‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 108 sur 253 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les cavaliers de Dunwoodie avaient déjà signalé leur courage, et ils attendaient avec impatience l'occasion de charger encore une fois un ennemi qu'ils avaient rarement attaqué en vain. Leur désir fut bientôt satisfait ; car leur commandant avait à peine eu le temps de se remettre en selle, lorsqu'on vit un détachement anglais tourner la base de la colline qui masquait la vue du côté du sud. Le major reconnut les uniformes verts des vachers et les casques de cuir des atuiliaires hessois. En arrivant auprès de la maison d'IIarvey Birch , l'ennemi se mit en ligne de bataille appuyé d'une colonne d'infanterie, qui , paraissant tout a coup , s'achemina vers le ruisseau.

Dunwoodie n'était pas moins distingué par son sang-froid que par son intrépidité , il fil un mouvement rétrograde qui trompa le jeune Allemand sous les ordres duquel était placée la cavalerie ennemie; craignant de perdre une occasion favorable , celui-ci commanda la charge. Encouragés par la retraite des Américains et par la présence d'une arrière-garde , les vachers s'élancèrent avec impétuosité. Les liessois les suivirent plus lentement mais en meilleur ordre, la colonne de Dunwoodie fat voite-facc pour les recevoir; et les trompettes sonnèrent une fanfare à laquelle répondit le détachement de Lawlon, qui prit les ennemis en flanc. Le capitaine chargea à la tête des siens en agitant son sabre et en criant d'une voix qui dominait le bruit de la musique militaire.

Les vachers plièrent sans combat et se dispersèrent de toutes parts emportés au galop par les meilleurs chevaux du Wcst-Chesler , quelques-ufii seulement furent blessés; ceux qu'atteignit le bras ven-

geur de leurs compatriotes demeurèrent morts sur la place. Les soldats du roi de liesse, habitués à une rigoureuse discipline, soutinrent plus bravement le choc, lu us ils furent balayés devant les chevaux de race, et les bras iierveu» de leurs ntagonistes , comme la paille enlevée par le vent. Plusieurs d'entre eux furent écrasés, et les Américains demeurèrent promplemcnt maîtres du champ de bataille. La proximité de l'infanierie empêcha de poursuivre les Hessois, qui cherchèrent un abri derrière la ligne anglaise.

Cette scène excitait un vif intérêt dans la maison de M. Wharton; la terreur avait empêrhé les dames d'y assister, mais elles y participaient moralement. Frances, à demi couchée sur le sopha, adressait au ciel des prières incohérentes pour ses compatriotes, qu'elle personniliait dans la gracieuse image de l'eyton Dunwoodie.

Le liabitinls de la cuisine de M. Wharton étiient au nombre de quatre. César et sa femme , leur petite fille âgée de vingt ans, it un jeune blanc. Les nègres descendaient d'une race de iioiis qui avait appartenu au premier colon hollandais, ancêtre maternel de M. Wharton. Le temps, la débauche et la mort l'avait réduite à ce petit nombre, et le jeune blanc avait été inlroiluit dans la maison par miss Piyton en qualité de laquais. Après avoir pris la précaution de se placer à l'angle d'un mur pour éviter les balles perdues , César prit plaisir k voir l'cscariiiouche. A quelques pas de lui se pronien.it le dragon placé en sentinelle devant la porte ; celui-ci prenait part à la chisse avec toute l'ardeur d'un limier éprouvé; il s'effaçait en se tournant vers l'ennemi , et offrait sans peur sa poitrine au danger ; aussi vil-it avec un ineffable dédain les prudentes dispositions de César.

— Monsieur mal blanchi, lui dit-il, vous semblez prendre grand soin de votre belle personne?

— Les balles atteignent les noirs tout aussi bien que les blancs, répondit César en jetant sur son rempart un coup d'œil de satisfaction.

— Si nous en faisions l'expérience , repartit le dragon ; et tirant tranquillement un pistolet de sa ceinture, il ajusta le noir, dont les dents claquèrent, bien qu'il pensât que la sentinelle vouhil plaisanter.

En ce moment la colonne de Dunwoodie battait en retraite , et la cavalerie royale chargeait.

— Eh! monsieur le cavalier! dit César, qui croyait que les Américains prenaient réellement la fuite, vos camarades ne se battent guère, voyez comme les gens du roi Georges font sauver le major Dunwoodie; c'est un brave , mais il n'est pas de force à lutter avec les troupes régulières !

— Au diable vos troupes régulières! s'écria fièrement la sentinelle, attendez une minute, mauricaud, et vous allez voir le capitaine Jacques Lawlon sortir de sa cachette et disperser ces vachers comme une bande d'oies sauvages.

César supposait que Lawlon et ses soldats s'étaient mis à l'abri derrière la colline, par des motifs semblables à ceux qui le déterminaient k se porter lui-même derrière un mur; mais l'événement vérifia bientôt la prophétie du dragon , et le noir vit avec consternation la déroule complète de la cavalerie royale : la sentinelle manifesta sa joie par de bruyantes acclamations qui attirèrent k la fenêtre du salon le soldat qui gardait de plus près le capitaine Wharton.

— Vois donc , Tom ! lui cna d'en bas son compagnon , vois comme le capitaine Lawlon fait voler le casque de cuir d uu Hessois. Voilà le major qui a tué le cheval de l'officier; quel dommage, il aurait bien dû tuer l'homme et épargner le cheval!

Quelques coups de pistolet furent tités sur les fuyards, et une balle morte brisa une vitre à quelques pas de César. Imitant la posture rampante du grand tentateur de notre race, le noir se glissa dans l'intérieur de la maison et monta immédiatement au salon.

La pelouse qui s'étendait devant les Sauterelles était séparée de la roule par des broussailles auprès desquelles on avait attaché les chevaux des deux dragons ; deux vachers qui avaient été séparés de leur bande se dirigèrent de ce côlé, et ne se voyant pas poursuivis, ils sentirent leur penchant pour le pillage se réveiller à l'aspect des chevaux : avec une audace et une présence d'esprit qu'ils devaient à une longue pratique , ils se mettaient en devoir de les détacher , lorsque la sentinelle de garde devant la maison fit feu sur eiu, et les attaqua le sabre à la main.

A l'entrée de César dans le salon , le cavalier qui surveillait Henry avait redoublé d'attention ; mais le bruit l'attira de nouveau vers la fenêtre , il se pencha en dehors et vomit de terribles imprécations pour effrayer les maraudeurs.

L'occasion était tentante ; trois cents soldats anglais se trouvaient à un mille de l'habitation ; des chevaux sans maître erraient au hasard en tous sens ; Henry Wharton saisit par les jambes la sentinelle inattentive et la jeta la tête la première sur le gazon , César courut aussitôt fermer la porte d'en bas.

La chute du soldat ne fut pas dangereuse, et, se relevant aussitôt, il tourna toute sa fureur sur son prisonnier : malheureusement il trouva la porle barrée, et il n'avait aucun moyen de tenter l'escalade par la fenêtre; d'ailleurs sou camarade l'appelait à l'aide k grands cris, et, oubliant toute autre préoccupation, la sentinelle déconcertée se précipita sur les vachers. Ceux-ci étaient parvenus à se saisir d'un cheval, qu'ils emmenaient derrière la maison i les dragoni les y suivirent et

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engagèrent un combat au sabre , entremêlé de terribles jurons. César ouvrit rapidement la porte ; et montrant le cheval qui restait et qui paissait tranquillement l'herbe fanée de la pelouse , il s'écria :

— Fuyez maintenant , maiire Henry , fuyez , voici le moment !

— Oui, mon brave! répondit le jeune homme en sautant légèrement en selle.

Il fit un signe de tète à son père, qui se tenait à la fenêtre pétrifié par l'inquiétude et les mains étendues comme pour le bénir; puis il franchit la porte de l'enclos avec la rapidité de l'éclair. Quand il eut atteint la grande route , il tourna à droite et disparut derrière une saillie de rocher. César enthousiasmé mit successivement tous les verrous et donna plusieurs tours à la clef en se parlant à lui-même.

— Comme il monte bien à cheval ! c'est moi qui le lui ai appris.

Lorsque la fortune du jour fut décidée, et qu'il fut question d'enterrer Its morts, on dut ajouter à leur nombre deux vachers et un Yirginien qu'on trouva derrière les Sauterelles.

Heureusement pour Henry Wharton les yeux perçants de son ravisseur étaient fixes sur la colonne d'infanterie, qu'il eiaminait avec une lorgnette; le cheval du fugitif était de la meilleure race de Virginie , et l'emportait comme un trait dans la vallée. Henry sentait déjà son cœur battre tumultueusement du plaisir de la délivrance, quand une voix bien connue frappa ses oreilles.

— Bravo, capitaine! n'épargnez pas les coups de cravache, et tournez à gauche avant de traveiser le ruisseau.

■W harton aperçut avec surprise Harvey Birch assis sur la pointe d'un rocher, d'oii l'on dominait toute la vallée; le colporteur agitait son chapeau pour encourager le fuyard ; il avait à ses pieds son ballot, dont les dimensions étaient considérablement diminuées; Henry suivit l'avis de. cet être mystérieux, prit un sentier qui menait au pont, et se trouva bientôt en face de son ami le colonel Welimere.

— Le capitaine Wharton ! s'écria avec-stupéfaction le capitaine des troupes anglaises , d'oii diable arrivez-vous sous ce costume et sur un cheval américain?

— Dieu merci , s'écria le jeune homme en reprenant haleine , je suis en sûreté, et j'ai échappé aux mains de mes ennemis; mais il y a cinq minutes j'étais prisonnier et menacé de la potence.

— De la potence, capitaine Wharton? ces rebelles auraient-ils osé commettre un autre meurtre avec préméditation ! ne leur suUit-il pas d'aioir fait périr André ? pourquoi vous menaçaient-ils d'un semblable destin ?

— Sous préteite d'une semblable offense, dit le capitaine. H eiplicjua brièvement sa capture et son évasion.

Pendant ce temps, les Hessois s'étaient ralliés derrière l'infanterie.

— Je vous félicite de toute mon âme, dit le capitaine Welluiere ; ces traitres sont étiangfrs à la miséricorde et vous devez vous estimer heureux de sortir de leurs mains sain et sauf, préparez-vous à me piêttr votre concours et je vous fournirai l'occasion d'une noble vengeance.

— Colonel Welimere, répondit le jeune Wharton, je n'ai à me venger d'aucune insulte personnelle ; je devais m'attendre à être traité honorablement par un détachement que commande le major Dunv.oodie , son caractère le met au-dessus de toute imputation de lâcheté : au reste, je ne crois pas prudent de traverser ce ruisseau en rase campagne et en face des cavaliers virginiens animés par le succos q i' là viennent d'obtenir.

— Pensez-vous qu'ils puissent être fiers d'avoir mis en déroute ces vachers sans discipline et ces Hessois si lourds? dit le colonel avec un sourire de mépris ; vous parlez de cette affaire comme si votre fameux Dunwoodii' , ce soi-disant major, avait battu les gardes du corps de Sa Majesté Britannique.

— Qu'il me soit permis de dire , colonel V\'ellmere, que si les gardes du corps du roi étaient ici, ili auraient devant eux un ennemi qui n'est pas à dédaigner. Mon fameux Dunwoodie est l'orgueil de l'armée de Washington comme officier de cavalerie.

— Dunwoodie , Dunwoodie! répéta lentement le colonel; j'ai déjà rencontré ce quidam.

— Vous ne l'avez vu qu'un moment à la maison de ville de mes sœurs , répondit Wharton avec un malicieux sourire.

— Oh ! je me rappelle le jeune homme ; et comment se fait-il que le très-haut et très-puissant congrès de ces colonies rebelles donne ses soldats à conduire a un pareil guerrier?

— Demandez au commandant de ces Hessois s'il pense que le major Dunwoodie soit digne de confiance.

Le colonel Welimere avait servi longtemps en Amérique, mais il n'avait jamais eu affaire qu'à de nouvelles levées, ou aux miliciens du pays, qui lâchaient pied assez souvent sans brûler une amorce. H croyait donc les Américains incapables de résister à son infanterie , dont les pas étaient si réguliers, les guêtres si propres et les manœuvres si irréprochables. Aussi, peu touché des éloges que Henry accordait à ces adversaires, il lui répondit :

— Quel que soit le mérite de ces Virginiens , monsieur, vous ne voudriez pas que notre troupe se retirât sans avoir tenté de les priver en partie de la gloire qu'ils ont conquise , selon vous.

— Sans doute, colonel , mais j'appellerai votre attention sur le danger auquel vous vous exposez.

— Danger est un mot qu'il faut rayer du vocabulaire d'un soldat, dit le colonel.

— Et le 60' n'gimentle brave aussi résolument que tout autre corps de l'armée anglaise, s'écria fièrement Henry; commandez la charge, et mes actes |)arleront pour moi.

— A la bonne heure! je reconnais maintenant mon jeune ami, dit Welimere d'un ton conciliant; mais si, avant d'engager le comli^it, vous pouvez nous donner des renseignements propres à nous diriger, nous vous écouterons. Vous connaissez la force des rebelles; y en a-t-il encore en embuscade?

— Oui, répliqua Henry; sur la lisière de ce bois, à notre droite, est un faible détachement d'infanterie, mais toute la cavalerie est devant nous.

— Et elle n'y restera pas longtemps , dit Welimere aux officiers qui l'entouraient. Messieurs, nous allons traverser le ruisseau en colonne et nous déployer sur l'autre rive ; autrement nous ne pourrions attirer ces vaillants Américains à la portée de nos fusils. Capitaine Wharton, vous me servirez d'aide de camp.

Henry indiqua par un signe de têle qu'il regardait le mouvement projeté comme téméraire ; cependant il se prépara avec ardeur à remplir son devoir.

Durant cette conversation , qui se tenait un peu en avant de la colonne anglaise, et à la vue des Américains, Dunwoodie avait réuni ses troupes éparses, mis ses prisonniers sous bonne garde, et repris la position qu'il avait d'abord occupée. Satisfait de son succès, et croyant les Anglais trop prudents pour lui fournir une nouvelle occasion de les inquréter, il allait faire retirer les guides et chercher un campement pour la nuit. Le capitaine Lawlon ne goûtait pas les arguments de son commandant; et il avait braqué de nouveau sa lorgnette, pour examiner la possibilité d'une attaque avantageuse. Tout à coup il s'écria :

— Que vois-je ! un habit bleu au milieu des uniformes rouges ! sur mon âme, c'est mon ami masqué du CO'j le beau capitaine Wharton, échappé à deux de nos meilleurs soldats!

Il n'avait pas encore achevé sa phrase , lorsque le dragon surviv.int ramena le cheval de son camarade et ceux des vachers. Il raconta l'avenlure; et comme le défunt était celui qu'on avait mis de garde au salon , et que l'autre ne pouvait être flatté d'avoir défendu les cbei-aux confiés plus particulièrement à sa surveillance, le capitaine l'écouta avec chagrin, mais sans colère.

Cette nouvelle produisit un changement subit dans les idées du major Dunwoodie. Il vit de suite que sa réputation était compromise par l'évasion du prisonnier. L'ordre de rappeler les guides fut contremandé , et il attendit désormais avec autant d'impatience que Lawton le moment d'attaquer avec succès. Deux heures auparavant, Dunwoodie avait considéré comme un affreux malheur le hasard qui lui livrait Henry; maintenant il aspirait à reprendre son ami fugitif, fût-ce au prix de sa vie. Toutes considérations s'effaçaient devant les tourments de l'orgueil blesé; et il aurait bientôt rivalisé d'audace avec Lawlon , si les Ar glais n'avaient en ce moment traversé le ruisseau.

— Boa! s'écria le capitaine enchanté de ce mouvement, voilà les gens du roi qui se jettent dans la souricière.

— Il est impossible qu'ils se déploient dins ce bas-fond , dit le major; Wharton a dû les prévenir que nous avions de l'infanterie embusquée, mais s'ils y viennent...

— Il n'en sortira pas douze hommes au complet, interrompit Lawton; et il sauta en selle.

La colonne anglaise, après avoir fait quelques pas sur le terrain plat, se développa avec une précision qui lui aurait fait honneur, à Hyde-Park, un jour de para'Ie.

— A cheval, à cheval ! cria Dunwoodie.

Ces mots furent répétés par Lawton avec un accent si terrible qu'ils arrivèrent aux oreilles de César ; le nègre, qui se tenait à la fenêtre, la referma avec inquiétude. H n'avait plus la moindre confiance dans la témérité du capitaine Lawton , et s'imaginait le voir encore charger le sabre à la main.

La ligne anglaise s'avança lentement et dans un ordre parfait ; elle fut reçue par le. feu de peloton de l'infanterie airéricaine. D'après le conseil du lieutenant-colonel, vieux soldat expérimenté, Welimere détacha deux compagnies pour débusquer les tirailleurs. Ce mouvement occasionna une légère confusion , dont Dunwoodie profita pour commander la charge. Le terrain était éminemment favorable aux mouvements des chevaux , et l'attaque des Virginiens fut irrésistible. Welimere fut renversé par l'impétuosité des assaillants. Dunwoodie arriva à temps pour le dérober à la fureur d'un de ses hommes, le releva, le fit placer sur un cheval, et le remit à la garde d'un officier d'ordonnance.

La gauche de la ligne anglaise était débordée par les Américains, et sa déroute était complète sur ce point. Le lieutenant-colonel s'en aperçut au moment oii il venait de disperser les tirailleurs ; il ordonna aussitôt un chuigement de front à ses deux compagnies, et fit un feu roulant sur les dragons qui passèrent devant lui en chargeant.

Henry Wharton accompagnait ce détachement. Il avait reçu une balle au bras droit, et tenait la bride de la main gauche. Lorsque les dragons défilèrent devant les C'Uipagnies, au son retentissant dei

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trompettes, le cheval du jeune liomme s'tnjiiorUi, se cabra, cl Henry Wharton , que sa blessure mettait hors d'état de le maîtriser, se trouva en un clin d'o'il emporté hien malgré lui auprès du capitaine Lawton. Le dragon comprit au premier coup d'œil ce q'ie la situation enigeait, mais il n'iut que le temps de crier en se précipitant sur les Anglais :

— Le cheval connaît la bonne cause niinn que son cavalier, capitaine Wharton ; vous êtes le bienvenu dans les ranr;s de la lilierté.

Cependant, lorsque la charge fut terminée, Liwlon s'empressa de s'assurer de nouveau de son prisonnier, et, s'apercevant qu'il était blessé, il donna ordre de le conduire à l'arrière-garde.

Le capitaine Lawton.

Les dragons virginiens n'épargnèrent pas les deux compagnies qui étaient pour ainsi dire à leur merci; et Dunwoodie acheva de détruire presque entièrement l'escadron hessois, dont les chevaux légers et mal nourris ne pouvaient lui résister.

Pendant ce temps, Lawton chargeait les fantassins anglais qui s'étaient ralliés sur une ligne parallèle au bols; mais, victime de son ardeur, il fut repoussé avec perte. Le major Dunwoodie le vit tomber blessé, ainsi que son lieutenant Georges t-ingleton; il accourut immédiatement au-devant des fuyards et les rappela à leur devoir d'une voix qui retentit dans le cœur des dragons. Sa présence et ses paroles produisirent un effet magique; les cavaliers de Lawton se rallièrent et reprirent l'avantage : les ennemis déconcertés abandonnèrent le champ de bataille et cherchèrent un abri dans les bois, où Dunwoodie les liissa pour s'occuper de recueillir les morts et les blessés.

L'officier chargé de conduire Henry Wharlon auprès du chirurgien se hâtait de s'acquitter de ses devoirs afin de revenir le plus tôt possible suj le théâtre de la lutte. Lorsqu'ils eurent atteint le milieu de la plaine, ie capitaine remarqua un homme dont l'extérieur et les occupations captivèreni forcément son attention. Ce personnage avait la tète nue et chauve, mais on voyait le bout d'une pi;rruque bien poudrée sortir de la poche de sa culotte; il avait ôlé son habit et retroussé ses manches jusqu'aux coudes; ses vêtements, ses mains et même sa figure étaient tachés de sang; il avait un cigare à la bouche, quelques instruments de chirurgie dans la main droite et dans la main gauche une pomme dont il avait déjà mangé la mo'tié : il contemplait silencieusement un cavalier hessois qui gisait inanimé ï ses pieds. Auprès de lui se tenait un aide-major, et à quelque distance trois ou quatre guides appuyés sur leurs fusils suivaient des yeux les péripéties du combat.

— Voici le docteur, monsieur, dit l'officier qui escortait Henry , il va panser votre bras en un clin d'ctil.

Puis faisant signe aux guides d'approcher, il leur recommanda de surveiller le prisonnier et retourna à son poste.

Wharton s'approcha du chirurgien sans en être remarqué; et il était sur le point de réclamer son assistance, lorsque le docteur prononça le monologue suivant :

— Je suis sûr maintenant que ce Il,jasois a été tué par le capitaine

Lawton ; j'en suis aussi sûr que si j'avais vu porter le coup. J'ai pourtant essayé maintes fois d'apprendre au capitaine la manière de mettre un homme hors de combat sans lui otcr la vie , c'est une barbarie de supprimer ainsi sans nécessité des êtres humains; en outre de pareils coups reuilcnt inutiles l'intervention de la science, et c'est manquer d'égard pour elle.

— Auriez vous le temps, monsieur, dit Henry Wharlon, d'examiner cette légère blessure?

-— Ah! dit le chirurgien en le toisant de la tête aux pieds, voui arrivez du champ de bataille; y fait-on beaucoup de besogne?

— Je vous assure qu'on n'y va pis de main morte, répondit Henry en ôtant son habit avec le secours du diirurgien.

— Tant mieux, répéta celui-ci; vos paroles me comblent de joie, monsieur; partout oii il y a de l'action, il y a nécessairement de la vie et par conséquent du l'espoir; mais ici mon art ne sert à rien. Je viens de faire rentrer la cervelle dans la tête d'un blessé, mais je crois qu'il était déjà mort lorsque j'ai pratiqué l'opération ; c'est un cas très-curieux, monsieur; nous pourrons l'aller voir tout à l'heure, c'est là -bas oii vous voyez tant de corps entassés; il n'y a que la haie à franchir... Ah ! la balle a traversé l'os sans l'attaquer; vousdevez vous estimer heureux d'être tombé entre les mains d'un vieux praticien, sans cela vous auriez pu perdre le bras.

— Vraiment! dit Henry; je ne croyais pas que la blessure fût aiassi grave.

— Oh ! elle n'a rien de sérieux , mais votre bras est si bien disposé pour une opération que le plaisir de le couper aurait pu tenter un novice.

— Comment diable, s'écria le capitaine, peut-on éprouver du plaisir à mutiler un de ses semblables?

— Monsieur, dit gravement le chirurgien, lUie amputation scientifique est une belle opération ; il est tout naturel qu'un jeune homme soit tenté de la iaire pour mieux étudier les particularités de l'accident.

L'entretien fut interrompu par l'arrivée des dragons qui retournaient à kur premier campement, et des soldats légèrement blessés réclamèrent les soin5 du docteur ; les guides se chargèrent de Wharton , qui , le cœur gros , reprit le chemin de la maison paternelle.

— Je su

is sur, dit le docteur, que cet homme a été tué par le capitaine Lawton.

Les Anglais avaient perdu dans l'action environ un tiers de leur infanterie; mais le reste s'était rallié dans les bois, et la position était trop forte pour qu'on songeât à l'attaquer. Punwoodic laissa un fort détachement sous les ordres du capitaine Lawton, qui, frappé à la tête par une balle morte, s'était promptement relevé; il lui recommanda en le quittant d'une faire aucune tentative imprudente, et de se contenter d'inquiéter l'ennemi.

Le major avait appris qu'un i 'Jtre détachement anglais était en mar^

l'aris. Typograjibie Pion frères, rue Garan'ière, 8.

L'ESPION

IT

che ; celui qu'il avait dispersé avait été envoyé en avant pour intercepter des convois destinés à l'armée américaine; il gagna les hauteurs à travers les bois, et, suivant des sentiers inaccessibles à la cavalerie, il se rapprocha des bords de la mer pour se rembarquer.

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