‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 103 sur 253 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le père de M. Wharton était né en Angleterre d'une famille que ses relations avec des membres du parlement avaient mise à même de placer un cadet dans la colonie de New-York Le jeune homme, comme tant d'autres employés de la métropole, s'était fixé en Amérique, s'y était marié, et avait envoyé son fils unique en Angleterre pour y recevoir de l'éducation. Le jeune Wharton, après avoir pris tous ses degrés dans l'une des universités de la mère-patrie, y séjourna pour y acquérir la connaissance du monde, et pour s'initier aux avantages de la société européenne. Mais la mort de son père le rappela au bout de deux ans, et le mit c-n possession de biens considérablts.

Il était d'usage alors de placer les jeunes gens d'une certaine classe dans l'armée ou la marine anglaise pour assurer leur avenir. La plupart des hauts fonciionnaires de la colonie avaient servi sur terre ou sur mer, et on voyait même parfois un vétéran déposer l'épée et endosser l'hermine sur les bancs de la magistrature.

Conformément à ce système, M. Wharton l'Ancien avait destiné son fils à l'état militaire; et celui-ci, naturellement faible et indécis, avait passé une année entière à comparer les avantages respectifs des diflcrents corps, lorsque la mort de son père arriva. Les agréments de sa nouvelle position , les attentions prodiguées à un jeune homme qui jouissait d'une des plus magnifiques propriétés de l'Amérique, refroidirent considérablement son ambition ; l'amour acheva de le décider, et M. Wharton, en devenant époux, cessa de songer à devenir soldat. Pendant plusieurs années il vécut tranquille au sein de sa famille, respecté de ses compatriotes comme un homme probe et intègre ; mais son bonheur s'évanouit tout d'un coup. Son fils unique, que nous avons vu figurer dans le précédent chapitre, était entré dans l'armée. Il était revenu dans son pays natal quelque temps avant le commencement des hostilités, avec le renfort que le ministère avait jugé prudent d'envoyer dans les parties mécontentes de l'Amérique du Nord. Ses filles entraient dans la vie , et elles avaient besoin de toutes les ressources de la ville pour compléter leur éducation. Sa femme, dont la santé était chancelante , avait à peine eu le temps de serrer son fils sur son sein, lorsque la révolution se propageant ^.vec la rapidité d'un incendie éclata depuis la Géorgie jusqu'au Massachusets. Ce choc imprévu était trop rude pour la pauvre mère , qui mourut de douleur en voyant son fils appelé à combattre dans le Sud contre les membres de sa propre famille.

Les mœurs de l'Angleterre et ses préjugés aristocratiques ne régnaient nulle part avec plus de force que dans le cercle qui environnait immédiatement la capitale de New-Y'ork. Les habitudes des premiers colons hollandais se mêlaient jusqu'à un certain point avec les coutumes anglaises; cependant celles-ci l'emportaient. Cet attachement pour la Grande-Bretagne avait été augmenté par les fréquents mariages des officiers de la mère-patrie avec les riches héritières américaines. La colonie sous ces influences se déclara presque tout entière pour la couronne. Toutefois, quelques familles haut placées embrassèrent la cause du peuple et parvinrent, avec le concours de l'armée de la Confédération, à organiser un gouvernement indépendant et républicain.

L'ESPION

Dans cet «^lat de clioses, les royalistes adoptèrent diverses mesures suivant leur caractère et leur position; les uns prirent les armes, et, tout en soutenant les droits du prince, ils essayèrent de soustraire leurs proprit'tés à la confiscation ; d'autres émigrèrent, espérant revenir bientôt ; quelques-uns restèrent dans leur patrie, tant par attacliemcnt pour le pays natal qu'afin d'être à même de sauvegarder leurs inttTèts.

M. Wliarton fut du nombre de ces derniers. Après avoir paré à tous les événements en plaçant secrètement tous ses fonds disponibles en Angleterre , il resta sur le théâtre de la guerre et s'efl'orça d'afl'icher ime parfaite neutralité; il n'était occupé en apparence que de l'administration de ses domaines et de l'éducation de ses filles ; mais, lorsque les troupes royales eurent occupé New-Yorck, un de ses parents, qui remplissait de hautes fonctions parmi les insurgés, lui fit dire qu'il se compromettait aux yeux de ses concitoyens, et que tous ceux qui persistaient à habiter New-York, devenu un camp anglais, étaient vus du même œil que les émigrés d'outre-mer. M. Wharton pensa qu'il fallait s'éloigner, et se retira dans sa propriété des Sauterelles, où il avait coutume de passer l'été. Sa fille aînée était déjà admise dans la société des dames; mais Frances, la cadette, avait besoin de quelques années de culture pour y paraître avec éclat : ce fut du moins l'avis de miss Jeannette Peyton, sœur de sa mère, et cette vénérable demoiselle, abandonnante Virginie, où elle demeurait, vint donner ses soins à ses nièces orphelines avec le dévouement et l'affection particuliers à son sexe.

M. Wharton se renferma aux Sauterelles pour obéir aux conseils de la prudence, mais avec la douleur de quitter tout ce qui lui restait d'une femme adorée. Pendant qu'il s'y installait, ses filles restèrent à New- York sous la tutelle de leur tante. Le régiment auquel appartenait le capitaine Wharton faisait partie de la garnison permanente de la ville, et la présence de Henry rassurait un père qui ne cessait de songer à celles dont il s'était séparé. Malheureusement , le capitaine était un jeune homme et un soldat ; il n'appréciait pas toujours les gens à leur juste valeur, et était trop disposé à croire qu'il était impossible qu'un mauvais cœur battît sous un uniforme rouge.

La maison de M. Wharton à New-York devint le rendez-vous des officiers de l'armée royale , qui étaient également admis dans tous les cercles distingués de la ville. Les conséquences de ces visites furent heureuses pour quelques-uns, funestes pour les autres et ruineuses pour presque tous. Il n'y avait pas à craindre que la fortune de M. Wharton fût compromise par de trop fastueuses réceptions , mais il était impossible que l'admiration que l'on témoignait à Sara n'offrît pas quelque danger; ses charmes développés prématurément par le climat la plaçaient au premier rang des beautés de New -York. Personne ne lui disputait cette souveraineté féminine, à l'exception peut-être de sa sœur. Frances avait à peine seize ans , et l'idée d'une rivalité était loin de la pensée de ces deux jeunes filles aimantes. Après la conversation du colonel Wellmere, le plus grand plaisir de Sara était de contempler les grâces naissantes de sa cadette, qui montrait auprès d'elle toute l'innocence, la jeunesse et l'enthousiasme d'un caractère ardent, et peut-être aussi toute la bizarrerie d'une nature fantasque. Les élégants militaires qui fréquentaient la maison avaient souvent des discussions sur la guerre américaine ; elles produisirent sur Frances un tout autre effet que sur sa sœur, peut être parce que celle-ci accaparait tous les compliments qu'on y mêlait. Les officiers anglais affectaient de parler avec mépris de leurs adversaires, et Sara prenait toutes leurs fanfaronnades pour des vérités. Les premières opinions politiques que Frances entendit manifester étaient accompagnées de sarcasmes lancés contre ses compatriotes. D'abord elle fut tentée d'y ajouter foi , mais elle finit par douter de la capacité des troupes américaines en écoulant parfois des généraux qui se croyaient forcés de leur rendre justice. Le colonel Wellmere était du nombre de ceux qui se complaisaient à exercer leur esprit aux dépens des pauvres Américains. Ces assertions hardies excitèrent la méfiance et même la colère de Frances , dont elles révoltaient le sentiment patriotique.

Un jour d'été, le colonel et Sara étaient assis sur un canapé dans le salon de la maison de IM. Wharton. Ils échangeaient ensemble des œillades accompagnées de menus propos. Frances brodait au tambour dans un coin, lorsque le colonel s'écria brusquement :

— (Quelle gaieté va répandre dans la ville l'arrivée du général Burgoynel

— Vous avez raison, dit Sara d'un air rêveur, on assure que plusieurs officiers ont avec eux leurs femmes et qu'elles sont charmantes.

Frances rejeta en arrière les boucles épaisses de ses cheveux dorés, elle leva des yeux animés par l'amour de la patrie, et, dissimulant sa mauvaise humeur par un éclat de rire, elle demanda :

— F^st-il bien sûr qu'on permette au général d'arriver?

— Comment donc , s'écria le colonel , qui pourrait s'opposer à sa marche, ma jolie miss Frances?

l'rances élait à cet âge où les jeunes filles sont jalouses de la position qu'elles occupent, n'étant pas encore femmes et ayant cessé d'êlre enfants. La familiarité du militaire la fit rougir, et elle baissa les yeux timidement sur son tambour.

— Le général Stark a tenu en échec les Allemands, répondit-elle avec émotion. Le général Gates ne peut-il pas aussi faire mettre bas les armes aux Anglais ?

— Oh ! dit le colonel, on a pu vaincre des Allemands, des Ilessois, des troupes mercenaires; mais ce sera tout autre chose lorsqu'on aura affaire à nos régiments.

— C'est incontestable! dît Sara, qui célébrait déjà dans son cœur le triomphe de l'Angleterre.

— Dites-moi, colonel Wellmere, reprit Frances en recouvrant sa gaieté, lord Percy,dont il est question dans les vieilles ballades, étaitil l'ancêtre de celui que les Américains ont battu à Lexington?

— Ahl miss Frances , vous devenez rebelle, repartit le colonel en essayant de rire pour cacher sa colère. La bataille de Lexington n'a pas été une défaite, comme vous le prétendez. C'était une espèce de retraite habile, de

— Combat à reculons, interrompit la jeune fille en riant.

— Vous avez trouvé le mot, mademoiselle, s'écria tm autre interlocuteur qu'on n'avait pas encore remarqué.

Il y avait une petite salle auprès de la chambre occupée par le trio : le vent venait d'en ouvrir la porte, et un beau jeune homme placé sur le seuil annonçait par sa physionomie souriante qu'il avait entendu avec plaisir la conversation précédente. Il était d'une haute stature, plein de grâce et d'un teint un peu brun. Ses yeux noirs, étincelants, rayonnaient encore de gaieté, lorsqu'il salua les deux dames.

— Monsieur Dunwoodie , s'écria Sara avec surprise, j'ignorais que vous fussiez ici, entrez; vous serez plus au frais dans cette pièce.

— Je vous remercie, répliqua le jeune homme; mais il faut que j'aille retrouver votre frère, qui m'avait mis là en embuscade en me promettant de revenir dans une heure.

Sans ajouter d'autres explications , le jeune homme s'inclina avec politesse devant les deux jeunes filles, salua le colonel avec hauteur, et se retira. Frances le suivit dans l'antichambre, les joues empourprées, et lui demanda avec empressement :

— Pourquoi nous quittez vous, monsieur Dunwoodie? Henry va bientôt revenir.

M. Dunwoodie prit une des mains de Frances dans les siennes , et l'expression vive de sa physionomie fut tempérée par un regard d'amour.

— Vous l'avez joliment rembarré, dit i' , ma chère petite cousine! N'oubliez jamais, non jamais, voUe patrie! Rappelez-vous que, si vous avez pour grand-père un Anglais , vous avez pour aïeule une Peyton.

— Oh ! répondit Frances, il serait difficile de ne pas s'en souvenir avec les dissertations que fait sans cesse notre tante Jeannette sur notre généalogie ! Mais pourquoi vous en allez-vous ?

— Je pars pour la Virginie, et j'ai beaucoup à faire.

A ces mots, il lui serra la main; et au moment ou il fermait la porte derrière lui, il se retourna pour s'écrier:

— Soyez fidèle à votre pays, soyez Américaine !

La pétulante jeune fille lui envoya un baiser avec le bout des doigis, couvrit ses joues brûlantes de ses deux mains, et se réfugia dans sa chambre pour cacher sa confusion.

Placé entre les railleries sans contrainte de Frances et le dédain mal dissimulé du jeune homme, le colonel Wellmere s'était trouvé dans l'embarras; mais, honteux de s'attacher à de pareilles bagatelles en présence de sa maîtresse, il dît d'un ton dédaigneux :

— Ce jeune homme se permet bien des libertés pour un individu de son rang. C'est sans doute quelque courtaud de boutique.

Sara n'avait jamais eu l'idée de comparer Peyton Dunwoodie à un courtaud de boutique; aussi répondit-elle en regardant le colonel avec surprise :

— Vous vous trompez sur son compte : c'est un parent de ma tante et un intime ami de mon frère. Ils ont étudié ensemble et se sont séparés pour entrer l'un dans l'armée , l'autre dans une école militaire de France.

— L'argent qu'on a dépensé à l'instruire est bien perdu, dît le colonel en essayant inutilement de cacher sa mauvaise humeur.

— Il faut l'espérer, ajouta Sara avec un sourire, car on assure qu'il a l'intention de se joindre à l'armée des insurgés; il est arrivé ici sui un vaisseau français, et vous le rencontrerez peut-être les armes à la main.

— Soit, n'en parlons plus, jevoudrais que Washington eût une foule de héros de cette espèce; et, changeant de conversation, il revînt sur un sujet plus agréable en s'occupant de ses amours.

Quelques semaines après celte scène , l'armée de liurgoyne fut réduite à capituler à Saratoga. M. Wharton commença à croire que le résultat de la lutte élait au moins douteux ; il résolut en conséquence de satibfairc ses coniiiatriolcs et de se contenter lui-même en appelant ses filles iiiiprès de lui. Miss l'cylon consentit à les accompagner, et ils vécurent ensemble aux Sauterelles depuis celte époque jusqu'au jour où commence notre récit.

Le capitaine Wharton était forcé de marcher avec l'armée anglaise; il ne pouvait voir ses parents qu'à la dérobée, lorsque quelques détachements se dirigeaient du côté des Sauterelles. H y avait une année entière qu'il n'avait paru, quand il se présenta sous le déguisement que nous avons décrit. Malheureusement il arriva le même soir qu'un autre visiteur, inconnu et assez suspect.

— Pensez-vous que ma présence lui ail inspiré quelques doutei?

L'ESPION

demanda le capitaine avec aniiëté après avoir écouté ce que César disait des ëcorcheurs.

— Comment serait-ce possible . s'écria Sara , puisque votre père et vos sœurs n'ont pu vous reconnaître ?

— Il y a quelque chose de mystérieux dans ses manières , reprit le capitaine d'un air rêveur, il a des regards trop pénétrants pour être un observateur indifférent, et il me semble que j'ai déjà vu sa figure. La mort du major Jean André a eicité une vive irritation des deux côtés. Sir Henry Clinton menace d'en tirer vengeance , et Washington est aussi inébranlable que s'il disposait de la moitié du monde' ji j'avais le malheur de tomber entre les mains des rebelles, je serais perdu.

— Mais, mon fils, s'écria M. Wharlon avec inquiétude, vous n'êtes pas un espion , vous n'avez pas dépassé la ligne du camp américain; vous êtes sur un territoire neutre oii il n'y a rien à observer.

— Cela est sujet à discussion, répondit le jeune homme. En traversant la Plaine Blanche sous mon déguisement, j'ai trouvé les avantpostes des insurgés. Il est vrai que mes intentions sont pures; mais comment le prouver? La visite que je vous rends pourrait passer pour servir de voile à d'autres desseins. Rappelez-vous qu'il y a une année vous avez été inquiété pour m'avoir envoyé une provision de fruits.

— Oui, dit M. Wharton , j'ai dû cette persécution aux manœuvres de quelques voisins charilables, qui espéraient faire confisquer mes biens et les acheter ensuite au rabais. Cependant Peyton Dunvoodie obtint bientôt notre élargissement, nous ne fûmes détenus qu'un mois.

— Quoi ! s'écria Henry avec étonnement, on a donc aussi incarcéré mes sœurs ! Frances, vous ne m'en avez rien dit dans vos lettres.

— Je crois pourtant, dit Frances en rougissant, vous avoir parlé des bontés qu'avait eues pour nous votre ami le major Dunwoodie, auquel nous avons dû la délivrance de mon père.

— En effet, mais vous ne m'aviez pas dit que vous aviez été prisonnière dans le camp des rebelles.

— Elle n'a pas voulu me laisser seul, reprit M. Wharton avec émotion. Jeannette et Sara se sont chargées de garder les Sauterelles, et cette petite fille a été la compagne de ma captivité.

— Et elle est revenue plus révolutionnaire que jamais! s'écria Sarà avec indignation. On aurait pu croire que les tribulations d'un père la guériraient de sa manie, mais il n'en a rien été.

— Que répondez-vous à cette accusation, ma jolie sœur, reprit gaiement le capitaine, Peyton s'est-il efforcé de vous faire partager la haine qu'il porte à son roi ?

— Peyton Dunwoodie ne hait personne , dit Frances avec précipitation ; il a pour vous une affection sincère , Henry , je le sais , car il me l'a répété plus de cent fois.

Le jeune Wharton sourit, frappa légèrement sur la joue de sa sœur, et lui demanda en affectant de parler à voix basse :

— Vous a-t-il dit aussi qu'il aimait ma chère petite sœur ?

— Quelle folie ! dit Frances, et elle se hâta de faire enlever les restes du souper.

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