‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 99 sur 253 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

La pluie qui tomba par torrents durant le reste du jour , ëteignit complètement l'incendie ; cependant on aperçut encore pendant la nuit, sur diflcrents points de la colline, des brasiers alimentés par des monceaux de feuillages. Le lendemain les bois étaient noircis et enfumés sur une étendue de plusieurs milles. On n'y voyait aucune trace de broussailles et de bois morts; mais les pins et les chênes verts dressaient encore fièrement leurs têtes majestueuses, et quelques arbres de dimensions beaucoup moindres conservaient encore une apparence de vie et de végétation.

Les cent bouches de la renommée exagéraient les circonstances du salut d'Elisabeth , et racontaient que Mohican avait péri dans les flammes. Quant à Jotham Riddel, le mineur, on le trouva dans sa fosse ; il respirait encore ; mais il était presque étouffé , et les brûlures dont il était couvert ne laissaient aucun espoir de le rappeler à la vie. Il déclara en mourant que ses recherches étaient dirigées par les conseils d'une somnambule.

L'attention publique était préoccupée des événements des jours derniers, lorsque les faux monnayeurs, profitant du désordre qui régnait, suivirent l'exemple de Nalhaniel et réussirent à s'échapper de leur prison. On décida à l'unanimité qu'il fallait s'emparer des fuyards ; on représenta la grotte comme un secret repaire de criminels déterminés qui battaient monnaie, ou fondaient des métaux précieux.

L'esprit public était dans un état de lièvre ; on prétendit que le feu avait été mis par Edwards et Bas-d«-Cuir, qui étaient, par conséquent, responsables de tout ce dommage. Cette version fut surtout propagée par les hommes dont l'imprudence avait causé l'incendie, et une clameur générale d'indignation s'éleva contre les prétendus coupables.

Richard ne fut pas sourd à cet appel , et à midi U s'occupa activement de faire exécuter les lois. Plusieurs jeunes gens robustes furent choisis sous les yeux de tout le village , ils reçurent du shérif des instructions mystérieuses; ensuite Us partirent en éclaireurs dans les montacrnes, d'un air afiairé, comme si le sort du monde eût dépendu de leur diligence.

Le tambour battit un long roulement devant l'auberge du Hardi- Dragon, et M. HoUister sortit de la taverne en grand uniforme de capitaine de l'infanterie légère de Templeton. Richard le somma de prêter son concours à l'exécution d'un mandat d'arrêt. Les discours qui furent prononcés à cette occasion, furent assez remarquables pour être reproduits dans les journaux du temps. Le tambour recommença à battre, et vingt-cinq miliciens se rangèrent en bataille; ce corps de volontaires, commandé par un homme qui avait passé sa jeunesse dans les camps, était le nec plus ultra de l'art militaire du pays. Tous les habitants qui jouissaient d'un peu de jugement, proclamèrent d'un commun accord que ces soldats égalaient en habileté stratégique les meilleures troupes de l'univers. Trois individus contredirent seuls cette opinion. L'épouse du commandant fut la première à déclarer que son mari se déshonorait en dirigeant une bande de guerriers aussi irrégulière. Marmaduke, sans se prononcer ouvertement, regarda d'un air de dédain les évolutions de la compagnie. Le troisième dissident fut M. Le Quoi, qui avoua au shérif qu'il trouvait la milice de Templeton bien au-dessous des mousquetaires de Louis XVI.

A deux heures précises le vétéran ordonna un changement de front, et cria d'une voix retentissante : — Portez armes! par file à gauche, pas accéléré, en avant, marche!

Comme c'était la première fois que ces recrues allaient se trouver en face de l'ennemi, il y eut dans leurs mouvements une certaine hésitation. Toutefois, l'air national de Yankee-Doodte ranima leur courage; et Pvichard , accompagné de M. Doolitle, précéda hardiment les troupes. Le capitaine HoUister portait la tête élevée à un angle de quarantecinq degrés; un petit chapeau à plumes surmontait son occiput, et une énorme latte de dragon lui battait les talons avec un cliquetis tout à fait belliqueux. Il eut quelque peine à aligner ses soldats, qu'il avait divisés en six pelotons; mais lorsqu'on atteignit le pont qui traversait la Susquehanna, l'ordre de la marche ne manquait pas d'une certaine régularité. Quand on approcha de la montagne, le shérif et le juge de paix se plaignirent d'une fatigue extraordinaire; et, à force Je ralentir le pas, ils se trouvèrent peu à peu à l'arrière-garde. Ces mouvements avaient peut-être pour cause principale le rapport des éclaireurs, qui vinrent annoncer que, loin de battre en retraite, les Ciiminels, instruits de l'attaque, se préparaient à une résistance désespérée. A cette nouvelle, les volontaires se regardèrent avec une certaine inquiétude; et Richard tint conseil avec Hiram.

En cette conjoncture on vit arriver Billy-Kirby, sa hache sur l'épaule et précédant d'assez loin ses boeufs, comme le capitaine Hollister précédait ses subordonnés. Le bûcheron parut surpris de ce déploiement de forces; mais, mis en réquisition par le shérif, il consentit à se joindre à la troupe, et il fut convenu qu'il remplirait les fonctions de parlementaire, et qu'il irait sommer la garnison de se rendre avant qu'on en vînt aux dernières extrémités.

La compagnie se divisa en deux détachements : l'un, sous les ordres du capitaine , s'avança vers la gauche de la caverne ; l'autre prit la droite, conduit par le lieutenant.

Richard Jones et le docteur Todd , qu'on avait requis en qualité de

chirurgien , gagnèrent un rocher placé immédiatement au-dessus de la grotte, hors de la vue des assiégés.

Hiram reganla cette position comme trop dangereuse; il longea la colline avec Kirby, et s'arrêta derrière un arbre, à distance respectueuse des fortifications.

La plupart des miliciens mirent la plus grande précaution à placer toujours quelque objet opaque entre eux et l'ennemi, et les seuls assiégeants qui s'avancèrent avec audace et sans ménagrement furent le bûcheron et le capitaine HoUister : le premier portait sa hache sous son bras droit et avait paisiblement les mains dans ses poches; le second, brandissant sa latte, fixait un œil ferme sur la citadelle.

Les assiégés avaient réuni des monceaux de bûches à demi consumées et les avaient entrelacées de branches d'arbre , pour former une enceinte circulaire devant l'entrée de la grotte. Derrière le rempart, on apercevait Nathaniel et Benjamin la Pompe, qui regardait avec dédain les volontaires , et les comparait , à leur grand désavantage , aux marins de la Boadicée.

Kirby reçut ses dernières instructions, et s'avança froidement, avec autant d'indifTérence que s'il eût vaqué à ses occupations ordinaires. Lorsqu'il fut à cent pas des ouvrages, la longue et formidable carabine de Bas-de-Cuir le coucha en joue par-dessus le parapet.

— Au large, Billy-Kirby ! s'écria Nathaniel : je ne vous veux pas de mal ; mais si l'un de vous approche, il y aura du sang de répandu. Que Dieu pardonne à celui qui tirera le premier !

— Allons, mon vieux, répliqua le bûcheron d'un ton bienveillant, ne soyez pas aussi revêche, et veuillez écouter ce que j'ai à vous dire. Je ne suis pas intéressé dans cette affaire , et je m'en soucie comme d'un hanneton; mais M. Doolitle, qui est là-bas caché derrière un bouleau, m'a invité à venir vous enjoindre de ne pas résister à la loi.

— Je le vois, le coquin ! s'écria ISathaniel avec indignation ; et s'il me montre assez de chair pour y loger une balle de trente à la livre, il aura de mes nouvelles. Relirez- vous, Billy, je vous l'ordonne , vous savez que je vise bien.

Malgré son courage, le bûcheron se plaça derrière un pin en répondant :

— Vous exagérez la sûreté de vos coups, Nathaniel; vous n'êtes pas assez malin pour atteindre un homme à travers un arbre de trois pieds de diamètre; et moi, en dix minutes, avec ma hache, je puis vous faire tomber cet arbre sur la tête. Ne soyez donc pas si fier; je ne veux que ce qui est juste.

La physionomie de Bas-de-Cuir était sérieuse; il était évident qu'il lui répugnait de verser le sang humain. Il répondit en ces termes au défi du bûcheron :

— Je sais que vous abattez un arbre quand vous voulez, Billy-Kirby ; mais si en maniant votre hache vous vous avisez de montrer une main ou un bras, vous êtes sûr d'avoir un os endommagé. Puisque l'on désire entrer dans la caverne, j'y consens; mais seulement je demande un délaide deux heures. 11 y a dans cette grotte un cadavre, et un homme auquel il reste à peine un souffle de vie. Si vous voulez entrer, il y aura des morts au dehors comme en dedans.

Le bûcheron se mit sans crainte à découvert et s'écria :

— Voilà de bonnes conditions , messieurs ; Nathaniel demande deux heures de répit , et je trouve qu'il a raison. Un homme qui a tort peut renoncer à ses prétentions lorsqu'il n'est pas serré de trop près; mais quand on le tourmente il devient rétif comme un bceuf , et, plus vous le battez , plus il regimbe.

Les idées d'indépendance soutenues par Billy n'étaient pas du goût de M. Jones, qui brûlait d'envie d'examiner les mystères de la caverne. 11 interrompit donc celte conversation amicale , en disant :

— Nathaniel Bunippo, en vertu de mon autorité, je vous ordonne de vous rendre. Soldais , je vous requiers de m'aider à accomplir mes devoirs. Benjamin Penguillan, je vous arrête au nom de la loi et vous ordonne de me suivre dans la prison du comté.

Benjamin , qui , pendant toute cette scène , avait fumé tranquillement, ôta sa pipe de sa bouche.

— Je vous ai déjà suivi, dit-il, et je suis toujours prêt à faire voile dans vos eaux jusqu'au bout du monde, en admettant que le monde ait un bout, ce qui n'est pas vraisemblable, puisque la terre est ronde. Le capitaine HoUister, qui n'a jamais navigué, ignore peut-être que...

— Rendez-vous! interrompit le vétéran d'une voix si terrible que son détachement recula de quelques pas ; rendez-vous. Benjamin Penguillan, ou n'attendez pas de quartier !

— Nous avons de quoi vous répondre , dit Benjamin en montrant le fauconneau dont il s'était emparé pendant la nuit.

— Benjamin, Benjamin, s'écria Richard! est-ce là la reconnaissance que vous me devez !

— Richard Jones, s'écria Nathaniel, qui craignait l'influence du shérif sur son camarade, nous avons assez de poudre ici pour faire sauter le rocher sur lequel vous êtes. Laissez-moi tranquille, ou sinon...

— Il est au-dessous de ma dignité de parlementer avec des rebelles, dit le shérif au docteur Todd; et tous deux descendirent de leur poste avec une précipitation extraordinaire.

— Mes amis, cria HoUister, chargez à la baïonnette, en avant I point de quartier s'ils ne se rendent.

A ces mots , il s'avança hardiment et porta à Benjamin un coup de sabre oui l'aurait coupé en deiu si la lame n'avait rencontré le canon

LES PIONNIERS

du r.iiu'oniicaii. Kn >'>.' iiionu'iil iiièine, Beninmin nppliquaitsii pipe à la liiinii're; et cinq ou siv douzainfS de balles furent lancées en lif;ne perpenclioulaire : conformémenl au\ lois de la phj si(|ue , elles décrivirent une ellipse et tombèrent, en sifflant sur les branches d'arbre, imniédialeint ni au-dessus de la troupe assié;.'eante.

I.e succès d'une attaque , surtout quand elle est faite par des soldats irré);iiliers, di pend en général du jireniier mouveniciit. Dans le cas dont il s'agit il fut rétrograde, et moins d'une minute après la détonation du fauconneau , tous les assiégeimts étaient en retraite à l'exception du ca]>itaiije. Le recul du canon avait renversé le malheureux Benjamin ; l'unique assiégeant profita de celte circonstance pour cscahider les ouvrages avancés. 11 mit un pied dans le bastion en agitant son sabre au-dessus de sa tête et en criant : — Victoire! avancez, mes braves! la ])lace est à nous!

Ces paroles étaient dignes d'un loyal officier, qui est tenu de donner l'exemple à ses gens; malheureusement elles furent entendues par INatlianiel, qui, jusqu'alors, avait été profondément occupé des mouvements du bûcheron. La longue carabine se baissa dans la direction du capitaine; il fut un moment exposé au plus grand danger qu'il eût jamais couru. Mais il n'entrait pas dans les idées de Bas -de -Cuir de tirer à bout portant sur un but aussi facile à atteindre. Au lieu de làcher la délente , il asséna un coup de crosse au bas des reins du vétéran , qui dégringola avec une étonnante rapidité. 11 roula sur un terrain glissant et escar})é ; et le mouvement de rotation qui lui était imprimé bouleversa tellement ses facultés , que le ci-devant dragon , se reportant à ses anciens exploits, frappa de sa latte à grands coups tous les arbres qui se trouvèrent sur son passage : il ne put s'arrêter que sur la route, où, à son grand étonnement, il tomba aux pàeds de son épouse.

Madame Hollister venait du village, accompagnée d'une vingtaine d'enfants, et portant dune main un sac vide.

— Quoi! vous fuyez , s'écria-t- elle avec indignation. Faut-il que j'aie vécu assez longtemps pour voir mon mari tourner le dos à l'ennemi ! .T'avais raconté aux enfants votre belle conduite au siège de Yorktown , et je vous vois décamper au premier coup de feu. Ah ! je puis bien jeter mon sac, que je comptais remplir de butin après la prise de la citadelle. Si on la livre au pillage, ce ne sera pas votre femme qui aura le droit d'y prendre part. On dit pourtant que la grotte abonde en or et en argent. Le Seigneur me pardonne de penser à ces vanités mondaines, mais l'Ecriture nous enseigne que les dépouilles du vainca appartiennent au vainqueur.

Cependant M. Doolitle, entendant des cris tumultueux, ne put résister au désir de jeter un coup d'œil sur la bataille. Dans ce mouvement il découvrit maladroitement les pans de son habit ; etNathaniel qui l'épiait, le coucha en joue avec la vitesse de l'éclair. Le coup partit, entama l'écorce du bouleau; et la balle passant sous les plis flottants de riiibil, ait ignit la partie qu'il protégeait. Le juge de paix, se démasquant aussitôt , porta une main à l'endroit blessé , et de l'autre menaça Nathaniel en criant : Scélérat, j'aurai raison de vous; je vous poursuivrai en première instance , en appel et même en cassation !

L'audace avec laquelle Doolitle s"ét lit avancé, la certitude que Basde-Cuir n'avait pas eu le temps de recharger son arme, encouragèrent les miliciens. Ils firent une décharge générale ; mais leurs projectiles, mal dirigés, allèrent rejoindre dans les arbres le contenu du fauconneau.

Au même instant survint le juge Temple. Il avait été enfermé toute la journée avec Dirck van der School, et s'était médiocrement occupé de ce qui se passait.

— Silence et paix ! s'écria-t-il. Que signi&e ce combat, ne peut-on protéger la loi sans effusion de sang?

— JNe tirez plus, au nom du ciel ! s'écria une voix qui partait du sommet de la Vision ; que tout soit terminé : nous allons nous rendre, et vous entrerez dans la caverne.

L'étoimement suspendit l'assaut; l'infanterie légère de Templeton cessa de manoeuvrer; IN'athaniel, qui avait rechargé son arme, s'assit tranquillement sur un tronc d'arbre, et l'on aperçut Edwards qui descendait de la colline; le major Hartmann le suivait avec une vitesse surprenante pour son âge. 'Tous deux entrèrent dans la caverne, laissant les assistants plongés dans le silence de la stupéfaction.

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