CHAPITRE X
L'appareil militaire que déployèrent les troupes en sortant du village de Lexington fit bientôt place à une attitude plus calme. On n'ignorait plus que le but de l'expédition était d'aller détruire les magasins de Concorde, ville oii s'était réuni le congrès des délégués provinciaux qui avait remplacé l'ancienne législature de la province. Comme la marche du détachement ne pouvait plus rester secrète, il fallait de l'activité pour en assurer le succès. Le vieux major de l'infanterie de marine se mit a la tête de l'avant-garde , et Pohvarth, qui le Siiivait de près, s'aperçut à sa grande douleur qu'il était au nombre de ceux qui devaient donner l'exemple de la célérité, tjuand Lionel rejoignit son ami, il lui trouva l'air si abattu qu'on ne pouvait, à l'honneur du capitaine , l'attribuer complètement à l'accablement physique. Les rangs se rompirent, afin de mettre les hommes à même de résister à l'ardeur du soleil, si énervante pendant les premières chaleurs d'un printemps américain.
— Major Lincoln , dit Pohvarth quand Lionel eut pris à ses côtés sa place accoutumée, on s'est bien pressé de sévir. Je ne sais s'il est permis de casser la tête d'un homme comme celle d'un bœuf.
— Je suis d'avis comme vous que l'attaque a été trop précipitée et même cruelle.
— Sans aucun doute. Notre expédition tout entière porte le cachet de la précipitation, et l'on peut bien regarder comme cruel ce qui ôte l'appétit à un honnête homme. Je n'ai pas été capable d'avaler une bouchée à déjeuner. Il faudrait qu'un homme eût la voracité d'une hyène et l'estomac d'une autruche pour manger et digérer avec un pareil spectacle devant les yeux.
— Et cependant les soldats s'applaudissent de leur victoire.
— C'est dans leur nature; mais s'ils étaient nés aux colonies, ils n'auraient pas les mêmes sentiments. Nous serons obligés de faire tous nos efforts pour calmer la population.
— Croyez-vous qu'elle ne dédaignera pas nos consolations pour ne songer (pià la vengeance ?
Pohvarth sourit et prit un air de fierté qui donna à sa pesante allure une apparence de légèreté.
— Cette affaire est déplorable, répondit-il; mais, croyez-en un homme qui connaît bien le pays , il n'y aura point de tentatives de x'engeance , et les indigènes ne rêveront pas des représailles impossibles.
— Vous parlez avec bien de l'assurance , il faut que vous ayez étudié bien profondément la faiblesse de ce peuple.
— J ai passé deux ans, major Lincoln, au cœur même du pays ,
LIONEL LINCOLN
à trois cents milles au delà des régions habitées, et je connais le caractère de la nation aussi bien que ses ressources. J'ai eu occasion d'apprécier ces dernières, depuis l'oiseau- mouche jusqu'au bison, depuis l'ariichaut jusqu'à la pastèque... Je parle donc avec confiance, et je n'hésite pas à dire que ces colons ne se battront jamais , et que s'ils en avaient envie, ils n'ont pas les moyens de soutenir la guerre.
— Peut-être , reprit Lionel , avez-vous observé de trop près la partie matérielle du pays , pour que vous puissiez en connaître les dispositions morales.
— La corrélation est intime entre l'esprit et la matière. Dites -moi ce qu'un homme mange, et je vous dirai ce qu'il est. Il est impossible que ces colons fassent jamais de bons soldats, parce qu'ils mangent le pudding avant les autres mets , et que leur appétit est déjà apaisé avant l'introduction dune viande succulente dans...
— Assez, interrompit Lionel, épargnez-moi le reste; je sais tout ce qu'on a dit relativement à la supériorité des Européens sur les Américains, et vos arguments sont irréfutables.
Mécontent de la manière dont ses compatriotes étaient traités par le capitaine, quoiqu'il fût habitué à entendre émettre ces opinions, Lionel continua sa route en silence, et la loquacité de Polwarth fut promptement modérée par la fatigue qui l'accablait. On pouvait comprendre en ce moment l'importance des exercices sévères au.icquels on avait soumis les soldais. L'alarme était répandue, et de petits corps d'hommes armés se montraient par intervalles sur les hauteurs qui bordaient la route, quoiqu'on ne fit aucune tentative pour venger la mort de ceux qui avaient succombé à Lexington. Il fallait accélérer la marche des troupes, non pour éviter une résistance qu'on croyait impossible, mais pour empêclier les colons de vider leurs magasins. La troupe était toujours pleine de mépris à l'égard de ses adversaires, auxquels elle prodiguait les épithètes les plus injurieuses. Elle entra triomphalement dans la ville de Concorde, oii elle ne trouva qu'un faible détachement de colons qui battit immédiatement en retraite. Un très-petit nombre d'habitants restait dans la ville, et Lionel s'aperçut bientôt qu'ils étaient instruits de la marche des troupes, mais qu'ils ignoraient la catastrophe du matin. Accoutumés à la protection des lois, ils ne se virent pas sans indignation exposés aux insultes et aux mauvais traitements d'une invasion militaire; mais ils ne pouvaient que se soumettre aux perquisitions, qui commencèrent immédiatement sous la direction du vieux Pitcairn. Toutes les portes furent jetées bas, toutes les maisons furent fouillées, et des transports de joie éclatèrent, même parmi les olliciers, toutes les fois qu'on put découvrir quelques chétifs approvisionnements.
On avait réparti dans les environs des détachements d'infanterie légère, les uns pour rassembler les provisions, les autres pour garder les abords de la place. L'un d'eux avait suivi les Américains dans leur retraite, et avait pris position sur un point, de manière à intercepter les communications avec le nord du pays. Tout à coup les soldats employés aux visites domiciliaires entendirent de ce côté la détonation des armes à feu. Après quelques coups de fusil isolés, les décharges de mousquclerie se succédèrent avec la rapidité de l'écair, et l'air fut rempli du retentissement prolongé d'un combat sérieux. Les soldats, muets d élonnement, cessèrent aussitôt leurs recherches et muent une trêve à leurs outrages. Les chefs tinrent conseil, et des cavaliers accoururent au grand galop pour donner des nouvelles de cet engagement.
Ils essayaient de présenter l'état des choses sons l'aspect le plus favorable, mais le major Lincoln obtint bientôt, grâce à son rang, des rensegneiii;eiils qu'il eût été impolitique de divulguer. 11 apprit qu'après avoir battu en retraite, les Américains étaient revenus sur leurs pas; que l'infanterie légère chargée de la garde du pont leur avait barré le passage, mais qu'elle avait été forcée de rétrograder avec perte. Ces circonstances déterminèrent un changement subit dans le plan de campagne. Toute la troupe fut réunie, et jjour la première fois les officiers et les soldats se rajipelèrent qu'ils avaient six lieues à faire dans un pays où ils comptaient à peine un ami. Cependant ils ne voyaient pas encore d'adversaires, à l'exception de quelques habitants de Concorde, qui, s'animant au bruit de la fusillade, défendirent avec énergie leurs foyers.
Quand tout le détachement fut ra.ssemblé , on donna le signal de la retraite; les morts furent laissés à la place oii ils étaient tombés, ainsi que tous les blessés vulgaires. On abandonna même à la merci des Américains exaspérés un jeune enseigne blessé, d'une famille riche et distinguée : ce que les observateurs du détachement considérèrent comme étant de sinistre augure. Les soldats furent impressionnés par l'air abattu de leurs officiers. Leur présomption et leur arrogance disparurent. Loin de sortir de Concorde aussi fièrement qu ils y étaient entrés, ils jetaient des regards inquiets sur les hauteurs , et semblaient prévoir les dangers dont ils allaient être environnés.
En eflet, à peine s'était-on mis en route, qu'une décharge partit de derrière une grange; à mesure qu on s'avançait, on trouva des tirailleurs embusqués. On fit d'abord peu d'attention à leurs attaques incohérentes et mal dirigées. Il suffisait d'une charge impétueuse et d'un feu de peloton pour disperser les assaillants et déblayer la route pour quelque temps. Mais l'alarme de la soirée précédente s'était propagée sur une immense étendue , et ceux qui étaient près du
théâtre de l'action venaient en foule au secours de leurs amis. Chaque parti, à son arrivée, harcelait les flancs de l'ennemi, dont il ralentissait la marche, sans parvenir à l'arrêter. Les habitants des villes de l'intérieur poursuivaient l'arrière-garde, et les populations des environs de iJoston inquiétaient l'infanterie légère. A moitié chemin de Concorde et de Lenington, Lionel fut obligé de reconnaître que la puissance anglaise était sérieusement compromise, et que ceux qui la représentaienl couraient des dangers. Pendant les premières escarmouches, il avait marché auprès de Mac Fuse, qui secouait dédaigneusement la tête toutes les fois qu'une balle sifflait à ses oreilles , et ne manquait pas de déplorer cette guerre prématurée.
— Avec un peu de pa.tieuce , disait-il , on aurait obtenu des résultats dignes d'intérêt. Ces miliciens connaissent les premiers éléments de la science , car ils visent avec une exactitude minutieuse eu égard à la distance. Avec six mois ou un an d'exercice on aurait pu les rendre propres à une charge régulière. Leurs carabines ne résonnent pas mal. S'ils savaient faire un feu de peloton , ils pourraient déjà produire quelque impression sur l'infanterie légère, et dans un ou deux ans, ils ne seraient pas indignes de l'attention des grenadiers.
Lionel écoutait vaguement ces discours, mais comme le combat devenait de plus en plus vif, il sentait le sang courir avec plus de rapidité dans ses veines. Enfin, excité par le tumulte et par les dangers qu'il courait, il monta à cheval et alla s'offrir comme volontaire au commandant du détachement. Il ne songeait plus qu'à sauver l'honneur des armes britanniques. On le chargea d'aller porter des ordres à l'avant-garde, et pressant son coursier de l'éperon, il se fraya un passage à travers les lignes en désordre des soldats accablés de fatigue. Plusieurs compagnies travaillaient activement à chasser les ennemis qui se multiiiliaient à chaque instant. Au moment oii Lionel approchait, un feu roulant partit de la cour d'une ferme, et décima les premiers rangs.
—Capitaine Polwarth! s'écria le vieux major Pitcairn, faites tourner la position par une compagnie d infanterie légère et chassez ces coquins de leur embuscade.
— Encore une tribu de ces sauvages blancs! répondit l'infortuné capitaine; attention, mes braves! faites feu du côté du mur à gauche! point de quartier à ces grediiis! chargez-les à la baïonnette.
Quand Polwarth eut donné ces ordres terribles, qui lui étaient arrachés par la force des circonstances, il disparut dans la cour de la ferme au milieu d'un nuage de fumée. On le revit quelques minutes après, la figure noircie et mouchetée par la poudre, et des flammes s'élevèrent ilu bâtiment rustique, qui ne fut bientôt qu'un monceau de ruines.
— Eh bien, major Lincidn ! s'écria-t-il en se rapprochant de son ami, croyez-vous que ce soit là un métier d'infanterie légère? C'est un supplice de damné! Vous qui avez de l'influence, et, qui plus est, un cheval, allez trouver le lieutenant-colonel Smith, et dites-lui que s'il veut me permettre de me reposer dans un champ avec ma compagnie, je m'engage à tenir en échec tous ces enragés, pendant que le détachement s'arrêtera pour dîner et reprendre des forces. A charge de revanche, bien entendu! Une marche de nuit, la disette, un soleil brûlant, une route interminable, du feu partout, c'est plus que ne peut, endurer la constitution humaine.
Lionel releva par quelques paroles le courage de son arni, et harangua les fantassins, qui lui répondirent par des acclamations. Plusieurs charges à la baïonnette finirent par déloger les Américains qui barraient le passage, mais le détachement n'en n'était pas moins exposé. Il combattait et marchait sans relâche depuis deux heures; ses forces s'épuisaient, tandis que l'ennemi, recevant sans cesse de nouveaux renforts, se montrait de plus en plus audacieux. Les lueurs de la fusillade illuminaient les bords de la route, la lisière des bois et des vergers, les murs des granges et des maisons. D'épais nuages de fumée montaient au-dessus de la vallée, et se mêlaient à la poussière de la route, pour former un voile impénétrable; mais, lorsque le vent l'écartait, ou apercevait les grenadiers épuisés, tantôt se ranimant pour repousser l'attaque, tantôt prêts à s'enfuir et renonçant à se défendre. Malgré sa jeunesse, le major Lincoln avait de 1 expérience , et il comprit que l'absence de concert et d'unité chez les Américains sauvait le détachement d'une destruction totale. La discipline rendait les troupes capables de résister à leurs adversaires, dont chaque bande agissait isolément; cependant elles étaient serrées de près, obligées parfois de combattre corps à corps, et elles auraient infailliblement succombé, si l'on n'avait vu arriver un renfort guidé par le comte Percy, l'héritier du duc de Northuinberland. Des cris bruyants l'accueillirent ; les Américains reculèrent au moment où les deux détachements se réunissaient, et l'artillerie que les nouveaux venus avaient amenée, ouvrant son feu sur les fuyards, permit à l'avant-garde de prendre un peu de repos dont elle avait si grand besoin. Polwarth s'étendit à terre tout de son long, et les soldats l'imitèrent, pantelants de chaleur et de fatigue comme des daims qui sont parvenus à dépister une meute acharnée.
— Comme j'ai des habitudes simples , et que je suis innocent de tout ce carnage, je déclare, dit le capitaine, que l'on a abusé dans cette marche des ressources de la nature. Voilà cinq lieues que je fais depuis deux heures au milieu de la poussière , de la fumée, des cris ,
LIONEL LINCOLN
(1rs plainips, tirs roiips île Cru, en respirant un air qui ferait cuire un fl'tif (Il (lent niiiinti's un quart! 11 y avait là de quoi tuer le meilleur courriir <rAn|;lclriii-!
— Nous ri»H!<^reE la distance, dit Lionel; les bornes n'indiquent que deux liriirs!...
— Les bornes! s' ('crie Polwnrlh, elles mentent, et mes jambes marquent les milles, les pieds et les pouces, plus exaelenieiit que tout ce qu'on peut (jravrr sur la pierre,
— JNe diseulons pas là-dessus, répondit Lionel; je sais que les troupes vont dîner, et nous n'avons pas de temps à perdre si nous voulons arriver à Hoston avant la nuit.
— A Hoston! avant la nuit! répiita lentement Poiwarlli en se levant sur son eoiide. Est il qiie'qu'uii d assez fou pour parler de nous remettre en route ? il faut au moins une semaine pour nous refaire et nous n mire l'appétit.
— Tels sont pourtant les ordres du comte Percy, qui vient de m'apprendre que toute la contrée se soulevait autour de nous.
— Oui , mais les Américains ont dormi tranquillement dans leurs lits la nuit passée, et je parie qu'ils ont fait un déjeuner solide avant de sortir de ebcz eux ce malin. IS'otre position est toute dill'érente. Deux mille soldats anglais sont tenusd'agir avec ealme, avec réllexion, ne fût-ce que pour l'honneur des armes de Sa Majesté. i\on! non! le vaillant Percy ne viendrait pas déshonorer son nom et sa famille en ayant l'air de fuir devant une multitude indisciplinée.
iVéanmoins la nouvelle donnée par Lionel était vraie. Après une courte balle, pendant laquelle les troupes eurent à peine le temps de prendre un léger repas, les tambours donnèrent le signal du départ, et Pohvarlli se vit obligé de se relever sous peine d'èlre abandonné à la fureur des Américains. Tant que le détachement avait été au rtpos, les pièces de campagne de renfort avaient tenu l'ennemi à distance; mais dès que les canons roulèrent sur le gi-md chemin, l'attaque recommença de tontes parts. Les excès des soldats qui s'étaient vengés de leur défaite par le pillage et l'incendie avaient exaspéré leurs agresseurs, et au bout de quelques minutes de marche, les flancs du détachement étaient plus vivement inquiétés qu'auparavant.
— Percy devrait nous former en ordre de bataille, dit Pohvarlh en gémissant, et livrer un combat en règle aux Yankees! L'affaire serait décidée en une demi-heure , et l'on aurait la consolation de se voir vainqueurs, et jouir d'un repos éternel.
— Peu de nous arriveraient à bon port, si nous laissions la nuit aux Américains pour concentrer leurs forces, répliqua Lionel. Une demihenre nous ferait perdre tous les avantages de notre marche. Couras;e, mon vieux camarade, et vous établirez à jamais votre réputation d'actixilé. A'oici sur la crête de cette colline une bande de provinciaux qui va vous donner de l'occupation.
PoUvarth jeta un regaid de désespoir sur Lionel en murmurant : — De l'occupation! quand je n'ai pas un seul muscle, une seule jointure, une seule articulation qui ne soit hors d'état de service pour vingtquatre heures au moins!
Puis se tournant vers ses hommes, il leur cria avec une ardeur qui annonçait un dernier effort :
— IJisper.^ez ces manants, mes braves amis; écrasez-les comme des mouches, comme des vers, comme des cousins I Donnez-leur du plomb et de l'acier tant qu'ils en voudront.
— En avant ! en avant ! cria le vieux Pitcairn, qui voyait chanceler le premier peloton. La voix de Pohvarth se fit encore entendre dans la me ée . et l'on chargea sur les assaillants au milieu d'un nuage de poussière et de fumée.
Ce fut ainsi que la bataille continua pendant plusieurs milles où les soldats laissèrent de sanglantes empreintes de leurs pas. Lionel pouvait apercevoir au nord, sur toute la longueur du grand chemin, et dans les champs oii l'on avait pénétré, de larges taches rouges malheureusement trop multipliées. Il eut aussi le temps de remarquer la différence de caractère des Anglais et des Américains. Toutes les fois que la disposition du sol permettait une attaque régulière, la confiance éteinte des troupes se ranimait. Elles s'ébranlaient avec la hardiesse quinsiiire la discipline, en faisant retentir l'air de leurs clameurs, tandis que leurs ennemis les recevaient dans un morne silence, sans cesser un seul instant de se servir de leurs armes qu ils maniaient avec une dangereuse expérience. Quand le centre arrivait sur un terrain que l'avanl-garde avait été obligée de disputer, il trouvait des soldats blessés, dont tous les traits exprimaient la terreur la plus abjecte, et (jui en voyant s'éloigner leurs camarades, poussaient de lamentables cris. Les Américains, au contraire, laii(;aient des regards d'indignation au délaclieiiienl qui défilait , et semblaient triompher des soullrances corporelles. Lionel arrêta son cheval devant le cadavre d'un vieillaid aux cheveux blancs, aux joues creuses, aux formes amaigries. I.i balle qui l'avait frappé avait devancé de peu de jours l'nnivre inévitihle du temps. Il était tombé sur le dos, et ses yeux ternes exprimaient encore le noble ressentiment qu'il avait éprouvé pendant sa vie. Ses mains paralysées étreigiiaient encore le mousquet, aussi vieux que lui, avec lequel il avait défendu jusqu'au moment suprême la cause de sa patrie.
— Oii peut finir une lutte que soutiennent de pareils cliampionsP dit Lionel à un autre spectateur dont il vit l'ombre se dessiner sur le
cadavre ; qui peut dire quel sera le nombre des victimes, et comment on arrêtera ce torrent de sung?
Ne recevant point de réponse, il leva les yeux , et s'aperçut qu'il avait involontairement apostrnplié l'Iiomme même dont l'imprudence avait déierminé la guerre. C'était le major d infanterie de marine. Le vétéran contempla le camp pendant une miiiule d'un œil aussi hagard que celui qui seiiililail lui répou Ire; puis sortant de sa rêverie, il enfonça ses molettes dans les flancs de son cheval , et disparut à travers la fumée qui enveloppait les grenadiers.
— En avant! en avant! cria-t-il en brandissant son épée.
Le major Lincoln le suivait lentement, quand, à sa grande surprise, il rencontra Pohvarth assis sur un quartier de roche, et regardant avec une morne indifférence les colonnes qui s'éloignaient.
— Etes-voiis blessé? lui demanda-t-il.
— Je ne suis que fondu, répondit le capitaine ; j'ai dépassé aujourd'hui la vitesse humaiiie, major Lincoln, et je ne puis aller plus loin. Si vous voyez le.s amis que je laisse en Angleterre, dites -leur que je suis mort à mon poste. Pour le moment, je m'en vais en ruisseau comme les neiges d'avril.
— Grand Dieul vous ne songez pas à rester ici pour être tué par les Américains qui nous enveloppent ?
— Je prépare un discours pour le premier qui approchera. Si c'est un homme loyal, il versera des larmes au récit de mes souffrances; si c'est un sauvage, mes héritiers seront dispensés des frais de mon enterrement.
Lionel avait envie d'insister, mais une escarmouche venait de s'engager entre un peloton de tirailleurs et un corps d'Américains. Le major courut rallier les camarades qui pliaient, et fut entraîné loin de son ami parles vicissitudes du combat. Comme il errait toujours d'une compagnie à l'autre, il y eut un moment oii il se trouva seul tout à coup dans le dangereux voisinage d'un petit bois.
— Visez l'officier, abattez-le ! crièrent les Américains embusqués. Lionel comprit l'imminence du danger, et s'altendant a une grêle
de balles, il se pencha machinalement sur le cou de son coursier, mais une voix qui le fil tressaillir retentit au milieu des Américains.
— Epargnez-le, pour l'amour de Dieu, épargnez-le I
De puissantes émotions empêchèrent Lionel de s'enfuir. Il vit Ralph courir sur la lisière du taillis, faisant des gestes frénétiques, et relever les fusils de vingt Américains en répétant ses cris d'une voix qui semblait ne pas appartenir à un être humain. Dans le désordre qui s'empara de son esprit, le major se croyait déjà prisonnier, lorsque Job, armé d'une longue carabine, sortit du bois, et lui dit avec vivacité :
— Voilà une sanglante journée, et Dieu s'en souviendra; mais que le major Lincoln descende la colline en droite ligne ; on ne tirera pas sur lui de peur de blesser Job, et quand Job fera feu, il visera les grenadiers qui sont là-bas.
Lionel s'éloigna au galop, et pendant qu'il suivait la pente du coteau, il entendit derrière lui les clameurs des Américains, la détonation de la carabine et le sifDement de la balle que Job, suivant ses promesses, avait dirigée de manière à ne pas l'atteindre. De retour sur la grande roule, il aperçut Pitcairn qui mettait pied à terre, car les attaques réitérées des miliciens ne permettaient plus à un ollicicr de rester à cheval sans s'exposer à une mort certaine. On avertit Lionel du danger, et quoique attaché à son cheval , il fut obligé d'y renoncer. Ce lut avec un regret profond qu'il vit le noble animal , la bride sur le cou, s'élancer à travers les champs en hennissant et en aspirant avec une terreur instinctive l'air imprégné d'une odeur de sang.
En vue des clochers de Boston, la lutte redoubla d'acharnement. L'aspect lointain de la ville ranima les forces de la troupe, et reprenant son attituile martiale , elle soutint avec une nouvelle vigueur les assauts de ses adversaires. Ceux-ci , de leur côté, semblèrent se «lire qu'il fallait profiter des instants pour assou\ir leur vengeance sur la proie qui leur échaiipait. Enfants ou vieillards à tête grise, hommes valides ou blessés, tous se pressèrent autour des envahisseurs pour leur porter un dernier coup Les ministres de Dieu eux-mêmes, confondus avec leurs paroissiens, bravèrent la mort pour une cause qu'ils considéraient comme sacrée. Le soleil s'abaissait à 1 horizon, et la situation du détachement anglais était presque désespérée, quand l'crcy renonça à l'idée d'atteindre le col par lequel il était sorti triomplialcmeiit de liiisloii. Tous ses efforts tendirent à rallier les misérables débris de ses troupes dans la péninsule de Charlcslox\ n ; les crêtes et les flancs des hauteurs étaient garnis de combattants q le cachaient déjà les ombres du soir. Le cœur des Américains palpitait d'espérance, car leurs ennemis ne leur opposaient plus qu'une résistance iiisiiflisante. Cependant la discipline qui avait été si utile aux Anglais pendant cette fatale journée , les sauva d'une perte totale , et leur donna la force de g igner leur refuge, au moment où lu nuit semblait prononcer leur arrêt.
Lionel s'était mis à côté des grenadiers, et leur avait prodigué ses exhortations pendant cette pénible retraite. 11 s'appuya contre une haie, au pied de la montée de U inker-Uill , et les grenadiers intrépides qui, qiichpies heures auparavant, se croyaient capables de dompter seuls toutes les colonies, défilèrent lentement et tristement ! devant lui. La plupart des olliciers avaient les yeux baissés vers la
LIONEL LINCOLN
Une, et les soldats, bien qu'arrivés dëjà dans un lieu de sûreté, se retournaient avec anxiété pour s'assurer qu'ils n'étaient pas poursuivis. Après le passaije de plusieurs compagnies, Lionel aperçut dans la foule un cavalier isolé, et quelle fut sa joie en reconnaissant Polwarlh monié sur son propre coursier, et la sérénité peinte sur tous les traits! L'uniforme du capitaine était déchiré en plusieurs endroits. Sa selle était en lambeaux, et les taches de sang qu'on remarquait sur les flancs du cheval prouvaient que le cavalier avait servi de point de mire aui Américains. Le capitaine d'infanterie légère raconta en peu de mots ses aventures. Rappelé au sentiment de la conservation par la vue du cheval abandonné, il l'avait fuit reprendre par un soldat, auquel il avait donné sa montre pour piiï de ses services. Une fois en selle, ni les représentations , ni les dangers n'avaient pu le décider à abandonner une position si agréable après tant de fatigues. 11 commençait à se consoler d'avoir partagé l'infortnne de ceux qui avaient défendu la couronne dans la mémorable bataille de Leiington.