‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 104 sur 253 · CHAPITRE IH · texte numérisé non relu

CHAPITRE IH

Un orage descendu des montagnes qui dominent l'Hudson dure rarement moins de deux jours quand il est poussé par un vent d'est. Lorsque les habitants des Sauterelles se réunirent le lendemain pour leur premier déjeuner, la pluie, tombant en lignes presque horizontales, frappait les vitres des fenêtres , et on ne pouvait avoir la pensée de s'exposer à l'ouragan. Harper fut le dernier à paraître. Après avoir examiné l'état du temps, il s'excusa auprès de M. Wharton de la nécessité oii il se trouvait d'abuser plus longtemps encore de sa bienveillante hospitalité. Le maître du logis répondit poliment, mais avec embarras. Par ordre de son père, Henry Wharton avait repris son déguisement, auquel il avait voulu d'abord renoncer. Il n'échangea pas une seule parole avec l'étranger , après les compliments ordinaires du matin. Frances crut voir un sourire passer sur les traits du voyageur, lorsqu'en entrant dans la chambre il regarda le capitaine travesti ; mais ce sourire dérangea à peine les muscles de ce visage sur lequel régnait une expression constante de bienveillance et d'impassibilité. Frances, un moment alarmée , se rassura en voyant la bonté peinte sur les traits de leur hôte, et le cœur de la jeune iilie, qui commençait à battre avec violence , reprit des mouvements aussi réguliers que le permettaient sa jeunesse, sa santé et sa pétulance.

Pendant qu'ils étaient à table. César entra, déposa silencieusement un petit paquet auprès de son maître, puis il se retira derrière la chaise de M. Wharton, sur laquelle il appuya la main dans une attitude i la fois familière et respectueuse.

— Qu'est-ce que cela, César ? demanda M. Wharton en retournant le paquet pour en examiner l'enveloppe. — C'est du tabac, qu'Harvey Birch vient de vous apporter de New-York.

^ — Harvey Birch , dit M. Wharton en jetant un coup d'œil furlif sur l'étranger, je ne me souviens pas de l'avoir prié de m'acheter du tabac; mais, puisqu'il en a apporté, il doit être récompensé de sa peine.

En entendant parler le noir, Harper suspendit un seul instant son repas silencieux; ses yeux se reportèrent lentement du maître au domestique, et il rentra de suite dans sa réserve impénétrable.

La nouvelle de l'arrivée de Birch parut faire plaisir à Sara, qui

ordonna aussitôt de le faire entrer; se rappelant brusquement la présence d'un étranger, elle ajouta :

— J'espère que monsieur Harper voudra bien nous excuser de recevoir un colporteur?

Harper fit un signe d'assentiment, et la jeune fille réitéra ses ordres avec plus de confiance. Il y avait dans les embrasures des fenêtres de la maison des bancs en sparterie , et les riches rideaux de damas qui avaient orné le salon de la maison de ville avaient été transportés aux Sauterelles; le capitaine Wharton se plaça derrière un de ces rideaux, dont il fit tomber les plis pour mieux se dérober aux yeux. La plus jeune sœur se mit également dans l'encoignure d'une croisée.

Harvey Birch avait été porte-balle dès son enfance , il l'affirmait du moins, et l'habileté qu'il déployait dans son négoce tendait à prouver la vérité de sa déclaration. 11 était né dans une des colonies de l'Est, et l'intelligence supérieure qu'il montrait, ainsi que son père, donnait lieu de penser qu'ils avaient occupé une certaine position dans leur pays natal. Toutefois , les manières d'Harvey ne le distinguaient en rien des gens de sa condition , mais il s'élevait au-dessus de sa classe par sa capacité, et se sinçularisait par le mystère dont toutes ses actions étaient enveloppées. Il y avait dix ans que le père et le fils étaient venus s'établir dans la vallée et qu'ils y vivaient en paix, peu remarqués et peu connus , dans l'humble demeure à la porte de laquelle Harper avait inutilement frappé. Le père , tant que l'âge et les infirmités ne le clouèrent pas sur une chaise, se consacra à la culture du terrain dépendant de la cabane qu'il avait achetée, et le fils exerça avec ardeur sa modeste profession. L'ordre et le calme qui régnaient chez eux leur avaient mérité l'estime du voisinage, et une vieille fille de trente-cinq ans, oubliant toutes les petites susceptibilités de son sexe, daigna se charger de présider à leur ménage. Les roses s'étaient depuis longtemps flétries sur les joues de Catherine Haynes; elle avait vu successivement toutes ses connaissances s'engager dans les liens désirables du mariage , et il ne lui restait qu'un bien vague espoir de les imiter lorsqu'elle entra dans la famille Birch. La nécessité est un rude maître. Le père et le fils acceptèrent ses services , faute de pouvoir trouver mieux. D'ailleurs, Catherine ne manquait pas de qualités qui en faisaient une ménagère passable : elle était propre, industrieuse, honnête, économe; il est vrai qu'elle était bavarde, vaniteuse, superstitieuse et portée à la curiosité. A force d'exercer ce dernier défaut, elle put, après avoir vécu cinq ans dans la maison, déclarer triomphalement quelle savait à quoi s'en tenir sur la destinée antérieure de ses compagnons. Sa science eût été complète si elle eût possédé assez de divination pour pronostiquer leur avenir.

En écoutant les secrètes conversations du père et du fils, Catherine avait appris qu'un incendie les avait subitement réduits à l'indigence, et que le reste de leur famille avait péri dans ce sinistre. En y faisant allusion , le père avait une voix tremblante qui avait attendri Catherine, mais sans que cette émotion passagère mît un frein à sa curiosité. Elle essaya d'en savoir davantage, jusqu'à ce que Harvey l'eut avertie que, si elle persistait , elle serait remplacée par une femme de quelques années plus jeune qu'elle. Depuis ce moment, la femme de charge comprit qu'il y avait des bornes qu'elle ne devait point dépasser; et, quoiqu'elle ne négligeât aucune occasion d'écouter, elle ne parvint guère à augmenter sa provision de renseignements. Elle découvrit néanmoins un fait assez remarquable et assez intéressant pour elle; et, dès qu'elle s'en fut aperçue, elle poursuivit avec ardeur un but vers lequel l'entraînait le double stimulant de l'amour et de la cupidité.

Harvey Birch avait l'habitude de rendre, au milieu de la nuit, de mystérieuses visites à l'àtre de la chambre qui servait à la fois de cuisine et de salon. Catherine Haynes l'épia, et, profitant de son absence et des occupations du père , elle enleva une des pierres du foyer, sous laquelle elle trouva un pot de fer rempli de ce métal étincelant qui manque rarement d'amollir les cœurs les plus durs. Catherine réussit à replacer la pierre en place, et n'osa jamais tenter une seconde perquisition; mais, jusqu'alors rebelle à l'amour, elle sentit battre pour la première fois son cœur virginal ; et , si Harvey ne fut pas heureux , c'est qu'il ne remarqua pas l'effet qu'il produisait.

La guerre n'interrompit point le trafic du colporteur, qui saisit la magnifique occasion que lui offrait la suspension du commerce régulier, et qui parut uniquement occupé d'amasser de l'argent. Pendant environ deux ans, il travailla sans relâche et sans entraves, avec un succès proportionné à ses efforts; mais enfin ses promenades perpétuelles éveillèrent les soupçons, et les autorités civiles crurent devoir examiner attentivement son genre de vie. Il fut plusieurs fois incarcéré, mais pour peu de temps ; il eut à subir des persécutions plus cruelles et plus dangereuses de la part de l'autorité militaire. Toutefois il y échappa, et continua à courir le pays avec son ballot de marchandises; mais il fut forcé de mettre une grande circonspection dans ses mouvements, surtout lorsqu'il se rapprochait des frontières septentrionales du comté de West-Chester, et par conséquent des lignes américaines.

Les visites de Birch aux Sauterelles étaient devenues moins fréquentes ; il paraissait même assez rarement dans son propre domicile , pour justifier les plaintes que Catherine avait exhalées dans sa courte conversation avec Harper. Rien toutefois ne semblait arrêter l'infatigable négociant, qui, pour vendre des objets qui ne pouvaient convenir qu'aux plus riches familles du comté, venait de braver la fureur

L'ESPION

de la temptte et de franchir la distance qui séparait aa demeure de

celle do iM. Wliiirton.

Quelques minutes après avoir reçu les ordres de s:) jeune maîtresse, le iit'gre Ci'sar re|Kirut, et introduisit dans la sille l'homme qui a fait l'objet de la digression pn'rédente. Le colporteur avait une taille audessus de la moyenne; il était maigre, mais solidement charpenté. A la première vue, on aurait cru qu'il n'avait pas la force nécessaire pour manier son embarrassante et lourde pacotille. Cependant il la remuait avec dextérité, aussi facilement que si elle eût été composée de plumes.

Uarvey Birch avait les yeux gris, enfoncés, clignotants, et, dans les instants passagers oîi ils se reposaient sur la physionomie de ses interlocuteurs, ils sembliitnt lire au fond de leur âme. Ils possédaient simultanément deux expressions distinctes qui caractérisaient en grande partie l'individu. Lorsqu'il était occupé de son négoce, ses traits exprimaient l'activité, la souplesse, et une finesse peu commune. Si la conversation roulait sur les choses ordinaires de la vie, il prenait un air distrait et inquiet; mais quand par hasard on parlait de la révolution et de la patrie, il subissait une transformation totale : toutes ses facultés étaient concentrées; il écoutait longtemps sans prononcer une seule parole, et n'interrompait que par des observations légères faites d'un ton plaisant qui était trop opposé à ses manières ordinaires pour n'être pas affecté. Au reste, il évitait de se prononcer sur la guerre de l'indépendance, et n'en parlait que dans les cas d'absolue nécessité.

Aux yeux d'un observateur superficiel , il aurait pu passer pour être enclin k l'avarice et, tout bien considéré, il était complètement hors d'état de réaliser les plans de Catherine Haynes.

En entrant dins la salle le colporteur se débarrassa de son ballot, qui , posé sur le plancher, lui venait presque aux épaules ; puis il salua la famille avec une civilité modeste, il fit à Ilarper une inclination muette sans lever les yeux de dessus le lapis, mais le rideau l'empêcha de remarquer la présence du capitaine Henry VNharlon. Sara ne lui donna guère le temps de prolonger les compliments d'usage; elle se mit à examiner le contenu du ballot, et l'aida à eihiber les différents objets qu'il contenait; les tables, les chaises et le plancher furent bientôt couverts de soieries, de crêpes, de gants, de mousselines, enfin de toutes les marchandises d'un négociant ambulant. César fut employé à tenir le paquet ouvert, et il contribua à l'étalage tout en faisant remarquer à sa jeune maîtresse les étoffes dont les couleurs voyantes et les bigarrures le frappaient; enfin, Sara, ayant choisi différents objets, et réglé le prix d'une manière satisfaisante, s'écria d'une voix enjouée :

— Eh bien , Harvey ! vmis ne nous apportez aucune nouvelle ? Lord Cornwallis a-t-il encore battu les insurgés?

Cette question ne fut sans doute pas entendue, car le colporteur, à moitié enseveli dans son ballot, en tira une quantité de dentelles d'une finesse exquise , et pria Sara de les examiner avec attention. Miss Peyton laissa échapper la tasse qu'elle tenait à la main, et Frances, qui n'avait jusqu'alors montré que les yeux, abandonna la retraite qu'elle occupait derrière le rideau de damas, et, la figure radieuse, elle se réunit aux d^ux autres dames pour admirer les dentelles. En peu de temps, Birch en vendit pour une somme importante; puis Sara répéta sa question avec une ardeur causée plutôt par le plaisir d'avoir fait d'aussi belles acquisitions que par ses sentiments politiques.

— On dit, répliqua lentement le colporteur, que Tarleton a défait le général Sumpter sur la rivière du Tigre.

A ces mots, le capitaine Wharlcn , par un mouvement involontaire, avança la tête entre les rideaux qui le masquaient. Frances s'inclina pour'prèler l'oreille, et remarqua que les yeux calmes de Ilarper se fixaient sur le colporteur par dessus le livre qu'il feignait de lire.

— En vérité ! s'écria Sara transportée , qu'est-ce que c'est que ce Sumpter ? Je ne veux pas vous acheter même une épingle avant que vous ne m'ayez dit tout ce que vous savez.

Aussitôt cile jeta loin d'elle en riant une pièce de mousseline qu'elle examinait. Harvey Birch hésita un instant, il regarda Harper à la dérobée et changea de visage en un clin d œil; il s'approcha du feu , ôta de sa bouche une énorme chique de tabac de Virginie, et la jeta dans le foyer sans égards ponr les chenets étincelants qu'avait fourbis elle-même miss Peyion.

— Ce Sumpter, répondit brusquement le colporteur, est un créole des colonits méridionales qui vit au milieu des nègres.

— Les nègres valent bien les blancs, monsieur Birch! interrompit César irrité en laissant tomber lourdement l'enveloppe supérieure du ballot.

— Modérez-vous, César! reprit Sara impatiente d'en entendre davantage; voyons, Harvey, donirz-nous des détails.

— Il paraît que ce Sumpter, qui, comme je vous l'ai dit, vit au milieu des gens de couleur du Sud, a engagé une escarmouche avec le colonel 'I arleton.

— Qu'il a mis en déroute, bien entendu ! s'écria Sara d'un ton de confiance.

— C'est ce que prétendent les soldais anglais de la garnison de Morrisania.

— Mais quelle est votre propreopinion,narvcy?demandaM,Wharton à voix basse.

— Je n'en ai pas, répondit le colporteur; je me contente de répéter ce que j'entends dire.

H offrit une pièce d'étoffe ^ Sara, qui la repoussa en silence; car elle était déterminée à ne faire aucun nouvel achat avant d'avoir obtenu des éclaircissements. Alors le colporteur promena ses yeux autour de la salle, les arrêta un instant sur Ilarper, et se décida ii s'expliquer davantage.

— Un assure dans les plaines que les milices américaines s'étaient retranchées dans une grange de troncs d'arbres, que Sumpter et quelques autres ont été blessés, et que les troupes régulières ont été taillées en pièces.

— Ce n'est pas probable, dit Sara dédaigneusement; je crois pourtant qu'il peut être vrai que les Américains se soient cachés derrière des troncs d'arbres.

— Je pense, dit froidement le colporteur, qu'il vaut mieux mettre un tronc d'arbre entre soi et un fusil que de se mettre entre un fusil et un tronc d'arbre.

Les yeux de Harper retombèrent tranquillement sur les pages de son livre. Frances se leva en souriant, s'approcha avec affabilité du porteballe, et lui demanda s'il avait encore des dentelles à vendre; elle s'empressa de lui en acheter, et fit apporter un verre de liqueur, qu'elle lui offrit, et qu'il vida à la santé des maîtres de la maison.

— Ainsi, on croit que le colonel Tarleton a vaincu le général Sumpter? dit M. VVharton avec indifférence en feignant de travailler

-à raccommoder la tasse brisée par l'empressement de sa belle-sœur.

— C'est l'avis de la garnison de Morrisania, répliqua sèchement Harvey Birch.

— Avtz-vous d'autres nouvelles, mon ami? demanda le capitaine Wharton en sortant brusquement de sa cachette.

— Avez-vous entendu dire que le major André eût été pendu ? reprit le colporteur.

— C'est une histoire qui a quelques semaines de date, dit le capitaine VVharton avec un tressaillement involontaire.

— Cette exécution a-t-elle fait beaucoup de bruit? demanda le père.

— Ah ! il faut bien que le monde jase.

Là-dessus, ?larper contempla bxement Harvey, et lui adressa à son tour la parole.

— S'aitend-on h des mouvements de troupes qui puissent exposer un voyageur à quelque danger?

Birch laissa échapper quelques paquets de ruban qu'il tenait à la main; il prit un air grave, et répondit lentement :

— 11 y a quelque temps que la cavalerie régulière est en campagne; et en traversant le quartier général de Delancey, j'ai vu les .soldats nettoyer leurs armes : il ne serait pas étonnant qu'ils allassent audevant des Viiginiens qui sont sur les frontières du comté.

— Sont-ils eu force? demanda M. Wharton avec anxiété.

— Je ne les ai pis comptés.

Frances seule s'aperçut du changement qui s'opéra dans les manières de Birch lorsqu'il adressa la parole à I étranger. Elle prit entre ses doigts quelques rubans, les laisssa retomber, les reprit et se pencha sur le ballot, de sorte que ses longs cheveux, tombant en boucles, ombrageaient son visage; elle se hisarda à dire en rougissant :

— Je croyais que les Virginiens se dirigeaient vers la Delaware.

— C'est possible , dit Birch , je n'ai vu les troupes que de loin. Cependant le nègre César avait choisi une pièce de calicot oii le

jaune et le rouge ressortaient sur un fond blanc. Après l'avoir admirée pendant plusieurs minutes, il la remit en place en soupirant, et s'écria : — Quelle magnifique étoffe !

— Ce serait bon pour faire une robe à votre femme, dit Sara.

— Sans doute, miss! répliqua le noir enthousiasmé; si la vieille Dinah en avait une pareille, elle ne se posséderai pas de joie.

— Elle aurait raison , ajouta le colporteur d'un ton railleur, ça lui donner.>it l'air d'un arc-en-ciel.

César consultait les yeux de sa maîtresse, qui finit par demander le prix du calicot.

— C'est selon mes pratiques, dit Harvey; pour mon amie Dinah,. je la passerai à quatre schillings.

— C'est trop, reprit Sara.

— C'est énorme pour de mauvais calicot, maître B -ch! grommela César.

— Eh bien ! mellons-Ie à trois, si vous l'aimez mieux.

— Certainement que nous l'aimons mieux, reprit César en souriant. Miss Sara aime mieux trois shillings quand elle donne, et quatre shillings quand elle reçoit.

Le marché fut imniédialcment conclu; mais en mesurant l'éloffe, on reconnut qu'elle n'avait pas tout à fait les dix aunes qu'exigeaient 1rs dimensions de la femme de César: cependant Harvey obtint à force de bras la longueur désirée, et donna par-de-isus le marché un ruban non moins éclatant que le calicot. C.csar se relira aussitdl pour se rendre auprès de sa vieille compagne. Le colporteur se mettait en devoir de rassembler ses marcliaiulises éparses, quand le capitaine Wharton lui demanda s'il y avait longlcuips qu'il avait quitté IV ew- York.

— J'en suis sorti ce matin à la pointe du jour.

— Et comment avez-vous évité les sentinelles?

L'ESPION

— Je les ai évitées, dit laconiquement Harvey,

— Vous devez être maintenant bien connu des officiers de l'année anglaise? ajouta Sara.

— J'en connais quelques-uns de vue, dit Birch, et ses regards, errant autour de lui , glissèrent sur le capitaine Wbarton et s'arrêtèrent un moment sur Harper.

M. Wharton avait suivi attentivement la conversation; mais, loin de conserver le sang- froid qu'il affectait, il broyait entre ses mains les ïnorceaui de porcelaine qu'il avait tenté si laborieusement de rapprocher. Quand il vit llarvey Birch rattacher les derniers nœuds de son ballot, il demanda précipitamment :

— Allons-nous être encore incommodés par l'ennemi ?

— Qu'appelez-vous l'ennemi ? dit le porte-balle se levant tout droit et lançant à M. Wharton un regard qui lui fit baisser les yeux avec embarr-ris.

— Quiconque trouble notre repos est notre ennemi, dit miss Peyton remarquant que son beau-frère était hors d'état d'articuler un seul mot. Mais les troupes royales sont elles en marche?

— Il est vraisemblable qu'elles s'y mettront bientôt, répliqua Birch en chargeant son ballot sur ses épaules pour se retirer.

— Et les Américains, continua miss Peyton, sont-ils arrivés dans Iç comté?

Harvey allait murmurer une réponse, lorsque la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître César accompagné de son épouse.

La race des noirs dont César élait un bel échantillon devient de plus en plus rare en Amérique; le vieux domestique de famille, qui. né et élevé ddns la maison de ses maîtres, s'identiKait avec eux, a fait place à des serviteurs nomades qui ne sont retenus ni par les principes ni par raflVdion.

Les cheveux courts et frisés de César avaient acquis avec l'âge une coulrur grise qui ajoutait sensiblement à sa mine vénérable. A force d'em|iloyer le peigne, il était parvenu à redresser les boucles de son front, qui se tenaient droites et roides et le grandissaient d'au moins deux pouces; le noir de jiis qui avait distingué son teint dans la jeunesse avait perdu son lustre et élait devenu d'un brun foncé; ses yeui, placés à une distance formidable l'un de l'autre, étaient petits et eiprimaient un bon caractère; il s'animait parfois sous l'influence de ces capricieuses boutades auxquelles se livrent volontiers les vieux domestiques; son nez était camard, avec de larges narines; l'énorme capacité de sa bouche n'était ptrdonnable qu'à cause du double rang de perles qu'elle contenait. César avait la taille courte, ramassée, et nous aurions dit carrée, si les angles et les courbes de sa stature n'avaient été en dehors de toute symétrie géométrique; ses bras longs el musculeux étaient terminés par deux mains osseuses, grisàires d'un côté et rougeàlres de l'autre; mais c'était principalement sur ses jambes que la nature avait exercé ses plus bizarres caprices : il y avait en elles une abond.ince de matière employée sans aucun discernement. Les mol» lets n'étaient ni devant ni derrière, mais plutôt de côté, et si près dtf genou qu'on pouvait douter qu'il eût le facile usage de cette articulation. Quant aux pieds , César n'avait aucun motif pour se plaindre que son corps manquât d'une base convenable; mais la jambe tombait si prés du centre, qu'on aurait pu croire souvent qu'il marchait à recu-i Ions. Malgré les défauts qu'un statuaire aurait signalés inévitablement dans lï^crsonne de César Thompson, son coeur élait bien placé, et avait, nous n'en doutons pas, toutes les proportions voulues.

Accompagné de sa vieille épouse , César s'avança et exprima sa reconnaissance. Sara l'accueillit avec bonté, loua le bon goût du niari e^ l'excellente tournure qu'aurait infailliblement la femme avec sonnou-, veau costume. La satisfaction qu'éprouvaient les deux noirs se communirpia à Frances, qui offrit le concours de son aiguille pour approprier le superbe calicot à son futur usage. Cette proposition fut acceptée avec gratitude. Lorsque César se retira, on l'eptendit murmurer en fermant la porte ;

— Bonne petite Frances ! elle prend soin de son père, et elle trouve encore du temps pour faire une robe à la vieille Dinab.

Un entendait encore les sons de sa voix que la distance rendait inintelligibles, lorsque le colporteur s'éloigna. Harper avait laissé tomber son livre pour contempler cette petiie scène ; et Frances sentit un redoublement de plaisir en recevant un sourire d'approbation d'un liomnie dont les traits portaient l'empreinte des soucis graves et des pensées profondes, mais peignaient en même temps les meilleurs sentiments du cœiir humain.

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