‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 100 sur 253 · CHAPITRE XXXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXn

Cinq minutes après, les pacificateurs reparurent portant une chaise grossière recouverte de peau de daim écrue sur laquelle était assis un vieillard qu'ils phicèrent respectueusement au milieu de l'assemblée. Cet homme avait Ue longs cheveux de la couleur de la neige ; ses habits étaient faits des draps les plus précieux, mais usés et rapiécés. On remarquait à ses pieds une paire de mocassins enjolivés de toutes les arabesques que peut imaginer l'art indien. Les contours de sa physionomie avaient une dif,'nilé imposante ; mais ses yeux égarés, qu'il ouvrait avec peine, annonçaient qu'il était arrivé à l'âge de la décadence.

Cette apparition inattendue evcita une vive curiosité parmi les volontaires. Le vieil étranger les regarda tour k tour , fit un efl'ort pour te lever et dit d'une voix tremblante, avec une courtoisie dont il avait l'habitude :

— Messieurs, donnei-vous la peine de vous asseoir; le conseil va s'ouvrir immédiatement. Tous ceux qui sont fidèles au roi désirent voir ces colonies rentrer dans le devoir. Asseyez-vous, je vous prie ; les troupes feront halte cette nuit.

— C est l'égarement de la folie, dit Marmaduke.

— Non, monsieur, dit Edwards appuyé sur la chaise du vieillara , c'est le langage d'un homme qui touche au terme de sa carrière; il est tombé en enfance, et l'altération de ses facultés n'est pas seulement l'œuvre de la nature.

— Ces messieurs dîneront-ils avec nous, mon fils? repril l'étranger. Commandez un repas digne des olbciers de Sa Majesté. Vous savez que nous avons d'excellent gibier à notre disposition.

— Quel est cet homme ? demanda Marmaduke, qui formait de vagues conjectures.

— Cet homme , répliqua Edwards avec calme mais en élevant la voix par degrés; cet homme, que vous voyez caché dans les cavernes, et privé de tout ce qui peut rendre la vie désirable, a été le compagnon et le conseiller des maîtres du pays. Ce vieillard si faible et si décrépit a été autrefois si renommé par sa bravoure , que les Indiens lui avaient donné le surnom de Mangeur-de-Fcu. Ce malheureux sans abri a possédé une immense fortune; c'était le légitime propriétaire du sol sur lequel nous nous trouvons.

— C'est donc le major Eftingham ! s'écria Marmaduke profondément ému.

— C'est lui-même, répliqua Olivier, lui qu'on croyait perdu depuis si longtemps, et qui l'est en effet, comme vous le voyez.

— Et vous? poursuivit le juge avec effort.

— .le suis son petit-fils.

— Une minute se passa dans un profond silence, tons les yeui étaient fixés sur les interlocuteurs, et le vieil Hartmann lui-même semblait attendre avec anxiété ce qui allait se passer. Marmaduke releva la tête, de grosses larmes inondèrent son mâle visage, et il serra chaleureusement la main du jeune homme en disant :

— Olivier, je te comprends maintenant, je te pardonne tes soupçons, ta dureté, tout enfin, excepté les souffrances de ce vieillard réduit à vivre dans ce misérable asile; tandis que non-seulement ma maison, mais encore ma fortune étaient à sa disposition.

— Je vous l'avais dit, s'écria le major Hartmann. Marmaduke Temple est un homme de cœur et un fidèle ami.

— En effet, reprit Olivier, le major m'a fait revenir des préventions défavorables que j'avais conçues contre vous. Ne sachant oii placer mon grand-pere, je suis allé sur les bords de la Mohawk trouver un de ses anciens compagnons d'armes, le major votre ami ; et si ce qu'il m'a dit est vrai, mon père et moi vous avons mal jugé.

— Vous parlez de votre père, dit Marmaduke, a-t-il vraiment péri dans un naufrage?

— Oui, reprit Olivier, il m'avait laissé dans la Nouvelle-Ecosse pour aller réclamer en Angleterre une indemnité. Apres une absence d'une année, il retournait à Halifax. Il avait été nommé gouverneur d'une de nos colonies des Grandes-Indes et voulait nous y emmener avec lui. [Malheureusement il a plu à la Providence de nous priver de son appui.

— Eh bien ! je le remplacerai, dit Marmaduke : c'était mon intime ami; il avait confié sa fortune à mes soins, et j'en rendrai bon compte à son héritier.

— Est-il possible, monsieur, reprit Edwards, que je me sois abasé aussi grossièrement sur vous! Avez-vous été vraiment digne de la confiance de mon père?

— Juges-en toi-même, dit Marmaduke. Quand nous nous séparâmes il me laissa tous ses biens, sans exiger aucune espèce d'acte et même de signature. Le triomphe de la cause de l'indépendance éloiena ton père de ces parages; ses propriétés furent vendues, et j'en devins l'acquéreur, mais avec l'intention formelle de les lui rendre un jour. Depuis j'ai centuplé la valeur de ses biens, et, me souvenant toujours que ton père était mon associé, je lui ai fait passer des sommes considérables; mais, trompé sur ma conduite, il a fini par me renvoyer mes lettres sans les avoir ouvertes. Cependant, au moyen d'agents fidèles, j'étais parvenu à avoir des explications avec lui, et quand il est mort il savait la vérité. Je te croyais auprès de lui, mon ami, et je pensais que tu avais partiigé sa triste destinée.

— Mon père, répliqua Olivier, s'était ruiné au service de Sa Majesté Britannique. La pauvreté le condamnait à faire seul le voyage d'Angleterre; je restai seul auprès de mon aïeul. Nous trouvant tous deux sans ressources, nous ei'imrs recours à Nathaniel Humppo.

— C'était donc un serviteur de ta famille? demanda le juge Temple.

— H avait été élevé par mon grand -jière, et l'avait ."suivi dans plusieurs canip.igncs. Le vieux Moliican , dont le m.ijor Eftingham avait sauvé la vie, le fit admettre dans la tribu des Delawares, comme membre honoraire; ils lui donnèrent un vaste territoire, dont la surintendance fut confiée .a Bas-de-Cuir.

— (^esl donc là tout ce que tu as de commun avec la race indienne?

— Sans doute, répondit Kdwards en souriant. Le m.ijor Effingham avait été adopté par .lolm Moliiciii, qui était A celte époque le chef de sa nation; et mon père, qui avail de fréquentes relations avec elle, en reçut le surnom de l'Aigle, qu'il m'a transmis. Voilà tout ce que

LES PIONNIERS

j'ai d'indien. Mais plusieurs fois dans ma vie, juge Temple , j'ai désiré avoir les idées et l'éducation d'un indigène.

— Achève ton récit, dit Marmaduke.

— J'ai peu de chose à ajouter, monsieur. La cabane de Nathaniel devint l'asile de mon grand-père, car je ne voulais pas eiposer au monde la misère et la décrépitude d'un homme que tout un peuple avait jadis contemplé avec respect; je pris les habits d'un chasseur, j'employai ce qui me restait d'argent à acheter un fusil, j'embrassai la profession de Bas-de-Cuir. Vous savez, juge Temple, ce qui m'est arrivé depuis.

— Et vous n'avez point songé au vieux Fritz Hartmann ! dit l'Allemand d'un ton de reproche. Votre père avait dû cependant vous répéter le nom du vieux Frili, qui a combattu à ses côtés.

— J'ai pu commettre des fautes, messieurs, répliqua Olivier, mais j'avais de la fierté ; et sans les événements de celle journée , le sort de notre famille aurait toujours été enveloppé de mystère. Je me proposais toutefois de quitter clandestinement le pays et de conduire mon grand-père à New-York, oii nous avons des parents éloignés; mais je doute que ce projet eût pu s'accomplir, car le vieillard décline rapidement et reposera bientôt à côté du vieux IMohican.

Pendant cette conversation, la voilure de JMarmaduke était arrivée; on y plaça le m.ijor, qui ténioigi.a un plaisir enfantin en se retrouvant en équipage. Arrivé à la maison, il examina les meubles avec curiosité, et ses yeux brillèrent un moment d'une lueur d'intelligence, mais il recommença bientôt à divaguer, et ht à ceux qui l'environnaient mille politesses puérilrs. L'exercice et le changement d'hnbitation avaient produit en lui un épuisement qui obligea son fils à le faire mettre au lit. Une fois couché, le vieill.ird ne se montra sensible qu'à ce bien-être inaccoutumé; il demeura complètement élranger aux événements de la journée , prouvant ainsi que les penchants matériels survivent en nous aux sentiments nobles et élevés.

Après avoir pris soin de son graml-père, Olivier se rendit à la bibliothèque du juge, qui l'attend lil avec le major Hartmann.

— Lis ce papier, lui dit Slarmaduke, et tu verras que loin de vouloir dépouiller ta famille, j'ai constamment veillé à ses intérêts.

Le jeune homme prit le papier d'une main tremblante et le parcourut avec des yeux humides. C'était le testament du juge; la date correspondait à l'époque oii il s'était si souvent enfermé avec l'avocat van der School. Cet acte commençait dans les foijues ordinaires, et rapportait ensuite avec lucidité les relations de Marmaduke avec le colonel Effingham. Ce récit était suivi d'un état exact des sommes confiées à la probité du juge, qui, fais.ant deux parts de sa fortune, en léguait la moitié à sa fille et l'autre au colonel ou à ses descendants.

En examinant cet irrécusable témoignage de la bonne foi de Marmaduke, Olivier versa des larmes abondantes; et il regardait encore le papier d'un oeil égaré , lorsqu'il entendit une douce voix qui le fit tressaillir.

— Doutez-vous encore de nous, Olivier? dit Elisabeth.

— Je n'ai jamais douté de vous, s'écria le jeune homme en prenant la main de la jeune fille ; ma foi en vous n'a pas chancelé un seul instant.

— Et mon père?...

— Que Dieu le bénisse !

— Je te remercie, mon ami, dit le juge; mais nous avons des torts réciproques, j'ai été trop lent et tu t'es montré trop vif. La moitié de mes biens t'appartient; et si mes soupçons sont fondés, l'autre moitié n'en sera pas séparée.

A ces mots, il prit la main du jeune homme et la plaça dans celle de sa fille ; puis il fit signe au major de sortir, et referma la porte sur les jeunes gens.

Leur tête^-tête fut assez long et ne fut interrompu que par l'arrivée de M. Le Quoi, qui, exact au rende/vous donné la veille, vint oft'rir à miss Temple sa main et sa sucrerie. Elisabeth avait pris sans doute des engagements antérieurs avec Olivier, car elle refusa la proposition en termes polis et de manière à ôter tout espoir à l'émigré.

Page 1