‹ Œuvres completes de Fenimore CooperChapitre 110 sur 253 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le détachement que commandait le capitaine Lawton ne trouva aucune occasion de charger les fuyards qui, en arrivant sur le rivage, se formèrent en un bataillon carré tout hérissé de baïonnettes ; ils étaient d'ailleurs protégés par l'artillerie d'un schooner , qui les avait amenés de New-York. Lawton ne jugea pas à propos de lutter contre la force combinée avec la discipline, et, après avoir vu les Anglais se rembarquer, il fit volte-face pour rejoindre le corps principal. Les brouillards du soir commençaient à" obscurcir la vallée , lorsqu'il y rentra par le sud. Il marchait en avant en causant avec son lieutenant Tom Mason. Derrière eux cheminait un jeune cornette , qui songeait au plaisir de trouver un lit de paille après une journée aussi fatigante.

— Elle vous a donc frappé aussi? dit le capitaine ; il me suffit d'avoir vu une seule fois sa figure pour ine la rappeler. En vérité , Tom , elle fait honneur au goût du major.

— Elle ferait honneur à tout le monde, répondit le lieutenant avec quelque chaleur. Ses yeux bleus décideraient facilement un homme à s'occuper de fonctions plus agréables que la guerre.

— Comment , Tom Âlason , reprit Lawton en riant , vous vous déclarez le rival du beau major Dunwoodie?

— Ma foi , oui , reprit le lieutenant. Le major prêche toujours la morale aux jeunes gens, mais c'est un gaillard. Remarquez-vous comme il aime les chemins de traverse? Je trouve, sauf le respect que je lui dois, qu'il accapare les femmes. Que va dire la sœur de Georges Singleton à cette jeune fille aux cheveux blonds, qui demeure là-bas dans la maison blanche ? J'avoue que deux pareils anges sont trop pour la part d'un seul homme, à moins que ce ne soit un Turc.

— Vous pouvez avoir raison, répondit le capitaine Lawton; mais, ajouta-t-il en se penchant en avant pour percer les ténèbres , quel est l'animal que je vois remuer dans le champ qui est à notre droite ?

— C'est un homme, dit Mason.

— Il a une bosse comme un dromadaire, reprit le capitaine; sur mon âme, c'est Harvey Birch; qu'on le saisisse mort ou vif!

Birch s'était prudemment tenu sur le rocher oîi Henry Wharton l'avait vu. Il y avait attendu avec impatience le départ des troupes et l'obscurité de la nuit pour se diriger verl son habitation. 11 était en chemin lorsque son oreille exercée distingua le pas des chevaux. 11 se décida toutefois à poursuivre sa route en se tenant courbé vers le sol ; mais quand il entendit devant lui la voix de Lawton , il crut n'avoir plus rien à craindre et se redressa. Ce fut alors qu'on l'aperçut. Pendant un moment, glacé par l'imminence du danger , il sentit ses jambes tremblantes plier sous lui, mais, s'armant tout à coup de résolution et serrant instinctivement sa ceinture, il prit la fuite vers les bois, après avoir jeté son ballot. Plusieurs cavaliers passèrent entre lui et l'asile qu'il s'était choisi. Le colporteur échappa à leurs yeux en se jetant à plat ventre et continua à courir quand ils furent loin. L'ordre de Lawton n'avait été entendu que de ceux qui le suivaient immédiatement; les autres se demandaient avec inquiétude de quoi il s'agissait , lorsqu'un homme , passant devant la troupe , franchit le grand chemin d'un seul bond.

— C'est Harvey Birch ; qu'on le saisisse mort ou vif ! répéta Lawton d'une voix de Stentor.

Les amorces de cinquante pistolets partirent à la fois , et les balles sifflèrent en tout sens autour de la tête proscrite du colporteur. Un sentiment de désespoir s'empara de son âme, et, dans son amertume, il s'écria :

— Chassé comme une bête fauve I

La vie lui parut un fardeau, et il fut sur le point de se livrer à ses ennemis. Cependant la nature l'emporta. S il était pris, il était à craindre pour lui qu'on ne l'honorât pas d'un procès en forme , et que le lever du soleil fût témoin de son ignominieuse exécution. En eB'et, il avait déjà été condamné à mort, et n'avait échappé au supplice que par miracle. Ces considérations et l'approche de ceux qui le poursuivaient ranimèrent son énergie. Heureusement pour lui , un p,in de mur, échappé aux ravages de la guerre, se trouva sur son passage. 11 avait à peine eu le temps de le franchir, quand une partie du détachement arriva du côté qu'il venait 'h> quitter. Les cheveux refusèrent de sauter dans les ténèbres. Ils re. jieut; les dragons jurèrent en les excitant, et, au milieu de la contusion, Birch put apercevoir la base d'une colline, dont le sommet lui offrait un sûr asile. Le cœur du colporteur bondit d'espérance ; mais ses oreilles furent de nouveau frappées des éclats de voix de Lawton , qui criait à ses soldats de lui faire place. Ils s'écartèrent; l'intrépide capitaine enfonça l'éperon dans les flancs de son coursier, qui partit au galop et sauta par-dessus la muraille. Les acclamations des dragons, le trépignement du cheval annoncèrent trop clairement au colporteur l'imminence du danger. Il était à demi mort d« f.iligiii;, et sa perte ne semblait plus désormais douteuse.

L'ESPION

— Arrête oti meurs ! cria au-dessus de sa tète une voix formidable.

Ilurvcy jeta par-dessus son <5paule un coup d'œil oblique, et vit à vingt p:is de lui l'homniv qu'il redoutait le plus bnindissaut un sabre avec fureur. I.a crainte, répuiscmeiit, le désespoir ass;iillirent le fuyard, qui tomba aux pieds du diagon. Le cheval de Lawlon heurta dans sa course la victime renversée et roula violemment à terre avec son cavalier.

Aussi prompt que la pensée, Birch se releva après avoir arraché ^ Lswton son sabre menaç^inl. La vengeance n'est que trop naturelle aux hommes, il y en a peu qui ne soient pas séduits par l'idée d'appliquer la peine du talion; tt pourtant on en voit encore qui trouvint plus doux de rendre le bien pour le mal.

Tous les griefs du colporteur se présentèrent à ses yeuï avec une eiTrayante lucidité. 11 fut un moment sous l'empire du démon, et brandit en l'air l'arme puissante ; mais elle retomba inolfensive sur l'oflicier, qui se ranimait, mais qui était encore trop étourdi de sa lourde chute pour poursuivre Harvey derrière les rochers.

— A l'aide! à l'aide ! s'écria Mason en arrivant auprès de son chef avec une douzaine de dragons. Descendez de cheval et cherchez dans les rochers. Le misérable y est caché.

— Arrêtez ! hurla Lawton en se levant avec difficulté : si l'un de vous met pied à terre, il est mort ! Tom , mon bon camarade, voulezvous m'aider à seller Roanoke ?

— Vous vous êtes fait mal? dit Mason d'un ton de condoléance.

— M.iis oui, répliqua le capitaine, qui respirait et parlait difficilement. Je voudrais que votre rebouteur fût là pour examiner Tétat de mes côtes.

— Lh bien ! Sitgreaves est auprès du capitaine Singleton,à la maison des Sauterelles.

— J'irai lui demander asile pour la nuit, mon cher Tom. Dans ces temps critiques, on peut agir sans cérémonie : d'ailleurs M. Wharton professe pour notre corps une estime toute particulière. Je ne puis me permettre de passer devant sa porte sans y entrer.

— Et je conduirai vos hommes aui Quatre-Coins. Si nous tombions tous chez M. Wharton, nous y amènerions la famine.

— C'est une compagnie dont je ne me soucie pas; la pensée de goûter les gâteaux de miss Peyton fait une diversion agréable à mes douleurs.

— Oh ! dit -Mason en riant , puisque vous parlez de manger , vous ne mourrez pas.

— Je l'espère bien, dit gravement le capitaine.

En ce moment, l'or.lonnance du commandant s';'pprocha de lui et lui dit : .

— Capitaine Lawton, nous voici près de la maison de l'espion, voulez-vous que nous y mettions le feu ?

— Non, dit le capitaine d'une voix qui fit tressaillir l'officier. Êtesvous un incendiaire; voulez-vous brûler une maison de sang-froid? Qu'une seule étincelle en approche, et la main qui l'aura allumée n'en ullumcra jamais d'autre.

On continua la route en silence. Mason réfléchissait au merveilleux changement opéré dans le capitiine par sa chute, lorsqu'ils arrivèrent en face de l'habitation de M. Wharton. La troupe se dirigea vers les Quatre-Coins; le capitaine et le lieutenant mirent pied à terre et s'acheminèrent vers la maison.

Le capitaine \\ ellmere s'était déjà retiré d3ns sa chambre. Singleton reposait; M. Wharton et son lis étaient renfermés et les dîmes servaient du thé au chirurgien des dragons. Miss Peyton, en l'interrogeant, découvrit qu'il connaissait la nombreuse famille qu'elle avait en Virginie, et qu'il était possible qu'il l'eût vue elle-même. Il s'engagea donc entre eux une espèce de conversation , qui fut interrompue par Je bruit des coups de pistolet que l'on tira sur le colporteur.

— Qu'est-ce que cela? dit miss Peyton en pâlissant.

— Le chirurgien but une gorgée de thé avec la plus profonde indifférence et répondit :

— Cela me fait l'etfet de la secousse produite dans l'atmosphère par l'explosion des armes à feu. Je serais tenté de croire que la troupe du capitaine Lawton est de retour, si je ne savais que cet homme entêté n'emploie jamais le pistolet , tandis qu'il abuse terriblement du sabre.

— Miséricorde ! s'écria la vieille hlle agitée ; est-ce que cette araie est dangereuse dans ses mains?

— Dangereuse ! répéta le docteur ; elle porte les coups les plus désastreux et les plus mortels. t

— Ne vous inquiétez pas , dit Franccs , qui remarqua le trouble de sa tante; le capitaine Lawton est l'officier que nous avons vu ce matin, et c'est sans doute l'ami du docteur.

— Je m'en flatte, reprit Sitgreaves, ce serait un homme convenable s'il voulait apprendre à sabrer scientihquenient. 11 faut que tout le monde vive de sa profession, et que deviendraient les chirurgiens s'ils n'avaient affaire qu'à des morts.

Le docteur continuait à disserter sur les qualités et les défauts de Lawton, lorsqu'on frappa bruyamment à la porte. Il prit instinctivement une petite scie qu'il avait tenue toute la ournée, dans le vain espoir d'une amputation; et, après avoir rasiuré" les dames, il alla ouvr r la porte.

— Le capitaine Lawton I s'écria-t-il en voyant le capitaine appuyé sur le bras de son lieutenant franchir péniblement le seuil.

— Ah ! mon cher rebouteur, je vous trouve à propos; ayez la complaisance d'inspecter ma carcasse; mais mettez de côté cette vilaine scie.

Quelques mots de Mason expliquèrent la manière dont le capitaine avait été blessé, et miss Peyton accorda gracieusement l'hospitalité demandée. Pendant que l'on préparait une chambre, le capitaine fut invité à passer dans la salle à manger; il fut bientôt installé à table avec son lieutenant et engagé dans une occupation gastronomique qu'interrompaient seulement quelques grimaces. Il était évident qu'il soutirait, mais il n'en perdait jws un seul coup de dent. Sitgreaves fut surpris de le voir à table, lorsqu'il revint après avoir ordonné dilïérents préparatifs d'opération.

— Quoi ! vous mangez ! s'écria le médecin , vous avez donc envie de mourir?

— En aucune façon, répondit l'officier ; c'est pourquoi je me pourvois des aliments nécessaires pour conserver la vie.

Le chirurgien exprima son mécontentement par des murmures, puis il sortit emmenant Mason et le capitaine.

Toute maison américaine avait à cette époque une pièce que l'on appelait emphatiquement la plus belle chambre. Par l'influence secrète de Sara, cette pièce avait été réservée au colonel Wellmere; le lit était couvert du plus moelleux édredon; la tisane du malade était contenue dans un vase d'argent massif rehaussé des armoiries des Wharton. C'était à son insu que Sara avait témoigné de la prédilection pour l'officier anglais, et, certes, le capitaine Lawton, qui passait la moitié de ses nuits sans se déshabiller et quelquefois même sans descendre de cheval, ne tenait guère à coucher sur le duvet ou à boire djns un vase d'argent. Toutefois la chambre qu'on lui destina était convenable, et, lorsqu'il y fut établi, il se soumit à l'examen du docteur; mais dès le début il s'écria avec impatience :

— Sitgreaves, failes-aioi le plaisir de faire disparaître cette affreuse scie, ou je me croirai dans le cas de légitime défense : la vue de cet instrument me g!ace le sang.

— Capitaine Lawton , pour un homme qui a si souvent exposé sa vie, vous montrez une crainte bien inexplicable; ma scie est un ustensile de la plus grande utilité.

— Que le ciel me préserve de faire connaissance avec elle ! dit le troupier en frissonnant.

— Mépriseriez-vous les lumières de la science, en refuseriez-vous les secours si l'usage de celte scie devenait nécessaire ?

— Assurément, tant que j'aurai de la vie pour me défendre, je ne me laisserai pas découper comme un quartier de bœuf. Mais je m'endors : ai-je quelque côte enfoncée?

— Non.

— Ai-je quelque os brisi?

— Non.

— En ce cas , Tom , passez-moi cette bouteille.

Le capitaine but un coup , tourna résolument le dos à ses compagnons et leur souhaita le bonsoir. Il avait un profond respect pour les talents de Sitgreaves, mais il doutait de la nécessité d'administrer des remèdes internes pour rétablir l'équilibre du corps humain. Il soutenait qu'on pouvait tout braver quand on avait le cœur ferme, l'estomac plein et la conscience nette. 11 se plaisait à répéter que les dernières parties atteintes par la mort étaient les yeux et les mâchoires. Il en concluait qu'il fallait les soigner avant toutes les autres.

Le chirurgien, qui conn lissait bien les idées du patient, le contempla d'un air de mépris et de commisération ; il replaça avec un soin respectueux , dans un nécessaire de cuir, les fioles qu'il avait déployées brandit triomphalement sa scie, et sortit sans daigner répondre aux compliments de Lawton. Mason jugea à la respiration du capitaine qu'il était inutile de lui souhaiter le bon soir, et se hâtant de prendre congé des dames, il rejoignit au galop le détachement.

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