CHAPITRE XII
L'agitation causée par les événements du jour n'était pas encore apaisée lorsque Lionel se retrouva dans les rues. Les hommes passaient rapidement auprès de lui plus affairés et plus préoccupés que d'habitude , et du haut des fenêtres entrouvertes les femmes lui adressaient parfois des sourires de triomphe en découvrant les signes distinctifs de sa profession. De fortes patrouilles marchaient dans différentes directions, on doublait les postes, et quelques officiers regardaient avec défiance la figure du major, comme s'ils eussent craint de trouver des ennemis dans tous les passants.
Abigall prit la pièce d'argent que ma'lame Lechniere lui présentait, et la regarda avec un œil égaré.
Les portes de l'hôtel du gouvernement étaient ouvertes et gardées comme de coutume par des hommes armés. En longeant l'édifice, Lionel reconnut le grenadier qu'il avait vu la veille en sentinelle.
— Votre expérience ne vous a pas trompé , mon vieux camarade, la journée a été chaude !
— C'est ce qu'on dit dans les casernes, répliqua le soldat; notre compagnie n'était pas commandée, mais j'espère qu'à la prochaine occasion on ne laissera pas en arrière les grenadiers du 47'. S'ils avaient été là , ils auraient soutenu l'honneur de l'armée!
— Vous croyez, mon brave ? Les hommes de l'expédition se sont bien comportés; mais il était impossible de tenir têle à une multitude en armes.
— Il ne m'appartient pas de critiquer leur conduite , répondit la
LIONlil. LINCOLN.
sentinelle) mais qunnd on m'annonce que deux mille soldats anglais ont liatlu en retraite au lias accoléri' devant les maniints du liays , j'ai peine à nie le iicrsu^dcr. J'unr.iis viiulu èlre là avec ma comjiagnie, pour voir de nus propres >enx un Ici dc'slionneiir.
— Il n'j a point de dt'Hiionneur quand on a l'ail son devoir.
— On ne l'a pas fait eoinpiélenient, monsieur le major; sans cela, le disastre ne serait )>as arrivé. Uéflecliissez bien, c'était l'élite, la
Heur lie l'année'. il faut qu'il y ait eu quelque faute de conimisej
et quoique j'aie vu une partie de l'alTaire du haut des collines, je ne puis m'empèclier d'en douter encore.
En disant ces mois le j;renadier secoua la tête , et pour éviter de s'occuper davantaije d'un sujet liuuiiliant, il se mit il arpenter d'un pas ferme l'espace qui lui était assigné.
Lionel s éloigna lentement en méditant sur le préjugé enraciné qui faisait dédaigner toute une nation par les plus humbles soldats du roi, uniquement parce qu'ils la regardaient comme dépendante.
La place du Hassin était plus ealnie encore que d'habitude, et l'on n'entendait pas les joyeuses clameurs qui auraient dîi retentir ii cette heure dans les tavernes voisines. La lune n'était pas encore levée. I^ionel passa rapidement sous les sombres arceaux du marché en se rappelant qu'il était attendu par un homme auquel il portail un vif intérêt. Job, qui l'avait suivi sans mot dire, traversa le pont avant lui, et tenait le marteau de la porte du vieux magasin au moment oii Lionel s'y présenta.
La salle du rez-de-chaussée était sombre et noire, mais la lueur indécise d'une chandelle brillait à travers les fentes d'une cloison qui séparait du reste de l'édifice la tourelle occupée par Abigail Pray. Les murmures d'une conversation tenue à voix basse se faisaient entendre dans cette chambre. Lionel, supposant qu'il y trouverait Ralph en conférence avec la mère de Job, retourna sur ses pas, pour dire à celui-ci de l'introduire; mais les bruits vagues de l'entretien mystérieux avaient aussi frappé les oreilles du jeune homme, qui, par une résolution subite , s'élança dans la rue avec une vitesse inusitée, et disparut au milieu des auvents du marché. Ainsi abandonné par son guide, Lionel chercha la porte de la tourelle; trompé par la lumière, il s'approcha d'une des crevasses du mur, et devint involontairement témoin d'une de ces entrevues qui attestaient des rapports si bizarres entre l'opulente dame Lechmere et la misérable locataire du magasin. Jusqu'à ce moment, les événements qui s'étaient précipités, les réflexions diverses qui l'avaient assailli, l'avaient empêché de songer au sens caché des singulières paroles qu'il avait entendues. En trouvant sa tanle dans un misérable séjour, oii elle n'était certainement pas amenée par la charité, il ne put réprimer une curiosité qu'il justifia à ses propres yeux par lidée que ces entretiens secrets devaient dans une certaine mesure se rapporter à lui.
Madame Lechmere s'était enveloppée de manière à cacher à tous les regards son étrange visite ; mais le capuchon de son ample thérèse était assez levé pour laisser voir ses traits durs, oii 1 égoisme et l'esprit de calcul se lisaient en dépit des ravages de l'âge. Elle était assise tant pour ménager ses forces, que pour faire prévaloir la supériorité aristocratique, qu'elle ne négligeait jamais de revendiquer. Sa com)iagne au contraire se tenait debout devant elle, dans une attitude qui annonçait plutôt la contrainte que le respect.
Madame Lechmere prit ce ton hautain dont clic savait si bien se servir pour intimider.
— Femme insensée , dit-elle , votre faiblesse v'oua perdra. Par respect pour vous, par égard pour votre réputation, et même pour votre sécurité, vous devriez montrer plus de fermeté, et triompher de cette vaine superstition.
— (Juai-je à croindre? répliqua Abiga'il d'une voiï tremblante. Ma pauvreté n'est-elle pas com|lète? ma réputation n'est-elle pas compromise? puis-je être en butte à des mépris plus amers que ceux dont on m'accable aujourd'hui?
— Peut-être, dit madame Lechmere en aiïectant plus d'affabilité, peut-être', tout occupée de recevoir convenablement mon petit-neveu, ai-je oublié mes libéralités ordinaires.
Abigail prit la pièce d'argent que madame Lechmere lui déposait dans la main et la contempla d'un oeil égaré. La vieille dame crut y lire du mécontentemeiil, et quoiqu'elle fut vêtue avec la plus grande richesse elle ajouta en manière d'excuse :
— Les troubles, la dépréciation des ])ropriétés ont diminué sensiblement mes revenus; mais si cette couronne ne sullisait pas à vos besoins immédiats, je vous en donnerais encore une autre.
— C'est asstz, c'est assez, dit Abigail, et elle ferma la main sur la pièce d'argent avec une étreinte convulsive ; oui, oui, c'est assez. Oh I madame Lechmere, quoique l'avarice soit une ])assion bien avilis anie, ]ilùt :,ii ciel que je n eusse jamais été guidée par de plus coupables motifs!
Ma<lame Li'chmere parut nn moment embarrassée ; mais elle reprit lùentùt son air dit froideur el ilc sévéïilé, comme si elle eût voulu écarter toute idée d'une faule eommune.
— Vous perdez le sens, dit-elle; de quel crime, êtes-voiis coupable, si ce n'est de ceux auxqiu Is notre faible nature est exposée?
— C est vrai, dit Abigail avec un rire amer, notre faible nature en est r^i«ei mais io deviens vieille, madame Lechmere; mes Idées se
troublent et je m'oublie quelquefois. La vue du tombeau qui va s'ou-. vrir inspire souvent du repentir à des gens plus endurcis que moi,
— Folle que vous êtes, dit madamu Lechmere, pourquoi, jeune encore, parlez-vous de la mort?
l'aile rabittit sa tliérèse sur ses traits piles d'une main qui tremblait moins de vieillesse que de terreur. Sa voix parut s'éteindre, et elle ne prononça pendant quelques instants que des paroles inintelligibles. (Juand elle releva la tête, ses traits avaient rejiris leur cxpresr sion d'intlexilile roideur.
— Trêve à vos folies, Abiga'il, dit-elle, je suis venue ioi pour avoir de nouveaux renseignements sur votre liôle...
— Pus encore, interrum|iit la femme accablée de remords. Il nous reste si peu de temps pour le repentir et pour la prière, que nous ne saurions trop en employer à pleurer nos fautes. Parlons du tombeau, madame Lechmere, pendant que nous sommes encore de cç côté-ci de l'éternité.
— Oui, parlons du tombeau, c'est l'aile des vieillards, dit une troisième voix dont les sons semblaient sortir en effet de quelque caveau sépulcral.
— Qui es-tu ? au nom du ciel , qui es-tu ? s'écria madame Lechmere ; et oubliant ses infirmités, elle se leva involontairement.
— Je suis un vieillard comme toi , Priscilla Lechmere. Je suis arrivé au seuil de la dernière demeure dont vous vous entretenez. Parlez donc, pauvres veuves, car si vous avez besoin de miséricorde, c'est dans la tombe que vous la trouverez.
En changeant de position , Lionel put embrasser d'un coup d'œil toute la chambre. A la porte se tenait Ralph, immobile, une main levée vers le ciel, el l'autre baissée vers la terre, comme pour dévoiler les secrets de cette tombe oii ses membres décharnés et flétris annonçaient qu'il allait entrer. Ses yeux erraient sur les deux femmes avec un regard vif et pénétrant qui épouvantait Abigail Pray. A quelques pieds du vieillard se tenait madame Lechmere. Sa thérèse était tombée, et ses traits pâles, sa bouche ouverte, sa figure effarée avaient la rigidité du marbre. C'était comme une statue de la Terreur. Abigail se cachait le visage entre les plis de se* vêtements, et des frémissements convulsifs trahissaient l'intensité des émotions qu'elle essayait de dissimuler.
Etonné de ce qu'il avait vu, et inquiet de la santé de sa tante, dont l'âge avancé pouvait difficilement soutenir de pareilles scènes, le major eut un moment l'idée de courir ii son secours, mais la vieille dame reprit la parole, et Lionel ne songea plus qu'à satisfaire une ardente curiosité, qui était suffisamment justifiée.
— Qui m'appelle du nom de Priscilla ? demanda madame Lechmere. Personne actuellement ne me traite avec autant de familiarité.
— Priscilla! répéta le vieillard, qui regardait autour de lui comme pour évoquer un fantôme; c'est un nom doux à mes oreilles, et il y a, comme tu le sais, une autre femme qui le possède.
— Elle est morte, dit madame Lechmere; il y a des années que je l'ai vue dans son cercueil, et je voudrais pouvoir l'oublier comme tous ceux qui ont déshonoré ma famille.
— Elle n'est pas morte , s'écria le vieillard d'une voix qui fit vibrer les poutres vermoulues de l'édifice : elle vit, elle vit I... oui, elle vit !
— Serait-il possible ? s'écria madame Lechmere.
— Plût à Dieu que ce fût vrai ! s'écria Abiga'il Pray en joignant les mains; mais j'ai vu son cadavre défiguré, j'ai placé de mes propres mains le 1 inceul dont elle est enveloppée, elle est morte, . . . bien morte. , . et je suis... une...
— Cet homme est fou , s'écria madame Lechmere avec une précipitation qui empêcha Abigail de prononcer l'épithète qu'elle voulait s'appliquer. Nous savons que l'infortunée Priscilla n'existe plus; pourquoi raisonner avec un insensé ?
— Un insensé! répéta Ralph avec une ironie sarcastique; femme, vous savez bien que je ne le suis pas : vous avez déjà rendu fou quelqu'un; mais vous ne pourriez recommencer.
— Moi ! dit madame Lechmere sans sourciller, comment disposerais-je de la raison que Dieu donne et reprend à volonté?
— Tu ne reconnais pis ta puissance, Priscilla Lechmere! s'écria Ralph en étreignant le bras de la vieille dame. Oii est le chef de ton illustre famille , le fier baronnet du Devonsliire, le favori des princes, ton neveu Lionel Lincoln i' Est-il dans le château de ses pères occupé de l'adminisliation de ses biens? est -il à la têle des armées du roi? Non , il habite un sombre cabanon, et c'est toi, femme artificieuse, qui l'as fait enfermer par tes infâmes machinations.
— Qui ose me parler ainsi ? demanda mad.ime Lechmere ralliant ses facultés pour repousser cette accusation. Si mou malheureux neveu t'est connu , tu dois savoir que rien n'est moins fondé...
— S'il m'est connu ! Mais sois bien convaincue que rien ne m'est caché , que j'observe ta conduite depuis plusieurs années , qu'aucune de tes actions n'est un secret pour moi. Je suis également instruit de tout ce qui concerne Abigail Pray ; je lui ai rappelé ses fautes les plus cachées.
— Oui , dit Abiga'il avec une terreur superstitieuse , il a pénétré des mystères que je croyais avoir dérobés à tous les yeux.
— Je te eoiinais, misérable veuve de John ùeohinere, et quant à Priscilla, est-ce que je ne sais pas tout?
LIONEL LINCOLN
fT
— Tout ! s'ëcria Abigaïl.
— Tout ! rcppla niad:ime Lechmere d'une voii ëteinte , et elle se renversa sur une chaise dans un état dVvanouissement complet.
L'intérêt qui captivait Liont-l ne ]iut l'empêclierde courir au secours de sa tante; mais Abigaïl l'avait déjà prévenu. Accoutumée à avoir des scènes analof;ues avec son locataire , elle con-ierva assez de sangfroid pour assister madame Leehmere. Il était nécessaire de dépouiller la malade d'une partie de sf s vêlements. Abigaïl s'en chargea , et pria Lionel de se retirer, non-seulement par convenance, mais parce que sa présence inattendue pouvait être dangereuse pour sa tante. Après s'être assuré qu'elle revenait à la vie , le jeune homme quitta la chambre et monta l'échelle du premier étage pour aller demandera Ralph l'esplication de ce qu'il venait de voir et d'entendre. 11 trouva le vieillard assis devant sa tourelle, la tète penchée sur son sein , dans une attitude de rêverie , et s'abritant les yeu\ avec la main pour éviter la lueur de la chandelle. Son attention ne fut pas attirée par la présence de Lionel , qui se vit obligé de s'annoncer.
— J'ai reçu par Job votre invitation , et je m'y rends.
— C'est bien , répondit Rilph.
— Je dois ajouter que j'ai été par hasard témoin de votre entrevue avec madame Leehmere, et que j'ai entendu l'inexplicable langage que vous avez cru jouvoir lui tenir.
Le vieillard leva vivement la tête, et ses yeux s'allumèrent d'un nouvel éclat.
— Vous savez donc In vérité, dit-il , et vous en avez vu les effets sur une conscitucc coupable.
— Je vous ai encore entendu prononcer les noms des personnes que je chéris le plus au monde.
— En ètcs-vous bien sûr ? dit Ralph en regardant fixement son interlocuteur ; quelqu'un ne vous est-ij pas devenu plus cher que vos parents ? Parlez , et souvenez-vous que vous avez affaire à un homme qui pénètre tous les secrets.
— Que voulez-vous dire , monsieur, qui peut nous faire oublier nos parents?
— Point d'enfantillage, poursuivit Ralph d'un ton sévère; n'ainiczvous pas la petite-fille de la misérable femme qui est en bas? Puis-je avoir confiance en vous ?
— En serais-jc indigne, parce que j'aime un être aussi pur que Cécile Dyuevor?
— Oui , murmura le vieillard , sa mère était pure, pourquoi l'enfant n'aurait-il pas hérité des vertus maternelles? Il cessa de parler , et après un long silence , il reprit brusquement :
— Vous avez assisté à la bataille, major Lincoln?
— Vous le savez bien , puisque j'ai di\ la vie à votre bienveillante Intervention. Mais le rôle que vous avez joué aujourd'hui parmi les Américains ne doit pas être connu de moi seulement. Pourquoi avezvous bravé le danger d'une arrestation ?
— Est-ce qu'on songera à chercher des ennemis dans les rues de Boston, lorsque les collines sont couvertes d'hommes armés? Qui sait d'ailleurs que je suis ici? Abigaïl, qui n'oserait me trahir, sou brave fils et vous: mes démarches sont secrètes et inattendues; le danger ne saurait m'atleindre.
— Mais , dit Lionel avec embarras , est-il permis de ne pas révéler la présence d'un homme que je sais être l'ennemi du roi ?
— Vous exagérez votre courage, jeune homme, interrompit Ralph en souriant; \ous n'oseriez verser le sang de celui qui a épargné le vôtre; mais c'est as-ez, nous vous entendons , et un vieillard comme moi est inaccessible à la crainte.
— Oui , dit Job , qui s'était introduit clandestinement dans la chambre et s'était établi dans un coin, vous ne pouvez faire peur à Ralph!
— C'est un bon garçon que Job, qui sait distinguer le bien du mal, et c'est ce qu'il y a de plus nécessaire à l'homuie dans ce monde pervers, murmura Ralph de ce ton bref et peu intelligible qui lui était familier.
— D'où venez-vous, drôle , dr manda Lionel , et pourquoi m'avezvous abandonné ^i brusquement?
— Je suis allé au marché voir si je ne pourrais pas y faire quelque chose d'avantageux pour ma mère.
— Croyez-vous m'en imposer ? Achèterait-on quelque chose à cette heure de nuit, quand même on en aurait le moyen?
— Les officiers du roi ne savent pas tout , dit l'idiot en riant. Voici un excellent billet dune livre de l'ancienne émission, et lorsqu'on a ça dans sa poche, on peut se procurer des vivres et aller au marché en dépit de tous les actes du parlement.
— Vous avez donc dévalisé les morts ! s'écria Lionel en voyant Job étaler plusieurs pièces d'argent, indépendamment du billet.
— Ke me traitez pas de voltur, dit Job d'un air menaçant; il y a encore des lois à Bosion, quoi([u'on n'en fasse pas usage , et la justice sera rendue un jour ou l'autre. Job a tué un grenadier , mais ce n'est pas un voleur.
— Vous avez donc été payé de la commission secrète dont vous étiez chargé hier ; vous vous êtes exposé pour de l'argent ! que ce soit ia dernière fois? et à l'avenir, quand vous aurez besoin de quelque chose, ventz me le demander.
— Job ne veut pas faire de commissions pour le roi, et la loi ne peut
l'y forcer. Il n'en ferait pas , quand même on lui donnerait tout l'or et tous les diamants de la couronne.
Dans l'intention d'apaiser le jeune homme irrité , Lionel lui adressa de nouvelles obserx'ations ; mais Job , sans daigner répondre , s'en-
j fonça dans son coin et sembla vouloir réparer les fatigues du jour
! par quelques heures de repos.
Cepenlant Ralph était tombé dans une profonde rêverie , quand le
j jeune soldat se rappela qu'il était tard et qu'il n'avait pas encore obtenu l'explication de la scène extraordinaire à laïuelle il avait assisté. Il demanda des éclaircissemfnts ; et , quand il fit allusion au trouble de sa tante , un sourire de triomphe illumina la figure décharnée du vieillard, qui r{'ponilit :
— Elle était frappée au cœur ! La pui-sance du remords et la certitude que j'étais maître de ses secrets pouvaient seules réduire cette femme au silence en présence d'un être humain.
— Mais quels sont ces secrets? Je suis jusqu'à un certain point le protecteur naturel de madame Leehmere ; je suis en outre intéressé à ce que la vérité soit connue, et en conséquence j'ai le droit de vous demander ce que signifiaient vos accusations.
— Attendez, impétueux jeune homme, qu'elle vous ait ordonné de poursuivre cette enquête, et l'on vous répondra d'une manière accablante.
— Si vous n'avez aucun égard pour ma vieille tante, souvenez-vous du moins que xoiis m'avez promis maintes fois de me dévoiler la triste histoire de mes chagrins domestiques.
— Je les connais et bien d'autres choses encore , répondit Ralph en souriant, comme s'il eût eu conscience de son empire. Si vous en doutez, allez interroger l'hôtesse de ce logis ou la coupable veuve de John Leehmere.
— Je ne doute de rien , excepté de ma patience. Le temps s'écoule et j'ai encore ;i apprendre ce (|ue je désire savoir.
— Ce n'est ni le moment ni le lieu ])ropices , répondit Ralph. Je vous ai déj,i dit que je vous verrais au delà des collèges pour vous faire le récit que vous demandez.
— Mais, après les événements d'aujourd'hui, qui peut dire quand un officier de la couronne aura la facilité de visiter impunément les collèges?
— Quoi! s'écria le vieillard en éclatant de rire , x'oiis avez si vite reconnu la force et la volonté de ces colons si méprisés? Mais soyez tranquille ; je vous promets que nous nous retrouverons au rendez xous que je vous indique et sans le moindre danger... Oui , oui , Priscilla Leehmere, ton heure est proche et ta sentence est prononcée.
Lionel insistait en représentant qu'il était ohlifjé daller rejoindre sa tante, dont il entendait déjà lis pas ; mais ses prières furent inutiles. Son compagnon semblait en proie à des passions intérieures et arpentait rapidement la petit.- chambre en muruiurant avec emphase des parolts incohérentes où l'on ne distinguait par moments que le nom de Priscilla.
Quelques instants après, Ahiga'il, se doutant que son fils était caché dans qui Ique partie de la maison, l'appela plusieurs fois d'une voix retentissante. Ses accents devinrent de plus en plus menaçants , et Job, craignant la colère de si mère, se décida à descendre.
Lionel ne savait que faire. Sa tante ignorait sa iirésence , et il pensait qu'Abigaïl n'aurait pas manqué de l'avertir si elle eût désiré qu'il se montrai. Il ré-olul d'épier ce qui se p ssait au rez-de-chaussée et de se laisser conduire par les circonstances. Il ne prit pas congé du vieillard dont il connaissait les manières excentriques et qu'il désespérait d arrachera ses méditations.
Du haut de l'échelle où Lionel se cac'ia dans l'ombre, il vit madame Leehmere marcher d'un pas dont la fernuté l'élonna , précédée de Job, qui portait une lanterne. Il entciulit Aliigaïl recommander à son fils de quitter la visiti use à l'angle de la rue voi ine , oii une voiture devait l'attendre sur le seuil. Madame Leehmere se retourna et ses traits furent éclairés en plein par la lumière de la chandelle que portait Abigaïl. La vieille dame semblait plus rêveuse que di- coutume , mais elle avait conservé ce caractère de froideur et de dureté que lui donnait l'habitude du monde.
— lionne Abigaïl, dit-elle, que cette soirée soit oubliée. Votre locataire a recueilli quelques renseignemenls inexacts et il cherche à en tirer parti en exploitant voire crédulité. Je saurai y mettre empêchement, mais cessez d'avoir des communications avec lui. Il faut changer de log.-ment , ma chère femme. Celte habitation est indigne de vous et de votre fils. Je veillerai à ce que vous soyez installés plus convenablement.
Abigaïl tint la porte ouverte sans répondre , et , dès que madame Leehmere eut disparu, Lionel descendit l'échelle.
— J'ai entendu loul ci qui s'est passé celte nuit, dit-il à la maîtresse du logis. Voyez donc qu'il est impossible de me taire la vérité. J'exiee que xous me révéliez les secrets qui importent à mon bonheur et à celui de ma famille.
— I\e les demandez pas , major Lincoln ! répondit la femme épouvantée. Pour l'amour de Dieu , ne me les demandez pas, j'ai juré de les garder, et un serment solennel...
L'émotion étouffa sa voix.
Lionel eut regret de son emportement , et , honteux d'avoir xtouIu
LIONEL LINCOLN
arracher lU's aveux Ji une frniiiie, il essaya de la calmer en lui promettant lie nv rien lui deniaiider pour cette fois.
— Allez , Irii ilit-ellc en lui faisant sip.ne de partir. Je me sentirai mieux dès «me vous ne serez plus là. Laissez-moi seule avec mon Dieu et avec ce terrible vieillard !
En voyant son af;itation , Lionel ne put se dispenser d'acci''der à sa prière et il s'éloi(|na. Quand il fut dehors , il ri'fléchit à tout ce qu'il avait entendu. Il considéra le trouble de sa tante comme une preuve de cul))abilité et une garantie de la véracité de Ualph. t^Hiand ses idées .se reportèrent de madame Lecbinere à son aimable petite-fille , il se demanda pourquoi (décile était tantôt fianche et affectueuse , tantôt froide et embarrassée comme jiendant leur entretien de la soirée. Ensuite il se rappela le projet qu'il avait princi|)alement en vue en acrompaijnant son réijiment dans son pays natal et ce souvenir le jeta dans un profond abattement.
Lorsqu'il arriva ii l'hôtel, il apprit que madame Lechmere était déjà rentrée et qu'elle était retirée dans sa chambre , où les deux jeunes filles l'avaient suivie. Lionel remonta dans son appartement , et son «Sitalion fit place à un profond sommeil qui anéantit toutes ses facultés.