‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 101 sur 253 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Plusieurs événements importants se passèrent à la fin de l'été; les deux principaux furent le mariage d'Olivier et d'Elisabeth et la mort du major Effingham, qui s'éteignit comme un flambeau.

Marmaduke n'oublia point ses devoirs de magistrat; il ordonna de réintégrer dans leur prison Nathaniel et Henjamin , ils y restèrent jusqu'au retour d'un exprès qui leur apporta des lettres de grâce. Hiram Uoolitle fut indemnisé de sa blessure, et, s'apercevant que ses connaissances en architecture et en jurisprudence n'étaient plus du goût des colons , il alla les porter dans un nouvel établissement qui se formait à l'ouest de Templcton.

M. Le Quoi retourna à la Martinique, et trouva sa sucrerie entre les mains des Anglais; mais il obtint un emploi à Paris, d'où il envoya souvent de ses nouvelles à la famille Temple.

Le juge fit accepter à M. Grant une ferme dans les environs de Templeton. Plus tard , il fut nommé ministre dans un établissement sur les bords de l'Hudsonj et »a &lle, oubliant la vague inclioation

qu'elle avait ressentie pour le jeune chasseur, se maria avantageusement. "

Peu de temps après leur union, par une belle matinée d'octobre, Olivier et Elisabeth se dirifjeaient vers remplacement de la cab aie de Nallianicl. On en avait fait une pelouse verdoyante , enlouric d'un mur à hauteur d'appui. Lorsqu'ils ouvrirent la porte de celte enceinte, ils aperçurent contre le mur la carabine de B,is-de-Cuir et les deux chiens étendus sur le g.izon. Le vieux chisseur en personne, couche non loin de là, écartait les h. eûtes herbes qui couvraient dcjà une pierre tumulaire de marbre blanc, et essayait den déchifl'rcr l'inscription. A côté de cette tombe s'élevait un monument richement ciselé et décoré d'une urne.

Olivier et Elisabeth s'approchèrent d'un pas léger, sans être remarques de Bas-de-Cuir, dont la figure hàléc se contractait, et dont les yeux clignotaient comme si quelque chose eût troublé ses facultés visuelles. Au bout de quelques minutes, il se releva en se parlant à luimême en ces termes :

— En somme, je crois que tout cela n'est pas mal. Il y a des caractères dont je ne puis deviner le sens ; mais la pipe , le tomahawk et les mocassins sont passablement rendus, surtout pour un homme qui n'en a peut-être jamais vu. Hélas! ils reposent là tous deux, côte à côte, heureux sans doute ! Qui me mettra en terre, à mon tour, quand mon heure sera venue?

— Lorsque ce fatal moment arrivera, dit Olivier, vous ne manquerez pas d'amis pour vous rendre les derniers devoirs.

Le vieillard se retourna sans témoigner de surprise , car il avait , sous ce rapport, adopté l'habitude indienne.

— Vous êtes donc venus voir les tombeaux, mes enfants! reprit-il. Eh bien, avant mon départ, rendez-moi le service de me dire ce que raconte celle écriture.

— Ce monument, dit Olivier, est consacré à la mémoire d'Olivier Effingham, en son vivant major du GO» régiment d'infanterie. L'épitaphe porte qu'après avoir connu la richesse et les honneurs, il tomba dans le dénùment, et qu'il fut secouru par son fidèle ami et serviteur Nathaniel Bumppo.

— Il y a cela ! il y a cela ! s'écria Bas-de-Cuir avec un sourire de joie , vous avez fait graver sur la pierre le nom du vieillard ! Que IJieu vous comble de bénédictions , mes enfants ! vous avez eu une bonne pensée; et plus la vie approche de son ternie, plus le cœur est sensible à une attention. Montrez-moi l'endroit oii l'on a mis mon nom.

Olivier passa son doigt sur toutes les lettres, et Bas-de-Cuir suivit celte cpellalion muette avec le plus profond intérêt. Il dit ensuite :

— Puisqu'il en est ainsi, je suis content. On aura un souvenir de moi dans ce pays, oii j'ai passé tant d'années. Mais qu'aviz-vous dit de l'Indien ?

Olivier lut : — « A la mémoire d'un chef indien, de la tribu des Delawares, connu sous les noms de John Mohegan , Mohican , et Chingagook. .

— Gachgook, reprit Nathaniel ; ce qui veut dire Gros-Serpent. Il ne faut pas altérer les noms indiens, qui ont toujours une signification.

— J'aurai égard à cette observation. « Il fut le dernier de son peuple; ses défauts étaient ceux d'un Indien, et ses vertus celles d'un homme, a

— Jamais vous n'avez rien dit de plus vrai, monsieur Olivier. Ah ! si vous l'aviez connu dans la fleur de sa jeunesse, vous auriez eu encore meilleure opinion de lui. En ce temps-là, on apercevait au-dessus des aibres la fumée des camps delaw^ies; mais aujourd'hui les Peaux- Rouges ont disparu. On ne voit tout au plus que des ivrognes d'Onéidas, qui ne sont ni chair ni poisfon, ni hommes blancs ni sauvages. Cette vue m'est pénible , et je pars !...

— Vous partez ! répéta EdAvards. Oîi allez-vous ? Bas-de-Cuir, qui, tout en persistant à se croire un homme civilisé,

avait acquis à son insu diverses qualités des Indiens, maîtrisa l'émotion intérieure qui l'animait, et ramassa résolument, près de la pierre tumulaire, un paquet qu'il chargea sur ses épaules.

— Quoi ! s'écria Elisabeth , vous avez l'idée de vous aventurer seul d.ans les bois! à votre âge ! Nathaniel, c'est une imprudence.

— Ma femme a raison, dit Olivier. Rien ne vous condamne à mener une vie dure et pénible. Laissez donc là votre paquet, et restez dans nos montagnes.

— Une vie dure, enfants! c'est une vie de plaisir, la plus douce que je puisse espérer.

— Non, non , vous ne vous éloignerez pas ainsi, s'écria Elisabeth en mettant sa main blanche sur le paquet de peau de daim. Je ne me trompe pas, il se préparc à un voyage; je sens sa chaudière de camp et sa poire à poudre. Ne le laissons pas partir, Olivier. Rappelez-vous comme Mohican s'est promplement affaissé.

— Je savais que nos adieux seraient pénibles, dit Nathaniel; mais je suis décidé. Je suis las de vivre dans ces établissements oix le bruit du nnrtcau retentit à mes oreilles du matin au soir; et, malgré mon attachement pour vous, je veux retourner dans les bois.

— Quoi ! dit Elisabeth , vous vous enfonceriez dans f es interminables forêts?

— Ah ! ma fille , elles n'ont que des charmes pour un homme ae-

LES PIONNIERS

coutume aux déserts. Je n'ai eu que des ennuis depuis que votre père est arrivti ioi avec ses colons. Pouil.ml je n'ai pas voulu m'éloigncr du vivant de ceux qui reposent sous ce gazon; ils ne sont plus. Votre bonheur est assuré. La (jrande maison a retenti de cris de joie pendant un mois entier. HLiinlcn.ini je crois devoir songer à me donner un peu de bien être ))Our la tin de mes jours.

— S'il vous manque quelque chose, Bas-de-Cuir, parlez, nous ferons tout pour vous.

Explication des mystères de la grotte.

— Vous avez les intentions les plus bienveillantes, mon ami, je le sais; mais nous ne suivons pas les mêmes chemins. ]\ous sommes comme les défunts que voilà, et qui croyaient durant leur vie, l'un qu'il irait à l'ouest après sa mort, et l'autre qu'il trouverait son paradis à l'orient. Je crois pourtant qu'ils finiront par se rencontrer; et nous aussi, mes enfants, nous nous reverrons dans la terre des justes.

— Quelle détermination subite ! dit Elisabeth. J'avais pensé que Nathaniel finirait sa carrière auprès de nous.

— Nos paroles seront inutiles ! s'écria Olivier. Une liaison d'un jour ne peut détruire des habitudes de quarante ans. Bas-de-Cuir, je vous connais trop bien pour insister davantage. Toutefois permetlez-moi de vous construire une cabane sur une colline lointaine, où nous pourrons vous aller voir.

— Ne vous inquiétez pas de moi ! s'écria le vieillard. Dieu pourvoira à ma subsistance , et m'accordera une heureuse fin. Je vous remercie de vos offres; mais nous ne pouvons concorder ensemble. J'aime les bois, et vous recherchez la présence des hommes. Je mange quand j'ai faim, je bois quand j'ai soif; et vous avez des repas réglés. Vous surchargez vos chiens de nourriture par pure bonté d'âme, tandis qu'il faudrait qu'ils fussent maigres pour bien courir. Les moindres créatures de Dieu ont leur destination : moi, je suis formé pour le désert. Si vous m'aimez, laissez-moi retourner au lieu que je brille de revoir.

Cette allocution était décisive : les époui mirent un terme à leurs instances, mais Elisabelh pencha la tête sur son sein en pleurant; et Olivier, s'essuyant les yeui d'une main tremblante, prit ensuite dans son portefeuille une liasse de billets de banque, qu'il présenta au chasseur.

— Prenez ceci, dit-il , vous pouvez en avoir besoin.

Le vieillard examina les billets avec curiosité, et les rendit en répondant:— Voilà donc la nouvelle monnaie de papier que l'on fabrique à Albany, elle ne peut être bonne que pour des savants. Reprenez-la, elle me serait inutile; je ne pourrais pas même m'en servir pour faire

des bourres, car je n'emploie que du cuirl Madame Effingham, permettez à un vieillard de vous baiser la main.

— Je vous en supplie encore, restez! s'écria Elisabeth, ne me laissez pas dans l'inquiétude sur le sort d'un homme qui m'a deux fois sauvé la vie, et qui a servi si fidèlement ceux que j'aime; restez pour moi, si ce n'est pour vous: je vous verrais dans mes rêves, accablé d'années et de misères, à côté de ces terribles animaux dont vous m'avez délivrée.

— Madame Effingham, repartit le chasseur d'un ton solennel, de pareils songes ne hantent pas longtemps le toit de l'innocence, Dieu vous les épargnera ; et si vous revoyez des panthères pendant votre sommeil, ce sera pour vous rappeler la puissance suprême qui m'a conduit vers vous au moment du péril. Ayez confiance en Dieu, madame, vous et votre honorable mari, et le souvenir d'un vieillard ne vous restera pas longtemps amer. \ ivez en paix sous la garde du Seigneur, qui habite les défrichements aussi bien que les déserts; qu'il vous bénisse, vous et tout ce qui vous appartient, jusqu'au jour où le dernier jugement réunira les blancs et les peaux rouges.

A ces mots, il toucha respectueusement de ses lèvres la joue pâle qu'Elisabeth lui tendait; il serra la main du jeune homme avec une ardeur convulsive; ensuite il rajusta sa ceinture, mit sa carabine sur son épaule; et après avoir fait pendant quelque temps d'inutiles efforts pour parler, il cria d'une voix retentissante :

— Ici, mes chiens! marchons; nous allons aux grands lacs, et notre voyage sera long.

A cet appel , les chiens se levèrent, flairèrent un moment les tombes, le couple silencieux, et suivirent tristement leur maître. Olivier demeura appuyé sur le monument de son grand-père ; et lorsque l'orgueil de l'homme eut étouffé en lui les sentiments de la nature, il releva la tête pour réitérer ses supplications : mais le vieux chasseur n'était plus là. •

— 11 est parti! s'écria Effingham.

Départ de Bas-de-Cuir.

Les époux aperçurent Bas-de-Cuir sur la lisière du bois. Lorsqu'il se vit observé par eux, il passa précipitamment sa rude main sur set yeux , l'agita en signe d'adieu ; et , appelant de nouveau ses chiens avec effort, il disparut dans la foret.

Ce fut la dernière fois qu'ils virent Bas-dc-Cuir. Le juge Temple fit d'inutiles recherches pour le retrouver. Le vieux chasseur était allé vers le soleil couchant, le premier de cette bande de pionniers qui ouvrait une route à la nation à travers le continent américain.

FIN DES PIONNIERS-

Paris, T;po(;rapliic l'iou frères, rue Garaiicière, 8.

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