‹ Œuvres complètes de Fénelon, archeveque de Cambrai. Précédées de son histoire littéraireChapitre 91 sur 271 · LE ML ET LE GANGE · texte numérisé non relu

LE ML ET LE GANGE

Un jour deux fleuves, jaloux l'un de l'autre, se présentèrent à Neptune pour disputer le premier rang. Le dieu étoit sur un trône d'or , au milieu d'une grotte profonde. La voùle étoit de pierres ponces , mêlées de rocailles et de conques marines. Les eaux inunenses venoient de tous côtés, et se suspendoient en voûte au-dessus de la tête du dieu. Là. paroissoient le vii'uv Nérée, ridé et co\irbé comme Saturne; le grand (»céan, père de tant de .Nymphes; Télhys |)leine de charmes; Amphitiile avec le petit l'aléuxm ; Ino et Mélicerte, la foule des jeunes Néréides coiu'onnées de fleurs. Protée même y étoit accouru avec ses troupeaux marins, (|ui, de leurs \astes narines ouvertes, avaloient l'onde an)i're pour la revomir connue des lleu\es rapides (jni tombent des rochers escarpés. Toutes les petites fontaines transparentes . les ruisseaux bondissans et ecumeux , les Ih'uves <pii arrosent la terre, les mers qui l'environnent , venoient apporter le tribut de leurs eaux dans le sein im-

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FABLES

ninliilo (lu souvorain pôro des ontles. I-os doux llouves, dont l'un est lo Nil et l'autre le Gange, s'avancent. Le Nil tenoit dans sa main une palme , et le Gange ce roseau indien dont la iiinolle rend un suc si doux que l'on nonnno sucre. Ils étoient coui'onnés de jonc. La vieillesse des deux étoit également majestueuse et vénérable. Leurs cnrps nerveux étoient d'une vigueur et d'une noMesse au-dessus de riiomme. Leur barbe , d'im \eit bleuâtre, flotloit jusqu'à leur ceinture. Leurs veux étoient vifs et étiucelans , malgré un séjoui' si liumide. Leui's sourcils épais et mouillés tomboient sur leurs |)aujiièrcs. Ils traversent la foule des monstres marins; les troupeaux de Tritons folâtres sonnoicnt de la trompette avec leurs conques recourbées: les Daupiiins s'élevoient au-dessus de l'onde qu'ils faisoicnt bouillonner par les mon- Acmens de leurs queues , et ensuite se replongeoient dans l'eau avec un bruit effroyable^ comme si les abîmes se fussent ouverts.

Le Nil i)arla le premier ainsi : 0 grand fils de Saturne, qui tenez le vaste empire des eaux, ciimpatisscz à ma douleur; on m'enlève injustement la gloire dont je jouis depuis tant de .siècles : un nouveau fleuve, qui ne coule qu'en des pays barbares , ose me disputer le premier rang. Avez-vous oublié que la terre d'Egypte , fertilisée par mes eaux , fut l'asile des dieux quand les géans voulurent escalader l'Olympe ? C'est moi qui donne à cette terre son prix : c'est moi qui fais l'Egypte si délicieuse et si puissante. i\jon cours est immense : je viens de ces climats bi'ùlans dont les mortels n'osent approcber; et quand Pbaéton sur le cbar du Soleil embrasoit les terres , pour l'empêcher de faire tarir mes eaux , je cachai si bien ma tête superbe , qu'on n'a point encore pu , depuis ce temps-là , découvrir où est ma source et mon origine. Au lieu que les débordemens déréglés des autres ileuves ravagent les campagnes , le mien, toujours régulier , répand l'abondance dans ces heureuses terres d'Egypte , qui sont plutôt un beau jardin qu'une campagne. Mes eaux dociles se partagent en autant de canaux qu'il plaît aux habitans pour arroser leurs terres et pour faciliter leur commerce. Tous mes bords sont pleins de villes, et on en compte jusques à vingt mille dans la seule Egypte. Vous savez que mes catadoupes ou cataractes font une chute merveilleuse de toutes mes eaux de certains rochers en bas, au-dessus des plaines d'Egypte. On dit même que le bruit de mes eaux , dans cette chute, rend sourds tous les habitans du pays. Sept bouches différentes apportent mes eaux

dans votre empire ; et le Delta qu'elles forment est la demeure du plus sage , du plus savant , du mieux policé et du plus ancien peuple de l'univers; il conqite beaucoup de milliers d'années dans son histoire, et dans la tradition de ses prêtres. J'ai donc pour moi la longueur de mou cours, l'aucienueté de mes peuples, les nierveilles des dieux acconq)lies sur mes rivages, la fertilité des terres par mes inondations, la singularité de mon origine inconnue. Mais pourquoi raconter tous mes avantages contre un adversaire qui en a si j)eu? 11 sort des terres sauvages et glacées de Scytbcs, se jette dans une mer qui n'a aucun connnerce qu'avec des barbares ; ces pays ne sont célèbres que pour avoir été subjugués par Bacchus , suivi d'une troupe de femmes ivres et échevolées, dansant avec des thyrses en main. 11 n'a sur ses bords ni peui)les polis et savans, ni villes magniliques, ni monumens de la bienveillance des dieux : c'est un nouveau venu qui se vante sans preuve. 0 puissant dieu , qui commandez aux vagues et aux tempêtes, confondez sa témérité.

C'est la vôtre qu'il faut confondre, répliqua alors le Gange. Vous êtes, il est vrai, plus anciennement connu ; mais vous n'existiez pas avant moi. Comme vous je descends de hautes montagnes, je parcours de vastes pays, je reçois le tribut de beaucoup de rivières, je me rends par plusieurs bouches dans le sein des mers, et je fertilise les plaines que j'inonde. Si je voulois, à votre exemple , donner dans le merveilleux, je dirois, avec les Indiens, que je descends du ciel , et que mes eaux bienfaisantes ne sont pas moins salutaires à l'ame qu'au corps. Mais ce n'est pas devant le dieu des fleuves et des mers qu'il faut se prévaloir de ces prétentions chimériques. Créé cependant quand le monde sortit du chaos , plusieurs écrivains me font naître d;ms le jardin de délices qui fut le séjour du premier homme. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que j'arrose encore plus de royaumes que vous ; c'est que je parcours des terres aussi riantes et aussi fécondes ; c'est que je roule cette poudre d'or si recherchée , et peut-être si funeste au bonheur des hommes ; c'est qu'on trouve sur mes bords des perles, des diamans, et tout ce qui sert à l'ornement des temples et des mortels ; c'est qu'on voit sur mes rives des édifices superbes, et qu'on y célèbre de longues et magnifiques fêtes. Les Indiens, comme les Egyptiens, ont aussi leurs antiquités, leurs métamorphoses, leurs fables; mais ce qu'ils ont plus qu'eux, ce sont d'illustres gymnosophistes, des jihilosophes éclairés. Qui de vos prêtres si

FAHKKS.

ivnnminés poiirricz-voiis nimparor au famoiix l'ilpay? Il a oiisi'i^MU' aux priuces les principt's • \o la uiorak' el l'art df gouverner avec jiislire et bonté. Ses apolii{,'ues iuj:éuieu\ ont rendu son nom iuuuortel; on les lit , mais on n'eu prolitc guère dans les états (jue j'euricliis : et ce qui l'ait notre lioute à tous les deux, c'est (|uc nous ne \ oyons sur nos liords (|ue des princes mallieiu"eu\, parce qu'ils u'aiuieui que les plaisirs et une autorité siuis bornes; c'est que nous no voyons dans les plus belles contrées du monde (jue des peuples misérables, parce qu'ils sont presque tous esclaves, presque tous \ictimes des volontés arbitraires el de la cupidité insatiable des uiaîlros qui les gouvernent ou plutôt qui les écrasent. A quoi me servent donc et l'antiquité de mon origine, et l'abondance de mes eaux, et tout le s[)ectacle des merveilles que j'oll'iv au navigateur? .le ne veux ni les bomieurs ni la gloire de la préférence , tant (pie je ne contribuerai [)as plus au bonbeur de la uudtitude, tant que je ne servirai qu'à entretenir la mollesse ou l'avidité de quelques tyrans l'astueuv et inappliqués. Il n'y a rien de grand , rien d'est'inable, que ce qui est utile au genre bumaiu. Ne[)tune el l'assemblée des dieux marins applaudirent au discours du Ciange , louèrent sa fendre compassion pour Ibumanité vexée et souflranle. Ils lui llrenl espérer (jue, d'une autre partie du monde, il se Irausporteroit dans l'Inde des nations policées cl liumaines, qui pourroient éclairer les princes sur leur vrai bonbeur, el leur faire comprendre qu'il consiste principalement , comiue il le croyoit avec tant de vérité , à rendre beureux tous ceux qui dépendent d'eux , et à les gouverner avec sagesse et modération.

xwn.

PRIERE INDlST.RtiTE DE SÉLÉV. , PETIT-Fll.S UE NESTOR.

Entre tous les mortels (pii avoieiitéti'' aimés des dieux . nul ne leur avoil été [)lus cber que .Nestor ; ils avoient versé sur lui leurs dons les plus précieux, la sagesse , la profonde connoissance des bommes , une éloquence douce et itisinuante. Tous les Cirecs l'écoutoient a\ec adniiration; et, dans une extrême \icillesse, il a\uit un pouvoir absolu sur les cii'urs et sur les

esprits. I.es dieux, a\anl la lin de ses jours, voulurent lui acconler encore utie faveur, (|ui fut de voir naîlie un lils de l'isistrale. Huand il vint au monde, Nestor le prit sur ses genoux ; et levant les yeux au ciel : H l'allasî dit-il , \onsave7, coud)lé la mesure île vos bienfaits; je n'ai plus rii'U à souliaiter sur la terre, >inou «pie vous reuqdissie/ de \otre esprit l'enfant (jue vous m'avez l'ail voir. \'ous ajoulenz, j'en suis sur, puissante déesse, celle faveur à louti s celles que j'ai reçues de vous. Je ne demande point de Voir le teuq)s où mes vo-ux seront exaucés, la terre m'a porté lro|t long-temps; coupez, lille de Jupiter, le lil de mes jours. Ayant prononcé ces mots, un doux sommeil se répand sur ses yeux, il fut uni avec celui de la inorl ; et, sans effort, sans douleur, s(ju aine quitta son corps glacé et presque anéanti par trois àgestl'bonune (ju'il avoif vécu.

Ce pelit-Jils de Nestor s'appeloil Nélée. Nestor, à qui la mémoire de son père avoit toujours été cbère, voulut qu'il portilt son nom. Quand Nélée fut sorti de l'enfance, il alla faire un sacrilice à .Minerve dans un bois proclie de la ville de Pylos, qui étoit consacré à cette déesse. Après que les victimes couronnées de Heurs eurent été égorgées, pendant que ceux qui l'avoienl accompagné s'o.cu|)oienf aux cérémonies qui suivoicut riminolation , que les uns coupoient du bois, que les autres faisoieut sortir le feu d(>s veines de cailbjux, qu'f)n écorchoit les victimes et qu'on lescoupoiten pli:sieurs morceaux, Ions étant éloignés de l'autel, Nélée étoit demeuré auprès. Tout d'un coup il enteiubt la terre trembler, du creux des arides sortoieut d'all'reux mugisseineiis, l'autel paroissoiteii feu, el sur le liant des llammes parut une femme d'un air si majestueux el si vénérable, que Nélée en fût ébloui. Sa figure étoit au-dessus de la forme liiimaiue, ses regards étoient jibis perçans (jue les éclairs; sa beauté n'avoit rien de mou ni d'elVéminé : elle éloil jileinede grâce, et marquoit de la force et di- la vigueur. Nélée, ressentant l'impression de la divinité, se prosterne à terre : t<ius ses membres se trouvent agités par un violent Iremblemenl, son sang se glace dans ses veines, sa langue s'altacbe à son palaiset ne peut plus proférer aucune parole; il demeure interdit . immobile et presciue sans vie. Abtrs l'allas lui reud la force, qui l'avoil abandonné. Ne craignez rien, lui dit cette déesse ; je suis descendue du b:iiit de r(>lym|te j)oiir vous témoigner le même amour (lue j'ai fait ressentir à votre aïeul .Nestor : je iiie|> votn- b(Vibeur dans vos mains, j'exau-

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cerai tous vos Y(lhi\ ; mais pensez attenliveniont à ce que vous me devez demauder. Alors Nélée, revenu de son étonnemeul . et eluuiué pai- la douceur des paroles de la déesse , sentit au dedans de lui la même assurance que s'il n'eût été que devant une personne mortelle. Il étoit à l'entrée de la jeunesse : dans cet Age où les j)!aisirs qu'on commence à ressentir occupent et entraînent lame toute entière, on n'a j)oiiit encore comui l'amertume , suite iusé[)aral)le des plaisirs; on n'a point encore été instruit par l'expérience. 0 déesse ! s'écria-t-il , si je puis toujours goûter la douceur de la volupté, tous mes souhaits seront accomplis. L'air de la déesse étoit au[)aravant gai et ouvert; à ces mots elle eu prit un froid et sérieux : Tu ne comptes , lui dit-elle, que ce qui flatte les sens : hé hieu, tu va être rassasié des plaisirs que ton cœur désire, La déesse aussitôt disparut. Nélée quitte l'autel et reprend le chemin de Pylos. Il voit sous ses pas naître etéclore des fleurs d'une odeur si délicieuse , que les honnnes n'avoient jamais ressenti un si précieux parfum. Le pays s'embellit, et prend une forme qui charme les yeux de Nélée. La beauté des Grâces , compagnes de Vénus, se répand sur toutes les femmes qui paroissent devant lui. Tout ce qu'il boit devient nectar, tout ce qu'il mange devient ambroisie : son ame se trouve noyée dans un océan de plaisirs. La volupté s'empare du cœur de Nélée, il ne vit plus que pour elle ; il n'est plus occupé que d'un seul soin , qui est que les divertissemens se succèdent toujours les uns aux autres , et qu'il n'y ait pas un seul moment où ses sens ne soient agréablement charmés. Plus il goûte les plaisirs , plus il les souhaite ardemment. Son esprit s'amollit et perd toute sa vigueur ; les affaires lui deviennent un poids d'une pesanteur horrible ; tout ce qui est sérieux lui donne un chagrin mortel. Il éloigne de ses yeux les sages conseillers qui avoient été formés par Nestor , et qui étoient regardés comme le plus précieux héritage que ce prince eût laissé à son petit-fils. La raison, les remontrances utiles deviennent l'objet de son aversion la plus vive, et il frémit si quelqu'un ouvre la bouche devant lui pour lui donner un sage conseil. Il fait bâtir un magnifique palais où on ne voit luire que l'or, l'argent et le marbre, où tout est prodigué pour contenter les yeux et appeler le plaisir. Le fruit de tant de soins pour se satisfaire, c'est l'ennui , l'inquiétude. A peine a-t-il ce qu'il souhaite, qu'il s'en dégoûte : il faut qu'il change souvent de demeure , qu'il coore sans cesse de palais en palais, qu'il abatte et qu'il réédifie. Le

beau, l'agréable, ne le touchent plus; il lui faut du singulier, du bizarre, de l'extraordinaire : tout ce qui est naturel et simple lui paroît insipide, et il tombe dans un tel engourdissement, qu'il ne vit plus, qu'il ne sent plus que par secousse, par soubresaut. Pylos sa capitale change de face. On y aimoit le travail , on y honoroit les dieux ; la bonne foi régnoit dans le commerce, tout y étoit dans l'ordre ; et le peuple même trouvoit dans les occupations utiles qui se succédoient sans l'accabler , l'aisance et la paix. Un luxe elîréné prend la place de la décence et des vraies richesses : tout y est prodigué aux vains agrémens, aux commodités recherchées. Les maisons, les jardins, les édifices publics changent de forme ; tout y devient singulier; le grand, le majestueux, qui sont toujours simples, ont disparu. Mais ce qui est encore plus fâcheux, les habitans, à l'exemple de Nélée, n'aiment , n'estiment , ne recherchent que la volupté : on la poursuit aux dépens de l'innocence et de la vertu; on s'agite, on se tourmente pour saisir une ombre vaine et fugitive de bonheur, et l'en en perd le repos et la tranquillité; personne n'est content, parce qu'on veut l'être trop, parce qu'on ne sait rien soufïrir ni rien entendre. L'agriculture et les autres arts utiles sont devenus presque avilissans : ce sont ceux que la mollesse a inventés qui sont en honneur, qui mènent à la richesse, et auxquels on prodigue les encouragemens. Les trésors que Nestor et Pisistrate avoient amassés sont bientôt dissipés; les revenus de l'Etat deviennent la proie de l'étourderie et de la cupidité. Le peuple murmure, les grands se plaignent , les sages seuls gardent quelque temps le silence ; ils parlent enfin, et leur voix respectueuse se fait entendre à Nélée. Ses yeux s'ouvrent, son cœur s'attendrit. Il a encore recours à Minerve : il se plaint à la déesse de sa facilité à exaucer ses vœux téméraires; il la conjure de retirer ses dons perfides; il lui demande la sagesse et la justice. Que j'étois aveugle ! s'écria-t-il : mais je connois mon erreur, je déteste la faute que j'ai faite , je veux la réparer, et chercher daps l'application à mes devoirs, dans le soin de soulager mon peuple, et dans l'innocence et la pureté des mœurs, le repos et le bonheur que j'ai vainement cherchés dans les plaisirs des sens.

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XWlIl.

lllSTitlIU: HAI.IIIKK, l'KHSAN.

Schah-Abbas , roi de l'erse, faisant un Noya^'c , s ecarla de toule sa (lour, pour passer dans la campagne sans y être connu, el pour y voir les peuples dans toute leur liberté natuii'Ue. 11 prit seulenieut avec lui un de ses courtisans. Je ne connois point, lui dit le Uoi , les véritables lucvurs des liouinies : tout ce qui nous aborde est déguisé; c'est l'art, el non pas la nature simple, (jui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre dbommes (ju'on niéjjrise tant, quoiqu'ils soient le vrai soutien de toute la société buuiaiue. Je suis las de voir des courtisans qui uj'observent pour me surprendre en me llatlant : il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne nie connoissent pas. Il passa a\ec son conlident, au milieu de plusieurs villages où Ion faisoit des danses; et il éloit ravi de trouver loin des Cours des plaisirs tranquilles et sans dépense. 11 fit un repas dans une cabane ; et comme il avoit grand'faira , après avoir marché plus qu'à l'ordinaire, les alimens grossiers quil y prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans une prairie semée de lleui-s, qui bordoit un clair ruisseau, il aperçut un jeune honune berger qui jouoit de la llùte, à l'ombre d'un grand ormeau , auprès de ses moutons [laissans. 11 l'aborde, il l'examine ; il lui trouve une physionomie agréable, un air simple et ingénu, mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger étoit couvert ne diminuoient point l'éclat de sa beauté. Le Roi crut d'abord que c'étoit (pielque personne de naissance illustre qui s'étoit déguisée : mais il apj)rit <lu berger que son père et sa mère étoient dans un village voisin, et que son nom étoit .\libée. A mesure que le Roi le questionnoit, il admiroit en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étoient vifs, et n'avoieut rien d'ardent ni de farouche; sa voix étoit douce, insinuante et propn; à loucher • son visage n'avoit rien de grossier; mais ce n'étoit [)as une beauté rnf'lle et ell'éminée. Le berger, d'environ seize ans , ne savoit [)oint qu'il lut tel (ju'il paroissoit aux autres : il croyoit penser, [>arler , être fait conune tous les autres bergers de sou village; mais, sans éducation, il avoit appris tf)ut ce que la raison fait ajiprendrc à ceux (jui l'é-

coutent. Le R(ti. l'ayant entretenu familièrement, en lut charmé : il sut de lui sur l'état des peuples tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une l'oide de llalleurs (|ui les environnent. De teuqis eu leuq)s il rioit de la naï\eté île cet eul'anl (|ui ne UM'^iagcdil rien dans ses n'-ponses. (l'étoil une grande nouveauté [loiir le Roi. q(ie d'entendre parler si naturellement : il lit signe au courtisan qui l'accompagunit de ne |)oinl dé'couvrir (ju'il éloit le Roi ; car il craignoit qu'Alibée ne perdit en un moment toute sa libeit<'' et toutes ses gr;\ces , s'il venoit à savoir devant ipù il pailoit. Je vois bien , disoit le prince au courtisan, que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hantes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que celui-ci , (jui garde les uKjulons. Je me trouverois trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé, aussi aimable. 11 me paroit propre à tout ; et , si on a soin de l'instruire, ce sera assurément un jour un grand homme : je veux le faire élever auprès de moi. Le Roi enmiena Alibé-e, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'étoit rendu agréable. On lui lit apprendre à lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts e' pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord il fut un peu ébloui de la Cour ; et son grand changement de fortune changea un peu son cœur. Son âge et sa faveur joiutes ensemble altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette , de sa flûte et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre, brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce (jue la Cour avoit de plus agréable. Il se rendit capable des affaires les plus sérieuses, et mérita la confiance de son maître, qui, connoissant le goût exquis d'Alibée |)our toutes les magnitirences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considérable en Perse , qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Schah-Abbas, la faveur d'.Mibée ne lit que croître. A mesure (|u'il s'avança dans un âge plus unu", il se ressouvint enfin de son ancienne condition , et souvent il la rcgrettoit. O beaux jours, disoit-il en lui-même , jours innocens , jours où j'ai goûté une joie pure et sans péril, jours depuis lesquels je n'en ai \u amun de si doux, ne vous reverrai-je jamais ? Celui qui m'a privé d(> vous, en me donnant tant de richesses, m'a tout Aie. 11 voulut aller revoir son village ; il s'attendrit dans tous les lieux où il avoit aulre-

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fois ilansé , chanlt" . jouô ào la firite avec ses (ompagnnns. Il lit quelque bien à Unis ses parens et à tous ses iiuiis ; amis il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la vie champêtre , et de n'éprouver jamais les malheurs de la ('om-.

Il les éprouva ces malliciirs. Après la mort de son bon mailreSchah-Abbas, son lils Schali- Scphi succéda à ce i)rince. Des courtisans envieux et pleins d'artifice trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée. Il a abusé, disoient-ils, de la confiance du feu Uoi ; il a amassé dos lr('sors immenses, et a di-tiMirné plusieurs ciioses d'un très-ijfi'and prix, dont il éloit dépositaire. Schah-Sephi éloit tout ensemble jeune et prince: il n'en falloil pas tant pour être crédule, inappliqué cl sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paroîfi'e réformer ce que le Hoi son père avoil l'ail, eljui^er mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa charge, il lui demanda, selon le conseil de ces courtisans envieux, de lui apporter un cimeterre garni de diamans d'un prix iunnense, que le Koi son grand-père avoit accoutumé de porter dans les condjals. Schah-Abbas avoit fait autrefois ôter de ce cimeterre tous ces beaux diamans ; et AIUm'^c prouva par de bons témoins que la chose avoit été faite par l'ordre du feu Roi, avant que la charge eut été donnée à Alibée. Huand les ennemis d 'Alibée virent qu'ils ne pouvaient plus se servir de ce prétexte pour le perdre , ils conseillèrent à Schah-Sephi de lui commander de faire, dans quinze jours, un inventaire exact de tous les meubles précieux dont il étoit chargé. Au bout des quinze jours, il demanda avoir lui-môme toutes choses. Alibée lui ouvrit toutes les portes, et lui montra tout ce qu'il avoit en garde. Rien n'y manquoit ; tout étoit propre , bien rangé et conservé avec grand soin. Le Roi, bien mécompte de trouver partout tant d'ordre et d'exacfitude, étoit presque revenu en faveur d' Alibée, lorsqu'il aperçut au bout d'une grande galerie, pleine de meubles très-somptueux , une porte de fer qui avoit trois grandes serrures. C'est là, lui dirent à l'tJreille les courtisans jaloux, qu'Alibée a caché toutes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. Aussitôt le Roi en colère s'écria : Je veux voir ce qui est au-delà de cette porte. Qu'y avez-vous mis? montrez-le-moi. A ces mots Alibée se jeta à ses genoux, le conjaj-ant, au nom de Dieu, de ne lui ôter pas ce qu'il avoit de plus précieux sur la terre. Il n'est pas juste, disoit-il, que je perde en un moment ce qui me reste, et qui fait ma ressource, après

avoir travaillé tant d'années auprès du Roi votre père. ( >tez-nioi, si vous voulez , tout le reste ; mais laissez-moi ceci. Le Roi ne douta point ([ue ce ne fût un trésor mal acquis, ([u'Alibée avoit amassé. Il prit un ton plus haut, et voulut absolument (lu'on ouvrît cette porte. Muliii Alibée , qui en avoit les clefs, l'ouvrit hii-iuêmc. (lu ne trou\a en ce lieu que la houlette, la llùte , et l'habit de berger qu'Alibée avoit porté autrefois , et qu'il revoyoit sou\ent avec joie, de peur d'oublier sa première condition. Voilà, dit-il, ô grand Uoi, les précieux restes de mon ancien bonheur : ni la fortune ni votre puissance n'ont pu me les ôter. Voilà mon trésor , que je garde pour m'enrichir quand vous m'aurez fait pauvre. R('|)renez tout le reste ; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà mes vrais biens, qui ne me manqueront jamais. Les voilà ces biens simples, innocens, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire, et ne se tourmenter point pour le superflu. Les voilà ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà ces biens qui ne m'ont jamais donné un moment d'embarras. 0 chers instrumens d'une vie simple et heureuse ! je n'aime que vous ; c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d'autres biens trompeurs soient venus me tromper, et troubler le repos de ma vie? Je vous les rends, grand Roi, toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité : je ne garde que ce que j'avois quand le Roi votre père vint , par ses grâces, me rendre malheureux.

Le Roi, entendant ces paroles, comprit l'innocence d'Alibée ; et, étant indigné contre les courtisans qui l'avoient voulu perdre, il les chassa d'auprès de lui. Alibée devint son principal officier, et fut chargé des aflaires les plus secrètes : mais il revoyoit tous les jours sa houlette , sa flûte et son ancien habit, qu'il tenoit toujours prêts dans son trésor, pour les reprendre, dès que la fortune inconstante troubleroit sa faveur. Il mourut dans une extrême vieillesse, sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis, ni amasser aucun bien, et ne laissant à ses parens que de quoi vivre dans la condition de bergers , qu'il crut toujours la plus sûre et la plus heureuse.

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