nombre d'années qui s'écouleront rapidement comme l'eau, qui disparoîtront comme un songe , la jeunesse sera passée , le monde se tournera d'un autre côté ; il méprisera avec dégoût ceux qui n'auront pas su dans le temps le mépriser lui-même. Ce temps s'approche , il vient , le voilà , hàtons-nous de le prévenir. Aimons l'éternelle beauté qui ne vieillit point et qui empêche de vieillir ceux qui n'aiment qu'elle ; méprisons ce monde qui tombe déjà en ruines de toutes parts. Ne voyonsnous pas que depuis tant d'années les personnes ([ui étoient dans les mêmes places, surprises par la mort , sont tombées dansl'alnme dévorant de l'éternité ! 11 s'est élevé comme nn monde nouveau sur celui qui nous a vus naître. Si peu qu'on vive, il faut chercher d'autres amis, après avoir perdu les anciens ; ce n'est plus la même famille où l'on a été élevé , d'autres parens inconnus viennent [ir^^udre la place; on voit même disparoîtrc une cour entière, d'au-

lnes sont à la |)lace de ceux qu'on admiroit ; ils vienneni éblouir à leur tour. One sont deveiuts tous ces grands acteurs (jui renqilissoient la scène il y a trente ans? Mais sans remonter si haut, coudiien y en a-t-il de morts depuis sept ou huit ans? iJieulôt nous les suivrons. Est-ce donc ce monde au(piel on ('st si attaché? ou n'y fait que passer, on en va sortir : il est lui-même la misèi'c , la vanité , la folie ; il n'est ([u'un fantôme, nue (igure qui passe, comme dit saint Paid.

0 monde si fragile et insensé! est-ce à toi à t'en faire accroii'e? A\ec quelle audace espèrestu nous impoi^er, loi vaine et creuse ligure, qui passe et qui va disparoîlre ? Tu n'es qu'un songe, et tu veux qu'on te croie ! On sent môme en te possédant que tu n'es rien de vrai qui remplisse le cœur. N'as-tu point de honte de donner des noms magnirupies aux misères éclatantes par les(|uelles tu éblouis ceux qui s'attachent à toi? Dans le moment où tu t'ofîres à nous avec un visage riant, tu nous causes mille douleurs. Dans le moment tu vas disparoître , et tu oses nous promettre de nous rendre heureux ! Heureux seulement celui qui voit son néant à la lumière de Jésus-Christ !

Mais ce qui est terrible , c'est que mille gens s'aveuglent eux-mêmes, fuyant la lumière qui leur découvre ce néant, et qui condamne leurs œuvres de ténèbres. Comme ils veulent vivre en bêtes, ils ne veulent point connoître d'autre vie que celle des bêtes , et ils se dégradent euxmêmes pour étouffer toute pudeur et tout remords. Ils se moquent de ceux qui pensent sérieusement à l'éternité ; ils traitent de foiblesse les sentimens de religion par lesquels ou veut éviter d'être ingrat envers Dieu de qui nous tenons tout. Le connnerce de telles gens doit être évité , et on doit le fuir avec soin. Il est important de rompre sans retardement avec les personnes que l'on sait être dangereuses; plus on est exposé , et plus on doit veiller sur soi-même , redoubler ses eiîorts , être lidèle à la lecture des livres de [)iété , à la prière et à la fréquentation des sacremens sans lesquels on languit exposé à toutes les tentations.

Il est certain que quand nous demandons à Dieu dans le Pater le pain (luotidien , c'est-àdire de chaque jour, nous lui demandons l'Eucl'.aristie. Pourquoi donc ne mangeons-nous pas chaque jour, ou du ujoins très-souvent , ce pain quotidien? Pour nous en rendre dignes, accoutlunons-nous peu à peu à nous vaincre, à pi'atiqucr la vertu, à recourir à Dieu par des prières simples et courtes, mais faites de bon

ET I.A PKUrF.CTKiN CllUI'Tir. NNK

cœur. Le goùl tlo ce que nous avons aimé s'cvunouira insensihlcmenl ; im nouveau goût de ^vàcc s'ompaiora enlinde noln; f(rui'; nnnsscronsalVaiiu'Silc.lt'sus-C.lirisl. qui noiisdoit nourrir pour la \ il' l'Icriudlc. Tins nous niaiitrorons ce pain satrc , plus nuire loi s'au^Mueutera ; nous ne craindrons rien lanl que do nous exclure de la sainte table par quehiue inlidolilé ; nos dévotions , bien loin d'être pour nous une occupalion qui gène et qui surdiarire , seront au contraire une source de consolation cl d'adoucissement à nos croix. IMellons-noiis donc en état d'approcher souvent de ce sacrement : sans cela nous mènerons toujours une vie tiède et languissante pour le salut ; nous irons contre le vent à force de rames , et sans avancer. Au lieu que si nous nous nourrissons de la chair de Jésus-Chrisl et de sa parole, nous serons connue un vaisseau que le vent pousse à pleines voiles. Heureux ceux qui sont en cet état , ou du moins qui le désirent !

PRIÈRE d'une AME QUI DESIRE SE DONNER A DIEU SANS RÉSERVE.

Mon Dieu , je veux me donner à vous ; donnez-m'en le courage ; fortiliez ma foible volonté qui soupire après vous : je vons tends les bras, prenez-moi : si je n'ai pas la force de me donner à vous , attirez-moi par la douceur de vos parfums ; entraînez-moi après vous par les liens de votre amour. Seigneur, à qui serois-je si je ne suis à vous? Quel rude esclavage que d'être à soi et à ses passions î 0 vraie liberté des enfaos de Dieu ! on ne vous connoît pas. Heureux qui a découvert où elle est , et qui ne la cherche plus où elle n'est pas! Heureux mille fois qui dépend de Dieu en tout pour ne dépendre plus que de lui seul !

Mais d'où vient, ô mon divin l'époux, que l'on craint de rompre ses chaînes? Les vanités passapères valent-elles mieux (pie votre éternelle vérité et que vous-même? peut-on craindre de se donnera vous? 0 folie monstrueuse! ce seroit craindre son bonheur; ce seroit craindre de sortir de l'Hgyple pour entrer dans l;i Terre-Proniise; ce seroit nnirmiiirr dans le déseil , et se dégoûter de la manne par le souvenir des ognoiis d'Egypte.

Ce n'est pas moi rpii me donne à vous; c'est vouSjô mon amour, rpii vous donnez tout à moi.

Je n'hésite point de vous donner mon cœur, nuel bonheur d'être dans la solitude, et d'y être avec vous , de n'écouter et de ne dire plus ce qui est vain et inutile , pour vous écouter! () sagesse iiilinie! ne me parlerez-vous pas mieux que ces hommes vains! Vous me parlerez,»') amour de mon Dieu ! vous m'instruirez; vous me ferez fuir la vanité et le mensonge ; vous me nourrirez de vous; vous retiendrez en moi toute vaine curiosité. Seigneur, quand je considèr»; votre joug , il me semble lro[t doux : et est-il donc la croix (jue je dois jiorter eu vous suivant tous les jours de ma vie? N'avez-vous point d'autre calice plus amer de votre passion à me faire boire jusqu'à la lie? Bornez-vous à cette retraite paisible , sous une sainte règle et parmi tant (le bons exenqiles , l'austère pénitence que j'ai méiilée jtar mes péchés? (I amour ! vous ne faites qu'aimer ; vous ne frappez point , vous épargnez ma foiblesse. Craindrois-je après cela de m'approcher de vous? Les croix de la solitude pourront-elles m'elfrayer? Celles dont le monde accable doivent faire peur. Quel aveuglement de ne les craindre pas!

0 misère intinie, que votre seule miséricorde peut surpasser! Moins j'ai eu de lumières et de courage, plus j'ai été digne de votre compassion. 0 L>ieu! j(! me suis rendu indigne de vous, mais je peux devenir un miracle de votre grâce. Donnez-moi tout ce qui me manque, et il n'y aura rien en moi qui n'exalte vos dons.

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