CHAPITRE IX
Lionel se rendit de l'hôtel Lechniere au pied de Beiicon-llill, et il avait même gravi une partie de la côte escarpée avant de se rappeler pourquoi il errait ainsi solitaire a cette heurt; ii.duc. N'cnlendunl aucun
bruit qui dénotât un mouvement immédiat des troupes, et éprouvant un besoin d'isiilement , il conliniia à monter jusqu'au sommet de l'éininenee. De là il contempla le spectacle qu'il avalisons les yeux, et il oublia les flatteuses espérances auxquelles il s'était abandonné pour réfléchir sur les i;raves circonstances qui se présentaient. Un bourdonnement lointain s'élevait des rues de la ville; on y voyait circuler des lumières, et tout annonçait qu'on se préoccupait de l'expédition projetée. Le champ de manoeuvre était désert, et les casernes semblaient silencieuses. Du côté du continent, l'amphithéillre de collines qui entouraient lioston était couvert d un voile impénétrable. Quelques bruits vagues tendaient à faire croire que la nouvelle de l'invasion s'était répandue, et que les habitants prenaient des dispositions en conséquence; mais Lionel reconnut que son imagination l'aliiisait, et qu'il entenilail seulement 1rs beuglements sourds des bestiaux dans les pr.iiries, ouïe clapotement des rames des nombreux bateaux qui surveillaient la côte sur une vaste étendue.
Lionel s'était placé sur le plateau qu'on avait formé en nivelant la cime de la montagne conique, et il rêvait aux conséquences de la mesure arrêtée par ses supérieurs, quand une lueur illumina tout fc coup le ga/.on et le phare.
— Misérable! s'écria un homme qui était caché au pied de la tour, c'est vous qui vous permettez d'allumer le fanal !
— Je votis punirais de votre épithète , répondit Lionel, si je ne x'oyais la cause de votre erreur. Celte lumière est produite par la lune qui vient de sortir de lOcéan.
— En effet, répondit l homme; par le ciel, j'aurais juré au premier abord que c'était le feu du phare qu'on allumait.
— Vous devez donc croire à la magie, comme tous les gens de ces parages, car il aurait fallu être sorcier pour mettre le feu au phare à cette dislance.
— Que voulez-vous, monsieur, je vois des choses si étonnantes! 11 y a quelque temps, le peuple a enlevé de l'arsenal un canon, et il serait impossible de dire comment. C'était avant votre arrivée ; car , si je ne me trompe, vous êtes le major Lincoln , du 47* de ligne.
— Cette supposition est mieux fondée que celle que vous aviez faite tout d'abord. Mais est-ce que j'ai affaire à un camarade ?
— Je. suis sous-lieutenant dans un autre régiment, quoique j'aie eu l'occasion de vous voir ^Icisieurs fois. Je suis de garde sur la colline, pour em]iêoher les habitants d'allumer le phare , ou de faire des signaux qui pourraient avertir les gens des campagnes de l'expédition qu'on se propose.
— Celle affaire est jdus sérieuse que je ne l'avais présumé, répondit Lincoln ; il faut que le général en chef ait des projets importants, puisqu'il charge des iifficiers de remplir la fonction des soldais.
— Nous autres, pauvres ofl'iciers inférieurs, nous ne savons jamais rien, et nous ne nous en incpiiétons guère. Cependant, je l'avoue, je ne vois pas pourquoi les troupes anglaises s'habillent au milieu de la nuit, pour marcher contre un raniasde paysans bavards, qui s'enfuiraient en plein jour à la vue de nos unif»rme3. Si on me laissait faire, j'allumerais ce foyer de goudron qui est là-haut , pour attirer tous les liéros depuis la rivière du Connecticut. Us se sauveraient devant deux compagnies de grenadiers... Ecoutez, monsieur, ils viennent! Voici l'orgueil de l'armée.
Lionel écouta attentivement, et distingua les pas mesurés d'un détachement <jui traversait le champ de manœuvre et se dirigeait vers le bord de la mer. Le major souhaita le bonsoir à sou compagnon, et descendit la colline assez rapidement pour arriver sur la plage en même temps que les troupes. Deux sombres masses de corps humains s'étaient alignées en bon ordre, et l'œil expérimenté de Lionel jugea que leurs forces pouvaient cire d'environ mille hommes.
Un groupe dolhciers était réuni sur la plage, autour du lieutenantcolonel du lO'' régiment. Cet oflicier, qui avait le commandement de l'expédition, était en conlereuce avec le vieux major d'infanterie de marine donl la sentinelle avait vanté l'énergie devant le port de l'hôtel du gouvernement. Lionel Lincoln s'approcha et demanda au chef de l'expédition l'anlorisation de s'y joindre à titre de xolontaire. Après quelques mois d'explication, on fit droit à sa requête, mais personne ne se permit la moindre allusion au Jjut secret de cette promenade militaire.
Le groom du major avait amené ses chevaux. Lionel lui donna des ordres, et chercha des yeux son ami Pohvarth, qu'il découvrit bientôt, fixe et immobile , à la tête de l'avanl-garde de la colonne d infanterie légère.
Les embarcations avaient été rassemblées sur ce point, et il paraissait évident que le détachement, pour sortir de la péninsule, ne prendrait pas les voies de communication ordinaires. Il n'y avait donc qu'à attendre patiemment 1 ordre du dejiart. Il fut proinptcment donné; les soldats s'assirent sur les bords des chaloupes, cl la flottille s éloigna de terre au moment où les rayons de la lune, qui avaient jusqu'alors doré les clochers de la ville vers les sommets des collines, se répandaient doucement sur la baie, comme pour annoncer par un accroisseinenl de lumière le lever de la loile d un speclacle intéressant,
Pohvarth s'était installé auprès de Lionel , les j nnhes coiiimodéiiient étendues. Comme la marclie des bateaux ne encontr.iil aucun obstacle, tous les presscnlimcnlssini.'lres qu il avait cnii'^us sur les dil-
LIONEL LINCOLN
le
ficultës d'une irriiplion s'évanouirent , grâce à l'influeDce du beau temps et de la sécunté matéiielle.
— Je me fii^ure parfois que j'aurais aimé la marine, dit-il en se renversant avec indolence pour jouer d'une main avec l'eau. Le maniement d'un canot n'est pus difficile, et doit singulièrement aidera la digestion, d'autant plus qu'on absorbe de l'air sans se donner trop d'exercice. Les soldats de marine doivent mener joyeuse vie.
— Ils se plaignent parfois, répondit Lionel, de se trouver en opposition avec les officiers du bord , en outre ils murmurent de ne pouvoir faire usage de leurs jambes.
— Hum ! dit Polwartli , les jambes sont moins essentielles à l'homme que les autres membres du corps. On peut encore, vous le voyez, naviguer sans jambes; on peut sins jambes être bon violon, bon tailleur, avocat, docteur, prêtre, cuisinier, tout enfin, excepté maitre de danse. Les jambes ne servent guère qu à avoir la goutte, et leur utilité n'étant pas eu raison de leur longueur, on aurait pu les raccourcir au bénéfice de quelques parties plus nobles, telles que la cervelle et l'estomac... Avez -vous rencontré miss Danfortli dans votre visite à Tremont-Street?
— Ce plaisir ne m'a pas été refusé.
— Savait-elle quelque cbose de nos opérations militaires?
— Elle avait l bumeur excessivement belliqueuse.
— A-t-elle parlé de l'infanterie légère , ou d'un de ceux qui servent dans ce corps ?
— Elle vous a désigné nominativement , mais elle a prétendu que vous ne feritz courir de danger qu'aux poulaillers.
— Alil elle vaut son pesant d'or! ses sarcasmes même ont delà douceur; ce sont les épicesd'un mets délicieux! Que n'est-elle ici sur Ci-tte eau paisible , ayant d un côté une ville pittoresque , de l'autre une contrée riche et fertile, le tout noyé dans une vaporeuse lumière ! Cinq minutes de clair de lune valent pour un amant trois mois de soleil brûlant... Il ne manque à mon bonheur que sa présence et les chants du rossijnol !...
— ^ ous n'entendez qu'un jiauvre engoulevent qui se lamente, comme pour se plaindre de notre approche.
— C'est trop monotone; mais pourquoi nos fifres sont-ils endormis?
— Leurs accords feraient perdre le fruit d'une journée de précaution, dit Lionel ; votre ardeur vous fait oublier la prudence, et j'aurais cru que la perspective de la fatigue vous aurait au contraire abattu.
— Je me moq le de la fatigue, s'écria Poiwarth. Je sais que nous allons prendre position près des collèges. Figurons-nous donc que nos bavresacs sont des paniers d'école, et q^ue nous revenons aux jours de notre enfance.
Poiwarth était animé par les agréments de sa position, si différente de celle qu il avait redoutée en partant. Il continua ii bavarder jusqu'à ce que Us bateaux eussmt atteint une pointe peu fréquentée qui s'avançait dans la partie occidentale de la baie de Boston. Les troupes débarquèrent et se rangcreni en bataille. La compagnie de Poixvartb fut placée comme auparavant à la tète du la colonne d'infanterie légère et reçut l'ordre de suivre un otbcier d'ctat-major , qui galopait en avant, pour indiquer la route.
— Salut, murs de l'université! dit Poiwarth en montrant les vieux b.itimenis des coUégi s. Vous contemplez uu speclacle... Ah! quel guide aveugle avons-nous? ne voit-il pas que les prairies sont couvertes d'eau ? Avancez, avancez , fantassins , s'écria d'une voix sévère le vieux major d'infanterie de marine. Est-ce que l'eau vous fait peur ?
— JNoiis ne sommes pas des rats d'eau, dit Poiwarth.
Lionel le saisit par le bras , et avant que l'infortuné capitaine eût le temps de se recueillir , il était enfoncé jusqu'à mi-jambe dans une mare d'eau stagnante.
— Prenez garde , lui dit son ami , que votre esprit romanesque ne vous coûte votre commission
— Abl Lion, dit le capitaine avec une espèce de chagrin comique, je crains bien que nous n'ayons pas le temps de cultiver les IVIuses.
— Rassurez-vous, nous laissons l'université à gauche, pour prendre la grande route.
En effet la troupe eut bientôt quitté les prairies, et s'avança sur le grand chemin qui menait dans l'intérieur du pays.
— Vous devriez appeler votre groom et mouter à cheval, afin de ménager vos forces, dit Poiwarth au major Lincoln.
— Ce serait une folie. Je suis mouillé , il faut que je marche pour lue réchauffer.
Toute la gaieté de Poiwarth s'était envolée, et les deux amis continuèrent leur route en échangeant seulement par intervalles de courtes observations sur des incidents passagers. A la direction que prirent les colonnes, et au pas rapide de leur guide, on put juger que la marche serait forcée, et qu'elle ne finirait pas de sitôt. Les soldats se déployèrent sur toute la largeur de la route, et reçurent la permission de mettre leurs armes à volonté, sans toutefois quitter leurs ran;;s ni rompre le pas. Le détacliement s'avança ainsi dans un profond silence , car les résolutions énergiques sont souvent incompatibles avec les manifestations extérieur! s. Toute la contrée semblait ensevelie dans le sommeil. Mais les aboiements des chiens et les pas cadencés de la troupe attirèrent à leurs fenêtres les habitants des fermes, 4ui refiiiidèreni avec stupéfaction ces uniformes rouges, et ces armes
étincelant aux rayons de la lune. Tout à coup les sons d'une cloche lointaine firent retenlir la vallée. Ils étaient sinistres et précipités, et les soldats qui levaient la tète pour écouter, reconnurent promptement le bruit du tocsin. D'autres cloches répondirent bientôt à la première. Des détonations d'armes à feu ébranlèrent les collines, sur lesquelles des feux s'allumèrent comme par enchantement. Des trompes et des cors sonnèrent, comme si l'on eût voulu employer tous les moyens imaginables pour appeler la population aux armes. En même temps des cavaliers galopaient de toutes leurs forces à droite et à gauche du détachement.
— Avancez, messieurs! cria le major des soldats de marine. Les Yankees se remuent et nous avons encore une longue route à faire.
1 'avant-garde redoubla de vitesse et les grenadiers la suivirent aussi rapidement qu'ils pouvaient le faire sans rompre leurs rangs. On fit ainsi plusieurs lieues. Les bruits cessèrent peu à peu après s'être prolongés à une grande distance dans l'intérieur des terres ; mais !e galop des chevaux qui retentissait toujours sur les routes de traverse, annonçait qu'un grand nombre d'hommes se dirigeait avec empressement vers le théâtre de la lutte. Les lueurs incertaines de la lune commençaient à faire place aux rayons du jour , lorsque le mol de Halte! fut enfin prononcé.
— Halte! répéta Poiwarth avec un empressement instinctif. Si je ne m'abuse d^ins mes calculs, nous avons laissé plusieurs railles derrière nous. H faudrait être dératé pour ce genre de service!... Tom, avez-vous apporté les bagatelles que j'avais fait prendre hier chez le major Lincoln?
— Oui, monsieur, répondit le planton , elles sont à l'arrière sur les chevîux du major.'
— A l'arrière garde, imbécile, quand on a besoin de vivres en tête de la colonne! Nous pourrions peut-être trouver quelque chose dans cette ferme.
— Wous n'en aurons pas le temps , dit Lionel ; voici le m.ijor Pitcairn qui vient nous donner des ordres.
En effet , on commanda à l'ii fantcrie légère d'apprêter ses armes et aux grenadiers de charger et d'amorcer. La présence du vieux major en tète de la colonne étouffa les plaintes de Poiwarth, qui était en définitive un excellent oflicier, surtout en ce qui concernait ce qu'il appelait les détails paisibles du service. Trois ou quatre compagnies du corps d'infanterie furent détachées et s'avancèrent sous la direction du vétéran des soldats de marine. Elles descendirent dans un fond et aperçurent ii quelque distance, à travers les brunies du matin, les maisons d'un hameau groupées autour d un de ces temples propres et simples, comme on en trouve tant dans le Massachusetts. Les soldats , dont le sang était échauffé par une nuit de fatigue, regardèrent ce hameau comme le terme de leurs eflorls et redoublèrent d'activité poury arriver. Ils s'en approchaient, loisqiie trois ou quatre cavaliers armés essayèrent de leur barrer le passage en sortant d'un sentier pour traverser la roule.
— Rentrez chez vous! leur cria d'un ton menaçant un officier d'étatmajor.
Les cavaliers tournèrent bride , et l'un d'eux essaya de donner l'alarme en tirant un coup de (listolet (|ui ne parlit pas. Ils galopèrent à travers la pelouse au milieu de laquelle s'élevait le vi lige. Peu de temps après on entendit les roulements du tambour et l'on vit quelques paysans essayer de se ranger en bataille.
— Avancez, infanterie légère! s'écria le major Pitcairn , et, donnant de l'éperon à son cheval , il prit les devants avec l'ctat-major. Lionel le suivit , le cœur palpitant , car son imagination lui faisait craindre une lutte horrible. Au moment où il longeait les murailles de l'église, il entendit la voix du vétéran qui disait :
— Dispersez-vous, rebelles, bas les armes et dispersez-vous ! Aussitôt après, il lâcha deux coups de pistolet et donna l'ordre fatal
de faire feu. Un grand cri s'éleva du milieu des troupes, qui , se précipitant sur la pelouse, firent une décharge générale.
— Grand Dieu! s'écria Lionel, que faites-vous? Vous tirez sur des hommes incapables de se défendre. N'y a-t-il d'autre loi que la force? Faites relever les armes, Poiwarth! arrêtez le feu!
— Halte! cria Poiwarth en brandissant son épée ; venez ;i l'ordre , ou je vous coupe en deux !
La troupe éprouvait contre les habitants une animosité qu'il n'était pas facile de réprimer Pour empêcher les soldats de faire feu , il fallut que Pitcairn lui-même intervînt avec les officiers. L'agitation se calma peu à peu , l'ordre se rétablit et les hostililés cessèrent. Leg paysans, qui s'étaient enfuis à la première décharge , n'y ripostèrent que par quelques coups de fusil qu'ils tirèrent en s'éloignant et dont l'effet fut presque nul.
Après cette fatale rencontre , les officiers et les soldats se regardèrent les uns les autres avec une sorte de stupeur, comme s'ils eussent prévu les grandes conséquences de cette première effusion de sang. La fumée, pareille à un rideau qui se lève, monta lentement vers le ciel, se mêla aux brouillards du matin et fut emportée en masse compacte par le vent, comme pour annoncer aux populations que le moment de prendre les armes était venu. Tous les yeux se dirigèrent avidement vers la pelouse sur l.iquelle cinq ou six hommes ét.ùent étendus din» le calme sinistre de la mort , pendant que plusieurs blessés se débat*
LIOINKL LINCOLN.
taioni lin ]u-u plus loin, l'rofondc'niont ifn'tf^f de ce specliiclo , Lionel si; ictini :ivi'C iiit ;iii iiioimiit iiii le ifsle du déliichciiiriit :ilai'in(' du briiil df la inoiisqiulfiio vtiiail au pas acci'k'ié rejoindre ravant-î;arde. Le jeune major erra autour de l'église en se livrant à de duiiloureuses réflexions, d'où il l'ut tiré par l'apparition subite de .lob l'ray. L'idiot sortait de l'édil'iee; sa l'iijuie eMirimait à la fois la crainte, la menace et le ressentiment. 11 montra du doiijt le cadavre d'un homme qui , après avoir été blessé , avait cherché un asile sur le seuil du temple et qui avait succombé près de la place oii il avait tant de fois adoré le Seigneur.
— Vous avez tué l'une des créatures «le Dieu , dit Job d'un ton solennel, il s'en souviendra
— Je voudrais qu'il n'y en eût qu'une, répondit Lionel , mais plusieurs ont péri et personne ne peut dire où s'arrêtera le carnage.
— Croyez-vous , dit Job en jetant autour de lui un regard furtif pour voir s'il n'était i)as écouté , croyez-vous que le roi puisse faire tuer les hommes dans la colonie aussi facilement qu'à Londres ? t)n m'a parlé de cela dans le vieu\ Faneuil-Hall, et la nouvelle retentira depuis la pointe Nord jusqu'au col.
— Que peut-on faire? dit Lionel; le pouvoir de l'Angleterre ne saurait être ébranlé par des colonies éparses et mal armées ; la prudence devrait apiireiidre au peuple que toute résistince est inutile.
— Le roi croit-il qu'il y ait moins de prudence à lioston qu'à Londres? répondit Job. Le peuple a supporté patiemment le massacre , mais il n'en pense pas moins... Vous avez tué une des créatures de Dieu et il s'en souviendra.
Lionel, qui avait enlamé avec Job une conversation suivie , se ravisa tout à coup et s'écria :
— Comment se fait-il que je vous trouve ici! Ne m'avez-vous pas dit que vous alliez pêcher pour votre mère?
— Eh bien ! répliqua l'idiot, n'y a-t-il pas des poissons dans les mares aussi bien que dans la baie? Job ne connaît pas d'actes du parlement qui puissent empêcher de prendre des truites.
— 'Vous essayez de me tromper. On abuse de votre ignorance et de votre simplicité pour vous employer à des commissions qui quelque jour vous coûteront la vie.
— Le roi lui-même ne peut m'imposer des commissions, dit le jeune homme avec fierté; il n'y a pas de loi qui l'y autorise , et Job n'irait pas.
— Qui vous a enseigné ces subtilités de la loi ?
— .Croyez-vous que les gens de Boston soient muets et qu'ils ne s'instruisent pas entre eux? Et puis Ralph est mon maître; il m'a dit qu'il était contre la loi de tirer sur les milices américaines , quand elles ne faisaient pas feu les premières, parce que les colonies avaient le droit de s'armer.
— Ralph est-il ici? dit Lionel. Je l'avais laissé malade sur son grabat! D'ailleurs il ne se mêlerait pas à son âge d'affaires aussi périlleuses.
— Ralph , répondit Job évasivement , a vu des armées plus nombreuses que l'infanterie légère, les grenadiers et tous les soldats de la garnison mis ensemble.
Lionel était trop généreux pour abuser de la na'i'veté de son interlocuteur et lui arracher des secrets compromettants , mais il éprouvait pour lui un intérêt qui avait commencé dès leur première et dramatique rencontre. Il réitéra donc ses questions avec la double intention de prémunir Job contre de dangereuses connaissances et d éclaircir ses doutes relativement au vieil étranger. Mais l'idiot subit cet interrogatoire sans se déconcerter et prouva par ses réponses que , si son intelligence n'était pas très-développée , il ne manquait pas d'une certaine tinesse.
— Je vous répète , dit Lionel perdant à la fin patience , qu'il est important pour moi de voir Ihommc que vous appelez Ralph , et je voudrais savoir s'il est près d'ici.
— Ralph dédaigne le mensonge , répondit Job ; allez où il vous a donné rendez-vous et vous êtes sûr de le trouver.
— Mais il ne m'a désigné aucun endroit , et ce malheureux événement peut contrarier ses démarches ou lui inspirer des craintes.
— Hitn n inspire des craintes à Ralph, dit Job d'un ton solennel.
— Son audace peut le perdre. Enfant, je vous demande pour la dernière fois si le vieillard...
Remarquant que Job reculait timidement et baissait les yeux , Lionel s'interrompit pour chercher la cause de cette frayeur subite. Il vit derrière lui le cajiitaine jAIac Fuse, debout et les bras croisés , occupé à contempler le cadavre d'un Américain.
— Major Lincoln , dit le capit.iine quand il se vil observé, auriezvous la bonté de m'expliipier |»urquoi cet homme est étendu là?
— Vous voyez qu'il a une blessure à la poitrine.
— Il est bien évident qu'on l'a tué. Mais pourquoi ? dans quel but?
— C'est une question à laquelle nos chefs seuls peuvent ré|iondre , dit Lionel. Le bruit court cependant que l'expédition a ]ioiir but de s'emparer de quelques magasins d'armes et de munitions que les colons ont formés sans doute avec des intentions hostiles.
— J'avais l'idée que c'était là l'objet de notre campagne! s'écria Mac Fuse. Est-ce que Gage s'imagine que nous pouvons avoir la guerre quand tous les approvisionnements seront d'un seul cùlé? Fatigués
d'une longue paix , nous commencions h entrevoir l'occasion de nous occuper, mais re\pé(lilinn qu'on nous eommande doit inévitablement mettre un terme à la guerre.
— Je le sais, si je vous comprends bien, dit Lionel; mais des troupes telles (pie les nôtres ne peiivi'nt acquérir beaucoup de gloire en cnmliattant des habitants sans armes et sans disei|iline.
— Telle est précisément mon opinion, monsieur; il est évident que nous nous comprenons à merveille. I,cs Américains vont trèsbien , et si on les laisse faire encore pendant deux mois, l'affaire ])Oiirra devenir honrable. Vous savez aussi bien que moi , major Lincoln , qu il faut du temps pour former un soldat, et qu'il n'y a pas plus de gloire à vaincre des novices qu'à disperser un rassemblement. Un général prudent devrait laisser mîirir les choses, au lieu d'agir avec tant de précipitation; et selon moi l'homme que voilà a été égorgé plutôt que tué dans un un combat régulier.
— Beaucoup d'autres jienseronl comme nous, repartit Lionel. Dieu sait que nous avons des motifs sérieux pour déplorer ce carnage!
— Cet homme qui en a été victime n'a pas à se plaindre , dit froidement le capitaine, il s'est exposé à son sort; mais au lieu de tirer sur ces conscrits, on aurait dû les chasser à coups de verces.
— Voici un individu qui vous dira qu'on aurait tort de les traiter en enfants, reprit Lionel en cherchant des yeux Job Pray, qui avait déjà disparu.
Pendant que le major se demandait où le jeune homme avait pu passer, les tambours battirent et tout le détachement se forma en colonne. Les deux ofticiers rejoignirent leurs compagnons en réfléchissant chacun à sa manière sur les événements de la matinée.
On avait pris à la hâte un léger repas. A l'étonnement qui avait suivi la première rencontre succéda chez les officiers un sentiment d'orgueil militaire capable de les soutenir dans des circonstances beaucoup plus difficiles. Une animation martiale se lisait sur leurs physionomies , et quand on eut repris le grand chemin , elle fut augmentée par l'influence matérielle du scintillement des armes , de la musique militaire, des ondulations des drapeaux flottants. Si le début de la campagne inspira à des oBiciers prudents et éclairés des idées de vengeance et de destruction , il produisit bien plus d'impression sur leurs grossiers compagnons d'armes. Les soldats en passant auprès de leurs victimes ne se firent pas faute de leur lancer des regards insultants , de leur adresser d'ignobles railleries. Il était facile de voir que, pareils à des tigres , après avoir goûté le sang , ils ne s'arrêteraient qu'après s'être repus,