CHAPITRE XI
Un détachement des troupes royales prit position sur la montagne qui commandait la presqu'île de Charicsiown , pendant que le reste pénétrait plus avant dans cette presqu'île, ou s'cDibarquait sur les chaloupes de la flotte pour retourner à Boston.
Lionel et PolwartU passèrent le détroit avec la première division des blessés; les devoirs du premier ne le relenaient plus, et le second soutenait que ses douleurs physiques lui donnaient le droit d'être couché sur la liste des invalides.
Peu d'officiers de l'armée furent moins affligés que le major Lincoln dès conséquences de l'expédition. Il était dévoué au roi d'Angleterre et à son pays adoplif , mais il tenait ;i la réputation de ses véritables compatriotes par un sentiment naturel qu'on ne saurait perdre qu'en abjurant les plus purs et les plus nobles instincts. 11 regrettait qu'il eu eût tant coûté à ses camarades pour apprendre il connaître ceux dont la longue patience avait passé pour de lu lâcheté , mais il se félicitait d'un événement qui devait dessiller les yeux des vieux officiers, et mettre un terme aux fanfaronnades des plus jeunes.
Les motifs politiques déterminèrent le gouvernement à dissimuler les perles des deux détacUcmentSi mais on sut bientôt qu'elles s'élevaient à près de quatre cents hommes.
Sur le quai , Lionel et Pohvarlh se séparèrent. Le capitaine se dirigea vers le logement particulier de son ami, afin de se dédommager d'un jeûne forcé et des privations d'une longue marche; le major se rendit ii Tremont-Street pour dissiper les inquiétudes qu'il se flattait d'avoir causées par son absence ii sa jeune et charmante cousine. A tous les coins de rue, il rencontra des groupes de citoyens qui écoutaient avidement les récits du combat. Quelques-uns eu petit noinlire semblaient attristés de l'ardeur patriotique d'un peuple qu'ils avaient voué aux oppresseurs; mais la plupart étaient fiers de leur trionipiie, et regardaient avec satisfaction les vêtements en désordre du major.
En frappant à la porte de madame Lechmere, Lionel oublia ses fatigues, et quand il vit sous le vestitude Cécile Dynevor , dont la l'iiysionoinie exprimait la plus vive émotion, il ne se souvint plus des périls qu'il venait d'afffronter.
— Lionel! s'écria la jeune fille en battant des mains, Lionel de re>. tour et sans blessure! Le sang monta de son cœur à son front, et se cachant la ligure entre les mains , elle fondit en larmes. Un seconde après, elle avait disparu.
Agnès Uanforlh reçut le major avec un plaisir qu'elle ne dissimula pas. Elle sut contenir la curiosité qui la consumait, et ne se permit pas une seule question avant de s'être assurée qu'il était sain et sauf.
— Votre visite était attendue, major Lincoln, dit elle enfin d'un air de triomphe , du haut des fenêtres des mansardes j'ai pu voir les honneurs que le bon peuple du Massachusetts rendait à ses hôtes.
— Sur mon àiiie, dit Lionel, sans les terribles conséquences de cette affaire je m'applaudirais autant que vous des événements de la journée, car un peuple n'est jamais sûr de ses droits quand il ne sait pas les faire respecter.
— Racontez-moi tout, mon cous'n, pour que je sache si je puis m'enorgxieillir de vous avoir pour parent.
Le jeune homme lit un récit imp?irtial des événements de la journée, et Agrès l'écouta avec un véritable intérêt.
— Enfin, dit-elle quand il eut achevé, nous allons donc être délivrés des sarcasmes amers qu'on nous a prodigués si longtemps. Vous savez, ajouta t-elle en rougissant et avec un sourire malin, que j'étais doublement intéressée à cette expédition, pour mon pays et pour mon prétendu.
— Oh ! rassurez-vous ! votre adorateur est revenu sans blessure et l'esprit assez tranquille. Il a fait la route avec une agilité merveilleuse, et s'est comporté en soldat dans le danger.
— Quoi! reprit Agnès en riant, le capitaine Pierre Polwarlh a-t-il vraiment parcouru quarante milles entre le lever et le coucher du soleil?
— J'en suis témoin oculaire. Il ne s'est permis qu'une petite promenade à cheval qu'il a faite à mes dépens. J'avais été contraint
d'abandonner ma monture i il s'en est emparé , et il l'a conservée
malgré des dangers de toute espèce.
Agnès feignit la surprise, mais Lionel s'aperçut que cette nouvelle lui ciiisail lin secret plaisir.
— C eu prodigieux, dit-elle en joignant les mains. Il faudrait la foi d'Abraham , pour croire à de pareils miracles. Pourtant en voyant deux mille soldats anglais battus par des paysans je suis disposée à tout croire.
— Le moment est donc favorable à mon ami, murmura Lionel. On dit que la crédulité est le faible de votre sexe. Je vous y laisse un moment exposée , en compagnie du dangereux sujet de notre entretien.
A et s mots le major céda la place à Pohvarth, qui venait dans le salon, et suivit Cécile Dynevor, qu'il avait aperçue dans la chambre voisine.
— Capitaine, dit Agnès en rougissant . renonceriez-vous à vos espérances d'avancement pour savoir comment vous avez été traité en votre absence ? Je le présume, mais je ne satisferai pas votre curiosité.
— Je suppose que Lincoln m'a rendu justice , répondit le capitaine, qu'il n'a pas oublié la manière dont j'ai sauvé sou cheval des mains des rebelles.
— De qui, monsieur? interrompit Agnès en fronçant le sourcil: comment appelez-vous le bon peuple du Massachusetts.
— Pardonnez-moi ; j'aurais dû dire les citoyens soulevés. Ah ! miss Agnès ! j'ai souffert aujourd'hui comme je n'avais jamais souffert de ma vie, et tout cela pour vous.
— Pour moi ? vos paroles ont besoin d'être expliquées.
— C'est impossible, répondit le capitaine; les sentiments et les actes qui intéressent le cœur ne sauraient admettre d'explication. Tout ce que je sais, c'est que mes souffrances ont été indicibles, et ce qui est indicible est inexplicable au plus haut degré.
— Vous adoptez là le langage que vous croyez convenable dans un tête-à-tête, et je serais tentée de m'y laisser prendre, s'il él^it vrai que le major Lincoln m'eût ab.indnnnée ii la merci de ma crédulité.
— Hélas ! dit Polwartli d'un ton lamentable, vous n'avez ni crédulité , ni merci , autrement il y a longtemps que vous auriez eu compassion de ma détresse.
— Il me semble que j'y sympathise , dit Agnès en baissant les yeux avec un embarras alTecté.
— Serait-il possible ? reprit Pohvarth en se rapprochant; puis-je me flatter que vous prenez en pitié mes souffrances?
— Je le crains, répondit Agnès d'un air grave.
— Ali ! ce seul mot me rend à la vie ! Il y a six mois que je vis comme un misérable ; une iiarole de bonté suffit pour me guérir de tons mes maux.
— Alors, adieu ma sympathie! s'écria miss Danforth ) elle était basée sur vos douleurs ; je m'imaginais que je les partageais toutes , y compris 1rs rhumatismes qu'ont pu vous donner vos campagnes; mais du moment que vous êtes guéri, capitaine Polwarlh, je n'éprouve plus rien.
— Eh quoi ! dit le capitaine , rien , pour un homme qui , après vingtquatre heures d'exercice forcé, oubliant de jjrendre son repos indispensable, s'humiliant malgré ses exploits, vient se précipiter à vos pieds ?
— Capitaine Polwarlh, dit Agnès, je vous remercie de voire politesse ; mais, .njoiila-t-elle en perdant sa fausse gravité sous l'influence d'un sentiment énergique, l'homine qui voudra devenir mon épouv ne doit pas se jeter à mes pieds au sortir d'une bataille où il a combattu mes compatriotes et contribué à l'asservissement de ma patrie. Excusez-moi, monsieur, mais comme le major Lincoln est ici chez lui, permettez-moi de vous laisser un instant avec lui.
En parlant ainsi, ses yeux noirs étincelaicirt , sa figure rayonnait ; elle se retira au moment oii Lionel se montrait sur le seuil.
— J'aimerais mieux être coureur ou cocher qu'amoureux! s'écria Polwarlh ; c'est une vie de chien , Lionel, et cette fillette me traite comme un cheval de charrette! î\lais quels yeux elle a! j'y allumerais mon cigare!.... Eh bien, mon cher Lion, quel mal vous tourmente? pendant toute cette diablesse de journée, je ne vous ai pas vu l'air aussi troublé.
— Retournons à notre logement , murmura le jeune homme , dont la tristesse peignait la jilus vive agitation , il est temps de réparer les désastres de notre marche.
— J'ai pourvu à tout , dit Pohvarth en suivant non sans peine les pas de son compagnon. Mon premier soin a été d'emprunter une voiture à un ami pour me rendre chez vous. Ensuite j'ai écrit au petit Jemmy Craig pour lui offrir l'échange de ina compagnie contre la sienne ; car dès aujourd'hui, je renonce à l'infanterie légère, et à la première occasion, je rentrerai dans les dragons. Après avoir cacheté ma lettre, j'ai remis un menu à Meriton; puis j'ai couru aux pieds de ma maîtresse.... Ah ! major , vous êtes un heureux homme ! car vous n'êtes accueilli que par des sourires... des gracieusetés....
— Ne me parlez pas de sourires, interrompit Lionel avec impatience. Toutes les femmes sont capricieuses et inexplicables.
— Bah ! s'écria Polwarlh , on n'a donc pas d'égards pour ceux qui combattent pour le roi! Quelle triste analogie entre Mars et l'Amour! Après avoir combattu toute la journée sans succès , J'arrive pour faire
LIONEL LINCOLN
à ci'lto pcrfuir TolTrc de ma main, de mon grade et de mon cliàteau, et clic nie r('|ioiul piir des saic.isincs aussi amers que le salut d'un homme à jeun... IMais (juels yeux elle a! quelle fraîcheur 1 quel coloris! Kt vous aussi, Lionel , vous avez ('té maltraité.
— Indiijnemenl ! dit Lionel en arpentant le terrain d'un pas qui laissa son interlocuteur trop loin en arrière pour continuer la conversation.
On arriva au loi^is, où l'on trouva rassemblée une compagnie qu'on n'altendail pas. Devant la table était assis Mac Fuse, qui savourait avec une satisfaction toute particulière les débris du festin de la veille , et les faisait descendre en buvant le meilleur vin de son hôte. De temps en tcni|)s il jetait un rogaton dans le chapeau de Job, qui s'en emparait et mangeait avec non moins d'appétit. Dans un coin de la chambre était Selh Sage, dans l'attitude d'un accusé, les mains liées derrière le dos avec une longue corde , qui pouvait au besoin servir k le pendre. iMerilon et plusieurs domestiques de la maison contemplaient ce spectacle.
— (Ju'est-ce ? s'écria Lionel. De quel délit M. Sage s'est-il rendu coupable?
Américains armés pour la cause de la liberté.
— Tout bonnement des crimes de trahison et d'homicide, répondit le capitaine de grenadiers. Tirer sur un homme avec l'intention de le tuer, c'est bien un véritable assassinat.
— Non , dit Seth en rompant le silence qu'il avait gardé jusqu'alors. Pour qu'il y ait assassinat, il faut que l'intention soit criminelle.
— Voyez-vous ce coquin qui discute les lois comme s'il était le ministre de la justice en personne ! Oseriez-vous nier que vous aviez l'intention criminelle de me tuer? Je vais vous faire juger et pendre.
— Il ne serait pas raisonnable qu'un jury condamnât un homme ]iour le meurtre d'un homme qui n'est pas mort. Cela ne s'est jamais vu dans les colonies de la baie.
— Pensez-vous y rester, brigand? s'écria le capitaine degrenadiers. Je vais vous faire transporter en Angleterre, oii vous serez pendu. Au besoin, je vous mènerai moi-même en Irlande...
— Mais enfin quel crime a-t-il commis ? demanda Lionel.
— Ce drôle est sorti de la ville.
— Sorti !
— Oui , sorti ! Avez-vous oublié , major Lincoln , tous ces misérables, ces coquins dont nous étions entourés comme d'un essaim, et qui nous poursuivaient avec acliarnemcnt.
— Et M. Sage était au nombre de nos ennemis ?
— Je l'ai vu m'ajusler trois fois en trois minutes, répondit le capitaine irrité. Il a cassé la garde de mou épée , el j'ai reçu en présent de ce bandit un morceau de plomb qui m'a i flleuré l'épaule.
— La loi défend , dit Joli , d'a])p<'l('r' un homme voleur , quand on n'a point de preuves contre lui. ftlais la loi ne défend pas de sortir de Boston toutes les fois qu'on en a envie.
— Les entendez-vous? ils connaissent toutes les subtilités légales,
aussi bien et môme mieux que moi , qui suis le fils d'un conseiller di Cork. Je crois que ce jeune drôle était aussi avec eux , et qu'il ne mérite pas moins la )iotence que son honorable collègue.
Lionel se hâta de tourner le dos à Job, afin de prévenir une réponse qui aurait pu compromettre la sûreté de l'idiot.
— (^'iioi I dit-il en s'adressant à Sage , non - seulement vous avez pris part à la rébellion, mais encore vous avez attenté aux jours d'une personne qui est pour ainsi dire logée chez vous ?
— Je ne veux pas m'expliquer , répliqua Seth, car on ne saurait prévoir ce qui en résulterait.
— Jugez de sa ruse, interrompit Mac Fuse. Il ne veut pas avouer ses fautes, comme un honnête homme , mais je puis lui en épargner la peine. J'étais fatigué d'être ajusté comme une bête malfaisante, sans répondre aux politesses de ces messieurs qui r^srnissaient les collines. Je profitai d'un accident de terrain pour tourner la position d'une bande de partisans , qui fut dispersée à la baïonnette. L'homme que voici m'avait tiré trois coups de fusil, et comme il avait une mine patibulaire, je l'ai ramené à Boston, dans l'intention de le pendre à la première occasion.
— S'il en est ainsi , dit Lionel , il faut le remettre entre les mains des autorités compétentes , qui auront à examiner ce qu'on doit faire des pristtiniers.
— Je ne m'en occuperais pas, reprit Mac Fuse , si ce réprouvé ne m'avait visé chaque fois avec la plus grande attention, comme si j'avais été un chien enragé.
— Eh bien , dit Seth , lorsqu'un homme se décide à se battre , il fait bien d'ajuster avec soin, afin d'économiser le temps et les munitions.
— 'Vous reconnaissez donc les charges de l'accusation ? demanda Lionel.
— Le major étant un homme raisonnable et modéré , dit le prévenu , je suis disposé à lui expliquer l'affaire. Je conviens que dans la matinée, je me suis rendu à Concorde, ville située à vingt et un milles de Boston...
— Ne nous parlez pas de la distance, s'écria Pohvarth, nous l'avons assez mesurée, et il n'y a personne dans l'armée qui puisse l'oublier.
— J'étais sorti de Concorde avec quelques amis, poursuivit le prévenu; à notre retour, en arrivant à un pont, nous fûmes très-maltraités par une compagnie des troupes royales qui se trouvait là...
— Que fit-elle ?
— Elle tira sur nous et tua deux des nôtres. Nous primes l'affaire à cœur ; on en vint aux mains, et la loi l'emporta.
— La loi !
— Certainement , le major conviendra qu'il est contraire à la loi d'attaquer sur la grande route des citoyens paisibles.
— Continuez votre récit à votre manière.
— J'ai fini, dit Seth avec prudence. Cette escarmouche et celle de Lexington ont indigné le peuple, et je suppose que le major sait le reste.
— Mais quel rapport cette histoire a-t-elle avec la tentative de meurtre dirigée sur ma personne ? demanda le capitaine de grenadiers. Avoue tout, scélérat! pour que je puisse l'envoyer consciencieusement au gibet.
— Il suffit, dit Lionel. Après la déclaration de cet homme, notre devoir est de l'incarcérer avec les autres prisonniers. (Ju'on le confie à la grand'garde.
Seth Sage se disposa aussitôt ii partir, mais il s'arrêta sur le seuil pour parler à Lionel.
— J'espère que le major veillera sur mon mobilier ? Je le rendrai responsable de tout.
— \olie propriété sera protégée et j'espère que votre vie ne court aucun danger, répondit Lionel en faisant signe à la garde d'emmener le prisonnier.
Seth quitta sa demeure avec l'impassibilité qui le caractérisait ; mais ses yeux vifs et noirs lançaient parfois des éclairs pareils aux lueurs d'un feu qui s'éteint. Malgré les accusations dont il était accablé, il sortit convaincu que ses compagnons et lui seraient acquittés, s'ils étaient jugés d'après les principes de droit que connaissaient si bien tous les colons. ,
Pendant ce singulier entretien , Polwarth ne s'était permis que l'interruption dont nous avons rendu compte , et il s'était occupé des préparatifs du banquet.
Lorsque Seth Sage eut disparu, Lionel jeta un regard furtif sur Job qui avait conservé un sang-froid iniperliirbable; juiis il concentra toute son attention sur ses hôtes, afin de prévenir, de la part du jeune homme, quelque incartade qui trahit sa participation aux exploits des insurgés. La naïveté de Job déjoua les intentions bienveillantes du major.
— Le roi ne peut faire pendre Selh Sage, dit-il avec assurance, parce qu'il a riposté quand les soldats avaient commencé.
— \ ous étiez peut-être aussi de la ]iarlie, s'écria Mac Fuse : vous vous divertissiez à t^oncorde avec un petit nombre d'amis?
— Job n'a d autres amis que la vieille Abigail, et n'est pas allé plus loin que Lexington.
— Le diable s'est emparé de tous les esprits! poursuivit le capitaing
LIONEL LINCOLN
de grenadiers ! Avocats et docteurs , prêtres et pécheurs , vieux et jeunes, grands et petits, nous assiégeaient pendant notre marche; il ne manquait plus qu'un fou pour compléter la bande! Je parie que le drôle a quelque tentative de meurtre à se reprocher.
— Job n'est pas méchant, il n'a tué qu'un grenadier, et il a blessé un officier au bras.
— L'entendez-vous, major Lincoln? s'écria Mac Fuse en sautant de sa chaise, où il était resté jusqu'alors avec persévérance, malgré son emportement; entendez- vous cet avorton, cet extrait d'homme, qui se vante d'avoir tué un grenadier?
— Arrêtez ! interrompit Lionel en prenant Mac Fuse par le bras ; souvenez-vous que nous sommes militaires , et que cet i.idividu n'est pas responsable de ses actes. Aucun tribunal ne condamnerait au gibet un être pareil , qui d'ailleurs est ordinairement aussi inoffensif qu'un enfant...
Le capitaine de grenadiers regardait en silence le cadavre de l'Américain.
— Le diable brûle de tels enfants ! voilà un beau gars, pour tuer un homme de six pieds, et avec une canardière encore! Je n'insisterai pas pour qu'on le pende, major Lincoln , puisque vous le désirez; je demande seulement qu'on l'enterre tout vif.
Job demeura parfaitement imperturbable; et le capitaine de grenadiers , honteux de s'être mis en colère contre un être aussi dénué d'intelligence, se décida à renoncer à ses projets; mais jusqu'à la fin du repas, il ne cessa de maudire les colons , et de protester contre le genre de guerre actuel.
Polwarlh , après avoir rétabli l'équilibre dans son système par un souper succulent, se rendit en chancelant à son lit; Mac Fuse s'empara sans cérémonie d'un des appartements de M. Sage. Les domestiques se retirèrent ; et Lionel, qui était plongé dans une profonde rêverie, s'aperçut au bout d'une demi-heure qu'il était resté seul avec l'idiot. Job avait attendu ce moment avec une rare patience; quand il eut vu Merilon sortir le dernier , il fit un geste pour annoncer qu'il avait une communication importante à faire, et parvint à attirer l'attention du major.
— Insensé ! s'écria Lionel , ne vous avais-je pas averti que vous pouviez vous compromettre? Pourquoi avez-vous pris les armes contre les troupes?
— Pourquoi les troupes ont-elles pris les armes contre Job? Ontelles le droit de manœuvrer dans la province de la baie, de battre du tambour, de sonner de la trompette , de brûler les maisons, de tirer sur les citoyens , sans que personne les en empêche ?
— Savez-vous que de votre propre aveu , vous avez deux fois mérité la mort aujourd'hui? D'abord, vous êtes traître envers votre roi; ensuite, vous convenez que vous avez tué un homme.
— Oui, dit Job avec simplicité, j'ai tué un grenadier, mais j'ai empêché le peuple de tuer le major Lincoln.
— C'est vrai, dit précipitamment Lionel', je vous dois la vie; à tout hasard, je m'acquitterai envers vous; mais pourquoi vous étes-
vous, avec tant d'irréflexion , jeté dans la gueule du loup? Qui voua amène ici ce soir?
— Ralph m'a dit de venir; et si Ralph me disait d'aller dans le salon du roi , j'irais.
— Ralph! s'écria Lionel s'arrêlant court dans la promenade qu'il faisait à travers la chambre, oii est-il?
— Dans le vieux magasin ; il m'a envoyé vous dire de venir le voir, et ce que dit Ralph doit être fait.
— Lui ici ! a-t-il perdu la tête ? ne craint-il pas...
— Ralpli ne craint rien répondit Job avec déJain. Il n'a pas peur des grenadiers, et l'infanterie légère n'a pu le blesser, quoiqu'elle l'ait enfermé toute la journée.
— Et il m'attend, dites-vous, dans le local de votre mère ?
— Job ne sait pas ce que c'est qu'un local , mais Ralph est dans le vieux magasin.
Lionel prit son chapeau.
— Allons donc , dit-il , allons le trouver; dussé-je perdre ma commission , je le sauverai des suites de son imprudence.
Il sortit en silence de la chambre, et l'idiot le suivit content d'avoir rempli sa mission sans rencontrer de plus sérieux obstacles.