CHAPITRE IV
La compagnie demeura silencieuse pendant quelques minutes. M. Wharton en avait appris assez pour éprouver un surcroît d'inquiétude sans être rassuré sur le compte de son fils. Le capitaine souhaitait mentalement que Harper fût loin de la place qu'il occupait avec un calme si complet, tandis que miss Peyton mettait tous ses soins aux préparatifs du second déjeuner, Sara et Frances rangeaient les divers objets dout elles avaient lait emplette, lorsque l'étranger rompit brusquement le silence en disant :
— Le capitaine Wharton se trompe , si c'est à cause de moi qu'il conserve sondéguisement; je n'ai aucun motif pour le trahir et, quand
même j'en aurais, dans les circonstances actuelles je ne puis rien contre lui.
Ces mots produisirent une vive émotion. Frances, pâle et interdite, se laissa tomber sur une chaise , Sara demeura pétrifiée , miss Pevion faillit casser une théière, M. Wharton fut frappé de stupeur; mais le capitaine, après un moment d'hésitation, s'élança au milieu de la chambre , et fit disparaître en un clin d'œil tout "ce qui servait k le déguiser.
— Je vous crois du fond de mon âme , s'écria-t-il, et je ne continuerai pas plus longtemps cette fatigante comédie; je me demande comment vous avez pu me reconnaître.
— Vous êtes beaucoup mieux tel que la nature vous a créé, capitaine Wharton ! dit Harper avec un léger sourire, et je vous conseille de renoncer désormais aux travestissements; à défaut d'autres moyens de vous découvrir, en voici un qui m'aurait suffi.
En disant ces mots , il indiqua un portrait suspendu au-dessus de la cheminée et qui représentait l'officier anglais en uniforme.
— Je m'étais flatté, dit en riant le jeune Wharton, que mon masque avait dénaturé la bonne mine que j'ai sur cette toile. Vous êtes un bon observateur, monsieur.
— Par nécessité , répliqua Harper en se levant pour sortir. Frances courut sur ses pas, lui prit les mains et lui dit avec ardeur:
— Vous ne trahirez pas mon frère?
Harper consacra quelques instants rapides k contempler silencieusement la belle solliciteuse, dont les joues étaient colorées du plus vif incarnat; puis il rapprocha de sa poitrine les mains de la jeune fille, et répliqua d'un ton solennel ;
— Je n'en ai ni le pouvoir ni la volonté. Il lui posa doucement la main sur la tête et ajouta : Si la bénédiction d'un étranger peut vous être profitable, acceptez-la. Il se retira ensuite dans son appirtement avec une délicatesse qui fut appréciée par ceux qu'il laissait ensemble.
Toute la société fut profondément impressionnée par les manières graves et franches du voyageur, et personne , à l'exception du père , ne douta de sa sincérité. Un apporta des vêlements au jeune Wharton, qui, débarrassé de son travestissement, put se livrer enfin à toutes les douceurs d'une visite qu'il avait entreprise en bravant tant de dangers. M. Wharton alla s'occuper de ses affaires ; et les deux sœurs commencèrent avec le jeune homme un entretien confidentiel, sans penser aux périls dont elles étaient peut-être menacées. Miss Peyton se laissa elle-même influencer par la gaieté de ses jeunes parentes, elle parla de la société qu'elle avait vue à New-York, et demanda des nouvelles de ses connaissances, entre autres du colonel Wellmere.
— Oh ! s'écria gaiement le capitaine , il est toujours le même , toujours galant et brave. •
Il est rare qu'une femme entende sans rougir le nom d'un homme qu'elle n'aime pas encore, mais qu'elle est susceptible d'aimer , et dont les assiduités auprès d'elle ont eu dans le monde un certain retentissement ; aussi Sara baissa -t -elle les yeux vers le tapis avec un embarras dont l'effet augmenta sensiblement ses charmes naturels.
— Il est parfois mélancolique, continua le capitaine Wharton sans faire attention au trouble de sa sœur. On présume qu'il est amoureux.
— Le pauvre homme! dit Frances avec enjouement; est-il réduit au desespoir.'
— Je ne le pense pas , reprit Henry ; il est fait pour plaire , fils aîné d'un homme riche, d'une belle figure et colonel.
— Voilà certainement de puissants moyens de séduction, reprit Sara en essayant de rire; le dernier surtout est irrésistible.
— Assurément, dit Henry d'un air grave, le grade de lieutenantcolonel dans la garde est quelque chose d'important.
— D'ailleurs , ajouta Frances , le colonel Wellmere est un charmant jeune homme.
— N'en parlez pas, répliqua sa sœur, je sais qu'il ne vous a jamais plu, il est trop fidèle à son roi pour être de vos amis.
— Henry est fidèle à son roi , ce qui ne m'empêche pas de l'aimer I s'écria Frances avec vivacité.
— Allous, allons, dit miss Peyton, ne discutez pas sur le colonel, je déclare que c'est un de mes favoris.
— Frances préfère les majors, dit Henry en attirant sa sœur sur ses genoux,
— Quelle folie! dit la jeune fille en rougissant, et elle se débarrassa en riant de l'étreinte de son frère.
— Je m'étonne , ajouta le capitaine, que Peyton, lorsqu'il a obtenu la délivrance de mon père, n'ait pas tenté de retenir ma sœur dans le camp des insurgés?
— Cela aurait pu mettre en danger sa propre liberté, repartit Frances avec un sourire ; vous savez que c'est pour la liberté que combat le major Dunwoodie.
— La belle liberté ! s'écria Sara ; on quitte un maitre pour en prendre cinquante.
— La liberté, dit Frances, n'est que le privilège de changer de maîtres.
— Et c'en est un que les dames exerceraient volontiers, reprit gaiement le capitaine,
— Nous aimons d'abord, je crois, dit Frances, être à même de
L'ESPION
choisir ceui auxquels nous nous soumettons, n'est-U pas vrai, ma Unte
Jeannette? . r. . -i r .
— Est ce que je m'occupe de cela , s'écria raiss Pejton ; il faut vous adresser ailleurs, ma chère amie , si vous voulez avoir des renseignements sur de pareils sujets.
— Ah ! vous voudrici nous faire croire que vous n avei pas été jeune; mais vous vivez encore dans les souvenirs du monde, et l'on m'a parlé maintes fois de la belle miss Jeannette Peyton.
— Ce sont des fadaises, mon cher neveu, dil la tante en s'efforçant de réprimer un sourire , vous avez tort d'écouter toutes les balivernes qu'on vous raconte ?
— Qu'appelez-vous balivernes ! Le général Mon Irose porte encore la santé de miss Peyton; j'en ai été témoin il y a huit jours à peine à la table de sir Henry.
— Allons, mon neveu, je vois que vous êtes aussi contrariant que votre sœur et, pour couper court à toutes vos folies, je veux vous faire voir les étoffes que l'on fabrique ici même , et que j'ai l'audace de comparer aux plus belles marchandises d'Harvey Birch.
Cne femme se montra à cet appel , et recula épouvantée en voyant uo cavalier SI près du seuil de sa porte.
Les jeunes gens suivirent leur tante, parfaitement satisfaits du monde et d'eux-mêmes. Tout en montant l'escalier pour se rendre à la salle oii étaient déposés les produits de l'industrie domestique, miss Peyton trouva l'occasion de demander à son neveu si le général Montrose avait toujours la goutte dont il souffrait du temps qu'elle l'avait connu.
La famille de M. Wharton continua à jouir pendant tout le reste du jour d'un bonheur auquel elle était depuis longtemps étrangère. Harper ne reparut qu'à l'heure du repas , et prétexta au dessert de vagues occupations pour remonter dans sa chambre. Malgré la ooniiance qu'inspiraient ses allures, la famille fut soulagée par son absence; car la visite du capitaine Wharton devait avoir nécessairement une courte durée , tant parce que son congé expirait bientôt , que parce qu'on craignait qu'il ne fût découvert.
Néanmoins on ne songea qu'au plaisir de se revoir. M. Wharton émit quelques soupçons sur le caractère de leur hôte inconnu, et sur la possibilité d'en être trahi ; mais cette idée fut repoussée par tous ses enfants. Sara même s'unit ï son frère et 1 sa soeur pour plaider chaleureusement la cause du voyageur, qui lui paraissait sincère et plein de bon vouloir.
— Les apparences sont souvent trompeuses, mes enfants! répondit le père abattu. Lorsque des hommes tels que le major André- se prêtent à des manœuvres frauduleuses, on a tort de se liera quelques qualités, surtout si elles ne sont qu'extérieures.
— Des manœuvres frauduleuses! s'écria Henry. Vous oubliezsans
doute que le major André servit son roi, et que les négociations secrètes qu'il entreprit pour amener la soumission du général américain Arnold étaient justifiées par les usages de la guerre.
— Sa mort n'cst-elle pas également justiliée par les usages de la guerre? demanda k voix basse la sœur cadette, dont les sentiments d'humanité luttaient contre le désir qu'elle avait de défendre la cause nationale. Son frère se leva , arpenta la chambre à grands pas , et s'écria avec animation :
— Les usages de la guerre n'autorisent rien de semblable ! Frances, vous m'affligez ; supposez que je tombe aujourd'hui entre les mains des rebelles , vous excuseriez mon exécution , vous applaudiriez peutêtre à la barbarie de Washington.
— Henry ! dit Frances tremblante et pâle comme la mort , vous connaissez bien peu mon cœur!
— Pardonnez-moi, ma chère sœur! dit le jeune homme; et la pressant sur son cœur , il baisa les larmes qu'elle avait laissées ruisseler involontairement.
— J'ai tort de faire attention à vos brusques paroles, je le sais , dit Frances en souriant et levant vers lui ses yeux encore humides, mais les reproches de ceux que nous aimons sont bien cruels, Henry , surtout quand ils ne sont pas mérités.
Ses couleurs revinrent quand elle prononça ces dernières paroles. Miss Peyton se leva pour s'approcher de sa nièce , lui prit affectueusement la main , et dit :
— Comment vous laissez -vous impressionner par l'impétuosité de votre frère? Vous savez que les jeunes gens n'ont pas de raison.
— Et qu'ils sont quelquefois impitoyables, ajouta le capitaine en s'asseyanl de l'autre côté de sa sœur; mais le sujet de la mort d'André excite en nous une émotion peu ordinaire ; vous ne l'avez pas connu ; jamais on ne vit d'homme plus brave , plus accompli , plus estimable !
Frances sourit doucement , et secoua la tête en signe de négation.
— Vous en doutez, dit son frère en remarquant les symptômes d'incrédulité, vous excusez sa mort?
— Je ne do^te pas de son mérite , répondit la jeune fille ; je crois" qu'il méritait un sort plus heureux, mais je ne puis m'empècher de penser que de graves motifs ont dicté la conduite de Washington. Je connais peu les usages de la guerre, et je voudrais les connaître encore moins; mais quelle chance de succès auraient les Américains s'ils sacrifiaient aux volontés de l'Angleterre des principes qu'un long usage a établis?
— Laissons cela , dit Sara avec impatience ; ce sont des rebelles, et tous leurs actes sont nécessairement entachés d'illégalité.
— Les femmes , dit le capitaine , ne sont que des miroirs qui réfléchissent les objets qu'on leur présente ; je vois dans Frances l'image du major Dunwoodie, et dans Sara...
— Celle du colonel Wellmere , interrompit la sœur cadette en riant. J'avoue que je dois au major la plupart de mes raisonnements , et vous , Sara , ne vous rappelez- vous pas les savantes dissertations du colonel ?
— Je n'oublierai jamais la bonne cause , répliqua Sara; et elle se leva sous prétexte d'éviter la chaleur du feu , à laquelle elle feignait d'attribuer le coloris de ses joues.
Rien d'important ne se passa durant le reste du jour; msM vers le soir César vint annoncer qu'il avait entendu des voix causer d'un ton bas dans la chambre de Harper. L'appartement occupé par le voyageur était dans une aile opposée à celle où se trouvait le salon, et , pour veiller à la sûreté de son jeune maître, César semblait avoir établi un système d'espionnage régulier. Cette nouvelle donna quelque inquiétude aux membres de la famille ; mais ces appréhensions furent bientôt dissipées par l'entrée de Harper lui-même, dont l'air de bienveillance , de sincérité et de franchise ne se démentait nullement. On crut que César s'était trompé , et l'on ne songea plus à sa révélation.
Dans l'après-midi du jour suivant, les brumes qui flottaient audessus du sommet des collines furent chassées vers l'est avec une rapidité étonnante. La pluie continua à battre avec fureur les fenêtres de la maison , puis le temps changea brusquement ; la bourrasque s'apaisa ; les eaux du ciel se tarirent; et Frances, qui attendait avec impatience la fin de sa captivité, put voir avec ravissement un beau rayon de soleil éclairer les bois voisins. Des perles liquides étincelaient sur les arbres, lestons sombres des branches humides faisaient ressortir la beauté du feuillage teint des mille couleurs d'un automne d'Amérique. Toute la famille se dirigea vers la terrasse qui donnait du côté du sud ; l'air était doux , frais et embaumé ; les nuées ténébreuses suspendues dans les airs au bout de l'horizon oriental, auraient pu se comparer aux masses d'une armée en déroute ; des vapeurs passaient au-dessus de la maison et couraient encore vers l'est avec une rapidité surprenante, tandis que le soleil couchant versait sur le paysage un éclat qu'augmentaient la fraîcheur des herbages et la limpidité de l'atmosphère. De pareils moments n'appartiennent qu'au climat d'Amérique ; et le plaisir qu'ils procurent est proportionné à la brusquerie du contraste, car après une journée de lenipête vient inopinément une soirée paisible dont la douceur é!;ale celle des matinées de juin.
— Quel magnifique spectacle! dit Harper à voix basse, qu'il est grand ! qu'il est sublime ! Puisse le calme succéder aussi vite à la lutte
L'ESPION
dans laquelle ma patrie est eDgagée ! puisse un soir glorieux succéder aux jours de son adversité !
France? entendit seule ces paroles ; elle se tourna avec étonnement •vers l'étranger et le vit debout la tête nue et les yeux levés au ciel. Ses traits n'avaient plus leur calme caractéristique, mais ils respiraient l'enthousiasme.
— Il n'y a rien à craindre de lui, pensa Frances ; de tels sentiments n'appartiennent qu'à la vertu
Miss Frances Wharton.
La méditation de la compagnie fut interrompue par la subite apparition du colporteur ; il avait profité du premier rayon de soleil pour s'acheminer vers les Sauterelles; il s'avançait avec l'allure qui lui était particulière, la tête penchée en avant, les bras ballants, et sans s'inquiéter s'il mettait le pied dans un endroit sec ou humide; il avait le pas rapide et allongé d'un marchand ambulant.
— Voilà un beau soir, dit le colporteur en saluant la compagnie sans lever les yeux, il est chaud et agréable pour la saison.
M. Wharton approuva cette observation , et deiaanda des nouvelles du père Birch.
Harvey l'entendit et demeura quelque temps muet et rêveur; mais les questions ayant été répétées, il répondit d'une voix légèrement tremblante :
— Il s'en va : la vieillesse et la peine achèvent leur ouvrage.
Le colporteur détourna le visage pour cacher une larme ; mais son trouble n'échappa point à Frances, qui en conçut plus d'estime pour Harvey.
La vallée dans laquelle était située la résidence de M. Wharton s'étendait du nord-ouest au sud-est; on apercevait entre les collines, par-dessus les bois lointains, le bras de mer qui sépare les îles des côtes de New-York. La surface des eaux, qui avaient naguère battu leur rivage avec tant de violence, reprenait des ondulations régulières; une légère brise du sud-ouest contribuait à calmer les vagues , dont elle effleurait doucement les cimes moutonneuses. On distinguait çà et là quelques points noirs qui disparaissaient par intervalles. Personne ne les remarqua, à l'exception du colporteur. Il s'était assis sur la terrasse à quelque distance de Harper, et semblait avoir oublié le but de sa visite. Cependant, dès que ses yeux eurent été frappés de l'aspect des objets indistincts qui flottaient sur les eaux , il se rapprocha du voyageur, le regarda avec une inquiétude marquée, et dit en appuyant sur les mots :
— Les troupes royales vont faire une descente.
— Qui vous le fait présumer? demanda le capitaine Wharton avec empressement. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi, car j'ai grand besoin de renfort !
— Yoyez-vous ces dix chaloupes baleinières , elles n'avanceraient pas aussi vite li elles n'avaient pas un équipage plus nombreux que de coutume^
— Peut-être , dit M. Wharton alarmé , sont-elles montées par des Américains.
— Non, mais par des Anglais, dit le colporteur avec conviction.
— Comment le savez-vous ? reprit le capitaine. Rien n'est encore visible.
Harvey ne fit pas attention à cette remarque, et, comme s'il se fût parlé à lui-même, il poursuivit à voix basse :
— lis sont dans les îles depuis deux jours ; ils se sont mis en roule avant la tempête. La cavalerie de Virginie est en marche, et nous allons bientôt être spectateurs d'un combat.
Durant ce discours, Birch lança à la dérobée plusieurs regards k Harper, qui n'eut pas l'air de s'en inquiéter. Cependant, lorsque le col|iorleur eut terminé, l'étranger se tourna vers M. Wharton, et lui annonça qu'ayant dts affaires pressantes il allait profiter de la beauté du soir pour achever son voyage.
Le propriétaire des Sauterelles ne chercha pas à le retenir, tout en exprimant le regret d'être privé aussi vite d'une aussi agréable compagnie.
L'anxiété d'Harvey Birch augmentait d'une manière inexplicable ; ses yeux se portaient constamment vers le bas de la vallée, comme s'il se fût attendu à quelque interruption de ce côté. Enfin César parut, tenant par la bride hi noble moulure du voyageur. Le colporteur s'occupa avec un zèle ofticieux de serrer la sangle et d'attacher sur la croupe une valise et un manteau bleu.
Tous les préparatifs étant achevés, Harper prit congé de ses hôtes; il salua avec aisance Sara et miss Peyton. Mais en s'approchant de Frances il s'arrêta devant elle avec une expression de bienveillance et d'affeclion , ses yeux réitérèrent la bénédiction qui était déjà tombée de ses lèvres; et quand il prononça son adieu, la jeune fille sentit le sing monter à son visige et les pulsations <!e son cœur redoubler. Il y eut un échange mutuel de politesses entre M. Wharton et son hôte; mais lorsque celui-ci tendit la main au capitaine , il lui dit d'un ton solennel :
— La démarche que vous avez faite offre des dangers et peut avoir pour vous de fâcheuses conséquences. En ce cas, je puis être à même de vous être utile et de m'acquilter envers votre famille.
Harvey Birch tira de sa balle de belles étoffes , qu'il déploya ea engageant les dames à les examiner.
— Bien entendu , monsieur, s'écria le père , que vous garderez le silence sur la découverte que vous avez faite!
Harper se tourna vivement vers M. Wharton, dont les paroles inconvenantes lui firent un moment froncer le sourcil. Ce premier mouvement passé, il répondit avec douceur :
Ce que j'ai appris, selon vous, dans votre famille, monsieur, je le
savais déjà; mais il est bon que je sois instruit de la visite que votre fils vous a rendue, ce sera pour lui une garantie de sécurité.
Il s'inclina, remercia Ibrvey de ses attentions, monta à cheval et
L'ESPION
s'éloigna rapidement, l.e colporteur le suivit des yeux, et en le voyant dispar.'îlre poussa un long rt profond soupir, comme s'il eût été souliiyé dnne vive appri'ln nsion. I.a f.iniille av:iit ni<*dité en silence sur le Ciiractèic de l'hôte inconnu , lorsque le père s'approcha de Birch et lui dit:
— Je suis votre débiteur, llarvey, pour le tabac que vous avez eu l'oblijîianre de m'apporter.
— 11 est dillicile de s'en procurer, répondit le colporteur les yeux toujours fi\és sur la route d'ilarpcr;. vous ne le trouverez peut-être pas aussi bon que celui que je vous ai (ourni précédemment.
— Je le trouve eicellent; mais vous avez oublié de m'en dire le prix.
I.a physionomie du négociant chanijea, et son expression d'anxiété fit place a celle de la finisse.
— Il n'est pas aisé d'en fixer la valeur, dit-il, je m'en rapporte à votre sénérosiié.
M. Wh irion tira de sa pocbe une poignée de pièces à l'effigie de Charlts 111, les yeux d'Harviy s'animèrent en conleinplant cet or; et tout en roulant dans sa bouche une assez notable quantité de la marcbanilise qu'il venait de vendre, il étendit froidement la main. M. Wharlon prit trois dollars entre le doigt et le pouce et les laissa tomber succissivtment dans la main du commerçant, qui, peu satisfait des sons pj.'sagers qu'ils rendirent , les fil lioter les uns après les autres sur les digrés de la terrasse; il les enferma ensuite dans une énorme bourse de peau de daim, qu'il déroba avec tant d'adresse à la vue des spectateurs qu'aucun d'eux n'aur.iit pu dire où il l'avait fourrée.
Ce point essentiel étant réglé d'une manière aussi satisfaisante, le colporteur s'approcha du capitaine Wbarton, qui donnait le bras à ses deux sœurs, cl lui dit brusquement :
— Capitaine, partez-vous ce soir?
— ]\'on, monsieur Birch; pourrais-je abandonner si vite une pareille compagnie, dont je suis exposé a être privé pour toujours?
— L'or.gc (St passé, ajouta Harvty , les écorcheurs se mettent peutêtre en mouvement , vous ftritz bien d'abréger voire visite.
— Bah ! dit l'officier anglais , je viendrai à bout de ces coquins avec quelques guinées.
— L'argent n'a pu sauver le major André, dit sèchement le colporteur.
Les deux sœurs alarmées se touinèreut vers le capitaine, et l'aînée lui dit :
— Vous devriez peut-être suivre le conseil d'Harvey, son opinion a du poids en pareille matière.
— Oui, reprit la cadette, si, comme je le suppose, M. Birch vous a aidé à venir ici, votre sûreté, notre bonheur, cher Henry, exigent que vous l'écouticz maintenant.
— Je suis sorti seul de New-York et je puis y rentrer sans secours. Tout ce qu'a fait pour moi Harvey a été de me procurer un déguisement ft de me faire savoir le moment oii la roule était libre. A cet égard vous vous êtes trompé, monsieur Birch.
— C'est vr.ii, dit le porie-balle , et c'est un mfitif de plus pour que vous rentriez ce soir, La passe que je vous ai donnée ne peut seriir qu'une fois.
— Ne pouvez-vous en fabriquer une autre ?
Les joues pà'es du marchand se cou^riient d'une rougeur inusitée, mais il demeura muet, les yeux inclinés vers le sol. Le jeune homme ajouta avec assurance :
— Je rfste ici jusqu'à demain, quoi qu'il arrive.
— Capitaine W harlon, dit llarvey d'uu ton sérieux, prenez garde à un giMml Virginien quia d'énormes favoris; si vous le rencontrez, ii sera difficile de le tromper : je n'ai pu y parvenir qu'une fois.
— Qu'il prenne garde à moi, dit Henry avec hauteur; quant à vous, monsieur Birch, je vous dégage de toute responsabilité ultérieure.
— Voudriez- vous le certifier par écrit? dit le prévoyant colporteur.
— Oh, de tout mon cœur ! s'écria le capitaine en riant. Vite, César, qu'on m'aïqiorie une p unie, de l'encre et du papier, je vais rédiger une déthaige en règli; pour mon fidèle serviteur llarvey Birch, marchand anilui ant, etc., etc.
Le nigre apporta les olijcis requis, et le capitaine écrivit l'attestation que llarvey avait soilicilée. Celui-ci la déposa soigneusement à côté de ses dollars, salua hiimliliiueut toute la famille, et se retira. On le vit peu de temps après se glisser dans son humble habitation.
Le père et les sœurs du capitaine étaient trop charmés de le retenir pour s'arrêter longtemps aux vignes apiiréhinsioiis que s< position pouvait exciter; mais vers le soir le capitaine fit de nouvelles ri flexions, et, changeant brusquement d'avis, il envoya César prier llarvey de venir lui pailer. IMaihiiireuscniCiit le colporteur était dijà parti; il avait, dit tJalherine , pris la roule du nord a la cliule du jour. Le capitaine n avait donc plus qu'à prendre patience et à attendre le matia pour adopter un p an de conduite.
— Cet l!..r\ey Birch avec sis airs entendus et ses avertissements sinistres m'a c-rnsé une inqiiiéliide que j'ose à peine avouer, dit le capiiaiiic V\ harlon d'un air rêveur.
— Coiuiueiit se fut il qu'il aille eh et là sans être arrêté dans des temps aussi difficiles? demanda mi&s Jeannette Pcyton.
— Je ne saurais trop dire, répliqua Henry, pourquoi les rebelles le laissent si aisément passer, mais sir Henry l^lintoo ne souft'rirait pas qu'on arrarhàt un clieviu de la tête du colpurleur.
— Km vérité! dit Frances avec étonnemcnt; il est donc connu de sir Henry?
— 11 doit l'être.
— Le croyiz-vous incapable de vous trahir? demanda M. Wharlon.
— Assurément. J'ai réfléihi avant de me confit r » sa (;ar>le; il est fidèle en alT.iires. Ce qui nie rassure sur son compte, c'est cpi'il serait dangereux pour lui de retourner à New-York s'il me trompait.
— J'ai cru remarquer, reprit Franccs, que llarvey n'était pas dénué de bons sentiments.
— Il est dévoué à l'Angleterre, s'écria Sara; selon moi, c'est une vertu cardinale.
— J'ai peur, dit le capitaine en riant, qu'il ait beaucoup moins d'attachement pour le roi que pour l'argent.
— En ce cas, reprit le père , vous ne serez pas en sûreté tant qu'il connaîtra votre retraite ; l'amour de l'or est une passion qui domine toutes les autres.
— 11 doit y avoir un amour plus irrésistible encore, dit le jeune homme recouvrant sa gaieté; qu'en dites-vous, ma sœur?
— Voici votre lumière, répondit Frances; vous faites veiller votre père beaucoup plus tard que de coutume.