CHAPITRE PREMIER
Vers la fin de l'année mil sept cent quatre -vingt, un voyageur solitaire poursuivait sa route à travers une des nombreuses vallées du comté de West-Chester. Le vent d'est, dont la violence croissait rapidement, apportait des vapeurs glaciales qui annonçaient inévitablement un ouragan de longuedurée.
Les yeuï etpérimentés de l'ëtianger chercbaient en vain au milieu des ténèbres du soir un abri convenable cil il pût éviter l'épais brouillard qui dégénérait déjà en pluie. Cependant rien ne s'offrait à sa vue, à l'esception de quelques misérables cabanes dans lesquelles il n'eût pas été prudent de se réfugier.
Le comté de West-Chester est situé dans les environs de New-York, dont il est séparé par un bras de mer qui n'a que quelques pieds de largeur. Pendant la guerre de l'indépendance, les Anglais s'emparèrent de New- York, et le territoire du comté devint en quelque sorte commun aux deux camps. Une rjrande partie des habitants, retenus par leurs inclinations, influencés par leurs craintes , affectaient une neutralité factice. Les villes du bas pays étaient plus immédiatement sou-
Ilarvej- Biich le colpor(eui' espion.
mises k la domination de l'Angleterre ; mais celles qui étaient placées loin de la mer, soutenues par le voi-»
sinage des troupes américaines, osaient afficher leurs opinions révolutionnaires.
Toutefois, bon nombre de citoyens portaient des masques que le temps n'a pas tous soulevés. Plus d'un individu est descendu dans la tombe stigmatisé comme l'ennemi de son pays, tandis qu'il était secrètement l'agent utile des principaux insurgés. D'un autre côté, si l'on avait pu ouvrir les cassettes mystérieuses de certains patriotes ardents, on y aurait trouvé des lettres royales ensevelies sous des monceaux d'or anghis.
Au bruit des pas du noble coursier monté par le voyageur, les fermières enlr'ouvraient leurs portes avec précaution et échangeaient de rapides observations avec leurs époux, qui, se tenant à l'écart, se préparaient à fuir au besoin dans les bois adjacents, leur retraite accoutumée. Le passage d'un cavalier dont l'extérieur avait quelque chose d'équivoque, et dont l'allure ûère et hardie semblait se communiquer à sa monture, donnait lîeu à de nombreuses suppositions parmi les hôtes de ces lieux, La vallée étant située au centre du pays, il n'était
L'ESPION
nus rare qu'on y envoyât des ajjenis de l'une ou de l'autre arnide pour exiger la reslitulion dos objets voIOs, et les gens dont la conscience li'L't;iit |)as tranquille s'.ilarmaieut avec fiicililé.
Ivitiguii d'une longue ni;irclie, et sentant di}h ruisseler sur lui de larges gouttes de pluie, le voyageur se décida à entrer dans la première demeure qui s'oQVirait h lui. L'occasion ne se fit pas attendre; sans descendre de cheval, il poussa une barrii-re et frappa bruyamment à la porte d'une maison d'bunible apparence. Une femme d'un âge mûr, dont l'aspect n'était pas plus si^duisant que celui de son habitation, se montra à cet ajipel, et recula épouvantée en voyant à la lueur de son feu ëtincelant un cavalier si près du seuil de sa porte. Ses traits exprimèrent une terreur niÊlée d'une curiosité naturelle pendant qu'elle lui demandait ce qu'il voulait.
(^)uoique la porte fût à peine rntr'ouverte , le voyageur vit assez les dis|iosition3 inlérieures pour chercher des yeux un asile plus sortable avant d'énoncer ses intentions. INe voyant pas d'autre cabane aux environs, il demanda à entrer; mais sans lui laisser le temps^e compléter sa requête, la femme répondit d'un ton aigre :
— Je ne me soucie pas de loger un étranger dans ces temps difficiles. Je suis seule, ou, ce qui revient au même, il n'y a avec moi que mon vieux maître; mais k un demi-mille d'ici vous trouverez une belle maison où vous seriz bien reçu et sins avoir rien à piyer; vous fertz plaisir k ceux qui l'occupent, et vous ne me ferez pas de peine, llar- Vcy est absent; s'il suivait mes cons»"i|j, il renoncerait à la vie errante, et finiraii par se ranger, coiume il convient à sou âge et à sa position ; mais Uarvey Birch n'écoute personne et mourra comme un vagabond.
Le cavalier n'avait pas attendu de plus longs discours pour poursuivre sa route; il s'ttait tourné lentement vers la barrière, et rassemblait autour de sa taille imposante les plis d'un ample manteau, lorsque les derniers mots prononcés par la femme éveillèrent son attention,
— Quoi! dit-il, c'est ici que demeure Ilaivey Birch?
Cette exclamation parut lui échapper, et il la réprima presque aussitôt.
— Ou ne peut pas dire qu'il demeure ici, répliqua la femme; il n'y est jamais, ou bitn il se montre si rarement que c'est à peine si je me rappelle son visage lorsqu'il daigne le faire voir à son pauvre vieux père et à moi; mais peu m'importe qu'il revienne ou non, je ne m'en inquiète guère. Adieu, prenez la prtmièie barrière à gauche.
Là-dessus elle ferma brusquement sa porte , et l'étranger s'achemina rapidement vers la demeure qui lui promettait plus d'agréments et de sécurité.
Il restait encore assez de jour pour qu'il pût remarquer les vastes défrichements qu'on avait faits autour de la maison dont il s'approchait; elle était construite en pierre, longue, basse, et flanquée d'une aile à chaque extrémité. Les piliers de bois sculpté qui décoraient la porte, le bon entretien des haies, la propreté des servitudes, tout indiquait que les propriétaires étaient d'un rang plus relevé que les simples fermiers du pays. Après avoir attaché sou cheval à l'angle d'un mur, le voyageur mit sa valise sous son bras et frappa bruyamment à la porte. Un vieux noir parut, jeta un coup d œil scrutateur sur l'étranger a la lueur du flambeau qu'il tenait à la main, et, sans juger nécessaire de consulter sts maîtres, il l'introduisit dans un élégant salon, oii flamboyait un feu propre à faire oublier les rigueurs d'une soirée d'octobre. Un vieillard se leva pour recevoir l'étranger, qui demanda poliment l'hospitalité, salua les trois dames occupées à travailler à l'aiguille auprès du feu, et se mit à se débarrasser de son équipement de voyage. £ii ôtant son manteau bleu, son surtout et son cache nez, il offrit à l'examen de la famille une stature élevée et gracieuse. Il paraissait avoir cinquante ans; sa physionomie annonçait du calme et de la dignité; son nez droit se rapprochait de la forme grecque; ses yeux de couleur grise étaient doux, pensifs et un peu mélancoliques; sa bouche et la parlie infér rieure de sa figure portaient l'empreinte d'un caractère fcime et résolu. Son costume était de la plus grande simplicité , mais pareil à celui que portaient les Américains du rang le plus élevé. La coupe de ses cheveux donnait à sa figure un air militaire, que rehaussaient sa taille droite et son attitude imposante. Ses manières étaient si évidemment celles d'un homme distingué, que dès qu'il eut achevé sa toilette les dames se levèrent et s'unirent au maître de la maison pour échanger des salutations avec l'étranger.
L'aînée des dames avait atteint la quarantaine. Sa fraîcheur avait disparu; mais ses yeux, sa chevelure, son maintien doux et affable lui donnaient un charme que ne possèdent pas toujours de plus jeunes visages. La ressemblance des deux autres entre elles prouvait que c'étaient deux sœurs; elles étaient dans tout l'éclat de la jeunesse. Les roses qui distinguent si éminemment les beautés du West-Chestcr brillaient sur leurs joues, et leurs yeux d'un bleu foncé avaient ce doux éclat qui signale l'innocence et la paix du cœur. Leur délicatesse et leur élégance ne permettaient pas de douter qu'elles n'appartinssent à l'une des familles aristocratiques du comté. M. Wharton, le maître du logis, de quelques années plus âgé que le voyageur, paraissait aussi avoir vécu dans le grand monde.
M. Wharton s'assit auprès du feu, offrit un verre de madère à son hôte, et en prit un lui-même. Sa curiosité sembla lutter pendant quelque» instants avec la politesse; enfin jetant un coup d'œil sur l'étranger, il lui demanda :
— A la santé de qui vais-je avoir l'honneur de boire? L'étranger s'était également assis ; ses regards, qui étaient vaguement
fixés sur le feu, se reportèrent sur son hâte. Il l'observa attentivement, et réponilit avec une légère rougeur :
— A M. Ilarpcr I
— monsieur Ilarpcr, reprit l'autre en prenant un ton cérémonieux, je bois à votre santé, et à l'espoir que vous ne vous ressentirez pas de la pluie à laquelle vous avez été exposé.
M. li.irper s'inclina en silence, et reprit sa méditation interrompue, qu'excusait suflisamment la fatigue d'un long voyage.
Les jeunes demoiselles se remirent à l'ouvrage, et leur tante, miss Jeannette Peyion, se retira pour surveiller les préparatifs nécessaires au souper du visiteur inattendu. M. Wharton demanda à l'étranger si la fumée lui était désagréable, et recevant une réponse négative, il reprit sa pipe, qu'il avait laissée de côté à l'arrivée du voyageur.
M. Whsrton éprouvait un désir évident d'entamer la conversation; mais soit de peur de s'engager dans une voie dangereuse, soit pour ne pas troubler la rêverie taciturne de son hôle, il hésita à pliisii'urs reprises. Toulefoisil se décida à prendre la parole en voyant M. Ilarper lever enfin les yeux sur la société ; mais il évita prudemment de s'occuper tout d'abord du sujet qu il voulait aborder.
— Je trouve très-diflicile, dit il, de me procurer, pour me distraire le soir, la qualité de tabac à laquelle je suis accoutumé.
— Je croyais que les m.tgisins de ]\ew-York pouvaient fournir le meilleur du pays, répliqua Innquillenient Ilarper.
— Sans doute, reprit M. Wharton avec embarras; mais la guerre a rendu les communications avec la ville si périlleuses, qu'on ne s'expose pas volontiers pour aussi peu de chose que du tabac.
Le pot à tabac où M. Wharton avait pris de quoi charger sa pipe était à proximité de la main de Harper, qai prit une petite quantité de tabac et l'appliqua à sa langue d'une manière parfaitement naturelle, et dont cependant son compagnon fut alarmé. Néanmoins, sans daigner faire des observations sur la qualité supérieure de la denrée, Ilarper rassura son hôte en retombant dans sa méditation.
M. Wharton ne voulut pas renoncer à l'avantage qu'il avait obtenu, et faisant un effort surliumain il ajouta :
— Je voudrais'du fond de mon cœur que cette guerre impie fût terminée, et que nous puissions enfin revoir en paix nos amis et nos parents.
— C'est à désirer, dit M. Ilarper d'un ton pénétré.
— Je n'ai pas de nouvelles de la guerre depuis l'arrivée des Français, reprit M. Wharton en secouant les cendres de sa pipe.
— Je crois que rien n'a encore transpiré dans le public.
— Croit-on que l'on soit sur le point d'en venir à une démarche importante? ajouta M. Wharton.
— Est-ce qu'il en est question?
— Pas précisément; mais il est naturel qu'on tente quelque coup hardi avec des forces aussi imposantes que celles de Rochambeau.
Harper fit un signe d'assentiment, mais sans répondre; M. Wharton alluma sa pipe avec un charbon que lui présenta sa fille, et reprit ensuite l'entretien.
— Il parait que la guerre est plus active dans le sud; les géuéraux Gates et Cornwallis paraissent vouloir arriver k un résultat.
Le front de Ilarper se contracta, et une teinte plus profonde de mélancolie assombrit ses traits; ses yeux élincelèrent d'un feu passager qui avait son foyer dans les émotions mystérieuses de son cœur. Celle expression se dissipa proniptement et ht place à ce calme étudié qui était le principal caractère de sa physionomie, et à celte dignité frappante qui indique toujours l'empire de la raison. La plus jeune des deux sœurs conteuipla l'étranger avec étonnement; et l'ainée s'agita sur sa chaise avant de se hasarder ii dire :
— Le général Gates a été moins heureux avec le comte Charles de Comwallis qu'avec le général Burgoyne.
— Mais le général Gates est un Anglais, Sara, s'ëcria avec précipitation la plus jeune des deux sœurs, qu'on appelait Frances; puis, rougissant de son impétuosité, elle se remit à fouiller silencieusement dans son panier à ouvrage.
Le voyageur avait examiné successivement les deux sœurs, et un mouvement presque imperceptible de ses muscles trahissait une nouvelle émotion :
— Puis-je vous demander, dit il ;i Frances avec enjouement, quelle conclusion vous tirez de ce que le général Gates est Anglais?
A cet appel direct fait à ses opinions sur un sujet dont elle avait parlé imprudemment devant un étranger, Frances rougit encore davantage; mais jugeant une réponse nécessaire, elle répliqua en balbutiant :
— C'est que je n'ai pas les mêmes opinions que ma sœur, et nous nous trouvons souvent en contradiction dans notre manière d'apprécier les Anglais,
— Et sur quel point différez-vous? continua Ilarper en adressant à la jeune fille un sourire dont la douceur était empreinte d'un intérêt presque paternel,
— Sara regarde les Anglais comme invinciblei, et je crois au contraire qu'on peut aisément en venir à bout.
Le voyageur accueillit avec plaisir cet élan d'enthousiasme juvénil,
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mais il demeura muet, et baissant les yeux vers le foyer, il regarda les lisons sans mot dire. M. Wharton avait essayé en vain de lever le masque sous lequel se cachaient les opinions politi.jues de son hôte; celui-ci se tenait sur la réserve, et sa physionomie, sans être trop glaciale, n'avait rien de communicatif. Quoiqu'il importât à celte époque de connaître surtout le parti auquel un hôie appartenait, M. Wliarlon ne put réussir à percer le voile dont le sien se plaisait à s'envelopper. 11 se leva tout déconcerté pour le conduire dans la salle à manger. M. Harper offrit la main à Sara Wharton, et Frances les suivit en se demandant avec inquiétude si elle n'avait pas par mégarde blessé le mystérieux voyageur.
L'orage se déchaînait avec violence au dehors. La pluie en fouettant les murs de la maison réveillait ce sentiment de satisfaction intime que de pjreils sons excitent ordinairement dans une chambre chaude et bien fermée. Tout i coup le bruit du marteau appela le fidèle noir au portail; c'était un autre voyageur qui, surpris par la bourrasque, demandait un asile pour la nuit.
Au premier bruit qu'avait fait ce nouveau suppliant, M. Wharton s'était levé avec un embarras visible. Ses yeui se reportaient vivement de son hôte i la porte de la chambre, et il semblait croire que cette seconde interruption avait une certaine connevité avec la première ; il eut à peine le temps d'orJonner au noir de faire entrer le nouveau venu. Ce dernier se présenta en personne, s'arrêta un moment à l'aspect de Harper, et réitéra la demande qu'il avait adressée au domestique. Il avait une physionomie qui déplut de prime abord à M. Wharton et à ses filles; mais on se décida cependant k l'accueillir, tant à cause du mauvais temps que parce qu'il n'eût pas peut-être été prudent de lui refuser la porte. 11 fut invité à prendre sa part du repas, qui touchait déjà à sa fin. Se débarrassant d'une grande redingote d'une étoffe grossière, il prit tranquillement une chaise, et se mit à manger avec un imperturbable appétit. De temps en temps il jetait un coup d'oeil inquiet sur Harper qui l'étudiait avec une attention embarrassante. Enfin il se versa 'in verre de vin, fit un signe au malencontreux observateur, et dit avec une certaine amertume :
— Je bois k notre plus ample connaissance, monsieur; je crois que c'est la première fois que nous nous rencontrons, quoique la manière dont vous me regardez puisse me faire supposer le contraire.
La qualité du vin parut au gré du nouveau venu. Api es avoir replacé le verre sur la table, il ht claquer ses lèvres avec un bruit qui retentit dans toute la chambre, puis, levant la bouteille, il la tint un moment entre lui et la lumière pour admirer la couleur claire et brillante du liquide.
— Je crois que nous nous sommes déjà vus, monsieur, répliqua Harper avec un Itger sourire, et, satisfait du résultat de son examen, il ajouta en se tournant vers Sara Wharton :
— Vous devez sans doute trouver votre séjour actuel bien triste et bien solitaire, après avoir été accoutumée aux plaisirs de la ville.
— Oh! je m'ennuie à périr, dit vivement Sara; je voudrais, ainsi que mon père, que cette cruelle guerre fût terminée sifin de revoir mes amis.
— Et vous, miss Frances, désirez-vous la paix aussi ardemment que votre sœur ?
— Assurément , reprit Frances encouragée par l'expression bienveillante de son interlocuteur; mais je ne voudrais pas acheter la paix au prix des droits de mes compatriotes.
— De leurs droits! répéta sa sœur avec impatience; quels droits sont plus forts que ceux d'un souverain, et quels devoirs sont plus impérieux que ceux qui ^ous ordonnent d'obéir à nos maîtres lég, limes?
— Vous avez raison, dit Frances en riant ; puis elle prit tendrement la main de sa sœur dans les siennes, et s'adressa de nouveau à Harper :
— Je vous ai déjà dit que ma sœur et moi différions dans nos opinions politiques, mais nous avons dans notre père un arbitre impartial; il aime les Anglais, il aime aussi ses compatriotes, de sorte qu'il ne se décide pour personne.
— C'est la vérité , dit M. Wharton légèrement alarmé; j'ai de bons amis dans les deux armées , et de quelque côté que penche la victoire, elle me causera des chagrins.
— Bah ! vous n'avez rien à craindre des Américains, reprit le buveur en se servant un autre verre de la bouteille qu'il avait tant admirée.
— Sa Majesté peut avoir des troupes mieux exercées que celles des colonies, répondit M. Wharton; il n'en est pas moins vrai que les Américains ont obtenu des avantages signalés.
Harper ne fit pas altention à ces diverses observations; il se leva en priant de lui indiquer la chambre qu'on lui destinait. Un petit garçon l'y conduisit, et dès qu'il eut disparu, le couteau et la fourchette tombèrent des mains de l'autre voyageur. Ce dernier se leva lentement, appuya son oreille contre la porte, sortit même un instant pour mieux s'assurer que l'étranger était parti ; ces mouvements étranges excitaient encore la terreur et l'étonnement des assistants , lorsqu'il changea brusquement de visage. 11 ôta la perruque rousse qui cachait ses cheveux noirs, enleva un emplâtre qui lui couvrait la moitié de la face, et redressa son dos voîité. A la place d'un vieUlard de cinquante ans, on vit un beau et robuste jeune homme.
— Mon père, mon cher père, s'écria-t-il, et vous, mes bonnes sœurs, je suis donc parvenu à vous revoir !
— Dieu vous bénisse, mon Henry, mon fils! s'écria M. Wharton avec transport, tandis que les jeunes filles fondaient en larmes en s' appuyant sur les épaules de leur frère.
Le fidèle noir qui faisait partie de la maison depuis son enfance, et qui avait reçu le nom dérisoire de César, fut le seiU témoin de cette révélation inattendue. 11 imprima un baiser fervent sur la main que lui tendait son jeune maître, et se relira en silence. Il revint quelques instants après, au moment oîi le jeune capitaine anglais s'écriait :
— Mais quel est ce monsieur Harper? est-il capable de me trahir?
— Non, non, maître Henry, s'écria le nègre en secouant sa tête grise, je viens de le voir, et il est occupé à prier Dieu. Un homme qui prie Dieu n'irait pas divulguer qu'un bon fils vient voir son vieux père; il n'y a qu'un écorcheur capable d'une pareille action.
Les écorcheurs auxquels César faisait allusion étaient des espèces de partisans que les Américains employaient pour harceler l'ennemi dans les environs de New-York. Les habitudes de ces agents secondaires n'avaient rien de régulier. Tout en affectant le patriotisme et l'amour de la liberté, ils s'occupaient principalement de sonbger leurs concitoyens du superflu des biens temporels, ^n ces temps difficiles on était souvent obligé de lâcher la bride à toute espèce d'excès, et des actes d'injustire et d'oppression étaient la conséquence naturelle d'un pouvoir militaire qui échappait au contrôle de l'autorité civile.
De leur côté les Anglais, en faisant appel à la loyauté des fidèles serviteurs de la couronne, avaient à leurs ordres des flibustiers non moins déterminés, mais plus soumis à la discipline. Ils en avaient formé un corps que l'on désignait par la bizarre qualification de vachers, sans doute à cause des ravages qu'ils faisaient dans les étables. César aurait pu choisir parmi eux son exemple, et leur attribuer la pensée de trahir un fils qui rendait visite à son père au péril de ses jours; mais le vieux noir était attaché au parti de Georges 111, et d'ailleurs il avait été souvent témoin des dévastations des écorcheurs, auxquelles sa dépendance et sa pauvreté n'avaient pu le dérober lui-même.