CHAPITRE VIII
Les derniers bruits du combat avaient retenti aux oreilles des habitants des Sauterelles; un calme sinistre y avait succédé. Frances , après avoir essayé en vain de ne pas entendre le tumulte de la lutte, réunissait toutes ses forces pour en apprendre le résultat, elle avait rejoint sa sœur et son père dans leur retraite. M. Wharton, en proie à l'incertitude, dépêcha César pour examiner l'état des choses et savoir sous quel drapeau s'était rangée la victoire ; puis il raconta brièvement à sa fille cadette les circonstances singulières de l'évasion de Henry. Au moment oii il terminait sa narration, la porte s'ouvrit et le capitaine en personne parut, escorté par deui guides et suivi du fidèle noir.
— Mon fils! mon fi!s! s'écria iVI. Wliarton cloué sur sa chaise par la stupeur ; «les-vous encore prisonnier et en danger de mort ?
— Les rebelles ont la chance pour eux , dit le jeune homme en s'efforçant de sourire et en serrant la niulu de ses sœurs ; j'ai combattu vaillamment pour conserver ma liberté, mais ce maudit esprit d'insurrection a gigué jusqu'aux chevaux; celui que je montais m'a emporté, malgré tous mes efforts , au milieu de la cavalerie américaine.
— Et vous êtes encore captif? reprit le père en jetant un regard elVaré sur les guides.
— Oui, malheureusement; ce M. Lawton, qui a la vue si pénétrante, me tient encore entre ses mains.
— Pourquoi ne vous en êtes-vous pas débarrassé, monsieur Henry ? s'écria César.
— C'est plus facile à dire qu'à faire, reprit le capitaine en souriant; d'ailleurs ces messieurs, .-ijouta-t il en montrant les guides, avaient • jugé convenable de m'ôler l'usage de mon meilleur bras.
— Il estblessé ! s'écrièrent à la fois les deux sœurs.
— Ce n'est qu'une égratîgnure, répliqua Henry, mais elle me désarmait au pioment le plus critique.
Il étendit son bras droit afin de prouver la vérité de sa déclaration; César lança un regard furieux aux soldats irréguliers qui avaient participé à l'arrestation de son maître , et il sortit en murmurant. Quelques mots du capitaine suffirent pour expliquer l'issue de la journée, dont les résultats n'étaient pas douteux , puisque les Yirginiens étaient maîtres du champ de bataille.
— Ils s'en vont sur les hauteurs, dit brusquement l'une des sentinelles , mais il y aura de bons limiers à leur poursuite.
— Sans doute, répondit son camarade, et je présume que le capitaine Lawton les serrera encore d'assez près avant qu'ils se rembarquent.
Pendant ce court dialogue, Frances s'était renversée sur sa chaise , et tremblait de tous] ses membres; elle demanda avec une résolution énergique :
— \ a-t-il quelque officier blessé de l'un ou de l'autre côté?
— Oui , répondit l'un des guides ; ces jeunes gens du sud sont pleins d'ardeur, et toutes les fois que nous nous battons, nous en voyons deux ou trois couchés par terre. J'ai appris par un blessé que le capitaine Singleton était mort et que le major Dunwoodie
^Frances n'en entendit pas davantage , mais elle tomba sans connaissance; les soins de sa famille l'eurent bientôt ranimée, et le jeune Wharton, se tournant vers le guide, lui dit d'un ton inquiet:
— Est-ce que le major Dunwoodie est blessé ?
Harvey Birch au ht de mort de son vieux père.
— Lui ! répondit le guide sans faire attention à l'agitation des assistants; on dit qu'un homme qui est né pour être pendu ne se noie jamais. Si une balle pouvait tuer le major, il y a longtemps qu'il serait mort. Je voulais dire que le major avait éprouvé un vif chagrin en voyant tomber le capitaine Singleton; mais, si j'avais su que cette jeune dame lui portât tant d'intérêt, je ne me serais pas expliqué aussi franchement.
Frances se leva en rougissant, et , appuyée sur le bras de sa tante , elle allait se retirer lorsque Dunwoodie se présenta. La première émotion de la jeune fille fut un bonheur sans mélange, et l'instant d'après elle recula épouvantée de l'expression inusitée qu'elle remarqua sur les traits de son amant; il avait les yeux fixes et sévères, et le visage encore animé de l'ardeur du combat ; le sourire de tendresse qui éclairait d'ordinaire sa sombre physionomie quand il se trouvait en présence de Frances , était remplacé par un air sombre et soucieux. ".loiisieur Wharton, dit-il, dans des circonstances comme cellesci , nous pouvons nous dispenser de vaines cérémonies ; un de mes officiers est blessé , peut-être mortellement , et je l'amène ici , comptant sur votre hospitalité.
— Je suis heureux que vous ayez agi ainsi, dit M. Wharton, qui sentait combien il était important pour lui de se concilier les troupes américaines ; ceux qui ont besoin de mon secours sont toujours bien-venus , surtout quand ils se présentent au nom du major Dunwoodie.
— Monsieur, je vous remercie pour moi et pour celui qui est incapable de vous exprimer lui-même sa reconnaissance; faites-le conduire, s'il vous plait, sans aucun délai, dans un lieu oîi le chi > rurgien pourra le voir. c
A ces mots il se retira sans jeter un seul regard sur Frances, dont cette indifférence glaça le cœur. Il y a dans l'amour d'une femme un dévouement qui n'admet aucune rivalité ; toute la tendresse de son âme, toutes les facultés de son imagination sont au service de sa passion dominante, et lorsqu'on donne tout, on doit exiger beaucoup en rclour.
Frances avait éprouvé de pénibles angoisses; elle avait eu de longues heures d'insomnie en songeant au major, et maintenantil nelui accordait pas même un sourire, pas même un salut; l'ardeur de ses sentiments n'en était pas diminuée, mais ses espérances s'affaiblissaient. Lorsque ceux qui portaient le corps presque inanimé de Singleton passèrent devant elle, elle jeta un coup d'œil sur celui qui avait alors le privilège d'occuper uniquement Dunwoodie; celui-ci était auprès de son ami, lui tenait la main, lui témoignait le plus vif intérêt et recommandait souvent aux porteurs de marcher avec les plus grandes précautions. Les traits livides de Singlelon , sa respiration difficile, ses yeux caves présentaient l'image de la mort sous sa forme la plus hideuse. Frances avança d'un pas léger devant eux et ouvrit la porte de la chambre qu'on avait préparée ; le major l'effleura en passant, et elle se hasarda à lever ses doux yeux bleus sur le visage de son amant, qui ne lui rendit pas ce regard; elle poussa un soupir involontaire et alla chercher la solitude dans son propre appartement.
Le capitaine Wharton prit envers ses gardiens l'eng igement d'honneur de ne pas chercher à s'évader; puis il s'occupa d'aider son père à remplir convenablement les devoirs de l'hospitalité. En se rendant auprès de l'officier blessé , il rencontra dans le couloir l'opérateur qui l'avait si habilement pansé.
— Ah ! vous voilà , s'écria le disciple d'Esculape , je vois que vou« allez bien, mais attendez un moment; avez-vous une épingle? Non, heureusement j'en trouve une; il faut éviter le contact de l'air froid, autrement les novices auraient bientôt à visiter votre bras.
— Dieu m'en préserve I murmura le capitaine en arrangeant ses baiidai^es.
En cv moment Dunwoodie parut à la porte et cria avec impatience :
— Oi'pêchez-vous! Sitgreaves, Georges Singleton va mourir d'une perte de s^ing.
— Quoi, c'est Singleton? s'écria le clilrurgien en courant vers le lit avec une émotion évidente; Dieu merci, il vit encore, et tant qu'il y a de la vie il y a de l'espoir ; c'est le premier cas sérieux que i'ai vu aujourd'hui, et auquel le blessé n'ait pas succombé immédiatement. Pauvre Georges!
Le patient tourna les yeui sur le docteur, et avec un faible sourire il essaya d'étendre la main. Il y avait dans ce regard et dans ce geste quelque chose qui toucha le chirurgien, et, avant de se mettre à l'œuvre, il ôta SCS lunettes pour essuyer une larme qui coulait de ses yeui, ordinairement secs. Tout en faisant ses préparatifs , il se dit à luimême : « Quand les blessures sont faites par une balle , j'ai toujours de l'espoir; il y a des chances pour qu'elles n'entament aucun organe essentiel ; mais les cavaliers du capitaine Lawton, en sabrant à tort et à travers, fendent la tête, coupent la jugulaire ou l'artère carotide, si bien que le blessé succombe avant qu'on ait pu faire quelque chose pour lui. Je n'ai jamais réussi à remettre en place la cervelle d'un bomme, quoique je l'aie essaye trois fois aujourd hui même. «
Les assistants étaient trop habitués aux manières du chirurgien pour faire attention à ce monologue ; mais ils attendirent tranquillement le moment où il commencerait son examen. M. Sitgreaves ôta ses lunettes et sa perruque, et ausculta avec soin le patient, dont Dunwoodie tenait la main en regardant l'opérateur avec anxiété ; enfin Singleton poussa un léger gémissement, et le chirurgien dit avec vivacité :
— Ah ! il y a du plaisir à suivre une balle qui a pour ainsi dire circulé dans le corps humain sans endommager aucune partie vitale; mais quant aux cavaliers de Lawton...
— Parlez, interrompit Dunwoodie, y a-t-il de l'espoir? pouvez-vous retrouver la balle ?
— Il n'est pas difficile de trouver la balle, puisque je l'ai dans la main, répliqua froidement le chirurgien; elle avait pris un chemin de traverse, ce que ne fait jamais le sabre de cet enragé de capitaine, malgré les peines que je me suis données à lui apprendre à frapper scientifiquement. J'ai vu aujourd'hui un cheval dont la tête était à moitié séparée du corps.
— C'est moi qui avais porté le coup, dit Dunwoodie en se ranimant.
— Vous ! s'écria le chirurgien ; mais an moins yous saviez que vous aviez affaire à un cheval?
— J'en avais quelque idée, je l'avoue, reprit le major en souriant.
— De pareils coups appliqués sur un être humain sont funestes , ajouta le docteur en posant le premier appareil ; ils déjouent tous nos efforts, et on devrait s'en dispenser, puisque le seul but à atteindre est de désarmer l'ennemi. J'ai vu travailler le capitaine Lawton, et, comme je m'y attendais, il ne m'a pas laissé un seiû individu à sauver. Avec lui , point de milieu : ce sont des égratiguures ou des blessures mortelles. Ah! major Dunwoodie, le sabre est tme arme bien fâgbeuse entre des mains inhabiles. ^
Le major impatient lui indiqua silencieusement son ami, et le chirurgien poursuivit sa tâche avec un redoublement d'ardeur. Sur ces entrefaites on vint avertir Dunwoodie que sa présence était nécessaire sur le champ de bataille : il serra la main de Singleton, et fit signe au docteur, qui le suivit dans le couloir.
— Eh bien ! qu'en pensez- vous, murmura-t-il, répondez-vous de «a vie?
— J'en réponds.
— Dieu soit loué ! s'écria le jeune homme, et il descendit précipitamment. Il se rendit d'abord auprès de la famille, qui était réunie dans le salon du rez-de-chaussée. Sa figure n'était plus soucieuse , et ses compliments furent pleins de cordialité. Il ne fit aucune allusion à l'évasion et à la nouvelle arrestation de Henry , mais il eut l'air de croire que l'officier anglais était resté dans le même endroit depuis leur première rencontre.
Les émotions causées par les événements du jour avaient été suivies chez les deux sœurs d'une langueur qui leur coupait la parole, et Dunwoodie s'entretint avec miss Peyton.
— Votre ami survivra -t-il à sa blessure , mon cousin? dit la vieille fille avec un sourire de bienveillance.
— Tout me le fait espérer, répondit le major. Sitgreaves me l'assure, et il ne m'a jamais trompé.
— Votre satisfaction n'est pas plus vive que la mienne. Un homme qui vous est aussi cher ne peut manquer d'exciter l'intérêt de tous vos amis.
— 11 mérite toute mon affection, madame, repartit le major avec chaleur. Sa douceur, son égalité d'humeur, sa générosité le font aimer de tous ses camaradts. 11 a la bonté d'uu agneau, mais c'est un lion à l'heure du combat ; il a besoin des plus grands soins , et son salut dépend des attentions qui lui seront prodiguées.
— Croyez-moi, monsieur, répondit miss Peyton, il ne manquera de rien sous notre toit.
— Pardonnez-moi, madame, je connais votre bon cœur; mais il faut que Singleton soit l'objet de soins constants. C'est dans îles cir.ron-
stances telles que celles-ci qu'un militaire éprouve le besoin de la tendresse d'une femme.
En disant ces mots , il tourna ses yeux vers Frances avec une expression qui lui rendit la vie; elle se leva et répondit :
— Nous aurons pour lui tous les égards que les convenances noiu permettent d'accorder ii un étranger.
— Ah ! s'écria le major en secouant la tête , ce mot glacial de convenances le tuerait; il lui faut des consolations, des complaisances sans cesse répétées.
— Il ne peut les obtenir que d'une épouse ou d'une sœur.
— 11 a tine sœur, reprit le major, et elle pourrait être ici dès demain.
Il s'arrêta, rêva un moment, regarda Frances avec embarras et murmura îi voix basse :
— L'état de Singleton nécessite la présence de sa sœur , et il importe qu'elle vienne.
— ]\ous sommes toutes disposées k la recevoir, dit miss Peyton.
— Il est indispensable qu'elle se rende ici, reprit Dunwoodie avec une certaine hésitation. Je l'enverrai chercher ce soir. Puis, comme s'il eût désiré changer de conversation , il s'approcha du capitaine \\Tiarton.
— Henry, lui dit-il, mon honneur m'est plus cher que la vie; mais je sais que je puis vous le confier sans crainte. Demeurez ici sur votre parole, jusqu'à ce que nous quittions le comté, oîi nous resterons encore quelques jours.
L'officier, qui s'était tenu jusqu'alors sur la réserve, oublia toute sa hauteur, prit la main qu'on lui offrait et répondit :
— Votre généreuse confiance ne sera pas trompée, dût-on préparer pour moi le gibet oii votre \\ashington a fait pendre le major André.
— Henry, dit Dunwoodie d'un ton de reproche, vous ne connaissez guère l'homme qui commande nos armées. Mais le devoir m'appelle , je vous laisse ici ; je voudrais pouvoir y rester moi-même, et suis certain que vous n'y serez pas complètement malheureux.
Il s'éloigna après avoir adressé à Frances un de ces sourires d'affection qu'elle avait vainement attendus précédemment.
Parmi les vétérans qui étaient sortis de leur retraite pour servir leur pays était le colonel Singleton ; il était natif de la Géorgie et soldat depuis son enfance. Au commencement de la guerre de Tindépendancc , il avait offert le secours de son épée , qu'on avait accepté par respect pour son caractère. Son âge et sa santé l'avaient toutefois empêché de prendre une part active à la lutte , mais on lui avait donné différents postes de confiance où sa vigilance et sa fidélité pouvaient être utiles à la cause de ses compatriotes, sans qu'il en résultât des inconvénients pour sa vieillesse. Depuis un an il gardait les défilés des montagnes, et il habitait avec sa fille à une journée de marche de la vallée. Le jeune officier blessé était son fils. Dunwoodie s'empressa d'expédier un courrier pour instruire le colonel de la situation de Georges Singleton, et inviter sa sœur à venir le rejoindre au plus tôt.
Ce devoir accompli , Dunwoodie se rendit dans la plaine , où ses troupes avaient fait halte. Les débris de la colonne anglaise étaient déjà loin; ils s'étaient formés en masse compacte , et s'acheminaient avec précaution vers les chaloupes canonnières. Lawton et ses dragons les suivaient en flanc , et attendaient avec impatience l'occasion de les attaquer.
A quelque distance au-dessus des Sauterelles était le hameau dcsQnatre-Coins , coupé par plusieurs routes , et d'où par conséquent il était facile de se répandre dans les pays voisins. Dunwoodie en avait remarqué les avantages, et il y installa ses troupes en y faisant conduire aussi les blessés. Plusieurs escouades étaient déjà occupées du triste devoir d'enterrer les morts. En allant de l'une à l'autre , Dunwoodie aperçut le colonel Wellmere assis sur son séant et ruminant sur ses infortunes. Le major s'approcha de lui, et s'excusa de l'avoir si longtemps négligé. L'officier anglais reçut ses politesses avec froideur, et, en racoutaut comment il avait été blessé, il feignit d'attribuer ce qui lui était arrive à la chute accidentelle de son cheval. Dunwoodie, qui l'avait vu tomber , renversé sans cérémonie par un cavalier américain, ne put s'empêcher de sourire en lui offrant l'assistance du docteur. Tous deux s'acheminèrent ensemble vers la maison.
— Vous voici, colonel Wellmere ! s'écria le jeune Wharton avec étonnement. La fortune de la guerre vous a donc aussi été contraire? mais soyez le bienvenu dans la maison de mon père, où pourtant j'aurais désiré vous voir en de plus heureuses circonstances.
M. Wharton reçut ce nouvel hôte avec la réserve qui le caractérisait, et Dunwoodie s'éloigna pour se rendre au chevet de son ami et instruire le chirurgien qu'un nouveau blessé réclamait ses soins. Le docteur saisit ses instruments, et s'empressa de descendre. 11 rencontra sur l'escalier les dames qui se retiraient. Miss Peyton l'arrêta un instant pour lui demander des nouvelles de la santé du jeune Singleton. Frances regarda en souriant l'accoutrement grotesque du chirurgien, auquel Sara fit à peine attention, occupée comme elle l'était de l'arrivée inattendue du colonel anglais. Elle étiit depuis si longtemps absente de ÎN'ew-York, que son souvenir était à peu près banni du cœur du colonel; mais elle était loin de l'avoir oublié. Il est une époque dans la vie de toutes les femmes oii l'on peut dire qu'elles sont prédisposée» à l'amour. C'est lorsijue l'enfance fait place à une maturité naissante.
L'ESPION
lorsque l'âme innocente est remplie d'illusions qui ne se réaliseront jamais, et que l'imagination pure encore se forme de vaines images de perfection. C'était à cet heureus âge que Sara avait quitté la ville, et elle en avait rapporté de vagues idées de bonheur futur dans lesquelles Weilmere occupait toujours la première place; leur rencontre imprévue l'avait jetée dans le plus grand désordre, et, après avoir reçu les compliments du colonel, sur un signe de sa tante, elle s'était hâtée de se retirer.
— Ainsi, monsieur, dit miss Peyton après avoir écouté le chirurgien, le blessé se rétablira bientôt?
— Rien n'est plus certain, répondit le docteur en essayent, par respect pour les dames, de rajuster sa perruque; il ne lui faut plus que des soins.
— Il n'en manquera pas, répondit la vieille dame ; d'ailleurs sa sœur sera ici demain.
— Sa sœur, répéta le praticien avec une expression toute particulière, si le major Dunwoodie l'a envoyé chercher, elle viendra.
— Le danger de son frère l'y déciJcra.
— Sans aucun doute , répliqua laconiquement le docteur , qui se rangea pour laisser passer les dames.
— La manière dont il prononça ces paroles ne fut pas perdue pour Frances, qui n'entendait jamais en vain le nom de Dunwoodie.
— Monsieur, s'écria le docteur Sitgreaves en entrant dans la salle et en s'adressant au seul officier qu'il vit en uniforme rouge, vous avez besoin de mes secours ? Je souhaite que vous n'ayez pas été en rapport avec le capitaine Lawton, sans cela je pourrais bien arriver trop tard.
— Il y a ici quelque méprise, monsieur, dit Weilmere d'un Ion dédaigneux ; le major Dunwoodie m'avait promis un chirurgien, et je ne vois qu'une vieille femme.
— C'est le docteur Silgreaves, dit Henry Wharton avec vivacité ; la multitude de ses occupations l'a empêché d'accorder des soins à sa toilette.
— Eicusez-moi, monsieur, dit Weilmere en étant son habit.
— Monsieur, reprit sèchement le chirurgien, j'ai pris mes degrés à l'université d'Edimbourg, j'ai fréquenté les hôpitaux de Londres, j'ai coupé dans ma vie une centaine de jambes et de bras; j'ai la conscience nette et un brevet du congrès américain. Je puis donc me parer sans crainte du titre de chirurgien.
— Il suffit, répéta le colonel, le capitaine Wharton m'a instruit de mon erreur.
— Je l'en remercie , reprit le docteur en disposant ses instruments avec une tranquillité qui fit frémir le colonel. Où êtes-vous blessé? K'av^-vous que cette égratignure à l'épaule ? Qui vous l'a faite ?
— Le sabre d'un dragon, dit le colonel avec emphase.
— C'est impossible , Georges Singleton lui-même ne vous aurait pas frappé si doucement.
Là-dessus, il tira de sa poche un emplâtre et l'appliqua sur la plaie en ajoutant :
— Voici, monsieur, qui suffira pour remplir vos intentions.
— Quelles sont-elles donc selon vous, monsieur?
— De vous consigner comme blessé dans votre rapport, répliqua le docteur avec fermeté, et vous pourrez dire que vous avez été pansé par une vieille femme ; car s'il s'en était trouvé une ici , elle aurait fait facilement votre affaire.
— VoiU un langage bien extraordinaire, murmura l'officier anglais. Le capitaine Wharton intervint; il expliqua la méprise du colonel
Weilmere par l'irritation et la souffrance corporelle que celui-ci éprouvait, et parvint à calmer le praticien ofTensé, qui consentit à examiner les autres blessures de l'Anglais. C'étaient de simples contusions, dont le pansement n'exigea que quelques minutes.
La cavalerie, après s'être reposée, se prépara à partir. Dunwoodie décida Sitgreaves à demeurer auprès de Singleton. A la requête de Henry, le colonel Weilmere fut aussi laissé prisonnier sur parole. Les dragons se mirent bientôt en marche, et les guides, divisés en pelotons accompagnés par des patrouilles de cavalerie, se dispersèrent dans le pays, de manière à former une chaîne de senliiielles depuis la mer jusqu'au fleuve de l'Hudson.
Dunwoodie , après avoir fait ses adieux , s'arrêta un instant devant les Sauterelles; il n'était plus sous l'influence des émotions du combat et songeait avec peine à ce que lui coûtait la victoire : l'ami de sa jeunesse était prisonnier dans des circonstances qui compromettaient à la fois sa vie et son honneur. Le frère d'armes, dont la présence adoucissait pour le msjor les rudes travaux de la guerre , gisait victime sanglante du succès. L'image de la jeune fille, qui durant cette journée avait exercé un empire disputé sur le cœur de Dunwoodie , reparut éclatante à ses yeux et bannit de son cœur les rêves de gloire et de triomphe.
Les derniers traînards du corps avaient déjà piis la roule des collines septentrionales, et le major hésitait encore à se mettre en marche. La journée avait été douce et claire, et le soleil resplendissait dans un ciel sans nuages. Un silence de mort avait succédé au tumulte du combat, et la plaine était aussi paisible que si elle n'eût jamais été souillée par les passions humaines. La fumée qui planait sur le champ de bataille se dispersait insensiblement et ne laissait aucune trace de l'action au-dessus des tombeaux des victimes. Toutes les émotions con-
tradictoires de ce jour, tous les événements dramatiques dont il avait été témoin, ressemblaient aux vaines illusions d'un cauchemar passager. Frances , en proie à une inquiétude qu'elle ne pouvait réprimer, s'aventura sur la terrasse et aperçut au loin celui qui avait été le principal acteur de cette scène sanglante. Elle reconnut son amant, pensa aux dangers qu'il avait courus et rentra le cœur plein de pensées aussi tristes que celles que Dunwoodie lui-même emportait de la vallée.