‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 90 sur 271 · LES DEUX LIONCEAUX · texte numérisé non relu

LES DEUX LIONCEAUX

Deix lionceaux avoient été nourris ensenibld dans la même forêt • ils étoient de même âge, de même taille , de mêmes forces. L'un fut pris dans de grands lilets à une chasse du grand Mogol : l'autre demeura dans des montagnes escarpées. Celui (pi'ou avoit pris fut mené à la (lour, où il vivoit dans les délices : on lui dounoit chaque jour une gazelle à manger ; il n'avoit (pi'à dormir dans une loge où on avoit soin de le faire coucher mollement. Un eunuque blanc avoit soin de peigner deux fois le jour sa longue ci'inière dorée. Connue il étoit apprivoisé, le Roi même le caressoit souvent. Il étoit gras, poli , de bonne mine, et magnifique, carilportoit un collier d'or , et on lui meltoit aux oreilles des pendans garnis de perles et de diamans : il méprisoit tous les autres lions qui étoient dans des loges voisines , moins belles que la sienne, et qui n'étoient pas en ftiveur comme lui. Ces prospérités lui enllèrent le cœur ; il crut être un grand personnage, puisqu'on le traitoil si honorablement. La Cour où il brilloit lui donna le goût de l'ambition; il s'imaginoit qu'il auroit été un héros, s'il eût habité les forêts. Un jour, comme on ne l'attachoit plus à sa chaîne, il s'enfuit du palais, et retourna dans le pays où il avoit été nourri. Alors le roi de toute la nation lionne venoit de mourir, et on avoit assemblé les Etats pour lui choisir un successeur. Parmi heaucoup de prétendans, il y en avoit un qui elfaçoit tous les autres par sa lierté et par son audace ; c'étoit cet autre lionceau , qui n'avoit point quitté les déserts , pendant que son compagnon avoit fait fortune à la Cour. Le solitaire avoit souvent aiguisé son courage par une cruelle faim , il étoit accoutumé à ne se nourrir qu'au travers des plus grands périls et par des carnages; il déchiroit et troupeaux et bergers. Il étoit maigre , hérissé, hideux : le feu et le sang sortoient de ses yeux; il étoit léger, nerveux, accoutumé à grimper , à s'élancer, intrépide, contre les épieux et les dards. Les deux anciens compagnons demandèrent le combat , pour décider qui régneroit. Mais une vieille lionne , sage et expérimentée , dont toute la république respectoit les conseils , fut d'avis de mettre d'abord sur le trône celui qui avoit étudié la politique à la Cour. Bien des

F\nï,F>i.

pcns nuirrminVitMil, ilisanl (lu'i'Ui' voiilnil qu nu préférât un [lorsuiinai:»' vainol \()lii|>tniMi\ à un cuerrior (jui avoil appris, dans Va fati^jnc et dans les périls, à soutenir les grandes aiVaires. Cependant l'autnrilé de la vieille lionne prévalut : on mit sur le trAne le lion de Cour. !»'al)ord il s'amollit dans les plaisirs; il n'aima que le faste; il usoit de souplesse et de ruse, pour cacher sa cruauté et sa tyrannie, lîientôl il fut haï , méprisé , détesté. Alors la vieille lionne dit : Il est temps de le détrôner. Je savois bien qu'il ctoit indigne d'être roi : mais je voulois que vous en eussiez un gâté par la mollesse et parla |)oliti(|ue, pour vous mieux faire sentir ensuite le prix d'un autre qui a mérité la royauté par s;i patience et par sa valeur. (Vest maintenant qu'il faut les faire condjattre l'un contre l'autre. Aussitôt on les mit dans un champ clos , où les deux champions servirent de spectacle à l'assemhlée. Mais le s[>ectacle ne fut pas long ; le lion amolli trcmbloil, et n'osoit se présenter a l'autre : il fuit honteusement, et se cache; l'autre le poursuit, et lui insulte. Tous s'écrièrent : Il faut l'égorger et le mettre en pièces. Non , non , répondit-il ; quand on a un ennemi si lâche . il y auroit de la lâcheté à le craindre. Je veux qu'il vive; il ne mérite pas de mourir. Je saurai bien régner sans m'embarrasser de le tenir soumis. En effet, le vigoureux lion régna avec sagesse et autorité. L'autre fut très-content de lui faire bassement sa cour , d'obtenir de lui quelques morceaux de chair, et de passer sa vie dans une oisiveté honteuse.

LES .\HI-:iLLKS.

!'>• jeune prince, au retour des zéphirs, lorsque toute la nature se ranime, se promenoit dans un jardin délicieux ; il entendit un grand bruit, et apcr(;ut une ruche d'abeilles. Il s'approche de ce spectacle , qui étoit nouveau pour lui; il vit avec étonnement l'ordre, le soin et le travail de celte j)etile rt'pnbjique. Les cellules conimcnçoienl à se former , et à prendre une figure régulière. Lue partie des abeilles les remplissoient de leur doux nectar . les autres apportoienl des fleurs qu'elles avoient choisies entre tontes les richesses du printemps. L'oisiveté ••t la paresse éloienl bannies de ce petit Etat : tout V étoit en mouvement , mais sans

lonl'usionel sans trouble. Les plus considérables d'entre les abeilles conduisoient les autres, qui obt'issoient sans nnuinure et sans jalousie contre celles ({iii ('loient au-di's>us d'elles. Penil;iiil (pie le jeune [iriiiie ad mi roi t cet objet ipiil ne coimoissoit [las encore, une abeille, (jiie toutes les autres reconnoissoient pour leur reine, s'approcha <!<• lui. et lui dit : La vue de nosou- \ rages et de notre condmte vous réjouit; mais elle doit encore plus vous instruire. Nous ne souIVrons point chez nous le désordre ni la licence ; on n'est considérable parmi nous que par son travail . et par les tahnis qui peuvent être utili's à nolie ré|inblique. Le mérite est la seule voie (jui élè\e aux premières places. Nous ne Jious occupons nuit et jour qu'à des choses dont les hommes retirent toute l'utilité. Puissiez-voiis être un jour comme nous, et mettre dans le genre humain Idi'dre que vous admirez chez nous! Vous Irasailleiez |)ar là à son bonheur et au vôtre ; vous remplirez la tâche que le destin vous a imposée : car vous ne serez au-dessus des autres que pour les protéger , que pour écarter les maux qui les menacent , que pour leur procurer tous les biens qu'ils ont droit d'attendre d'un gouvernement vigilant et paternel.

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