‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 106 sur 253 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Tous les membres de la famille Whnrton posèrent la tête sur l'oreiller avec la crainte de voir leur repos interrompu par quelque événement. L'anxiété empêcha les deux sœurs de fermer 1 œd , et tlles se levèrent avec le jour La vallée, qu'elles s'eœpr. ssèrent de contempler, avait pourtant sa tranquillité ordinaire; elle brillait de l'éclat matinal d'un de ces jours doux et charmants dont on jouit souvent en Amérique à l'époque de la chute des feuilles, et qui permettent d'en comparer l'automne avec les plus délicieuses saisons des autres contrées. La f.imille se réunit de bonne heure pour déjeuner, et elle était déjà à table lorsque le capitaine se montra.

— Eh bienl dit-il en prenant une chaise entre les deux sœurs, je crois que j'ai mieux fait de profiler d'un bon lit et d'un déjeuner succulent que d'aller demander l'hospitililé au célèbre corps des vaihers.

— Si vous avez pu dormir, dit Sara, vous a\ez plus de bonheur que moi ; les moindres murmures de ia brise me semblaient annoncer l'approche de l'armée des insurgés. ,

— Ma foi , reprit le capitaine, je reconnais que je n'ai pas été moimême exempt d'inquiétude. Et vous, ajoula-l-il en frappant sur la joue' de sa jeune sœur, pour laquelle il avait une préililection évidente, avczvous cru voir des drajieaux dans les nuages, a\ez-vous pris les sons de la liarpe éolienne de miss Peyton pour la musique des régiments américains?

■ — Non , Henry ! répondit la jeune fille en le regardant avec tendresse; quoique j'aime mon pays, l'arrivée de ces soldats me causerait à présent une vive douleur.

Henry lui serra duucement la main. Tout à coup César, qui partageait les angoisses de la famille, et qui se tenait aux aguels à l'une des croisées, devint d'une couleur terne, presque semblable à la pâleur d'un homme blanc.

— Fuyez , monsieur Henry, s'écria-t-il , fuyez si vous aimez le vieiu César ; voici les cavaliers de Virginie !

— Fuir! dit l'officier anglais en se redressant avec une fierté militaire; il n'est pas dans mes habitudes de tourner le dos, monsieur César.

En parlant ainsi il s'approch» de la fenêtre, où s'était déjà groupée la famille en proie à une consternation profonde : on apercevait à un mille de distance une cinquantaine de dragons qui descendaient dans la vallée. A leur tête était un officier, auquel un homme vêtu en paysan indiquait la direction des S niterelles. Une escouade se détacha du corps princijial et s'avança rapidement vers la maison. Lorsqu'elle fut arrivée devant la demeure de Birch, elle l'environna rapidement; quelques dragons mirent pied à terre, disparurent, et revinrent peu de temps après suivis de Catherine, qui gesticulait avec violence. Pendant qu'ils s'entretenaient avec la femme de charge, toute la troupe les rejoignit et s'avança au galop vers les Sauterelles.

Persuiine n'avait eu jusiiu'alois assez de présence d'esprit pour songer au salut du capitaine, mais le danger devenait trop pressant pour admettre un plus long retard. On proposa à la hâte divers moyens de cacher Henry, qui les repoussa tous dedaigneu^clnent comme indignes de son caractère. Il ne pouvait se retirer dans les bois qui s'étendaient deriière la maison sans s'exposer à être vu et fait prisonnier. Ses sœurs tremblantes ralïublèrenl de nouvcui de son iléguisemeiit primitif, que César avait eu soin de incitie de côté. Elles avaient à peine achevé , lorsque les dragons entrèrent dans le vi rger des Sauterelles et cernèrent enlièieiiicut l'haliitition. Le chef du détachement , accompagné de qutlqui s uns de ses .soldats, frappa à la grande porte, que (.'ésai lui ouvrit lentement et avec répugnance. Le liniil dis pas lourds de cet officier retentit aux oreilles des trois femmes et fit refluer leur sang glacé vert leiT cœur.

L'ESPION

Un homme dont la stature colossale anronçait une force herculéenne entra dans le salon et salua la famille avec une douceur qui semlilait en dc'siccord avec son eilérieur. Sis cheveux noirs, poudrés suivant la mode du jour, ondulaient en bouclt s épaisses sur son front , et sa ligure était comme ensevelie sous d'énormes favoris; ses jeux, quoi(|ue perçants, n'avaient pas une expression malveillante, et sa voix puissante n'était cepcndjftit pas désagréable. Francesse hasarda à jeter sur lui un regard timide, et reconnut aussitôt l'homme que Harvey Birch avait signalé.

— Vous n'avez rien à craindre, mesdames, dit l'officier en contemplant les pâles figures qui l'entouraient, ma mission se réduit à quelques questions : il suffira de m'y répondre franchement pour que je m'éloigne a linstant même.

— tt quelles ^ont-elles, monsieur? balbutia le vieux Wharton.

— Aviz-vous reçu un étranger pendant l'orage? continua le dragon, qui semblait partager jusqu'à un certain point l'inquiétude évidente du père.

— Monsieur, que voici , nous a favorisés de sa présence pendant la pluie, et il n'est pas encore parti.

— Monsieur, répéta le dragon. Et se tournant vers le capitaine il le contempla un instant. Peu à peu son air d'inquiétude fit place à une expression de raillerie; il s'approcha du jeune homme avec une gravité comique, et lui dit en le saluant profondément :

— En vérité , monsieur, je suis fâché de vous voir un si violent rhume de cerveau.

— Comment! s'écria Henry étonné, je ne suis point enrhumé du tout.

— Ah! je l'avais cru en voyant vos beaux cheveux noirs couverts avec cette vieille et affreuse perruque; excusez-moi si je me suis trompé,

M. Wharton poussa un gémissement , les dames demeurèrent muettes et tremblantes, le capitaine porta involontairement la main à sa léle, et s'aperçut que dans leur trouble ses sœurs avaient laissé passer une partie de ses cheveux. L'officier de dragons remarqua ce mouvement, sourit, et adressa de nouveau la parole au père.

— Ainsi, monsieur, vous n'avez pas admis chez vous cette semaine un certain monsieur Harper?

— Miinsieur Harper! répéta le vieux Wharton, qui sentit son cœur soulagé d'un lourd fardeau ; en effet, je l'avais oublié, mais il est parti ; et si son caractère a quelque chose de répréhensible , je m'en lave les mains; il m'est entièrement inconnu.

— Vous n'avez rien à craindre de son caractère, répondit sèchement le dragon. Mais comment, quand est-il parti? où est-il allé?

— 11 est parti comme il était venu, dit M. Wharton, que rassuraient les manières du troupier, à cheval, hier au soir, et en prenant la route du Nord.

L'officier écouta avec un vif intérêt , et sa physionomie s'anima peu à peu d'un rayon de plaisir. Après avoir entendu cette réponse laconique, il tourna les talons et sortit de l'appartement. On le vit causer sur la pelouse avec ses deux lieutenants, auxquels il paraissait communiquer des nouvelles satisfaisantes; quelques minutes après, une partie de la troupe reçut des ordres et se dispersa par dilVérentes roules.

L'attente des témoins de cette scène ne fut pas de longue durée; on entendit bientôt de nouveau les pas retentissants de l'officier. Rentrant dans le salon , il salua avec politesse ; et s'avançant vers le capitaine Wharton , il lui dit d'un ton de sarcasme :

— Maintenant, monsieur, que ma principale affaire est terminée, voudriez vous me permettre d'examiner la qualité de cette perruque?

L'officier anglais prit le parti d'imiter la gravité comique de son interlocuteur , il ôta résolument sa perruque et la lui présenta en disant :

— J'espère qu'elle est à votre goût.

— Je ne saurais le dire sans blesser la vérité , repartit le dragon. Je préfère vos cheveux d'ébène, dont vous avez enlevé la poudre avec beaucoup d'adresse; mais ce doit être une terrible blessure que celle qui est cachée sous cette énorme mouche noire.

— Vous êtes un observa.teur si pénétrant , monsieur, que je ne serai pas fâché d'avoir votre opinion là-dessus.

En disant ces mois , Henry enleva le morceau de soie et laissa voir sa joue intacte.

— Sur ma parole, ajouta le troupier avec une gravité imperturbable, vous embellissez à vue d'oeil. Si je pouvais vous décider à échanger ce vieux surtout contre le bel habit bleu qui est auprès de vous, je Cl ois que je n'aurais pas vu de plus agréable métamorphose depuis le jour où j'ai été transformé de lieutenant en capitaine.

Le jeune Wharton se rendit tranquillement au vœu de son interlocuteur, et montra dans tout son éclat sa belle taille rehaussée par un élégant costume.

Le dragon le regarda pendant plus d'une minute avec l'humeur joviale qui semblait être le fond de son caractère, puis il dit :

— J'ai maintenant sous les yeux un personnage tout ï fait nouveau. Il est d'usage , comme vous le savez, que deux étrangers soient présentés l'un à l'autre ; je suis le capitaine Lawton , de la cavalerie virginienne.

— Et moi , répondit Henry, le capitaine Wharton , du 60« régiment d'infanterie de Sa Majesté Britannique.

La physionomie de Lawton changea immédiatement, et toute sa gaieté disparut. Il contempla avec intérêt le jeune homme , qui se te nait fièrement devant lui, et lui dit tristement :

— Capitaine Wharton , je vous plains de toute mon âme.

— Si vous le plaignez, s'écria le père, pourquoi l'inquiéter? Ce n'est pas un espion; le désir de voir ses amis l'a seul déterminé à s'éloigner de l'armée sous un déguisement. Laissez-le avec nous, je suis prêt à vous donner ce que vous me demanderez pour prix de sa rançon.

— Monsieur, dit Lawton avec hauteur, l'intérêt que vous portez à votre ami peut excuser votre langage; mais vous oubliez que je suis un Virginien et un homme d'honneur. Puis , se retournant vers Henry, il ajouta :

— Savifz-vous, capitaine Wharton, que nos avant-postes étaient dans la vallée depuis plusieurs jours?

— Je ne l'ai su qu'après les avoir rencontrés, et lorsqu'il était trop tard pour retourner sur mes pas. Quand j'ai quitté New-York, je croyais les troupes américaines dans les montagnes; sans cela je ne me serais pas aventuré.

— Tout Odla peut être très-vrai ; mais l'affaire d'André nous a mis sur le qui-vive. Lorsque la trahison se glisse parmi les officiers généraux , les amis de la liberté doivent esercer la plus active surveillance.

Henry s'inclina sans répondre, mais Sara risqua quelques paroles en faveur de son frère; le dragon l'écouta avec une politesse mêlée de commisération , cl pour couper court à toute sollicitation aussi inutile qu'embarrassante il répondit doucement :

— Je ne suis pas le commandant du détachement, madame; le major Dunwoodie décidera du sort de votre frère, qui doit s'attendre en tout cas â être généreusement traité.

— Dunwoodie! s'écria Frances; Dieu merci, Henry est sauvé !

— Je le souh.nle, répliqua Lawton en secouant la tête ; avec votre permission, nous lui laisserons la décision de celte affaire.

La pâleur de la crainte fit place sur les joues de Frances à l'animalion de l'espoir. Elle se sentit rassurée ; cependant elle tremblait encore , sa respiration élait courte et irrégulière, et une agitation extraordinaire lui ôtait l'usage de la parole. Miss Peyton remarqua le trouble de sa nièce , et s'avança pour dire au dragon :

— Nous devons donc , monsieur, nous attendre à recevoir bientôt le major Dunwoodie?

— 11 va venir, madame ; des exprès sont en route pour lui annoncer notre position, et il ne tardera pas à se rendre ici : à moins qu'il ne suppose que sa présence y soit désagréable.

— Nous aurons toujours du plaisir à voir le major Dunwoodie.

— Je n'en doute pas , reprit Lawton ; il est aimé de tout le monde ; Mais oserais-je vous prier de donner l'hospitalité k mes hommes, et de leur fournir quelques rafraîchissements?

M. Wharton ne souciait guère de souscrire à celte requête ; mais il était inutile de refuser un consentement dont on se serait probablement passé : il fit donc de nécessité vertu, et donna des ordres en conséquence. Les officiers furent invités à déjeuner avec la famille , lorsqu'ils eurent pris au dehors tfcutes les dispositions nécessaires. Le prudent chef de partisans ne négligea aucune des mesures qu'exigeait la circonstance. Des patrouilles s'éparpillèrent sur les collines voisines, et décrivirent un cercle protecteur autour de la maison; tandis qu'au milieu des dangers leurs camarades jouissaient de cette sécurité qui provient à la fois de la vigilance, de la discipline et de l'habitude. Les deux lieutenants qui vinrent prendre place a t^ble avaient un extérieur assez grossier, qu'eipliquaitnt les fatigues d'un long service ; mais ils avaient pourtant d<s manières distinguées et ils observèrent le plus strict décorum à l'égard des dames, qui se retirèrent au dessert pour laisser leurs hôtes faire honneur à Ihnspitalité de VI. Wharton. Le capitaine Lawton ne fut oc. upé pendant quelque temps qu'à livrer des assauts réitérés à d'excellent pain de seigle; enfin il s'interrompit pour demander au maître du logis si l'on ne voyait pas quelquefois dans la vallée un colporteur nommé Harvey Birch.

— 11 y paraît de temps en temps , je crois , répliqua M. Wharton avec circonspection , il vient rarement ici ; je puis même dire que je ne le vois jamais.

— C'est étrange , dit le soudard en regardant fixement son hôte déconcerté. Comme il est votre voisin , il pourrait vous être utile : il vendrait à ces dames de la marchandise au rabais. Je suis convaincu que la mou?seline que je vois làba.s sur cette chaise vous a coûté deux fois plus cher qu'il ne vous l'aurait fait payer.

M. Wharton se retourna consterné, et aperçut ça et là dans la chambre quelques-unes de ses acquisitions. Les deux officiers réprimèrent un sourire; elle capitaine se remit à manger avec tant d'appétit, qu'on aurait pu croire qu'il considérait ce repas comme le dernier qu'U faisait. Il devint bientôt nécessaire d'avoir de nouveau recours aux provisions de Dinah, et Lawton profita de ce temps d'arrêt.

— Ce M. Bircli, dit-il , est un être insociable ; je me propose de le guérir de ses mauvaises habitudes , et je lui ai rendu visite ce matin: si je l'avais trouvé chez lui , je l'aurais placé en lieu sûr.

— Oii donc? demanda M. Wharton.

— En prison.

— Q.uel est donc le délit de ce pauvre Birch? demanda miss Peyton eu servant au dragon une quatrième tasse de café»

It

Pauvre I s'écria le capitaine ; a'il est pauvre , il faut que le roi

Georges soit un mauvais payeur.

— Oui , dit l'un des lieulinaiits , le roi d'Angleterre lui doit un trésor.

— Kt l'Amérique une potence , ajouta le commandant.

— Je suis fâché, dit M. Wharton , qu'un de mes voisins encoure le déplaisir de notre gouvernement.

— Si je l'attrape , s'écria Lawton en étendant du beurre sur une tartine , je le ferai danser aux branches d'un bouleau.

— Il n'y figurerait pas mal , ajouta le lieutenant.

— N'importe, reprit le capitaine, j'en aurai raison, avant de devenir major.

Comme le langage de ces officiers paraissait sincère et inspiré par un désappointement légitime, M. Wharton crut prudent de changer de conversation ; il savait depuis longtemps qu'Harvey Birch était suspect aux Américains, qui le tracassaient sans relâche ; il était difficile qu'on oubliât les nombreuses arrestations du colporteur et ses évasions mystérieuses ; elles avaient souvent occupé l'opinion publique, et la rancune du capitaine Lawton contre liarvey provenait de la manière inexplicable dont celui-ci lui avait échappé après avoir été confié à la garde de deui dragons d'élite.

Il y avait environ un an qu'on avait vu Birch rôder autour du quartier général de Washington, à l'époque où l'on méditait une importante eipédition. Instruit de la présence du colporteur, l'officier le signala au capitaine Lawton , qui parvint à s'en emparer. Après une longue course dans les défilés des montagnes, le détachement fit halte dans une ferme , et le prisonnier fut enfermé sous la garde de deux sentinelles. Rien ne fit supposer qu'il lui fût possible de s'évader ; seulement on vit une femme vaquer aux travaux du ménage , à peu de distance des sentinelles , et s'occuper activement de préparer le souper du capitaine. Le soir, la femme et le colporteur avaient disparu. La balle du marchand était étendue sur le sol, en désordre et presque entièrement vide; une petite porte, qui était entr'ouverte , communiquait de la prison dans une jiièce voisine.

Le capitaine Lawton n'oublia jamais sa mésaventure ; il ne haïssait pas à moitié, et il jura une haine étemelle à celui dont il avait été la dupe. En se rappelant cet incident à la table de M. Wharton , il devint sombre et rêveur ; toutefois il continua machinalement ses opérations gastronomiques jusqu'au moment oii les sons de la trompette s'élevèrent du fond de la vallée.

— Vite à cheval , messieurs , s'écria le soudard en se levant précipitamment, voici Dunwoodie!

Les trois officiers s'élancèrent hors de la saUe. A l'exception des sentinelles, qui restèrent pour surveiller le capitaine Wharton, tous les dragons montèrent à cheval , et allèrent àt la rencontre du détachement qui arrivait. Lawton , toujours circonspect , ne s'en approcha qu'avec ménagement; la ressemblance de langage , de manières et de costumes qui existait entre les Anglais elles Américains rendait nécessaires les plus minutieuses précautions. Lawton examina de loin les nouveaiu venus , qui formaient un corps deux fois plus considérable que le sien ; quand il eut bien constaté leur identité, il donna de l'éperon à son cheval et rejoignit le commandant.

Le terrain situé en face de la maison fut de nouveau occupé par la cavalerie , et les nouvelles troupes s'empressèrent de partager les rafraichissements qui avaient été préparés.

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