‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 75 sur 271 · FIISTOIRE DUNE VIEILLE REINE ET D'UNE JEUNE PAYSANNE · texte numérisé non relu

FIISTOIRE DUNE VIEILLE REINE ET D'UNE JEUNE PAYSANNE

Il éloit une fois une reine si vieille, si vieille, qu'elle n'avoil plus ni dents ni cheveux ; sa kHe branloji coiiirne les feuilles que le vent remue ; elle ne voyoit goutte, nièaie avec ses lunettes; le bout de sua nez et celui de son menton se louchoient ; elle éloit rapelissée de la moitié, et toute en un peloton, a\oc le dos si courbé, qu'on auroil cru qu'elle avoit toujours été conlnfaito. Une fée. (jui avoit assisté à sa naissance . l'aborda . et lui dit ; Voulezvous rajt'unir? Volontiers, répondit la lU-'iue : je donnerois tous mes joyaux pour n'avoir (|ue vingt ans. il faut donc, continua la fée, donner votre vieille-sise à quelque autre dont vous prendrez la jeunesse et la santé. A (jui donneronsnous vos cent ans? La Ueine lit cbercber partout quelqu'un qui voulût être vieux pour la rajeunir. Il \int beaucoup de gueux qui vouloient vieillir pour être ricbcs : mais quand ils avoient vu la Reine tousser , cracher . rûler , vivre de bouillie, être sale, hideuse, puante, soulfraute et radott;r un peu , ils ne vouloienl plu!> i>e cliarger de ses années ; ils aimoinit

mieux mendier et porter des haillons. Il venoit aussi des ambitieux, à qui elle promeltoit de grands rangs et de grands honneurs. Mais que faire de ces rangs? disoienl-ils après l'avoir vue : nous n'oserions nous montrer étant si dégoîilans et si horribles. Mais enûn il se présenta une jeune lille de village, belle comme le jour, qui demanda la couronne pour jirix de sa jeunesse ; elle senontmoit Péroimelle. La Reine s'en ficha d'abord : mais (juc faire? à quoi sert-il de se fâcher ? elle vouloit rajeunir. Partageons, dit-elle à Péronnelle, mon royaume j vous en aurez une moitié, et moi l'autre : c'est bien assez pour vous (pii êtes une petite paysanne. Non, répondit la lille, ce n'est pas assez l)our moi : je veux tout. Laissez-moi mon bavolet, avec mon teint fleuri ; je vous laisserai vos cent ans avec vos rides et la mort qui vous talonne. Mais aussi , répondit la Reine, que ferois-je, si je n'avois jilus de royaume? Vous ririez, vous danseriez, vous chanteriez comme moi, lui dit i-elti- lille. En parlant ainsi, elle se juit à rire, à danser et à chauler. La Reine, qui éloit biiii loin d'en faire autant, lui dit : Que feriez-vousen ma place? vous n'êtes point arcoutuméf à la vieillesse. Je ne Siiis pas, dit la paysanne , ce (jue je ferois : mais je voudrois iii.ii lessaver ; car j'ai toujours oui dire qu'il

FABLES

est beau d'Otre reine. Peiiil;iiil qu'elles étoient en niarclié, la lee survint, qui dit à la paysanne : Voulez-vous faire votre apprentissage de vieille reine, pour savoir si ce métier vous aecominodera ? Pourquoi non ? dit la lille. A l'instant les rides eouvri'nl son front ; res cheveux l)laneliissent ; elle devient <,M"ondeuse et recliignre ; sa tète branle et toutes ses dunls aussi; elle a déjà cent ans. La fée ouvre une petite boite, et en lire une foule d'officiers et de courtisans richement vêtus, qui croissent à mesure qu'ils en sortent, et qui rendent mille respects à la nouvelle reine. On lui sert un grand festin : mais elle est déi^oùtée , et ne sauroil mâcher ; elle est honteuse et étonnée ; elle ne sait ni que dire ni que faire ; elle tousse à crever ; elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle l'ssuie avec sa manche ; elle se regarde au miroir, et se trou\e plus laide qu'une guenuche. Cependant la véritable reine étoit dans un coin, qui rioit et qui commcnçoit à devenir jolie ; ses cheveux revenoient et ses dents aussi ; elle reprenoit un bon teint frais et vermeil ; elle se redressoit avec mille petiles façons : mais elle étoit crasseuse, court vêtue, et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. Elle n'éloit pas accoutumée à cet équipage ; et les gardes , la prenant pour quelque servante de cuisine, vouloient la chasser du palais. Alors Péronnelle lui dit : Vous voilà bien embarrassée de n'être plus reine, et moi encore davantage de l'être : tenez, voilà \otre couronne ; rendez-moi ma colle grise. L'échange fut aussitôt fait ; et la Reine de re- \ieillir, et la paysanne de rajeunir. A peine le changement fut fait , que toutes deux s'en repeur tirent ; mais il n'étoit plus temps. La fée les condamna à demeurer chacune dans sa condition. La Reine pleuroit tous les jours. Dès qu'elle avoit mal au bout du doigt, elle disoit : Hélas! si j'étois Péronnelle, à l'heure que je parle, je serois logée dans une chaumière et je vivrois de châtaignes ; mais je danserois sous l'orme avec les bergers au son de la flûte. Que me sert d'avoir un beau lit, où je ne fais que souffrir, et tant de gens, qui ne peuvent me soulager. Ce chagrin augmenta ses maux ; les médecins, qui étoient sans cesse douze autour d'elle, les augmentèrent aussi. Enfin elle mourut au bout de deux mois. Péronnelle faisoit une danse ronde le long d'un clair ruisseau avec ses compagnes, quand elle apprit la mort de la Reine : alors elle reconnut qu'elle avoit été plus heureuse que sage d'avoir perdu la royauté. La fée revint la voir, et lui donna à choisir de

trois n)aris : l'un, vieux, chagrin, désagréable, jaloux et cruel , mais riche, puissant et trèsgrand seigneur, qui ne pourroit ni jour ni nuit se passer de l'avoir auprès de bii ; l'autre, bien fait, doux, commode, aimable et d'une grande naissance, mais pauvre et malheiu'eux eu tout ; If dernier, paysan connue elle, (|ui ne seroit ni beau ni laid, qui ne l'aimeroit ni trop ni peu, qui ne seroit ni riche ni pauvre. Elle nesavoit lecjuel prendre ; car naturellement elle aimoit fort les beaux habits, les équipages et les grands honneurs. Mais la fée lui dit : Allez, vous êtes une sotte. Voyez-vous ce paysan? voilà le mari qu'il vous faut. Vous aimeriez trop le second ; vous seriez trop aimée du premier ; tous deux vous rendroient malheureuse : c'est bien assez que le troisième ne vous batte point, il vaut mieux danser sur l'herbe ou sur la fougère que dans uu palais . et être Péronnelle au village, qu'une dame malheureuse dans le beau monde. Pourvu que vous n'ayez aucun regret aux grandeurs, vous serez heureuse avec votre laboureur toute votre vie.

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